IL PLACE
Palsgrave donne déjà la règle suivante: "If an adjectyve be joyned with a substantyve, as to put a différence or to avoyde confusyon by cause there is dyverse of suche sortes as the substantyve signyfieth, than the adjectyve shall ever in the frenche tonge followe the substantyve". Règle excellente et qui dit à peu près tout ce qu'il faut sur ce côté de la question, c'est-à-dire sur les cas où l'adjectif doit être placé après le substantif qu'il modifie. Quand Jlaupas, traitant du même sujet, dit que "les adjectifs de couleur", "les qualitez élémentaires", "plus les participes passifs et les adjectifs de nation et de ville" refusent de précéder leur substantif, il n'a guère fait que spécifier un peu la règle générale de son prédécesseur. Mais lui ajoute encore cette règle que "les adjectifs de louange ou blasme semblent avoir meilleure grâce devant leurs substantifs."
Voilà pour la théorie! En la comparant, cette théorie, avec l'usage des écrivains dont nous nous occupons ici, on est frappé d'un cas, qui dans l'histoire des lettres françaises a encore lieu de nous frapper assez souvent, c'est du peu d'accord qui se trouve entre les règles des grammairiens et la pratique des auteurs. En effet, à lire les œuvres des poëtes du temps, il semble impossible d'arriver à aucune règle constante, si ce n'est celle-ci que tout adjectif peut être placé avant son substantif, sans égard si dans le cas actuel il y applique une modification essentielle ou accidentelle; et même chez les prosateurs il n'est nullement rare de trouver des substantifs précédés par des participes ou par des adjectifs propres. Pour Ronsard et la Pleïade, il semble cependant que leur habitude de placer presque toujours l'adjectif propre avant le substantif puisse trouver son explication de cette manière que les adjectifs qu'ils employaient, renfermaient presque toujours une allusion à quelque fait plus ou moins célèbre de l'antiquité et devenaient ainsi pour eux des expressions emphatiques de la louange.
Exemples.
Ronsard. Le chœur des Piérides Muses. Odes I, 10. — Tu trïras les plus vaillans | Bataillans | De la Françoise ieunesse. Ib. III, 4.
— Me lauerois le corps froid de tiède eau. Franc. I. — Toute belle fleur blanche a pris rouge couleur. Elégie V. — Les dons d'Apollon dont se vid embellie, \ Quand Pétrarque viuoit, sa natiue Italie. El. XXXIII. — Luy qui cache en Veau sa contrainte douleur. Hynnes II, 3. — Toide la terre te reuere | Et te confesse éternel père. Ib. Paraphrase sur Te Deurn Laudanms. — D'vn errant pied. Poèmes I, La Salade. — Nostre humaine race i Ne quiert beaucoup. Ib. — Les estonnez ruisseatix. Ib. II, Les Isles Fortunées. — Vos accoustumez passetemps. Gayetez, L'Alouette. — Jodelle. L'austérité des virginales loix. Amours, sonn. 4. — L'oubliuieuse onde. Ib. sonn. 13. — Maudiray-ie de moy vne encline nature \ A suture et receuoir le mal que ie reçoy? Ib. sonn. 17. — Le descouuert thresor souuent son maistre offence. Ib. 22. — Te représente vn Romain Marc Antoine, \ Et Cleopart e Egyptienne Moy ne. Cleopatre, Prologue. — Vostre voisine mort. Ib. IV, 1. — Leur bien conduite armée. Didon I, 1. — Jamyn. Lié d\me aimantine chaisne. I, Ode des Estoiles. — Eaërine plaine. III, Elégie d'vne Fonteine. — L'Etnean fourneau. Ib. — Aux sens trompez d'imaginé vouloir. V, Le Songe d'vn Pescheur. — Mon pescheur instrument. Ib. — Du Bartas. Chasque portion de chasque meslè corps. La Sepmaine IL — Vn Palestin ruisseau. Ib. III. — L appréhendé trespas. Ib. VI.
— Montaigne. Paulina, qui estoit des mieux apparentées Dames Romaines. Essais II, 35. — Son oysiueté m'est à ceste cause vne pénible occupation. III, 3. — Pasquier. Je suis Royne née, présomptive héritière d'Angleterre. Rech. de la Fr. VI, 15.