HUITIÈME OBSERVATION
Le 6 juin 1865, M. Emile P..., fumant beaucoup, me fut présenlé par le chef de la maison Arnaud, de Cognac, à laquelle il est attaché, pour une maladie de la langue caractérisée par une ulcération centrale peu profonde, mais ayant une base indurée, qui occupait les deux tiers de la langue en surface et le cinquième environ en profondeur.
Le début de la maladie remontait à l'été de 4862; il avait eu lieu par une dureté de la superficie d*une portion de la langue, dureté comme trouée en divers points par de petites ulcérations à fond grisâtre; ces ulcérations et la dureté ont augmenté depuis avec des alternatives de bien et de mal, lesquelles suivaient, au dire du malade, les excès ou la modération du travail ; il croit avoir remarqué aussi que les mauvais vins qu1l est souvent obligé de boire, les liqueurs, le cigare et la pipe exaspéraient le mal. Son régime de vie, comme celui de la plupart de ses confrères, est fort irrégulier. Il a eu, dès le commencement de 1864, des démangeaisons à la tète, suivies de suppuration et de trous; cela dura pendant un an, jusqu'au mois de janvier dernier, où ces phénomènes ont disparu, à la suite d'un traitement par Tiodure de potassium. Il n'y a que de faibles douleurs; les ganglions sous-roentonniers sont légèrement engorgés. Il a pris des tisanes rafraîchissantes, divers gargarismes et divers sirops.
Dès sa première visite, je commençai l'application de la médication
phiniquée, etjc In continuai jusqu'au 23 juillet 1S6G. c'ccl-b-dire pend.int plus (J'uD an. maU II des intervalles du lempa parfois irbt éloignés. A ceMu époque, les ulcérations £laientcicatrisécs;riuiluration avait beaucoup iliiiiinué. Leseiigenresdalu profesEiou du malade l'obligesl k quitter Paris. Je lo reris en septembre 1866; l'amélioration persistait. Je le ivvis encore loll mai 1867', il y avait récidive de plusieurs ulcérations : la lAUguc étiit épaissie, et la salive s'écoule, dés que le malade ouvre la bouche. Je lui ûs des applications pliéoiquécs pendant quinze jours ; après ce temps les ulcérations étaient encore cicatrisées, mais l'augmentation de volume de l'organe persistait ; le malade reprend ses occupations, ot jn loi rctcommande do continuer l'usage de l'acide pliéniquc b l'intérieur et d'un gargarisme et d'un dentifrice phéniqui.
Quelque temps après, je reçus la nouvelle qu'il y avait encore grande amélioration, presque guérisoii. Malgré mes recherelics. je n'ai pu avoir des nouvelles, depuis.
Rehadqi'es. — Ce malade nous fournit encore itn exemple des diflicullés que l'on rencontre, duos la pratique civile, à compléter les observations auxquelles ont attacherait lo plus de prix. Mais il est inutile d'insister sur ces difûcultés que tout le monde connaît. Telle qu'elle est, l'observation de M. Emile P... est suffisante pour montrer la grande ordcacité, dans certains cas, de la médication phéniquée. Quand ta huitième observation n'aurait que celte sigDiltcatiun,elIe ne saurait Être indifférente pour la scieace.
NBDVIKMB OBSBRVATION
H. G,... flgé de quarante-cinq ans, fabricant joaillier, d'un tempérament lymphatico-sanguin. robuste, sans apparence d'hérédité, ne fumant pas, vient me consulter le 16 juin 1S6G. pour une afTection de la langue, qui a débuté h la partie supérieure de l'organe, et sur laquelle une lettre de lui, qu'on lira ci-dessous, donne quelques renseignements. Co malade a eu, vers l'flgc de vingt ans, un bouton violet sur la main; il a eu, en outre, les glandes axillnires ot inguinales engorgées ; mais il n'avait eu préalablement et n'a ou depuis, ni chancre ni syœptdme secondaire, jamais aucune tache à la peau. Néanmoins, il fit, sous la direction de M. Ricord, d'abord, un traitement de deux mois, parleprotoiodure, pui3,un Iruiicment de quatre mois, par l'iodure de potassium; lo bouton disparut à la fin du ce dernier traitement. En t856 ou 1857, il s'aperçut de gerçures ou petites
crevasses sur la langue; il alla consuller M. Vidal (de Cassis) qui le cautérisa au nitrate d'argent; la cautérisation fut si douloureuse, que le malade ne retourna plus chez ce chirurgien et quil alla consuller M. le docteur Duvivier. Cet honorable confrère lui fait prendre pendant quatre ans de Tiodure de potassium. Il consulte, ensuite, M. Huguier, qui lui prescrit la liqueur de van Swicten ; loin de s*amender, la maladie s'aggrave; la douleur s'étend à la mAchoIre; frictions avec Tonguent napolitain; vomissements et salivation; véritable empoisonnement. C*cst quelque temps après ces accidents que je le vois.
Quand je l'observai pour la première fois, la langue était volumineuse, répiderme recouvert de plaques blanchâtres, analogues aux plaques qu'on voit sur certaines feuilles malades, notamment celles des rosiers; sur toute l'étendue de ces plaques, le tissu de la langue est légèrement mais nettement déprimé, comme le serait un papier sur lequel on aurait appliqué un timbre à froid, ou un outil à fleurs artificielles; le fond de cette dépression est, en outre, induré, comme si le derme sous-jacent avait éprouvé par le refoulement une condensation de son tissu. Sensibilité exagérée des points malades et souvent douleurs spontanées, parfois très-vives.
J'applique aussitôt à ce malade le traitement complet, et une amélioration rapide est obtenue i en juillet le blanc des plaques a disparu et le fond des dépressions s'est élevé au niveau de la surface saine ; la sensibilité est moindre, l'induration aussi.
Les pulvérisations sont faites, chez ce malade, avec une telle force que parfoi9, elles font sourdre un peu de sang.
En octobre, M. G... m'adresse la lettre suivante, pour m'annoncer une guérisoD que je sais s*êtrc confirmée, depuis.
(( Paris, le 27 octobre 1866.
a Monsieur le docteur,
« Je viens vous remercier des bons soins que vous m'avez donnés, au sujet d'une affection que j'avais à la langue, depuis environ dix ans. J'avais déjà vu plusieurs médecins, employé bien des médicaments, et malgré les traitements que j'ai toujours suivis, depuis ce temps, je n'avais obtenu aucune amélioration, et je souffrais toujours beaucoup.
a Lorsque, enfin, le hasard a fait que j'ai entendu parler de vous, et je suis allé vers vous, sans cependant espérer de guérison; et voilà qu'au bout de quatre mois de votre traitement, vous m'avez entièrement guéri. Je vous en serai toujours reconnaissant.
« Recevez donc, monsieur le docteur, etc.
Remarques. — Je dois commencer cet remarques en constatant vn fait qui explique comment de bonnes relaUons confralenieUes peoTent être bien involontairement troublées, sans qn*il y ait la moindre faute de la partd^aucun de nous; mon honorable confrère, M. DuTivier, me rencontrant un jour, sur le boulevard , m*aborda gracieusement et me remercia d'avoir guéri un de ses clients, qui lui avait donné bien de la tablature. — Comment cela? lui dis-je; expliquez-le-moi, car je ne sais pas lequel de vos clients je puis avoir guéri. — Eh bien! M. G., que je voas ai adressé et qui avait une maladie de la langue. — C'est à mon tour à vous remo'cier, repliquai-je, ce que j'aurais fait depuis longtemps, si j'avais été informé de votre aimable procédé; mais je l'ai ignoré jusqu'à ce moment. M. G., homme soigneux et honorable, ne m'avait point informé, en effet, du bienveillant conseil que lui avait donné son médecin ordinaire, et sans une rencontre fortuite, j'aurais pu passer pour apprécier fort mal un excellent procédé confraternel. Je suis donc heureux de profiter de cette occasion, non-seulement, pour remercier cordialement mon loyal confrère, M. Du vivier, mais pour m'excuser, si la négligence de quelque malade m^avait fait commettre, en apparence, quelqu'autre manquement aux égards confraternels. Je tiens plus encore peut-être à reconnaître les bons procédés de mes confrères qu'à relever les mauvais, quoique j'y tienne beaucoup aussi, je ne m'en cache pas, et que j'espère même en donner quelques preuves, si Dieu me prête vie.
Quant aux remarques purement médicales à présenter sur ce fait intéressant, elles seraient la répétition de beaucoup de celles qn*on a déjà pu lire à l'occasion de faits plus ou moins analogues. Je me bornerai donc à mentionner les longs et stériles traitements antisyphilitîques, et le rapide succès obtenu par le traitement phéniqaé. 11 y aurait, assurément, beaucoup à dire sur ces traitements, surtout à propos du dernier; mais ce que j'ai exposé dans les généralités me paraît inutile à répéter ici, et je me borne à y renvoyer.
DIXIÈME OBSBBVATIOH
H* M , âgé de trente-huit ans, fumant beaucoup, s'aperçut pendant
un voyage qu'il ût à la fin de 1863, que sa langue était plus sensible que d'habitude, à la partie supérieure droite. Il avait, en outre, des maux de
gorge fréquents, qui ont disparu, à la suite d'un traitement dirigé par le docteur Suha; ce médecin le priva de fumer, et Tamélioration n'eut lieu
qu'un mois après que le malade eut renoncé à l'usage de la pipe. M. M
continue le traitement antisyphilitique pendant trois mois, il ne fume plus. M. Cazenave, consulté, prescrivit encore un traitement antisyphilitique.
M. Ricord pense qu^on a fait fausse route ; il fait cesser la médication antisyphilitique, et prescrit des bains de Barèges, Tarséniate de soude, des collutoires de chlorate de potasse (8 gr. pour 30 gr. d'eau), et un régime très-doui.
Les liqueurs, le vinaigre, les aliments épicés sont impossibles à prendre, à cause des douleurs qu'ils provoquent sur la langue; on fait pour le malade un pain spécial, mou, pour lui éviter des douleurs.
Le malade vint me consulter le 37 janvier 1865 ; il souffrait alors depuis plus d'un an ; il parlait difficilement et bredouillait. Pas d'antécédents héréditaires; la sensation qu'il éprouvait était celle de la brûlure. La langue est gonflée, comme congestionnée, mais souple, sans induration ; à son pourtour existent des plaques blanchâtres, très-minces, à surface lisse, comme glacée; sur l'une de ces plaques, l'épithélium est enlevé. Plus tard, les plaques se sont agrandies et l'érosion s'est étendue, de manière à acquérir les dimensions d'une pièce de 2 francs, empiétant sur les deux côtés de la langue, à cheval sur le raphé ; plus tard encore, l'épithélium se soulève dans tout le côté gauche. Salivation modérée.
Je prescris des gargarismes avec l'eau phéniquée à saturation ; je pratique des douches vigoureuses d'acide phénique pulvérisé, suivies d'une légère cautérisation avec l'acide phénique pur; enfin, le sirop d'acide phénique est donné à l'intérieur. Les pulvérisations phéniquées étant trèsdouloureuses, je les remplace par des pulvérisations au bichlorure; mais je n'en obtiens aucun résultat. Je reprends donc les premières, après quel ques jours de repos, et je les applique très-régulièrement, d'abord deux fois par semaine, puis à des intervalles plus éloignés, jusqu'en septembre 1866.
A cette époque, la langue avait repris sensiblement son volume normal ; les plaques avaient à peu près complètement disparu, ainsi que les douleurs; la parole était nette.
J'ai revu le malade en 1867; il avait repris toutes ses habitudes, y compris celle de la pipe; sa gaîté lui était revenue; il restait seulement quelques points très-petits de la langue, où il y avait de légères plaques blanches qui seraient très-probablement imperceptibles, pour un observateur non prévenu.
Aujourd'hui (juin 1868). la flrii^ri«An f^i^reîB*^»
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Remarques. — Les iasuccès répétés du irailcment antisyphililiqoe ne nous sufQraieDl pas pour condamner ropioion qui a fait attribuer la maladie observée chez ce malade à une infection syphilitique, car on a TU plus d'une fois ce traitement rester impuissant, devant des cas dont la nature syphilitique n*était nullement douteuse; quelle qu'en soit la puissance, il est loin de réussir toujours. Ce n'est pas, non plus, parce que M. Ricord a porté un diagnostic contraire à celui de ses confrères que nous croyons qu'ils se sont trompés. L'opinion de M. Ricord, en pareil cas, est assurément d'une grande valeur, et nous l'apprécions autant que personne ; mais, enfin, elle ne saurait suffire pour juger sommairement un cas douteux; H. Ricord ne se croît certainement pas infaillible, et s'il avait jamais eu cette faiblesse, l'histoire de la syphilis pendant ces dernières années l'en aurait certainement guéri. Ce qui nous fait crohre à une maladie autre que la syphilis, chez M. M..., ce n'est donc exclusivement ni l'impuissance du traitement antisyphilitique, ni l'opinion de M. Ricord, ce sont ces deux circonstances ensemble et réunies à cette autre, que ces plaques blanches et cet aspect glacé de la surface de la langue sont des altérations par lesquelles nous avons vu souvent débuter le cancer de la langue, dans des cas où il a suivi toutes ses phases et où, par conséquent, le diagnostic ne pouvait être douteux. Il est donc infiniment probable, pour ne pas dire certain, que cette maladie aurait suivi son évolution chez H. M..., comme chez beaucoup d'autres, sans l'intervention du traitement phéniqué; de même, il est possible que malgré le remarquable succès obtenu, le même traitement devienne nécessaire pour combattre des récidives possibles, quoique ces récidives me paraissent moins à craindre, lorsque la maladie a été combattue avec succès dès le début, ou, pour parler plus exactement, à une période peu avancée du mal. C'est un point de pratique que je ne saurais trop recommander à l'attention de mes confrères.