VINGTIÈME OBSERVATION
Don José de Sanla-L..., âgé de cinquante ans environ, Espagnol fixé au Brésil, fut envoyé, le 19 décembre 186G, aux eaut d'Aix-la-Chapelle pour des duretés douloureuses dans la langue qui, d'après l'extrait d'une longue note écrite que nous a remise le malade, remontaient à plusieurs mois. Le docteur Reumonel avait prescrit des frictions mercurielles. des sudo-
riflques. des purgatifs. Il y eut d*abord de ramélioration, mais au bout de neuf jours, les duretés augmentèrent et surtout les douleurs reparurent; le quinzième jour du traitement, une salivation se manifesta; on prescririt alors les bains de vapeur. Aucune amélioration n*étant obtenue, le docteur Reumonel déclare la maladie très-rebelle et conseille de consulter le médecin colonial, puis, un certain docteur Heken, qui répond de la guérison. Pendant quarante sept jours, le malade prend des iodures, puis des bromures, les duretés et les douleurs diminuent, mais il survient de la suppuration ou du moins l'excrétion d'une matière blancbe qui se mêle à la salive.
A partir du 1*' avril 1867, cautérisations très-douloureuses avec le nitrate d'argent et d'autres caustiques plus forts. Le résultat est l'agrandissement des ulcérations et l'accroissement des douleurs qui deviennent insupportables.
Outre ces divers traitements, le malade a pris cent quarante bains, dont vingt de vapeur.
Je vois le malade le 5 mai 1867, son état moral est des plus tristes; M. S... me déclare que son désespoir sera complet si je ne puis lui promettre de le guérir comme j'ai guéri son ami, M. A... (mais d'une maladie différente;.
Le 11 mai 1867, je constate l'élat suivant: odeur infecte, quand le malade ouvre la bouche ; écoulement continuel de salive; douleurs vives dans les mouvements de la langue, parfois élancements spontanés ; paroje à peu près inintelligible; impossibilité d'écarter suffisamment les mâcboires pour qu'on puisse voir l'intérieur de la bouche.
Je pratique néanmoins des pulvérisations phéuiquées ; la fétidité est détruite instantanément et les douleurs sont calmées. Les parois de la bouche reprennent un peu d'élasticité, et je puis constater une énorme excavation causée dans la moitié gauche de la langue ; le fond en est grisâtre, sanieux, et les bords renversés. Le morceau de langue qui reste en relief, en bas, a échappé à l'ulcération et à l'induration, ce dont j'ai vu un second exemple plus curieux encore — chez M. C [obs. 26).
Au centre, la langue est épaissie, tuméfiée en forme de cône dont le milieu offre un trou profond, ce qui lui donne, comme chez M. Mathey, un aspect cratériforme. Partout, excepté sur le pourtour, qui est resté souple, le tissu de la langue est induré. Les dents sont saines. Un ganglion, de la grosseur d'un œuf de pigeon, existe du côté gauche ; il est adhérent à la mAchoire.
Du U mai 1867 au 2 juillet, je continue l'application du traitement phéniqué; pulvérisations, cautérisations et acide phénique à l'intérieur.
Lo 1^' juillet. Don J... avait été rappelé au Brésil, par une succession
importante ; sa présence étant indispensable, je le laisse partir d'autanl plus volontiers, que je n*ai à peu près aucun espoir de le guérir. Il promet, d'ailleurs, de revenir dès qu'il aura fait l'indispensable. Au moment de son départ, la plaie du cône cratériforme et la grande plaie se sont réunies ; un second paquet de ganglions sous-maxillaires s'est engorgé ; la pointe de la langue s'est ulcérée légèrement.
Néanmoins, le malade a recouvré des forces, et le moral est infiniment meilleur; il a l'espoir de revenir dans quelques mois; les douleurs habituelles ont disparu, mais les élancements, qui reviennent de temps en temps, ont persisté.
Remarques. — Il s'est manifesté chez ce malade, quelque temps avant son départ, un symptôme que j'ai reconnu être très-f&cheux dans le cancer, ainsi que je l'ai déjà dit ailleurs. C'est l'insomnie sans cause, c'est-à-dire sans douleurs qui l'expliquent. Les opiacés deviennent promptement impuissants contre celte insomnie, et ils ont de graves inconvénients en diminuant la force de résistance contre la cause morbigène, ainsi que je l'ai dit, dans les généralités. C'est là, du reste, un inconvénient inhérent à l'opium, dans toutes les maladies organiques, c'est-à-dire les maladies d'épuisement, et contrairement à un usage, par malheur, très-généralement adopte par les médecins, il faut, dans le traitement de ces maladies, être très-sobre d'opiacés.
J'ai à peine besoin de faire remarquer une fois de plus que, malgré la gravité du cas, la médication phéniquée produit ici une amélioration remarquable et qui montre tout ce qu'on peut en attendre dans des cas moins désespérés.