VINGT-SIXIÈME OBSERVATION
M. C... aîné, directeur d*une grande usine, ûgé d'environ trente-cinq ans, d'une constitution pléthorique, père mort d'une tumeur^ vient me consulter au commencement d'octobre 4867. Il avait une maladie de la langue pour laquelle M. le docteur A. Richard avait pratique une opération, au mois d'août précédent. La maladie datait, alors, d'environ dix mois. Un mois s*était à peine écoulé depuis l'opération, qu'une récidive avait lieu.
Au moment où je vois le malade, je constate que la moitié de la partie gauche de la langue est détruite, mais dans sa partie intérieure seulement; l'écorce existe encore et ressemble à une sorte de coquille d'œuf et dans la cavité que forme cette coquille, il entre, en effet, une masse de charpie quasi du volume d'un œuf. A la pointe de la moitié droite de la langue existe une ulcération superficielle de l'étendue d'une pièce de i fr.; cette extrémité, en outre, se trouve presque entièrement séparée du reste de l'organe, par un sillon profond assez large, coupant transversalement en deux la moitié restante de la langue; la portion antérieure de cette moitié ne tient presque plus que par le filet. Çà et là, points noirs, sphacélés, odeur de gangrène ; la portion postérieure de la langue est dure comme du bois, épaissie jusqu'à toucher au palais; il y existe une ulcération large de couleur grisâtre, très-douloureuse; pas d'hémorrhagies. Ganglions maxillaires tuméfiés à gauche. Salivation abondante; il n'y a pas d'appétit. Prostration extrême. M. C... est amené chez moi dans sa voiture, mais il ne peut monter rcscalier.
La pointe de la langue me paraissant irrévocablement perdue, je propose de l'enlever à l'aide d'un fil de platine, rougi par l'électricité ; cette proposition est repoussée.
Je commence, alors, le traitement phéniqué, intus et extrat et fais deux pansements par jour; perchlorure de fer à l'intérieur. Le traitement est commencé le 8; le 15, toule mauvaise odeur a dif^n-'»»'"* l» «»on»i^ — ~.*
Ixotiiée; den Iroas se sonl formes, profonds et réguliers eomme s'ib loie&t été Ciits aree une Trille.
Le ^, L .ipçiftit ei les forces rcTiennent; M. C... monte mes deux éUgei $105 s'imHer.
Le iS« je ne pois pla$ mettre <!e charpie dans les deux sUlons qui sépa* raieai en «kox porth^os la moitié de la langue droite, ces deox portions se $*:at nfcnlesL
Le S soTeflibre, les ulcêratiocs en sorfaee ou horizontales se sont cicatr;3ee:> : =iais lui ^*ra:io:i se fi:t encore en profondeur, en clirage. si Ton !ite wmet cecre o:s:r*ir;iisoii« quia été faite, d^abord, par un de mes ffT.r^f w miQéf3i*>^5t.\ L-es viandes engorgées diminuent; il en reste une fr>5se ecciaie une f:rte noLsette.
Ez d^>?cibr?, liEièlivinticn se soutient: il a de l'appétit et du sommeil. M. 0... toqse à «5 Afi .re<, cul ^ un froid rigoureux; plusieurs confrères T:$;VMit le Qialade. Mjl^.' ce changement extraordinaire dans son état, on JL3XÎ ie M. C... lui aj'Ozit issurv que le docteur noir lui promettait une iu-?r->i:a certiise en trj'is secuioes, il se met, le 3 janvier, entre les sa: 25 Je «:e per>.i.=JZ^. à qui il paie d'avance une provision de dix
V. >:•; :*5 EL :•"▼•? Il e> que j'en ai ie IS juin I86S, après huit mois et demi •ie :ri::5c:eat, •:.!: >.:c: un peu plus de trtb semaines :
« II >'*?: ijixT'i trcuv-è tien du traitement doux t^ du docteur noir, 'r'?inrari:îveni*fti: i celui de Iiciie ph-* nique arec lequel il a tant souffert. Ma:^ voioi ^^?cIZ!e:lt la maljidie asui^i son cours : deux mois après ce aovLveajt traitesezî, c'est-d-ire ver? le * mars, la langue est defenoe n-:tre, et ua tiers de c-it cr^aiie est tombé par la gangrène. Depuis, celle ■JLT i'je e« U c:^r.-e. ne diminue pas de volume, ne se cicatrise pas : il ne:?: sur^fou ni p'.-ini? de ^an^rrèce, ni uI*>^ration. 11 ne peut plus manger; :l se soutient par les Iiv;u:de:?. depuis cinq mois; il a très-bien remué U tjLrr«e apn^ U ohu:e da touU par lagan^ne: mais, depuis quelque temps?, eîle ne fxît a-icun m-ruvexent elle est soudée. Pour Tinstant, on î:e s\wt:pe p*is de U Ijin^rue. mais des glandes qui sont engorgées; cela [ji\ JvCi'je quel^;ue> eiJLnt->f-:ents dans le cou. mais pas très-douloureux, ÎHiis^uiI es: îsv:;:ur? jscscupi: il dort vingt heures sur vingt-quatre; à
l Tri:^;vec: ••K:?-dvwV. e:: i^'\ cir U se coiEpc<?e uniqO'nDent, quant isa pa:;^* i.:.\^. d*? r :ri:e Jf yctjsse a fi .le «:c#e. tt des fame-ises pilules, à lasê kVcWtx.i Je i i-i-f* -.d «fnT^îs- 'e^:vl cxtril: c'est qaune mystitkaUoo. Le reste d.i iri îeuv:.î ^vi-s;*;; ijin^Ie* pres«LT:ftcLs s^ilvictes ; viandes bîanoties* nuiyer |vu» o« peut <e T^'-^j».
peine puis-je lui faire prendre les médicaments ; silôt pris, le revoilà à dormir (\). Vous voyez que ses souffrances sont tolérables, et, certes, nous sommes tous deux très-contents du traitement du docteur Vri^, puisque, non-seulement il lui a prolongé la vie, mais a trouvé le moyen de l'empêcher de souffrir, ce qui est le point le plus essentiel. Le guérira-t-il ou ne le guérira-t-il pas? Cela reste à savoir; mais il ne souffre pas. Les glandes ont beaucoup diminué depuis quelques jours.
<c Quant à son moral, il est bien affaibli ; à peine a-t-il conscience de ce qui se fait autour de lui. »
Remarques. — Nous avons signalé Tinûdélité du malade de TobservalioD à la médication phéniquée ; chez lui, Tinildélité n'était peutêtre pas tout à fait volontaire; mais chez M. C..., qui se trouve dans une belle position de fortune, Tinfidélité ne se concevrait pas, après la remarquable amélioration que j'avais obtenue dans un cas si grave, si Ton ne savait à quelles aberrations sont exposés des cerveaux affaiblis et troublés par la souffrance, par les plus cruelles appréhensions. D'après l'état décrit dans le fragment de la lettre que nous venons de rapporter, tout espoir de sauver M. C... semble évidemment devoir être abandonné ; mais les modifications si heureuses produites par la médication phéniquée ne doivent pas moins être signalées comme un remarquable succès, qui permettait d'espérer beaucoup, quand le malade s'est livré aux mains d'un empirique, aujourd'hui jugé irrévocablement.
P. S. — Les prévisions que j'exprimais dans les lignes précédentes se sont réalisées plus promptemcnt encore que je ne l'avais supposé : M. C... a succombé le 25 juillet 1868.
On a vu, par ce que j'ai dit aux antécédents, qu'une opération avait été pratiquée sur ce malade par le docteur A. Richard. Les hasards de la pratique m'ayant mis, depuis lors, plusieurs fois en rapport avec cet habile et très-distingué confrère, j'ai cru pouvoir lui demander son avis, sur le diagnostic qu'il avait porté sur la maladie de M. C.
Avant que l'impression de celte feuille ne fut achevée, je pris donc la liberté d'écrire à M. Â. Richard le mot suivant :
(1) Cet assoupissement tient incontestablement à remploi des opiacés dont j'ai ugnalé les inconvénients, et que le docteur noir associe évidemment aux pilules indiennes.
€ 10 uovenibre 1868.
a Cher confrère et malin»,
u Je me propt^sitis, hier, de vous demander si vous avez soumis à rcxamcn microsctipiquc la portion de tumeur que vous avei enlevée, à M. C... c L'impression de mcn livre touchant à sa flo, ce renseignement me serait très-
utile.
a En tous cas. et ab?lraction faite de tout microscope, pensez-vous avoir opér^ un cancroidc, un squirrhc ou un cncéihaloïdc?
« Vcuillei agréer, etc. »
Mon savant confrère voulut bien me répondre par le courrier suivant, les lignes que voici :
cil norembre 186R.
i( Mon cher collègue,
<( Tout cela — (c'esl-a dire cancruïdc, squirrhe et cncéphaloîdc) — est lamcme
ch«>sc : le type du cancer incurab'.e. Cest ce qu'avait M. C... L'histologie n'a rien
à nous dire à cet é^rd.
a Compliments bien affectueux.
« Adolphe Richard. »
On voit que Thabile chirurgien de Thôpital Beaujon est beaucoup pi js dédaigneux que nous pour le microscope ; car, sans vouloir comparer les renseignements fouruis par cet instrument à ceux de la clinique, nous aurions cependant appris avec intérêt ce qu'il avait permis de voir chez H. C...; mais M. Richard pense que, non-sculcment riiistologie n*a rien à nous apprendre, mais même qu'elle D*a rien à nous dire. Voilà à quelles opinions la micrographie, pour avoir trop parlé, conduit les esprits les plus distingués. Malgré Tautorité de M. A. Richard, nous nuirons pas tout à fait aussi loin que lui; noas admettons que la micrographie pourra, un jour ou l'autre, avoir quelque chose à nous dire, quand elle aura longtemps marché dans la voie que nous lui avons indiquée ; mais nous croyons avec M. Richard qu'elle n*a rien à nous dire, pour le moment, et qu*elle agira sagement en ne parlant paint, sans de bons motif.
Quant à M. C..., il avait un cancer: voilà tout ce que nous savons, sans microscope aussi bien qu'avec microscope.