VINGT-SEPTIEME OBSERVATION
M. R.... âge de cinquante ans environ, lempcramcnt lymphalico-sanguin, fumant, a habité longtemps le Brésil, et n'a jamais été malade. A son retour en France, il y a environ un an, il s*3st aperçu de la présence d'une dureté avec douleurs faibles à la base de la langue, du côté droit. Cette induration a été cautérisée d'abord; puis, ayant augmenté, elle a été enlevée une première fois. Quelques mois après, une récidive eut lieu; on pratiqua une nouvelle ablation; bientôt seconde récidive et ablation, par M. Maisonneuvc, d'une portion de la langue et de la joue pour enlever la tumeur. EnQn, en peu de temps, une troisième récidive a lieu sur place, mais avant cctle récidive, les ganglions cervicaux s'étaient développés et avaient acquis presque soudainement le volume du poing; ils s'étaient ulcérés.
M. R... me fait alors appeler, et le 18 novembre 1867, je constate l'état suivant :
L'état général du malade est très-altéré; apparence cachectique; il pouvait se traîner h peine, ne mangeait plus et ne dormait pas.
La cicatrice, résultat de la dernière opération, porte sur la joue, les gencives et la base de la langue. Le malade ne peut ouvrir la bouche, l'introduction complète du doigt y est impossible; ce que Ton peut sentir est dur et inégal ; on aperçoit, vers la partie postérieure du plancher de la bouche, une production extrêmement dure, en forme de crête de coq qui représente la langue. Les douleurs sont aujourd'hui assez vives. Salivation légère.
Au cou, se trouve une sorte de très-gros champignon ulcéré; l'ulcération mesure 8 centimètres dans un sens et 11 dans l'autre; sa surface est grisâtre et rougeàtre, fongueuse, à points mollasses, quasi-diffluents, et exhale une odeur infecte ; au centre se trouve une dépression profonde, en forme d'entonnoir. Le malade ne peut tourner la télé ; il éprouve dans ce gros paquet induré des élancements.
Traitement. — Plusieurs pansements phoniques par jour; pulvérisations phéniquées dans la bouche; eau phéniquée à 1 pour 100 à l'intérieur; sirop de karabé et de café vert.
Le 25, l'appétit est revenu; le sommeil est bon.
Le 30, M. R... vient se faire panser chez moi, et monte deux étages sans l'aide de personne, quand il pouvait à peine de traîner quelques jours auparavant. Même traitement, viande crue pilée.
Le 7 janvier, on peut constater une ay^*'*"
général. La grosseur cl l'ulcération persislenl toujours. J'enlève plusieurs ganglions avec un ûl de platine rougi par rélectricilé. M. Broca, qui a eu Tobligeance d*en faire l'examen microscopique, me transmet la note suivante :
€ L'examen de la tumeur a dû êlre nécessairement très-incomplet par suilc de sa petitesse, et son état de dessication n*a pas permis de reconnaître la forme exacte des éléments. Quand on a voulu la (aire macérer dans l'eau, elle s'est dissociée et elle n'a pu être étudiée qu'incomplètement.
<r Néanmoins, elle nous a paru renfermer des cellules épidermiques défonnées, des noyaux assez volumineux avec une trame fibreuse assez serrée. Elle se rapprocherait donc, par ses éléments, du cancrolde ou épithélioma. »
Le 8, amélioration de la plaie.
Le 15, outre le traitement déjà indiqué, j'éteins plusieurs cautères daus les anfracluosilés de la tumeur. L'état général se maintient bon. Le malade éprouve encore quelques élancements.
Le 5 février, un médecin espagnol, dont on me cache le nom, parce qu'il est, dit-on, de ma connaissance, promet, à ce qu'on m'assure, une gucrison certaine à M. R..., par l'application d'une pommade secrète que ce médecin applique lui-môme. Je cesse de voir M. R... à partir de ce moment. Mais j'en ai des nouvelles par ^I"* R..., sa femme, et j'apprends qu'à dater du moment où le traitement phéniqué a été suspendu, la suppuration est redevenue fétide et exlrômement abondante. Le malade s'est ufTaibli de plus en plus^ et, enfin, il a succombé le 14 juin 1868.
Remarques. — S'est-il trouve un médecin qui ait pu promettre une guérison certaine en pareil cas? La chose est possible, quoique nous devions toujours accueillir avec réserve les renseignements qui nous sont donnés par les malades, sur de pareilles questions. Ce n^est pas là, du reste, ce qu'il importe d'éclaircir; il n'est que trop vrai que, si le médecin dont il s'agit n'a pas fait cette promesse, bien d'autres, que les casuistes de la profession ne classent pas encore panni les charlatans, en font de très-analogues qu'ils sont tout aussi impuissants à tenir. Ce sont là des tristesses du métier, sur lesquelles il faut savoir fermer les yeux et surtout la bouche. Ce qui intéresse la médecine, dans le fait de M. R..., c'est, d'abord, les insuccès répétés de l'opération que l'on pourrait considérer même comme moins que des insuccès, car il n'est que trop probable que ces opérations, dont
la dernière a été si terrible, ont activé la marche de la maladie, donné en quelque sorte un coup de fouet à ces poussées que nous avons vu être si fréquentes, dans le cancer de la langue. M. R... est déjà au moins le quatrième de nos malades chez qui cette probabilité s*impose à l'esprit de l'observateur. Espérons que, en présence de faits aussi frappants, les chirurgiens deviendront assez sages pour s'abstenir désormais de ces opérations plus qu'aventureuses, et que, si la sagesse ne leur vient pas, les malades deviendront assez éclairés, pour se soustraire à des exercices chirurgicaux inutiles et dangereux, sans parler des souffrances atroces qu'ils occasionnent le plus souvent à ceux qui en sont les victimes.
Une autre remarque, qui n'aura sans doute pas échappé aux cliniciens attentifs : c'est le développement ganglionnaire qui a eu lieu entre la seconde et la troisième récidive, avant toute apparition de cette dernière. Les partisans du transport direct pourront bien admettre que les éléments épithéliaux existaient à l'état latent, avant la récidive, et qu'ils ont, par conséquent, pu être transportés, avant d'être devenus manifestes; mais on pourra bien leur répondre que cette hypothèse est une de ces vues de l'esprit qui ne s'appuient sur rien et qui ne saurait, par conséquent, avoir la moindre valeur, en science. Je ne tirerai, bien entendu, aucune induction décisive des caractères microscopiques constatés par M. Broca. Cherchant sincèrement des lumières partout où je crois pouvoir en trouver, je profite avec empressement de tous les renseignements que les hommes spéciaux veulent bien me donner; mais tout en remerciant mon distingué confrère de sa gracieuse obligeance,je ne puis m'empêcher de répéter ici, en particulier, ce que j'ai dit en général dans le corps de ce travail, c'est que si l'on n'avait eu que les caractères microscopiques pour apprécier la gravité et la curabilité de la maladie de M. R..., ainsi que le meilleur ou, si l'on veut, le moins mauvais traitement à lui opposer, on aurait pu être à peu près aussi éclairé, en plaçant dans une urne tous les pronostics et tous les traitements, et en en tirant un, au sort. Le sort n'aurait probablement pas eu la main aussi malheureuse que les chirurgiens qui ont opéré M. R..., car le numéro portant l'opération était certainement le plus mauvais de tous.
Mais, si nous no tirons aucune induction pronostique de l'observation de M. Broca, nous croyons nonv^îp i"'* «'*-
confiance pour en inférer que le cancer de la langue, donl était atteint M. R..., était un cancer épilhélial, de consistance plus que squirrheuse; quant au cancer des ganglions, il n'était nullement besoin de microscope pour y reconnaître la forme encéphaloïde type. Voilà donc encore un exemple qui prouve que, sous l'influence de la même cause, une forme analomique peut se développer dans uo organe, et une autre forme, dans une autre. La théorie du transport direct des cellules épidermiques de la langue dans les ganglions ne brille pas plus, comme on le voit, pour la centième fois, devant le microscope que devant l'observation clinique.