VINGT-HUITIÈME OBSERVATION
M. F.... de Bayonne, âgé de soixante-huit ans, tempérament lymphaticosanguin, gras, d'une très-bonne santé, avant la maladie actuelle, n*ayant même jamais été malade auparavant, fumant habituellement, donne sur sa maladie les renseignements suivants :
Nulle apparence d'hérédité. Vers la fin de 1866, petite ulcération avec dureté au côté droit de la langue. Divers traitements, notamment cautérisations au nitrate d'argont. La maladie fait des progrès. Le malade vient à Paris et est opéré, vers le mois de juillet 1867, par M. Ricord, en présence de MM. Richct et Galvo, au moyen de la chaîne à écrasement. A la fin du mois d'août, le malade fait une visite a M. Ricord, puis à M. Richet, qui, après avoir constaté que l'induration de la langue recommence, déclare qu'il y a imminence de récidive. En effet, quinze jours après celte visite, une plaie très-étendue s'est formée.
Le ^5 septembre, je vois le malade; il portait sur la langue une ulcération profonde occupant toute la base de la langue, et ayant détruit toute apparence de cicatrice. Il existe, en outre, une induration qui, en avant, est limitée par le raphé, mais qui, en arrière, occupe toute la largeur restante de l'organe; la surface de l'ulcération est grisâtre, sanieuse, extrêmement fétide; les bords en sont renversés en dedans, et le dessus de ce bord est aplati sur la plaie. Il y a des douleurs incessantes; salivation extrêmement abondante qui fait le désespoir du malade; la déglutition est presque impossible; ganglions sous-maxillaires de la grosseur d'un gros œuf. Insomnie. Le maladiî ne peut se lever.
J'applique le trailement phéniqué et fais deux pulvérisations énergiques par jour. Les nierabres de la famille dont les soins admirables de
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dévouement adoucissent Texistcnee du malade, pratiquent sur sa bouche de fréquents lavages phcniqués, et lui ingurgitent des viandes hachées menu, des bouillons, de la viande tendre de foie de canard, etc. Le malade s'est refuse à Tusage de la sonde œsophagienne, comme d'ailleurs tous ceux que j ai pu voir, dans des conditions analogues.
Le 10 octobre, le malade est tellement soulagé, que son appétit est revenu, et qu'il se promène tous les jours, lorsque le temps le permet.
En novembre, il y a une explosion de la maladie à gauche ; Vépithélium se lisse d'abord, puis il se produit des fendillements, vainement combattus, et qui sont promptcment suivis d'une ulcération nouvelle. Cette ulcération est cependant traitée avec succès par les applications phéniquécs, mais il reste sur la place qu'elle a occupée une sensibilité exagérée.
En décembre, l'état local de la bouche reste le môme sans aggravation ni amélioration ; la salivation cesse parfois, puis reparaît, et chaque fois qu'elle a lieu la nuit, l'insomnie est complète. Les forces s'épuisent de nouveau, malgré la persistance de l'appétit et d'une alimentation substantielle. — Je prescris contre l'insomnie, le sirop de karabé, et le naphte, contre la salivation, le tout à peu près sans succès.
La glande luméûée se ramollit et menace de s'ulcérer, lorsque du soir au matin du 30 au 31 décembre, elle paraît se résorber; elle se flétrit, le malade souffre moins; on croirait à une grande amélioration, si l'on voyait ce phénomène pour la première fois ; mais, malgré celte amélioration apparente, le malade s'affaiblit rapidement, et il succombe le S janvier, au milieu de toute sa famille réunie à son chevet.
Remarques. — Je ne puis m'empecher de faire, à propos de ce fait, une première réflexion, étrangère à l'objet de ce travail, mais que je crois devoir, pourtant, communiquer au lecteur : le médecin qui, plus que personne, est en position d'observer les faits de l'ordre moral aussi bien que de l'ordre physique, ne doil-il pas les constater lorsqu'il les croit utiles à Télude de l'homme social ?
M. F... était Israélite, et ce n*est pas la première fois que je donne des soins à des personnes appartenant à la même confession. Or, je dois dire que je n'ai observé ni dans nos familles catholiques ni chez les protestants, ce dévouement parfait de tous les membres de la famille que j'ai admiré chez les Israélites. On trouve quelquefois chez nous un fils, un frère, une sœur, une femme, un mari, dévoués à une personne qui leur est chère; mais, dans les familles israclitcs, c'eat chez tous les membres de la famille que j'ai obso^'v/» !« ''"• -
ment el le respect, pour leurs parents malades; quand ce ne serait que pour déposer, ici, le témoignage de mon admiration, je me serais fait un devoir de constater le fait ; les moralistes et les sociologisles en tireront des conséquences, s'ils le peuvent.
Quant aux remarques médicales à faire sur cette observation, elles ne peuvent qu'être très-brèves, après les développements que nous avons donnés dans nos généralités: il est évident, pour tout le monde, que l'opération n'a rendu, dans ce cas, aucun service au patient, et il n'est pas aussi évident qu'elle n'ait pas hâté l'issue fatale de la maladie, en lui imprimant une activité qu'elle n'aurait peut-être pas eue, livrée à elle-même. Quand à la médication pbéniquée, il est bien évident, au contraire, que si elle n'a eu que de faibles avantages, ces avantages ont pourtant été réels, et que dans tous les cas, elle a été parfaitement innocente. La terminaison fatale de la maladie de M. F... était certainement à prévoir, mais non dans un temps aussi rapproché, d'une manière aussi brusque, pendant que le malade se nourrissait encore très-substantiellement. Ce n'est pas la seule fois que j'aie observé ces terminaisons peu explicables, et je crois avoir remarqué qu'elles étaient à craindre surtout, ainsi que je l'ai dit ailleurs, quand existe une insomnie opiniâtre, elle-même inexplicable. Chez M. F..., cette insomnie pouvait s'expliquer par la salivation ; mais chez d'autres malades, elle survient sans salivation et sans douleurs vives, et il m'a paru que dans ces cas, c'était un fâcheux symptôme. J'ai dit dans mes généralités pourquoi une telle insomnie ne devait pas être traitée, au moins d'une manière un peu prolongée, par les opiacés; je crois inutile d'y insister ici.