‹ Observations sur la curation des maladies organiques de la langueChapitre 35 sur 40 · TRENTE- UNI KME OBSERVATION · texte numérisé non relu

TRENTE- UNI KME OBSERVATION

M. C..., âgé de cinquante ans, ingénieur, tempérament nerveux, sec, d'une santé généralement bonne, sujet cependant à des vertiges qui, une fois, sont allés jusqu'à le faire tomber; il a été rhumatisant autrefois et a eu de fréquents coryzas ; mais ces dispositions ont cessé depuis longtemps ; fume fréquemment, a eu la gale il y a longtemps; pas d'autres maladies de peau; atteint du scorbut en 1838, du vomito en 185G, au Mexique, et de fièvres intermittentes qui durèrent six mois. Pas de syphilis. Sa mère est morte d'un cancer au sein, à cinquante-six ans; il n'avait que dixhuit mois quand son père est mort au service, de phthisie pulmonaire. Les grands parents sont morts très-âgés, comme toute la famille du généra] Bedeau, à laquelle il appartient.

Très-peu de temps après l'Exposition de 1867, il a commencé à éprouver des picotements à la langue, qui devinrent promptemcnt de véritables douleurs. Au bout de deux mois, il fit examiner sa langue par son gendre, le docteur Olivier, qui pratiqua plusieurs cautérisations au nitrate d'argent, sans résultat avantageux ; au mois d'octobre, il vint h. Paris et consulta le docteur Trichel, qui répéta les mêmes cautérisations, puis des cautérisations avec une pâte caustique. Le mal continua à s'accroître.

Le docteur Girond ^qui vient de mourir) conseille au malade de venir me voir; il vient, en effet, et le 24 février 4868, je constate l'état suivant ;

Le tiers postérieur de la moitié droite de la langue, jusqu'aux

piliers du voile, est dur, très-tuméûé et ulcéré ; le malade y éprouve de telles douleurs, qu'il parle de se suicider; ces douleurs se répercutent sur un ganglion du volume d*uu petit œuf de pigeon, qui se trouve immédiatement au-dessous du lobule de l'oreille et dans toute la t(^le ; les deux tiers antérieurs de Torgane sont peu modifiés ; le côté gauche tout entier est complètement sain; salivation et sécrétion abondantes, à odeur très-fétide, au point de pouvoir être à peine supportée par Tentourage du malade.

J'applique, dès le jour même, le traitement phéniqué complet et je le continue tous les jours jusqu'au 16 mars. Dès les premières applications, l'odeur repoussante des liquides buccaux disparaît, les douleurs sont considérablement diminuées ; ie malade se trouve beaucoup mieux. A cette époque son gendre, qui habite la Bretagne, vient à Pon toise, pour soigner son beau-père, de concert avec M. le docteur Vigier, médecin dans cette ville, qu'habite M. C... Ces honorables confrères lui prescrivent les lotions avec le chlorate de potasse, et Tiodure de potassium à l'intérieur.

Le iS mai 1868, je revois M. C...; les douleurs sont redevenues ce qu'elles étaient avant mon premier traitement; l'ulcération est plus profonde; la langue est comme collée à sa base; le malade ne peut manger; salivation extrêmement abondante et en partie formée d'une matière très-visqueuse, qui coduit la langue et que l'on peut à peine détacher avec le pinceau, après une première el énergique douche pulvérisée. Tumeur ganglionnaire de la grosseur du poing, bosselée au-dessous et en arrière de la mâchoire du côte droit. Le malade ne dort plus du tout.

Le traitement phéniqué est repris avec une assiduité et est appliqué énergiquement. Une légère amélioration paraît s'opérer du côté de la langue, mais un accroissement des ganglions suit presque aussitôt cette amélioration et ils menacent de s'ulcérer.

Le 49 juin, c'est-à-dire juste au bout d'un mois, le malade a dormi, pour la première fois depuis plusieurs semaines (sans opium, bien entendu ; il mange un peu de viande pilée et des potages fluides. Néanmoins, Tamaigrissemenl, commencé depuis longtemps, continue, et l'état général de la constitution s'altère; le teint prend une teinte bistrée. Je continue le traitement avec la même activité.

Le 20 août Famélioralion du côté de la langue est tout à fait extraordinaire; dos iainbeaux de -2 ou 3 millimètres d'épaisseur sur 1 et 2 centimètres carrés de surface se sont plusieurs fois détachés, en sorte que la production accidentelle qui dépassait les dents en avant et repoussait la joue du côté droit a complètement disparu ; la salivation est beaucoup

moindre, quoique toujours gluante; les douleurs sont très-modérées et n'exislenl plus dans toute la tôle et principalement au sommet, où elles étaient souvent très-vives.

Malheureusement, les ganglions prennent un développement rapide et énorme; ils ne forment aujourd'hui qu'une seule tumeur bosselée, du volume des deux poings et dont la bosselure la plus saillante est ramollie et sur le point de s*ulcérer. Il n*y a du reste aucune trace de mauvaise odeur autour du malade, à qui Ton a soin de pratiquer chaque jour un grand nombre d'injections avec des préparations ptiéniquées.

Le 5 septembre, le volume des ganglions empêchant tout ropos, attendu que le malade ne peut se coucher dessus, ni sur le côté oppose, parce qu*a1or;3 ils Tétouffent par leur poids, nous nous décidons à les faire tomber, à Taidc de la cautérisation en flèches. Ils sont d'ailleurs ulcérés en quatre endroits différents, d*un aspect fougueux, type de Taspect encéphaloîde, saignant au moindre contact, mais n'ayant cependant pas donné d'hémorrhagie. Nous ne faisons, néanmoins, cette opération palliative qu'à regret, malgré la continuation de Tamélioralion du côté de la langue; notre principal but est seulement de rendre un peu de sommeil au malade, qui en éprouve le besoin et ne peut le satisfaire.

Une petite portion diffluente de la tumeur ganglionnaire examinée au microscope a paru entièrement formée de corpuscules ou noyaux sphéroïdaux; on a fait cinq préparations différentes, et dans trois seulement, on a trouvé une ou deux cellules ovoïdes, de 20 h 21 sur 28 à 30 dix millièmes de millimètre, à noyau à peu près central, de 10 1/2 à 11 dix millièmes de diamètre; tout le reste des préparations était composé de corpuscules sphéroîdaux, uniformes, de 101/3 à 11 1/2 dix millièmes de millimètre de diamètre.

Le malade s'alimente encore de potages et de viande pilée.

Au bout de douze jours, la plus grande masse de ganglions se détache ; Topération a produit à peine une légère réaction; mais, jusqu'à la chute de la masse ganglionnaire, le malade n'a pu reposer que quelques heures, il n'y a pas eu d'hémorrhagie. La plaie résultant de l'opération a un assez bon aspect, sans présenter néanmoins aucune tendance à la cicatrisation. L'état de la langue continue à s'améliorer, mais l'affaiblissement fait des progrès.

Le 21, en se réveillant, après un assez bon sommeil, une hémorrhagie a eu lieu par la langue ; elle avait les caractères d'une hémorrhagie artérielle, et elle a inspiré assez de craintes pour que j'aie été mandé à Pontoise par le télégraphe. Cette hémorrhagie s'arrête, après avoir fourni quelques cuillerées de sang, par l'application des bourdonnets de charpie imbibés d e

percblorure de fer, qui étaient toujours préparés près du malade, dans la prévision d'une hémorrhagie.

Le 25, une nouvelle hémorrhagie de môme importance se renouvelle par la langue. Elle n*a pas de suite. Mais malgré Tamélioration de Tétat de la langue, le malade s'affaiblit de plus en plus; la plaie des ganglions ne fait aucun progrès vers la cicatrisation; Talimentation est insuffisante; il y a cependant plusieurs heures de sommeil.

Après quelques jours de prostration extrême, le malade s'éteint, le 8 octobre.

Remarques. — M. C... était assurément affecté d'une des formes les plus malignes de cancer, quoique cette forme, à la langue du moins, fût celle du squirrhe ou du cancroïde dur, comme ils le sont d*ail* leurs presque tous. M. C... était un homme non-seulement très-intelligent, mais d'une rare force morale, et pour qu'il ait accusé des douleurs comme celles dont il se plaignait, il fallait, si je puis ainsi dire, qu'il les éprouvâtdeuxfois; or, ces douleurs sont arriyées en quelques mois à leur plus haute intensité, de même qu'en quelques mois, la langue a acquis une grande dureté et s'est largement ulcérée. Comme le début de la maladie peut être considéré ici comme à peu près rigoureusement fixé, on ne saurait douter que la marche décrite ne soit bien réellement celle qui a été observée, et que le cancer ne fût, dans ce cas, un des plus actifs. Contre les maladies de cette forme, nous n'osons nous flatter que notre traitement sorte souvent triomphant de la lutte; mais dans ces cas même, il est au moins d'une incontestable utilité, et il est le seul qui soit utile. Chez M. C... celte utilité s'est montrée, d'abord en détruisant, comme dans tous les cas où il a étç appliqué, toute fétidité, ce qui est un soulagement inappréciable pour les malades et plus inappréciable encore pour les personnes qui les entourent, môme quand ces personnes font preuve d'un grand dévouement. Mais ce n'est pas le seul bienfait que M. C... ait obtenu de la médication phéniquée : lors des premières applications de cette médication, quand la maladie était encore à un degré moyen de développement, les douleurs furent en grande partie calmées, l'état de la langue amélioré, et Ton ne saurait dire jusqu'où cette amélioration aurait été portée, si une fâcheuse inspiration n'avait porté les proches de M. C... à tenter d'autres moyens, dont une irrémédiable aggravation devait promptoment démontrer la complète impuissance.

En ce qui concerne le nitrate d*argcnt, impuissance n*cst peut-être pas assez. Plusieurs des observations précédentes, comme celles de M. C..., montrent que des aggravations rapides ont suivi l'emploi de ce caustique, que Texpérience m*a fait proscrire du traitement de toutes les maladies organiques, sans exception. En somme, tout ce qu'on a tenté contre la maladie de M. C... lui a été indifférent ou nuisiUc; la médication phéniquée seule lui a rendu des services, et ce n'est pas sa faute si ces services n'ont pas été plus grands.

Dirons-nous un mot de notre examen microscopique? Il y aurait peutêtre quelque témérité à nous, qui sommes encore loin d'être professeur de physique ou même d'optique. Nous nous croyons cependant assez certain de ce que nous avons vu, sur les cinq petites préparations que nous avons mentionnées, pour oser afûrmer qu'il n'y avait que peu ou point de cellules dans deux d'entre elles, et qu'il y en avait à peine quelques-unes dans les trois autres (nous en avons vu en tout quatre). Les ganglions auraient doncété atteints tout au plus de cancer nucléaire ou nucléolaire; il est vrai que, suivant les micrographes, cette variété serait la pire variété du cancer. Lecas deM. C... donnerait un certain crédit à cette opinion, s'il était démontré que les mômes altérations existassent à la langue et dans les ganglions. C'est ce que nous ne saurions dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'à l'œil nu, rien ne se resserablait^moins : la langue était dure et peu ou point développée, surtout vers la fin, où la maladie aurait plus volontiers pris la forme du cancer atrophique; les ganglions, au contraire, étaient monstrueusement développés, ramollis, fougueux, et présentaient, en un mot, le type du tissu encéphaloïde. Ce n'est point là une rareté, mais c'est une nouvelle preuve de l'influence des organes sur la forme anatomique du cancer.

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