‹ Observations sur la curation des maladies organiques de la langueChapitre 38 sur 40 · TRENTE -QUATRIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

TRENTE -QUATRIÈME OBSERVATION

M. B..., Agé de soixante ans, ancien négociant, d'un tempérament sanguin, d'une conblilulion exlrômcmcnl robuste, n'ayant jamais été malade avant la maladie dont il est actuellenient atteint, sans aucune apparence (ranlécédouts héréditaires, fumant beaucoup et souvent avec des pipes à court tu}au, vint me consulter pour une maladie de la langue dont Toriginc remonte à huit ou dix ans; elle paraît avoir débuté à la langue par une tache blanche, douloureuse, large comme la moitié d'un cen-

time, siégeant au côté droit et à la face supérieure; le malade a cautérisé fréquemment cette tache, mais très-irrégulièrement et seulement quand il souffrait par trop et que la douleur le gênait pour fumer. La douleur était, du reste, généralement légère et ne devenait un peu vive que lorsque le malade mangeait. La tache blanche a uni, il y a environ un an, par se cicatriser^ dit le malade, car il considérait la tache comme recouvrant une ulcération superficielle. Il est néanmoins toujours resté quelques points recouverts de tartre. Il y a cinq mois, la maladie a reparu à la joue, a pris une marche rapidement progressive, et est arrivée au point où elle en est. Le malade note qu'il a eu, il y a vingt ans environ, une dartre dans les deux mains, qui a disparu seule à la longue.

Le 3 juin 1868, je constate Tétat suivant, que je fais représenter, dans la mesure du possible, par la photographie :

Une vaste cicatrice longitudinale, blanchâtre, s*élargissant vers la pointe, en descendant dans le sillon linguo-gengival, occupe le bord gauche de la langue; celle-ci, sans être sensiblement indurée, est plus volumineuse qu*à Tétat normal, et porte à son pourtour Temprelnte des dents.

Une vaste ulcération, commençant à la commissure gauche des lèvres, qui est détruite intérieurement jusqu'à la peau retournée en dehors, occupe toute la muqueuse de la joue depuis le rebord alvéolaire supérieur jusqu'à l'inférieur; elle est traversée par de profondes crevasses, qui divisent toute l'épaisseur de la joue jusqu'à la peau ; en arrière, l'ulcération se termine en angle à la rencontre des deux sillons gengivaux; la surface ulcérée est fongeuse, saignante, et fournit fréquemment du sang en assez grande quantité, môme sans aucune irritation extérieure, mais en particulier toutes les fois que le malade écarte les lèvres.

Je fais, le jour même de la première visite du malade, une application des pulvérisations phéniquées qui provoquent l'écoulement de sang, pour peu que la douche de poussière phéniquée soit énergique, et je prescris des préparations phéniquées à l'intérieur avec quelques laxatifs.

Dès le 10 juin, toute tendance à l'hémorrhagie a cessé; la pulvérisation la plus énergique ne produit plus d'écoulement sanguin, non plus que récartcmcnt modéré des lèvres.

Glande sous-maxillaire de la grosseur d'un œuf de pigeon.

Je continuais le traitement assez irrégulier de ce malade, quand une lettre de lui, que je vais faiBC connaître, vint l'interrompre tout à fait; mais je dois noter, d'abord, qu'à la date du 14 juillet, après six semaines de ce traitement, les modifications suivantes avaient été obtenues :

!• La partie de l'ulcération s'insinuant en dedans de la lèvre suDérieurA -

était en partie cicatrisée; le bord lui-même de la lèvre, à la commissure, se rétrécissait: la peau de la partie de la joue correspondant àrulcération interne était moins rouge, moins menacée d'ulcération; le ganglion était moins volumineux Le 16, je reçus de ce malade, tu quelques jours auparavant par M. le docteur Broca, qui a trouvé le cas des plus graves, la lettre suivante :

« Monsieur Déclat,

« Ne trouvant point d'amélioration pour ma position et ne prévoyant pas répoque où je pourrais être guéri, j'ai jugé opportun de suspendre mes consultations qui me sont par trop onéreuses pour ma position. Je suis le traitement d'une bonne femme, comme Ton dit, qui consiste à me graisser les parties malades avec uue pommade de sa composition; elle a répondu de me guérir, elle en a déjii guéri un entre autres qui était à la lèvre inféneiire et dans une pOL^ition plus triste que la mienne. J'espère. Dans tous les cas, si j'ai besoin d'avoir recours à un médecin, ce sera à vous, monsieur, que je m'alresserai, si vous voulez bien me redonner vos soins.

« Veuillez recevoir, etc.

« Signé .• B.... »

Rem.vroies. — Que ce malade ait été pris d'une de ces impatiences bien naturelles et que nous constatons si souvent dans notre pratique, il n'y a rien là qui doive nous étonner, quoique le moment de Timpatience ne fut certainement pas encore arrivé pour M. B..., après six semaines de traitement fort irrégulier. Qu'il ait même méconnu une amôlioralion parfaitement évidente, et qu'il avait reconnae spontanément quelques jours auparavant, cela ne doit encore nous étonner que médiocrement, car dans ces terribles affections, il est bien rare que l'amélioration marche au gré des trop légitimes désirs des malades.

Ce qu'il V aurait de plus triste dans l'histoire de ce malade,ce serait qu*uu médecin eût pris sur lui de donner à M. B..., qui est, à ce qu il parait son ami, le conseil de renoncer au traitement phéniqué, sous prétexte qu'il est trop long^ quand ce traitement est, dans l'état actuel de la science, le seul sur lequel on puisse fonder quelque espoir. C^est ce conseil qui aurait été donné à M. B... par le docteur Sailles, que je n'ai pas l'honneur de connaître, à qui je n*ai, par conséquent, pu donner aucun renseignement sur mon traitement, et qui ne peut en

avoir connaissance, — si tant est qu'il en ait une quelconque, — que par Tobservation de M. Poulat (observ. 1), déjà publiée dans mon travail sur les Nouvelles Applications de V acide phéniquc; or, depuis que j*ai traité et guéri M. Poulat, les modes d'application de l'acide phénique ont été tellement modiûés, que ce n*est plus les connaître que de savoir ce que j'en dis dans les Nouvelles Applications de l* acide phénique^

M. Sailles ne se serait pas contente, au dire du malade, de prendre sur lui la grave responsabilité de s'exposer à rendre tout à fait incurable la maladie de H. B... dont il est, parait-il, l'ami, il a ajouté à cette responsabilité celle de substituer lui-même, au traitement phénique, le traitement par les caustiques et par le plus mauvais des caustiques, la potasse.

Il ne fallait pas longtemps pour s'apercevoir que ce traitement serait, en effet, beaucoup plus court que le traitement phénique, car il ne tarderait pas à faire justice du malade, sinon de la maladie. Enfin, M. Sailles eut le mérite de s'en apercevoir assez promptement pour conduire, dans les premiers jours de juillet, M. B... chez M. Broca, afin de prier ce chirurgien distingué de pratiquer une opération. Seulement, M. le docteur Sailles n'avait pas songé quelle pourrait bien être l'opération à pratiquer sur son ami. M. Broca n'en trouva aucune de praticable, et se borna à prescrire Tiodure de potassium. Il parait que SI. B... a préféré à ce traitement le graissage avec une pommade de bonne femme; il est certain que, quelle que soit cette pommade, elle sera préférable à la cautérisation par la potasse caustique. Seulement, puisque M. le docteur Sailles est de si bon conseil, il devrait bien user de tout son crédit auprès de son ami, pour lui persuader que le graissage, s'il est moins long que les applications d'acide phénique, sera aussi moins efficace, et que ce graissage compromet on ne peut plus sérieusement la vie du malade crédule. Dans le cas où son ami se rendrait à ses raisons, je donnerai volontiers à M. le docteur Sailles toutes les indications nécessaires pour qu'il applique le traitement lui-même; peut-être sera-ce un bon moyen pour qu'il le trouve moins long.

Il est sans doute inutile de faire remarquer que, malgré les irrégularités que M. B... a dû apporter dans son traitement, avec ces consultations et traitements intercurrcnl

am*;Uoratioa inarqa«;e, qui était an favorable présage poar TaTenir. ÀTaot de terminer ces remarques, je dois répondre à une question que le lecteur se sera déjà faîte, assurément : M. B... n*a pas un cancer «le la langue ; pourquoi avoir fait figurer son observation dans ce travail? Mais ceux qui se seront fait cette question se seront probablement fait aussitôt la réponse : si M. B... n'a pas actuellement un cancer de la laozue, il Ta eu et il en éprouve actuellement les suites : ces suites sont dufïs à cette sorte de contagion que nous avons déjà remarquée plusieurs fois dans les faits précédents, mais dans lesquels Taffeclion consécutive n'a pas pris les mêmes développements que chez M. B.... Cette contagion, du reste, a donné lieu à ces sortes de déplacements de la maladie, que nous avons observés aussi, qui soot favorables ou fâcheux, suivant que la migration se fait d'un organe plus important à un organe moins important, et vice rersà. Chez M. B..., on peut considérer la migration comme heureuse, jusqu'à un certain point, car si la cause morbide s'était exercée jusqu*à présent sur la langue, l'état de X. B... serait assurément plus triste. Mais ces migrations, ainsi que nous Tavons dit, sont, dans une certaine mesure, favorables à un autre point de vue, c'est qu'ils sont un indice que le traitement aura une certaine prise sur la cause morbifique. L'état de M. B .. est donc, sous ce rapport, relativement bon, et il serait bien regrettable qu'un caprice irréfléchi ou des conseils malheureux vinssent détruire ce que ces conditions devaient laisser d'espoir.

P. S. — Au moment de donner le bon à tirer de cette feuille, nous apprenons que l'opération que M. Broca avait trouvée impraticable, un médecin de province, plus hardi, l'a pratiquée. On nous informe que le résultat en a été moins bon que d'habitude, car il parait que le malade n'est même pas en voie de guérir de son opération.

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