‹ Observations sur la fièvre jaune, faites à Cadix, en 1819Chapitre 4 sur 11 · DEUXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME OBSERVATION

« Grégoire Bergue, âgé de vingt-cinq ans, soldat au régiment de Soria, » de stature ordinaire, et très- musculeux, ayant les cheveux noirs et le teint » basané, fut, le soir du 7 décembre 1819, saisi tout à coup de froid géné- » ral, de céphalalgie susorbitaire, et de douleurs modérées dans les membres. » Bientôt s'établit un mouvement fébrile qui l'empêcha de faire son service. » Il n’eut d’ailleurs ni sueurs ni vomissement. Bien qu’il s'oblinàt à rester » levé, il fut contraint d’entrer à l’hôpital le 9 décembre, troisième jour de « la maladie. II présentait alors les symptômes suivans.

» Les douleurs avaient disparu , même celle de la tête, qui depuis et dès » l’invasion avait fait souffrir le malade; mais abattement général, injection » des yeux et du visage, grande propensiou au sommeil, lenteur à former » des réponses , effort pénible pour retrouver la parole et produire des mou- » vemens; pouls lent, petit, un peu dur; peau sèche et âpre; bouche sèche » et amère, langue recouverte d'un enduit épais, sec et blanc. (Décoctions » de tamarin, avec crème de tartre, lavemens purgatifs; vésicatoire à la » nuque, et bouillon.) La nuit fut agitée....

>• Le lendemain, quatrième jour ( 10 décembre), la langue présentait les ai mêmes caractères que la veille. Le malade avait eu pendant la nuit trois

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» déjections liquides , fétides , noirâtres : il était dans un léger délire , et avait » le pouls petit et concentré. 11 avait des rapports, des nausées, et ne pouvait » garder un moment de repos sans ressentir un vertige ténébreux; enlin, il » commença à rejeter par le vomissement tout ce qui lui était administré. » (Diète végétale, émulsion, potion étbérée, épispastique à l'épigastre; vési- « catoire aux jambes. ) Vers le soir, la physionomie était altérée, et .devenait » alternativement pâle et rouge foncé. Le malade se tenait couché sur le ventre , » et les rapports et les vomissemens augmentaient. La respiration était anhé- » leuse; le pouls de plus en plus petit, et concentré. Les évacuations alvines » continuaient avec les mêmes caractères que la veille. (Vésicatoire sur l’épi- « gaslrc, et lavemens stimulans, de deux en deux heures.)

» Le cinquième jour (tt décembre), niémes troubles, mêmes agitations; » langue sèche, recouverte d’une croûta blanche, et comme rôtie; tuméfac- » tion des gencives; nausées; vomissemens continuels: potions; alimens, médi- « camcns, tout est rejeté; mais tout çe qui sort est mêlé avec une humeur •• noire, tantôt plus, tantôt moins épaisse et visqueuse. Le pouls est impers ceptible; il n’est senti ni aux artères temporales, ni aux carotides. Une cha- » leur plus vive et une légère moiteur sont sensibles aux avant-bras et aux » mains : il y a sécheresse partout ailleurs. Le vésicatoire appliqué sur l'épi- » gastre n’a produit qu'une rubéfaction légère; on en applique un second plus » large que le premier. Le soir, même opiniâtreté dans le vomissement. Le » malade, toujours plus agité, change sans cesse de posture; mais le plus » souvent il se tient couché sur le ventre.

» Vers le matin du sixième jour (ta décembre), il y a rémission sensible.

>i Le vomissement a cessé ; le pouls est plus perceptible , et la langue un peu ■i plus humide. Cependant, bien qu'il y ait quclqu’ordre dans les idées, la » parole conserve encore de l’embarras. Ce calme dura peu. Le soir, tous » les symptômes de la veille reparaissent : il s’y joint une respiration inégale «et luctueusc , l'extinction du sentiment, le délire, lanxiété, et des soubreu sauts de tendons. Cet état déplorable persiste toute la nuit, et le malade se n refuse à tout médicament.

» Le septième jour (t3 décembre), altération du visage, cou rouge et violet,

» narines efïilées, tremblement de la lèvre inférieure, léthargie, carphologie,

» décubitus eu supination avec écartement des bras et des jambes ; déjections » involontaires de matières noires et très - fétides ; respiration sifflante; pouls

obsenvatioss

» nul, et mort à quatre heures (lu soir, après un vomissement très- copieux » de matières noires et très- visqueuses. »

JS ota. Dans toute cette histoire , il n'a pas été question Je l'état des urines. M. Mazet suppose que le malade les rendait avec les selles; je trouve dans mes notes que ce cas est un de ceux où l’on avait observé la suppression des urines; et, comme on le verra tout à l’heure, le système urinaire était parfaitement sain.

Autopsie, vingt heures après Ui mort.

u Cadavre de stature ordinaire , bien conformé , musculeux. La peau était h nuancée dans sa totalité do vergetures et de larges plaques jaunes, et ronges » violacées. La face et le cou étaiént tuméfiés et d'un rouge violet. Toute la » physionomie portail encore l’empreinte de la douleur et des angoisses qui avaient » précédé la mort. Les yeux entr ouverts étaient saillans et hrillans; les ailes » du nez étaient rapprochées , les trgits tirés , les lèvres écartées l une de a l’autre, retirées en arrière, et collées coutre les dents; les mâchoires étaient » écartées; la langue, les dents, le bord des lèvres, et tout lintérieur de la » bouche, salis d’une matière dure, noire et sèche, ou abreuvés d'un liquide a noirâtre qui refluait encore de l'intérieur. Tout cet ensemble était de l'aspect a le plus hideux.

» La voûte du crâne enlevée , la dure-mère se montra dans son état naturel, a Au-dessous delle on trouva dans l’intervalle des circonvolutions une intil- » tration de sérosité translucide et peu abondante. I -a substance de l'encéphale a n’ofTrit rien de remarquable : à peine les ventricules latéraux étaient -ils a baignés d'un peu de sérosité limpide.

a Les deux poumons étaient volumineux, crépitans, teints d'un rouge-vioa let, et gorgés d'un sang de même couleur. I-e droit adhérait à 1a plèvre «osa taie par une fausse membrane bien organisée. Les bords postérieurs de l'un a et de l'autre étaient d'un rouge presque noir, et dans un état voisin de l'héa patisation. En fendant la substance pulmonaire, on eu faisait ruisseler un » sang décomposé, consistant , et d'un aspect semblable à celui de la lie de vin. a Du reste , ces organes étaient sains et exempts de toute dégénération.

» Le cœur avait son volume et sa couleur ordinaires. Le ventricule gauche, u dont la paroi avait un pouce et demi d épaisseur, était vide ainsi que son » oreillette. Les cavités droites, à parois beaucoup plus minces, étaient disten-

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» dues par .des caillots d’un sang noir, dont quelques gouttes non coagulées, » présentaient de l’altération dans leur couleur et leur consistance. L’aorte »• ouverte jusqu'à son passage à travers le diaphragme, n offrit aucuue allé- » ration.

» L’estomac assez distendu laissait voir à l’extérieur quelques taches livides n disséminées à sa surface de même que dans différens points des intestins grêles.' >i La transparence des membranes séreuse et musculaire, qui étaient parfaitement » saines, permettait déjuger que ces taches avaient leur siège sur la membrane v muqueuse. L’intérieur de l’estomac en effet , qui contenait des gaz et une » quantité fort considérable d’une matière liquide, homogène et analogue » par sa couleur à la lie de vin, présentait sur sa membrane muqueuse » plusieurs ecchymoses noirâtres , de deux à trois lignes détendue : elles » résultaient, non de l’extravasation du sang, mais de son accumulation dans » des vaisseaux capillaires. Outre cela, l’intérieur de l'estomac, plissé en tous » sens vers son extrémité pylorique , était, ainsi que l'intérieur de ltesophage, h parsemé de larges plaques de couleur de lie de vin, tandis que son extré- » mité cardiaque était pâle et lisse.

» Le duodénum et le reste des intestins grêles contenaient une matière » muqueuse colorée en vert. Cette matière était difQuente, visqueuse, âcre, » irritante. Les mains qui la touchaient en ressentaient un picotement et une u démangeaison fort incommodes; et même après qu’elles avaient été lavées, » il s'y formait des points rouges semblables à des piqûres d’inseclcs, et ces » points étaient le siège duu prurit désagréable. La membrane muqueuse » des intestins ne présentait pas d’altération bien remarquable. Seulement dans « quelques endroits elle était nuancée d'une couleur analogue à celle des ma- « tières que contenait l’intestin. Le tube intestinal, dans sa dernière partie, m était comme resserré sur lui-même; là, était une matière demi-liquide » un peu plus jaune que celle des intestins grêles, mais nulle part on ne » trouvait de matière fécale proprement dite : il semblerait qu’en général il « n'y avait dans tous les intestins que des mucosités plus ou moins altérées; * dans l’estomac, par les substances ingérées; dans le duodénum, par leur » mélaugc avec la bile, et plus avant avec quelques sécrétions accidentelles.

» Le foie avait son volume et sa couleur ordinaires; il o était point altéré »» dans sa consistance , ni dans son tissu. La vésicule du fiel était remplie d’une « bile consistante, lilante, d’un vert foncé tiraut sur le jaune. Ses parois

a avaient une épaisseur de deux lignes : cet épaississement avait été produit » par une humeur albumineuse d’un jaune citrin qui , exhalée entre les feuil- » lets membraneux de la vésicule, s'y était concrélée. Le feuillet externe parais- » sait être sain; l'interne avait la couleur de la bile qu’il contenait. Le pen- » créas et la rate ne présentaient aucune altération.

» Tout parut sain dans lappareil urinaire. La vessie était vide et contractée; h sa membrane muqueuse était blanche et plissée.

« L’appareil reproducteur ne fut point examiné.

» Nous eûmes dans cette ouverture une nouvelle occasion de remarquer » la couleur rouge foncé de tous les muscles. »

Comme on le voit par ces observations détaillées de M. Mazel, on ne s’est pas plus occupé à' Cadix qu'à Séville de l'ouverture du canal vertébral et de l'examen de la moelle épinière. Nous aurions pu procéder nous-mêmes à cette ouverture dans les deux cas dont je viens de parler; mais quoique nous eussions pris en France les iustrumens nécessaires , les hasards de notre voyage nous avaient contraints de les laisser à Madrid; et, quand il nous eût été possible d'y suppléer à Cadix, jamais je n’eusse permis que M. Mazct, emporté par son zèle, eût entrepris des recherches anatomiques d’une nature aussi dangereuse. Nos amis eux- mêmes ne l'eussent souffert ni pour lui, bien que familiarisé avec ce genre de travail, ni |>our moi qui n’en ai plus l'habitude, et qui me révolte outre mesure à l'odeur des cadavres, depuis que j'ai eu le typhus des hôpitaux. Je regrette |>eu du reste que cette opération n'ait pas été faite. Quelques résultats quelle eut donnés, il eût été nécessaire, avant d'en tirer aucune conclusion, de les confirmer par uu très- grand nombre d’ouvertures , et c'est ce qui n'était plus praticable. Supposé toutefois qu’un tel travail lût actuellement aussi complet qu’il pourrait l’être, il jetterait certainement quelques lumières, sinon sur la nature intime de la maladie, ( qui la connaîtra jamais ? ) du moins sur les vrais moyens de la traiter. Or, le principal et peut-être l'unique objet des ouvertures, c'est d'éclairer la pratique. On s’attend hien qu'on n'a tenté de faire à Cadix aucune analyse chimique, ni de la sueur, ni de l'urine des malades , ni des matières rejetées par les selles ou le vomissement. Seulement un jeune élève a osé goûter la matière du vomissement noir, et il a trouvé que cette matière était d’une extrême âcreté. Le docteur Cathrall a fait la même remarque à Philadelphie, en 1793. Dans l’ouvrage qu’il a publié sur la fièvre jaune, et dont j’espère

donner bientôt une traduction française, M. Florès rapporte qu’un malade pris du vomissement noir laissa tomber sur sa verge un peu de la matière qu'il vomissait, et que cette partie fut sur-le-champ frappée de gangrène.

Je n’ai fait jusqu’ici que décrire la Gèvre de Cadix, prise dans sa personne, pour ainsi dire, et j’ai rassemblé dans un même cadre les principales variétés quelle présente pour n’en former qu’un seul exemplaire, comme on le fait d'ordinaire pour chaque maladie individuelle. Il s’agirait maintenant de la considérer comme épidémie; il s’agirait d’en découvrir l’origine, d’en marquer les développeinens et les phases diverses, à mesure qu’en sc propageant d’un lieu dans un autre, elle y achevait son cours dans un temps plus ou moins limité, selon qu’il se trouvait plus ou moins de concert dans les médecins, et de vigilance dans les magistrats. Cet exposé fait, il en sortira des problèmes dont la solution intéresse, non-seulement la France, mais encore toutes les nations européennes. Ce que je vais dire, je le dirai d'après les autorités les plus respectables : non que j’aie vu les faits, et les faits sont la première de toutes les autorités; mais entre eux et moi, se trouvent des hommes que leur profession plaçait de manière à les bien observer, et qui, par leur droiture et leurs lumières, en sont les plus dignes interprètes. J’entre en matière.

Sur la lin du mois de juillet 1819, le proto-mèdico de la ville de Cadix, M. florès, apprit par la voix publique qu’une maladie d’un caractère trèssuspect se montrait à l’île de Léon *. Il se hâte de s’y rendre, visite les malades, reconnaît la lièvre jaune, et, saisi d’effroi , il court chez des maîtres de pension redemander deux ou trois enfans de ses amis, et retourne avec eux à Cadix. Ceci se passait le 29 de juillet. Le 3i , jour oii arrivait le vaisseau X Asia y venant de la Havane, ou plutôt de Vera-Cruz, l’ordre fut signifié à la junte de santé ** de se rendre à l’ile de Léon pour vérifier la situation de la ville. Elle s’y rendit en effet le lendemain, i' r . août. Elle fut reçue par les médecins de la ville et des hôpitaux civils et militaires.

* L’ile de Léon, aujourd'hui San-Fernando , est une ville de trente-deux mille habita»*, située au sud^st et a drm ou trois lieues de Cadix. C’est 11 que les gardes-marines ont une académie et un observatoire. Ils y rédigent chaque minée un almanach nautique et de» ephémerides 1 l’usage de» navigateurs et de> astronomes.

** Elle était composée de MM. FLORÈS , prolo-médico.

ARÈJULA.

A1IELLER.

COLL, iccnftaire.

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L'état des morts pendant le mois précédent fut mis sous les jeux de la junte. On discuta sur la nature des maladies régnantes, on fit voir des malades; et comme la mortalité n’excédait pas les limites ordinaires, et que les malades avaient été choisis pour donner le change, tout concourut à faire penser qu’en effet les maladies actuelles n étaient que des fièvres bilieuses de la saison , et que si ces fièvres avaient un caractère équivoque, ce caractère n’avait pourtant rien d’eflrayant, puisque le nombre des morts u’était que le nombre accoutumé. Tel fut lavis de MM. Aréjula, Coll cl Ameller, auquel souscrivit, quoiqu’avec difficulté, M. Florès. Toutefois, son action de l’avantveille lui fut reprochée avec amertume par un des généraux de l’armée. Le i août, la junte, de retour à Cadix, fit publier une déclaration solennelle qu’il ne fallait prendre aucune alarme sur les maladies de l’ile de Léon; que ces maladies notaient décidément que des fièvres bilieuses; quelles ne différaient des maladies analogues que par quelques degrés de plus dans leur intensité , et que du reste elles ne menaçaient en rien la santé publique. D’un autre côté, M. Ferrand, habile médecin de Xérès, fit un voyage à l’ile de Léon, y observa les mêmes objets, et parla comme la junte de Cadix. Erreur d’une part, ou supercherie de l’autre , cette démarche eut les suites qu’elle devait avoir : la sécurité où l’on tomba accéléra les progrès du mal.

Le 18 août, deux lettres furent adressées à la junte; l’une du prieur de l’hôpital de Saint-Jean-de-Dieu, lequel disait avoir reçu dans ses salles deux malades de maladies très -suspectes; l’autre du commandant général. M. P...., qui parlait à la junte de l’état alarmant de File de Léon, et de la nécessité d’y faire une seconde visite. En conséquence de la première lettre . M. Florès va le même jour visiter l'hôpital de Saint-Jean-de-Dieu; il voit, il examine les deux malades, dont l'un était venu de File de Léon, et l’autre du voisinage, c’est-à-dire de los Campos de Chiclana *. Comme ils étaient au septième jour de leur maladie, M. Florès ne put rien conclure de l étal où il les voyait. Seulement il convint avec le Père prieur que désormais on n’admettrait à 1 hôpital aucun malade venant de l’île de Léon. L’objet de la seconde lettre était beaucoup plus important. Sur le point de faire son second voyage, le t<) août, la junte, qui avait quelque raison de croire quelle avait été

* Qttdana est un beau village, voisin de l’ilc de Léon , ou les riches habitait» de Cadix ont des maisons de campagne. Cest l’Aranjuez de Cadix. Prè» de là est une source d’eau minérale froide, d’une saveur amère, et d’un usage fort accrédité dans un grand nombre de maladies.

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trompée «taris le premier, et qui ne voulait plus l'être, prit le parti de se rendre, sans prévenir personne, à l'ile de Léon. Elle arrive : elle va droit à l'hôpital militaire de San - Carlos ; elle parcourt les salles des premiers étages; mais à peine une salle de l’étage supérieur est- elle ouverte, à peine M. Coll y met le pied, qu'il recule d'effroi *. Le premier malade avait ta lièvre jaune. La salle en était remplie , et M. Florès n'était que trop justilié.

Au sortir de cet hôpital, ta junte se rend dans celui de Saint- Joseph. Elle y trouve le même fléau, et ce qui fait voir à quelle extrémité l'autorité portait l’imprévoyance et ta prévention, c’est que, dans ce même moment, tandis qu'un régiment entrait à l’ile de Léon , un autre en partait pour se rendre à Xérès. Le même jour, 19 août, ta junte, de retour à Cadix, se rassemble à huit heures du soir, et arrête des mesures de santé publique. Le ?4 août, ces mesures adoptées par la municipalité, prennent plus de développement, et embrassent toute la ville. Déjà le mal en avait envahi les quartiers, et finalement, trois jours plus tard, le 27 août, il devient notoire qu’il règne au port Sainte- Marie et à Xérès.

Avant de le suivre dans ses progrès, je m'arrête; et puisque je viens de fixer ta première époque où parut 1a maladie, essayons de déterminer quelle en était l’origine. Quelques raisons qu'aient les médecins espagnols de penser que ta lièvre jaune est désormais endémique en Andalousie , cependant toutes les fois que cette fièvre est venue affliger de grandes masses de population , ils l’ont unanimement considérée comme étant d'origine étrangère, et comme importée, soit par les vaisseaux de ta marine royale, soit par ceux du commerce. Telle était l’opinion dominante à Cadix , même relativement à l'épidémie de 1819. Mais, bien que d'accord sur ce premier point, les médecins ne l'étaient plus sur les hommes ou le vaisseau qui avaient apporté un présent si fatal. Selon M. Gonzales, un petit vaisseau américain était venu débarquer en fraude quelques marchandises à l'ile de Léon, Iaes contrebandiers espagnols qui les avaient reçues étaient morts peu de temps après, et ta maladie qui les avait tués ayant fait irruption dix ou douze jours plus tard dans une maison voisine de la leur, elle y avait fait de nouvelles victimes. Ainsi , gagnant de proche en proche avec beaucoup de lenteur, elle avait été concentrée pen-

* Dan» un Mémoire tur la contagion Se la lièvre jaune , le docteur Ramon Roruern de Jumilla, dit que cette maladie imprime oua physionomies diverse» ntt caractère tellement uniforme , qu'avec tant soit peu d'habitude, on la reconnaît d’emblée.

dant le premier n?ois dans un seul et même quartier de la ville, celui que l’on appelle cl Bafrio del Christo. Dans le même temps, le S an- Julian, vaisseau de la compagnie des Philippines, arrivant de Calcutta, entrait dans la baie de Cadix ; et deux hommes de son équipage , ayant débarqué à l’île de Léon, et s étant logés dans le même lieu que les contrebandiers espagnols, furent pris comme eux de ta maladie, et succombèrent comme eux. A cette première version se rattachait un fait que voulut bien me communiquer M. Cabanillas, médecin de Madrid, et inspecteur des épidémies dans le royaume de Murcie et de Valence. Ce médecin, plein de bontés pour nous, qui se trouvait avec nous à Cadit, et qui ma souvent honoré de ses visites, me remit un jour une note conçue en ces termes : « Des renscignemens dignes » de foi nous apprennent que la lièvre jaune a été introduite à San -Fer-. « naudo parla felouque du patron Reyna, qui venait de Tarifa avec un char- » gemeul d'oranges. Sous ces oranges il avait caché une certaine quantité de ’» coton, qu’il tenait d’une barque anglo-américaine, et qu’il fit porter, pen- » dant la nuit, dans une maison du quartier del Christo. Presque tout de j> suite ce patron mourut ainsi que ses matelots, et les personnes de la maison m où le coton avait été déposé*, puis d’autres personnes, etc. etc. » Voilà certainement un fait qui serait très-important s’il était réel*, mais de qui le tenait M. Cabanillas? et comment l’avait -on constaté ? C’est ce qu'il m'a tu, malgré mes instances; après quoi je me suis tu moi -même, pour ménager sa délicatesse. J’en parlai toutefois à mes amis, qui n’en tinrent compte; et l'un deux surtout qui , par la nature de ses fonctions, devait avoir les documens les plus positifs sur la vraie source d’où le mal était parti , me prit un jour dans son cabinet, 1 et, s’ouvrant à moi sur l'objet en question, il me dit ces propres paroles : w Vous voulez savoir d’où nous est venue l'épidémie de » cette année? Lisez cette lettre relie est datée de Calcutta. Vous y verrez que « depuis environ deux ans (1817 et 1818), uue maladie cruelle, et que je » crois contagieuse, ravage tout le littoral de Coromandel et d’Orixa, depuis w Calcutta jusqu'à Pondichéri , et qu elle y a causé d’elTroyabîes ravages , » comme en font foi les journaux anglais, le Moniing-Chronicle , le Star, et » les autres. J ajoute que cette maladie est. désignée par les journaux et par w les Anglais dans les Indes, sous le nom de choléra-inorbus. Mais comme » elle était encore à un très-haut degré sur toute cette côte de llnde, lors- » que le S an-Julian en est parti, et quelle a été vue par le chirurgien de ce

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» vaisseau, je puis vous dire, sur la foi de ce chirurgien, qui m’en a fait con- » fidence, que le choléra- morbus , qui règne peut-être encore actuellement » dans les Indes, est le vrai mal de Siarti , la vraie Ji'evre jaune originelle.

» Le S an- Julian ne parait pas avoir eu de malades dans sa traversée; mais » ce que je puis vous donner pour certain, c’est que cinq ou six jours après « son arrivée, ceux qui ont reçu à l'ile de Léon le contre-maître de ce batiment,

»» ainsi que deux de ses matelots, sont morts; que le contre-maître lui-même » et scs compagnons nont pas tardé à les suivre, et que telle est la véritable » origine de la maladie qui nons a désolés : il n’y en a pas d’autre. Co >» secret, que je vous révèle, est fort connu de la junte de santé; mais des con- » sidérations que vous devinez aisément mettent l’administration dans la néccs- » site de l'étouffer : elle craint probablement qu’on ne l’accuse d’imprudence.

» Vous remarquerez que le S an- Julian est arrivé le 26 juin dernier, et que,

« dès le 29 juillet, M. Florès avait reconnu la lièvre jaune dans l’ile de »» Léon. Quant au vaisseau XAsia , qui venait de la Havane et de la Vera- » Cruz, et que l’on prétendait en France avoir importé la maladie parmi » nous, ce vaisseau n’est arrivé que le 3 o juillet, et par conséquent après » la première apparition bien constatée d’un fléau si meurtrier. Supposé du » reste que la fièvre jaune ne fut pas déjà dans l’ile de Léon , et ne fut pas » venue de là jusqu'à nous, ce dernier vaisseau eût peut-être suffi pour nous » la donner, h

Pour comprendre le sens de ces dernières paroles, il faut savoir que le vaisseau XAsia , parti d’abord de Vera-Cruz pour la Havane, avait perdu dans cette première traversée jusqu’à soixante hommes de sqji équipage. Arrivé à la Havane, il recomposa son équipage en prenant sur les vaisseaux espagnols les hommes qui lui étaient nécessaires; après quoi il remit à la voile pour Cadix, et y arriva sans éprouver d’autres malheurs; mais par ceux qu’il avait essuyés, et que l'autorité devait connaître, il était évident qu’avant qu’on lui permît de communiquer avec la terre , il devait être soumis à la plus rigoureuse surveillance : et c’est ce qu’on ne fit pas; ou plutôt, c’est ce que l’on ne fait presque jamais. Quelque raison que l’on ait de craindre l’approche d un vaisseau qui vient de l’Amérique ou des Indes, il y a un tel relâchement dans la discipline, et une telle activité dans la contrebande, que, la nuit, des barques de terre vont plusieurs fois au vaisseau et en reviennent chargées;

de sorte qu’avant toute vérification faite, soit par le service de santé, soit par

tout autre service, déjà quantité de marchandises prohibées ont pénétré dans le port. Quelquefois même, comme il arriva, m’a-t-on dit, pour le vaisseau XAsia, les matelots descendent à terre, se répandent dans la ville, et vont daus les lieux connus de plaisirs et de débauche, où ils passent des nuits entières, sans que l’on s'iuquiète de ces communications prématurées; ou bien, si les circonstances exigent quelques mesures, on les fait porter de préférence sur des vaisseaux qui viennent de conlréees éminemment saines, et qui apportent des marchandises qui ne reçoivent ni ne transmettent des germes de maladies , du fer , par exemple , etc. ; tandis que , par une faveur que l’on ne saurait expliquer, on en excepte les vaisseaux qui viennent de pays notoirement infectés , et qui sont chargés de substances propres à retenir et à propager l'infection. J’ai moi-méme été témoin de choses non moins étranges que celles-là, et c’est en réfléchissant aux conséquences que peut entraîner une telle anarchie, que je me suis étonné d’apprendre que dans une ville ouverte, comme l’est Cadix, à toutes les nations, la peste d’Orient ait été si rare. Je Crois savoir en effet que dans cette longue série de siècles qui embrasse l’histoire des peuples anciens et modernes, la peste n'a régné que quatre fois à Cadix, tandis qu’elle a désolé si souvent d’autres parties de l'Espagne , où elle a laissé des déserts qui ne se sont plus repeuplés *. L’étonnement redouble quand on vient à songer que la [teste est en quelque sorte stationnaire sur la côte d’Afrique, si voisine de la côte d’Europe, et conséquemment dé Cadix. Si, dans ces dentiers temps, il a suffi de l’imprudence d'un cordonnier pour l’introduire à Malte, comment ue se perpétue - 1 - elle pas dans les [torts de l’Andalousie ?

Reprenons. De ce qui vient d’être dit , il résulte que la lièvre jaune de 1819, en la supposant importée en Espagne , ne l’a pas été du moins par le vaisseau Y A sia, ainsi que le démontre la seule comparaison des dates : mais l’a -t- elle été par la barque dont me parlait M. Cabanillas? . ou l'a- 1 -elle été par le San-Julian? Conséquemment vient- elle de l'Amérique ou des Indes orientales? Problème difficile à résoudre : d'abord, parce que rien n’est moins prouvé que l'arrivée d'une barque américaine à Tarifa, et que ses communications illicites avec un patron de San - Fernando : parce qu’en admettant la

* Les quatre époques dont il t’agit , où la pe*te d’Orient a ravagé Cadix, sont les année* 1^07 , i $8 J , iG-jg ; 1681 (M. Gctualii). Fcrreyra* ajoute 1466. Villalba n'en parle point.

réalité de tout cela, l’on ne saurait comprendre comment cette barque eût livré du coton à ce patron de barque espagnole, sans en livrer à quelque contrebandier de Tarifa , et sans infecter ce dernier port ; à moins de supposer , .contre toute vraisemblance, que ce peu de colon fut tout le chargement de \’ Américain, ou que les miasmes dont il était pénétré ne fassent contagieux et transmissibles qu à San-Fcrnando , sans l’être à Tarifa. 11 est donc très - probable que , ne venant point d'Amérique par 1 ’Asia , la fièvre janne n’en vient pas non plus par la barque de Tarifa. Viendrait -elle finalement de Calcutta par le San- Julian? Autre difficulté. Plus heureux que X A sia , ce vaisseau dans sa traversée n’avait eu ni malades ni morts, et des informations qui me sont parvenues récemment en France, m'ont appris que le choléra - morbus épidémique des côtes de Coromandel et d'Oryxa n'était point contagieux. Malgré quelques traits frappans d'analogie qui le rapprochent de la fièvre jaune, la description que l'on m’a donnée de ce choléra ne permet pas de le confondre avec cette fièvre : hien que similaires , ce sont deux maladies très - distinctes. Etablir que l’une vient de l'autre , c’est mettre en fait ce que les plus sages esprits hésiteraient à mettre en question. Comme presque tout en médecine peut s'expliquer de plusieurs manières, toutes les fois qu'il s'agit d’édaircir un fait ambigu, préférer sans motif une explication à toutes les autres, est une témérité condamnable. Dans le cas présent , par exemple , il est absolument possible qu’une maladie qui n'est pas contagieuse sous tel climat, le soit sous tel autre; ainsi la fièvre jaune qui n’a point , dit-on , ce caractère en Amérique , l’avait sans contredit en 1778 au Sénégal. Il est possible que les hommes et les effets du San-Julian aient reçu dans les Indes un germe qui ne devait éclore qu’en Europe , sous un ciel et dans des lieux aualogues , mais parmi des hommes autrement disposés. Qu'y aurait-il en cela de plus étrange que ce que l’on a observé à Olaiti et k Saint- Kilda? Il est possible que la moindre différence dans les dispositions intérieures imprime à une maladie , quelle quelle soit, des propriétés quelle n'aurait point sans cela. Malgré ce que nous apprennent k cet égard une infinité de cas pratiques, que savons-nous sur les transformations des maladies , selon les aptitudes individuelles ? 11 est donc absolument possible que la fièvre jaune de 18 ig ait été apportée des Indes orientales; mais il est possible aussi quelle se soit développée spontanément en Andalousie, sans germe et sans contagion préliminaire ; car enfin, la première foh> qu elle s’est montrée, où que ce soit dans le monde, elle y est nécessairement née

ÔO OBSERVATIONS

d’elle -même, ainsi quelle naît d’elle -même à Curaçao, à la Jamaïque, etc. j ainsi quelle est deux fois née d’ellc-même et avec un caractère contagieux, il y a près de soixante à quatre-vingts ans, oii? dans un canton de la Suisse, et par conséquent sous une parrallèlc très -élevée, loin de toute mer, et en quelque sorte dans le centre d'un grand continent *.

Comme on le voit, en parcourant la série de ces possibilités, je n’en admets ni n’en rejette aucune , faute de raisons suffisantes pour me décider : en quoi j’imite la discrétion de mon excellent ami, M. le docteur Aréjula , qui, partagé entre différentes hypothèses sur l’origine de la lièvre de 1800, déclare qu’il n’en est pas une seule dont il soit satisfait, et qui finit par rester dans le doute. Les médecins de Cadix n’en sont pas moins généralement persuadés de ce que j’ai rapporté touchant le vaisseau le San-Julian y et j’avoue que c’est là l'opinion la plus probable. Celte opinion toutefois a une connexion trop intime avec celle qui, originairement, faisait venir de Siam la fièvre jaune, et lut avait même valu le nom de mal fie Siam , pour que je 11 eusse pas la tentation de chercher sur quelle autorité se fondait cette espèce de tradition. Les premières traces que j’en aie trouvées dans les voyageurs, ce sont les paroles suivantes du père Labat , qui était alors à la Martinique ** : •* Le pire » Cahasson nous défendit d’entrer dans sa chambre, de peur que nous ue *> prissions son mal. On appelait cette maladie le mal fie Siam , parce qu’il » avait été apporté à la Martinique par le vaisseau du roi 1 ' Oriflamme ^ qui , » revenant de Siam avec les débris des établissemens que l’on avait faits à Merghi » et à Bancock, avait touché au Brésil, où il avait gagné celle maladie qui y » faisait de grands ravages depuis sept ou huit ans. » Ceci était écrit vers la fin de janvier 1694, cl l’on y voit deux choses : la première, que la maladie du père Cahassou était considérée comme très -contagieuse ; la seconde, quelle avait été apportée directement, non de Siam, mais du Brésil. Elle désolait ce dernier pays depuis sept ou huit aus : ce qui fait remonter l’apparition de la maladie au Brésil vers l’année 168G ou 1687; et c’est précisément à cette époque quelle fut observée à Pernambuco par Ferreyra de llosas, le plus ancien et par conséquent le premier de scs historiens. Plus loin, le père Labat donne de

* Il est de* écrivain* qui prétendrai que l’on a observé «ne vraie fièvre jaune dan* la Castille rl la Navarre, en îSgG; et à Séville, en 16.Î9. Cette foi*, dit-on, elle venait de Murcie et de Malag*. Serait-il vrai qu’on l’eût vue même à Copenhague , en i 65 a ?

** Tome I, page 72 de* nouveaux Vovage* aux île* Fronçai*#» de l’Amérique.

SUR LA FIÈVRE JAUNE. 6l

cette maladie une description si iidéle, qu'il n’est pas permis de douter quelle ne fût la véritable lièvre jaune, telle quelle est de nos jours, c’est-à-dire cent trente ans plus lard. Du reste, qu’à la Martinique on l’ait appelée mal de Siam, puisqu’elle était apportée par des geos venant de Siam , fort bien; mais au Brésil avait-elle le même nom ? Était-elle réellement venue de Siam au Brésil ? Le père Tacbard, l’abbé de Choisy , M. de Chaumont, Laloubère, Desfarges, d'Orléans, Dechalles, Kæmpfer lui-même, ne l’ont point observée dans son pays natal. Ils n’en parlent pas ; et leur silence sur un fléau si meurtrier prouverait assez que ce fléau n’existait pas de leur temps. Or, ce temps (de i 685 à 1691 ) est précisément celui où le mal prétendu de Siam se montra pour la première fois dans une contrée américaine ; à moins pourtant que ce mal n’y ait pas paru dès t 683 , comme l’insinue l’illustre Luzuriaga *, conduit à la vérité dans cette supposition plutôt par des calculs de dates, que par des témoignages positifs. Le mal serait-il donc originaire du Brésil? Maïs Guillaume Pison , qui n'a écrit qu’une trentaine d’années auparavant , n’en dit mot, et il observait sur les lieux. Malgré les exemples que nous a conservés l'histoire de maladies qui ont disparu , et de maladies nouvelles qui se sont produites sur le globe , rien n’autorise à croire que dans celle courte période de trente ans le Brésil ait vu naître la lièvre jaune. Cependant elle y régnait avec fureur en 1686 et 1687. L'aurait-il reçue de Siam , ou plus généralement des Indes-Orientales, par la voie du commerce ou par quelques vaisseaux de guerre? A cet égard, voici ce que j'ai trouvé de plus plausible. Le comte de Forbin , qui faisait partie de l'expédition de Siam, se rendit, en 1687 , de Bancok à Pondichéri , et de Pondichéri à Masulipatan. Celle dernière ville était dépeuplée par une maladie que M. de Forbin qualifie de peste; bieu que, selon Boutius, Parinann et Furstenau, la vraie peste soit à peu près inconnue dans les Indes. Quelle était la nature d'un mal si cruel , et depuis quand régnait-il à Masulipatan? C’est ce que ne dit pas M. de Forbin ; mais ce qu’il ajoute prouverait que ce mal était contagieux; car ayant mis à la voile sur-le-champ avec quatorze à quinze hommes d'équipage ( ils étaient en tout dix-sept), pour se rendre à Merglii, à travers tout le golfe du Bengale, le troisième jour de la navigation , M. de Forbin et trois matelots tombèrent malades. Bieutôt le reste de l'équipage suivit. Quatorze hommes périrent sur dix-sept. M. de Forbin réchappa avec deux autres. Ils guérirent, non par

* f'ej-ei la belle Préface «ju’il a mi»e à la «etc de *» Iraducliuo du livre de Benj. Rush.

6l OBSERVATIONS

la saignée qui était mortelle, et qu'ils refusèrent, mais par des sueurs abondantes et spontanées, qui épuisèrent presque leurs forces : exactement comme il arrive dans les cas bénins de fièvre jaune. La maladie s'éteignit à Merghi ; par conséquent elle n'atteignit point les garnisons françaises, dont les débris furent recueillis en 1688, par le vaisseau 1 Oriflamme, et transportés à la Martinique. Ce n'est donc point ce vaisseau qui apporta le mal , puisqu'il ne l’avait point à Siam, et qu’il le reçut au Brésil; mais il est très-possible que dès 1687, et même auparavant, un autre vaisseau portugais, français, espagnol , etc., ait pris sur la côte de Coromandel la maladie contagieuse que vit M. de Forbin , et qu'il l’ait transportée au Brésil : il est très - possible que cette maladie ait été le vomissement noir , ou la fièvre jaune ; car il est démontré du reste que cette fièvre peut naître en Orient, puisqu'en 1740 des galions venant de la mer du snd, de Manille probablement, l'apportèrent à Panama et à Guyaquil. Mais il est temps d'abandonner une matière où l’esprit , flottant entre une infinité de faits sans preuves , incertains , contradictoires , sent que la vérité lui échappe au moment où il croit la saisir. Concluons avec Lind que l'opinion qui fait venir de Siam la fièvre jaune est une opinion, sinon chimérique, du moins très -suspecte ; et remarquons seulement que du temps du père La bat, la fièvre jaune qu’il essuya lui-même, et plus dune fois, se propagea rapidement dans les colonies espagnoles, anglaises, hollandaises , etc. , soit par les voies ordinaires du commerce , soit par les prisonniers que faisaient les flibustiers; de sorte quelle ravageait toutes ces contrées avec fureur, même en 1705; d’où il résulterait que la fièvre jaune avait alors des caractères qu elle a perdus depuis , ou que du moins on lui a contestés.

De quelque manière que la lièvre jaune de 1819 ait pris naissance à l’tle de Léon, cette maladie, ou méconnue par les médecins, ou dissimulée par l'autorité, et livrée pour ainsi dire à elle-même, fut d’abord coucentrée dans un seul quartier de la ville ( fl Barrio <lel Cristo ). Elle mit tout le mois de juillet à s’y répandre. Elle le remplissait vers le milieu du mois d'aoôl ; puis elle en affranchit rapidement les limites , et pénétra partout , et dans le reste de la ville, et dans les hôpitaux militaires, et dans le grand établissement de l’arsenal ou de la Canaque. Dans la ville elle-même , le nombre journalier des nouveaux malades, qui d’abord était de quinze, de vingt, de trente, fut promptement de soixante, de quatre-vingts , de cent, de cent trente. Vers 1 a fin du même mois, il s’éleva à deux cent cinquante : à deux cent soixante.

sua LA FIÈVRE JAUNE. 63

dans la première moitié de septembre; il retomba à cent, et au-dessous, dans la seconde moitié. Pendant tout le mois d'octobre, ce nombre déclina graduellement, sauf quelques oscillations souvent très - brusques , en plus et en moins , jusqu’au dessous de vingt. Enfin , vers le io de novembre, la ville de San -Fernando n’est plus portée sur les bulletins officiels de santé, ce qui autorise à penser qu’à cette époque elle était délivrée. Je ne ferai ici qu’une remarque; c’est que, depuis le mois d'août jusqu’au n octobre, la maladie principale est qualifiée dans ces bulletins de fièvre gastrique, de fièvre bilieuse, de fièvre bilieuse régnante plus ou moins maligne; et que c’est uniquement le il d’octobre, après que Cadix eut mis au grand jour son état sanitaire, que la maladie épidémique reçut enfin le nom de fièvre jaune, ou de fièvre régnante contagieuse, de contagieuse caractérisée. Le seul nom de fièvre jaune, prononcé dès l’origine , me disait le docteur Rancé de Xérès, eût prévenu tous les désastres ultérieurs.

Le même mystère semble envelopper dans ces bulletins la marche de la maladie à Cadix. Bien quelle y fût très-réellement établie dès le 10 du mois d'août , ce fut seulement le 8 de septembre , que le nombre des décès augmentant tous les jours , le mal fut avoué publiquement dans une affiche officielle. Cependant , on se borna , tout le mois de septembre , à publier un état nécrologique où l’on vit en quinze jours doubler la mortalité. Cette mortalité fut telle en septembre, qu’on enterra onze cent douze personnes. Enfin, le 8 d'octobre fut donné le nombre des malades , et ce nombre était de neuf mille cinq cent vingt-six. Le 18, il était de douze mille quatre cent quatre-vingt-quatorze. Le 3 i , il était retombé à cinq mille cinq cent soixante-dix: avec une mortalité de quatre-vingts à cent personnes pour le plus grand de ces nombres, et de soixante à quatre-vingts pour le reste. Le i 5 de novembre, on ne comptait plus que quatorze cent quarante malades, avec vingt à vingt- cinq morts par jour; et, comme je l’ai déjà dit, le i décembre, la fin de l'épidémie fut célébrée par de solennelles actions de grâces. Sur une population fixe de soixante-douze mille habitans à peu près, on estime que quarante - huit mille ont été malades. Plus de douze mille l’ont été à la fois. La perte totale n’a été que de quatre à cinq mille personnes; ce qui établit pour les morts une proportion un peu moins que le dixième, par rapport à la totalité des malades. Il est à propos de rappeler ici que l’épidémie ne s’est point arrêtée brusquement dans les. premiers jours de décembre , et que dans le courant

de ce mois, on a vu des sujets, sains jusque-là, contracter la maladie. Jàjoufe que, même le ia de janvier 1820, deux enfans sont morts à Cadix de la lièvre jaune. . ,

Dans ce compte que je viens de rendre des progrès que lit la maladie à Cadix, et des pertes qu'elle y a coûte, j’ai compris non-seulement les malades de la ville elle - même , mais encore ceux des hôpitaux intérieurs et extérieurs ; car l’épidémie s'étant montrée sur l’escadre aussi bien que sur les vaisseaux du .commerce , dès les premiers jours de septembre , on forma en dehors des murs, à la Aguada , près le Puntal , deux hôpitaux pour les deux marines, la marchande et la militaire. En second lieu , j'y ai compris toutes les maladies indistinctement, parce que, dans des comptes rendus de cette nature, il est difficile de faire exactement la séparation entre les maladies ordinaires et les fièvres qui constituent l'épidémie; d’autant plus que toutes les fois qu’une épidémie, et surtout une épidémie de fièvres contagieuses, vient à s’établir, elle a le privilège d'attirer pour ainsi dire à soi toutes les autres maladies, et de les marquer de son caractère ou de .son cachet : sorte d'inilueuce qui introduit dans les maladies les plus simples des élémens étrangers, mais d’une telle importance, qu'il est dangereux de les négliger dans le traitement. Or, non - seulement la fièvre jaune envahit l'escadre et les vaisseaux marchands; non - seulement elle envahit, comme je l’ai dit, la Carraque ou l'arsenal, lieu marécageux, habité par des ouvriers pauvres et mal nourris, et où la mortalité fut énorme, mais encore elle se répandit dans les lieux circonvoisins ; dans le charmant village de Chiclaua , cm elle régna du 16 août au i 5 décembre , et moissonna près de neuf cents personnes ; à Port-Royal , ville sur laqqelle je n’ai pu me procurer de documens, mais où il parait que la fièvre a été moins meurtrière; au port Sainte-Marie, ville bâtie, dit -on, par l’Athénien Mnesthée , située à l’embouchure du Guadalète, qui compte de dixhuit à vingt mille hahitans , qui , dès le 20 août, reçut le fatal présent de la fièvre, qui l’a gardé jusque dans les premiers jours de décembre, a eu cinq mille cinq cents malades, et six cent quatre-vingt-huit morts; d’où il résulte que la proportion des morts sur les malades a été exactement d’un huitième : à Rota , à San-Lucar , deux villes que je n’ai pu visiter; enfin, à Xérès de la Frontéra; car précédemment j’ai parlé de Séville avec assez d’étendue. Dès la fia du mois d’août, Xérès reçut la fièvre jaune; elle n’en a été délivrée complètement que le 10 décembre; et dans ce long intervalle, malgré le grand nombre

de ses habitons , que l’on porte à quarante-cinq mille, celui des malades , pris dans sa totalité, n’a été que de douze cent soixante-deux. Huit cent cinquante-quatre ont été guéris; quatre cent huit sont morts : ce qui établit presque une perte d’un sur trois, ou du tiers; proportion beaucoup plus défavorable que les précédentes. Des renseignemens que je viens de recevoir de Séville, et qui sont olTiciels, m'apprennent que du 18 septembre au ai novembre suivant, le nombre total des malades n'a été décidément que de trois cent quarante-six. Il y en a eu cent vingt-neuf de guéris, et deux cent dix-sept morts : de sorte que le nombre des morts , comparé à celui des malades, a été de deux sur trois, ou des deux tiers. Il résulte de là que les deux villes de Séville et de Xérès , la première de plus de cent mille , et la seconde de quarante - cinq mille habitans , ont eu proportionnellement moins de malades et plus de morts. C’est un avantage et un inconvénient dont il est aisé de se rendre compte , en considérant que Séville et Xérès sont les deux villes de l’Andalousie qui, prévenues de l'existence du mal, ont pris les plus justes mesures pour l’étouffer. Séville y a mis plus de vigilance et de promptitude, Xérès moins. A cette différence près, dans les deux cas, la lièvre ayant été concentrée dans la partie la plus pauvre et la moins défendue de la population , on n’a du moins perdu que ceux dont la perte était comme inévitable. Or, cette perte a dû être et a été plus forte partout où la concentration dont il s’agit a été plus exacte.

D'après ce qui vient d’être dit , il est visible que la marche de la fièvre jaune de 1819 a été précisément celle d’une épidémie, et d’une épidémie contagieuse. Une fois formée dans un point quelconque de l'Andalousie, elle en est sortie pour se répandre au dehors, à la manière d’un torrent qui, franchissant ses rivages , court et gagne de proche en proche, arrivant d’abord dans les lieux les plus voisins, et plus tard dans les plus éloignés. Mais si la pente suffit pour entraîner l’eau , si elle est à elle-même son propre véhicule , quel a été celui de la lièvre jaune? Sur ce point il n’y a qu’une voix. Après qu elle se fut développée à l’Ile de Léon , la maladie ne parut nulle part que parce qu'elle y fut apportée par des personnes qui l’avaient prise dans son foyer primitif. C’est par le déplacement des hommes, c’est par le mouvement des troupes, c’est par les communications ordiuaires (et il eût fallu les rompre), que le mal voyagea. On a vu par qui il fut introduit à Cadix : il venait de Sao-Fernando et des champs de Chiclana, qui en sont voisins. Une fugitive

de Saii-Fcrnando l’apporta au port Sainte-Marie. Un soldai licencié de l'île de Léon vint à Xérès dans le courant du mois d'août. Le 3i , il tomba malade, et sa maladie offrit tous les caractères de la lièvre jaune. Une femme de Xérès s était rendue à l'île de Léon pour y soigner son lils , qui avait la fièvre jaune et qui en mourut. De retour chez elle , cette femme fut obligée de loger deux soldats qui venaient de l'intérieur, et se rendaient dans un port. Ces deux soldats contractèrent la maladie, et moururent, l’un dans la maison de son hôtesse, l'autre à l'hôpital, où il s'était fait porter pour être traité d’une hernie. Au commencement de septembre, un Italien venant également de l'île de Léon, fut pris de la même lièvre et succomba. La place de l’Arroyo, la rue de Pavie, l'hôpital, et la rue de la Gloire, voilà les quatre points de la ville où ces malheureux périrent, et d'où partit le mal; avec cette circonstance, très-digne d’attention, que la rue de la Gloire, petite, étroite, et pleine de cabarets et de tavernes , n’était peuplée que de |>auvres et d’étrangers. Ce fut là que la lièvre déploya toute sa fureur. J’y ai vu des maisons entièrement vides dhabitans, et fermées du haut en bas. Kola n’eut d’abord qu’un malade, et cette ville se fût aisément préservée, si on lui eût épargné le passage des régimens que l'on renvoyait de l'île de Léon. Je ne sais rien sur l’origine du mal à Port-Royal et à San-Lucar; mais il est constant aujourd'hui qu’à Séville , le premier malade que I on observa , dans la rue de Barrabas , était une femme qui venait de Chiclana. Ceux qu’on découvrit plus tard dans les maisons d un chanoine sciaient probablement sauvés de l’île de Léon.

Si doue il est établi, par les faits préccdens, que dans les villes populeuses le mal a été d'autant plus grave que les communications avec les lieux primitivement infectés ont été plus multipliées et plus libres, il ne l’est pas moins que partout où les communications ont été plus rares et plus restreintes, le mal s’est borné à ceux-là même qui l’apportaient; et que partout où les communications ont été interrompues d’assez bonne heure, le mal a été absolument nul. C’est ainsi que quatre hommes étant partis de Cadix pour se reudre, deux à Véjer, et deux à Conil, comme ils portaient avec eux le germe de la maladie, ils tout subie et en sont morts sans la transmettre, parce que de sages précautions les avaient séparés, du reste des hahitans; et, d'un autre côté, le village de Chipiona, voisin de San-Lucar, et la petite ville dT tréra, située entre Xérès et Alcala, près de Séville, out conservé l’un et l'autre, la plus parfaite santé, parce que, dès le principe, ces deux popu-

SU* LA riÈVH* JAUNE. 67

lations ont rompu tout commerce avec les lieux environnans ; du moins ont-elles assujetti toute correspondance extérieure aux plus rigoureuses formalités. En 1800, Chipiona s’était déjà préservé par les mêmes mesures; au lieu que, faute de les avoir prises, Utrera , Véjer et Conil, avaient souffert autant que les autres villes infectées.

Du reste, à l'exception de Séville, où, par l'effet de ces prudentes mesures, la maladie, réduite à un très-petit nombre d’individus, l’a été encore à une durée de deux mois , partout ailleurs elle a embrassé une durée de trois mois et plus. De là vient que dans les entretiens familiers, on la désignait sous le nom de maladie de cent jours ; et pour nous cette désignation , en général fort exacte, était plus significative quelle ne pouvait l’être pour les Espagnols. 11 semble, enlin, qu'à l’exemple de la fièvre jaune de 1800, celle de 1819, si meurtrière pour notre espèce, nà jwis même épargné les animaux. Les oiseaux voyageurs avaient de bonne heure déserté Cadix. On en a vu tomber morts dans les cours , et les chats en ont fait leur proie. Des coqs, des serius sont morts , en rendant par le bec une matière semblable à celle du vomissemeut noir. O11 me pardonnera de rapporter ici ce que nous ont raconté les patrous du bateau catalau qui , plus tard , nous a conduits de Cadix à Barceloune. Ces patrons sont assurément la meilleure espèce d'hommes que l'on puisse rencontrer. Je n’ai eu qu’à me louer de leur droiture; et la simplicité de leur cceur m'était un sèr garant que, dans les réponses qu’ils faisaient à mes questions, j'entendrais parler la nature elle-même : tant ils sont peu capables de feindre ou d'imaginer! Comme je leur demandais leurs aventures , voici ce qu’ils me dirent :

« Dans les derniers jours de septembre 1819, nous arrivâmes au port » Sainte- Marie. Malgré les avis de quelques habitans qui nous conseillaient » de tester sur notre bord, nous sommes tous descendus à terre, et nous » primes nos logemens chez Gabriel Galli. C’est là que nous avons vu des • poules qui se mouraient, au nombre de sept ou huit, en rendant le sang » par les narines : ensuite les enfans , au nombre de trois, un garçon et deux » filles, sont tombés malades; aucun d'eux n'est mort; mais pendant leur n convalescence, leur père et leur oucle sont tombés à leur tour; ils ont eu >j le vomissement noir et en sont morts, lun vers le cinquième et l’autre vers » le septième jour de leur maladie. La mère u’a rien éprouvé; elle avait été >1 malade en 1800.

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