OBSERVA T IONS
« Des chiens sont morts sous nos yeux dans les rues : ils oui commence'
» par tourner long-temps sur eux-mêmes, après quoi ils sont tombés par terre,
» et ont expiré. Sur-le-champ ils sont devenus très -enflés. «
Quoi donc! sortirait-il de la terre des vapeurs empoisonnées? Ces vapeurs atteindraient -elles d abord les animaux de petite taille, ou ceux qui, prenant leur nourriture sur le sol, tels que des chiens, des poules, etc., respirent nécessairement l'air qui en touche la surface , ainsi que l'ont imaginé Sénèque et Vicq-d'Azyr ? Porteraient-elles ensuite leur action sur les animaux qui respirent à un niveau plus élevé ? N est-ce j»as ce qu'autoriserait à penser, dans le cas présent, la gradation de la maladie, qui, après avoir attaqué des poules, attaque des enfans, et après les enfaus, des adultes? Dans la |>este qui frappe les Grecs sur les rivages de Troie, Homère fait dahord périr les animaux, les chiens et les mulets; après eux, les Grecs sont atteints et meurent en foule. J'ajoute tpje, d’après l’heureuse fiction du poêle, je dirais presque de l'historien, l'épidémie dont il peint les ravages est, pour ainsi dire, lancée par les traits d’Apollon, dieu du soleil; ce qui siguifie qu elle est produite par les ardeurs de l’été.
« Dans une seule maison de laboureur, douze bœufs son morts; l'un » d'eux était aux champs : il a été vu par un de nos matelots. Ce pauvre animal « avait de l'écume dans la bouche, et le poitrail noir comme du charbon. » Ce dernier fait nous avait déjà été raconté à Cadix. 11 rappelle ce qui fut observé en 1800. Voici à ce propos une note que je trouve à la page a 3 6 du Traité de la fièvre jaune, par l'illustre Aréjula.
« Les çhiens, plus que tous les autres animaux, furent exposés à la ma- 11 ladie qui affligeait les hommes; après eux ce furent les chats, les chevaux,
11 les poules et les serins : ils mouraient eu rejetant le sang par la bouche.
« Les chiens même et les chats offrirent ce dernier symptôme, bien que » le plus souvent ils eussent des vomissemens et des selles de matières » noires. De trois chiens de chasse et deux chats qne j’avais chez moi , aucun » ne fut épargné par l’épidémie, et je remarquai que tous cureut des déjec- » lions noires. Les chiens se sauvèrent; les chats périrent. Ixîs chevaux que w je vis expirer furent pris, ou de convulsions générales, ou d’un froid » de marbre aux extrémités. Ou m’assure qu’à la même époque les pigeons et m d’autres volatiles furent atteints du mal épidémique, et qu’il y eut une grande » mortalité parmi les poissons *. »
* Dan» lu fièvre jaune qui affligea Cadix en le» wiwaux de l*a»»e-cour furent egalement attaqué»
SUR LA FIÈVRE JAUNE. (jg
Quand un observateur, aussi respectable que M. Aréjula, atteste un fait, il faut l'en croire sur sa parole; et quand il admet un fait comme probable, on peut sans risque l'admettre comme tel à son exemple. Or , à quelles singulières conclusions ne conduiraient pas les faits consignés dans la note que je viens de traduire, sur les sources de ces épidémies auxquelles participent également les animaux et les hommes? Si les animaux étaient les premiers malades , si les hommes ne l'étaient qu'aprés eux , ne serait -il pas permis d’en inférer que le principe générateur de la maladie est purement local; qu’il réside, soit dans l'économie des animaux eux-mêmes, soit dans les qualités du sol qui les porte; et que dans l’un ou l'autre cas, çe principe se forme et se développe par l'action soutenue de la chaleur, laquelle détermine, ou dans l’organisation animale, ou dans les vapeurs qui s’échappent de la terre, des combinaisons inconnues jusqu’ici? Où serait alors la nécessité de recourir à des miasmes étrangers? sorte de ressource qui ne peut satisfaire que des esprits peu difficiles; car, je le répète, ces miasmes étrangers eux- mêmes ayant leur origine , s’en prendre à eux , c’est reculer le problème , et non le résoudre. Je reprends le récit de nos patrons :
« Vous savez que le cimetière public est situé entre la ville et la cortadure , » vis-à-vis l’église de Saint- Joseph. Pendant que l’on y portait un cadavre, a un oiseau qui volait fort haut tomba de l’air et mourut aux pieds des » enterreurs. On l'examina pour voir s’il avait été tiré par quelques chasseurs: » on n’y trouva aucune blessure. »
Le fait supposé réel , que s’ensuivrait-il ? Ou que l’oiseau a été frappé d’une apoplexie , ou de quelqu’un de ces accidens brusquement mortels que l’homme éprouve quelquefois , tels que la rupture du oeur , d’une artère , etc. , ou bien que les émanations vénéneuses dont il a été question tout à l’heure , inégalement répandues dans l’air , peuvent atteindre les animaux à des hauteurs considérables ; et c’est probablement parce que les oiseaux en ressentent de fort loin les impressions, que dans les grandes épidémies, comme dans celles de 1800 et de 1819, on les voit s’écarter des habitations où séjournent les malades. Jusqu’où ne va point la sensibilité dans les animaux ! Comment oser dire qu’elle est aussi limitée que la nâtre, et qu’elle n’aperçoit que ce que nous apercevons?
de l'épidémie. Daus le Mtuéum du college, oo a conwrvc de* estomac* de ce» animaux qui ont été troué» par de* gangrènrv
Ces patrons ajoutaient les particularités suivantes, dont les unes sc rattachent à l’histoire de la maladie , et les autres à un point fort important de police médicale. Je les rapporte ici parce qu'elles ne trouveraient pas leur place ailleurs :
« Pendant la duree de l'épidémie, onze barques sont parties de Catalogne » pour se rendre à Cadix : elles portaient chacune sept hommes d’éqnipage;
» il en résulte un total de soixante - dix - sept hommes. Cinquante - un sont » tombés malades; vingt-quatre sont morts à Cadix ; douze d'entre eux demeu- » raient dans une mémo rue à Mataro. Six d'entre les malades ont eu un » vomissement noir très-abondant et ont été guéris. En général, les matelots » venant de Catalogue ont été cette fois plus maltraités qu’en 1800.
» Quelquefois les médecins ont cru trop légèrement que les malades étaiént » morts, et l’on a mis trop d'empressement à les enterrer. Un colonel que » l’un de nous connaît très-bien, fut ainsi pris pour mort au port Sainte- » Marie. On le mit dans la fosse. Mais à la première pelletée de chaux qu’on m lui jeta , il revint à lui. On le remit au lit , et il s est guéri parfaitement.
» Un autre homme, également au port Saint-Marie, était porté en terre;
» on était déjà sur son escalier; il reprend connaissance , il parle ; les hommes » qui l'avaient sur leurs épaules s’enrayent et le laisse tomber rudement :
» deux jours après il meurt des suites de cette chute. A l ile de Léon, une » jeune li lie déjà à demi enterrée, se ranima : elle fut rapportée chez sa » mère; mais elle mourut le lendemain. »
Une si cruelle imprudence a- 1- elle été fréquente? Aurait-on ajouté ce mal à tant de maux? D'un autre côté, serait -ce un des caractères de la lièvre jaune, d'assoupir quelquefois la vie sans l'éteindre? Heureusement la manière dont on ensevelit en Esjragne est propre à favoriser cette espèce de résurrection ; les morts sont enterrés la face- découverte. Serait - il à propos d’adopter parmi nous cette méthode, et de laisser libre, jusqu’aux derniers momens, l'entrée des voies respiratoires?
Arrivés au point où nous sommes, essayons maintenant de pénétrer plus avant, s’il se peut, dans la nature intime de la lièvre jaune, telle qu’on l'a vue en Andalousie ; essayons d'en faire ressortir avec plus de netteté les principaux caractères, et surtout assignons ceux qui la distiuguent des maladies avec lesquelles elle a le plus daflinilé. J'ai souvent interrogé mes amis de Cadix sur ces importantes questions. Ce que j’en vais dire est le résultat de uos
conférences, et de la lecture soignée que j'ai faite de leurs ouvrages. Je n’y mêlerai du mien que ce qui me paraîtra un complément nécessaire ou une conséquence de leurs sentimens.
D'abord, il- est visible, par les symptômes tirés de l'état du pouls, ainsi que par la marche et la durée de la maladie, qu’elle appartient à la classe des fièvres continues -rémittentes, et quelle est éminemment aiguë. En second lieu, l’abattement des forces, et quelquefois leur prompte destruction, sous les plus rassurantes , et par conséquent sous les plus trompeuses apparences, prouvent que cette fièvre participe de la nature des typhus, ou plutôt qu’elle est elle-même un véritable typhus. La teinte que prennent les yeux et la peau forme un symptôme trop sensible pour être négligé, et cette singulière coloration qui est celle des ictériques , a valu à la fièvre dont il s’agit la qualification de jaune ou d'ictérode. De tout cela, résultent les quatre premiers caractères qui distinguent la fièvre jaune ,’ et qui ont permis de l’appeler fièvre continue , rémittente, très-aigue, typhoïde et ictérode , ou, plus brièvement, et en s'en tenant aux points essentiels, typhus ictérode.
Mais ces quatre premiers caractères sont uniquement tirés des apparences qu’elle présente, et qui lui sont pour ainsi dire personnelles. 11 en est un cinquième tiré des effets quelle produit , et qu’il serait dangereux de méconnaître ou d'ignorer, parce qu’il est de la plus haute importance pour la police médicale : caractère qu’assignent d’une commune voix à cette fièvre les médecins les plus expérimentés de Cadix, de Séville et de Xérès; je veux dire la contagion. De toutes les propriétés de la fièvre jaune , celle de se transmettre d’un individu à un autre est la plus contestée, et peut-être u’est-il pas de question qui ait plus divisé les médecins de toutes les nations civilisées. Ce point de doctrine a trouvé des contradicteurs même en Espagne, oit il devait le moins en avoir ; et comme la seule autorité qui puisse décider entre tant d'adversaires est l’autorité de l’expérience, je vais essayer de mettre sous les yeux de mes lecteurs les principaux faits pour et contre. Les lecteurs jugeront eux-mêmes, et je les prie de considérer que, si j’attache plus de poids aux premiers qu’aux seconds , si je les donne comme pins décisifs, c’est moins pour combattre l’opinion que je n’ai pas, que pour justifier celle que j’ai, et que je partage avec les médecins espagnols que j’ai eu l'honneur de connaître et l'avantage de consulter.
Je l’ai déjà fait remarquer. Dans l’épidémie de 1819, comme dans celle
yi OBSERVATIONS
de 1820, partout où s'est montré le mal, c’est toujours par un individu qu’il a commencé. Ce premier malade donné , scs parens, ses gardes, ses voisins, ceux qui 1 approchaient , le servaient , le touchaient , ceux qui respiraient seulement le même air que lui, tombaient à leur tour, les uns plutôt, les autres plus tard, et quelquefois tous ensemble *. La même scène se répétant d'appartement en appartement, bientôt toute une maison se trouvait enveloppée. Après elle, venait la maison contiguë, ou la maison bâtie vis-à-vis; ainsi de suite pour lçs maisons ultérieures, pour toute la rue, pour la rue voisine, pour tout le quartier, pour toute la ville, et finalement pour toute une contrée. Le mal se répandait ainsi, d’abord avec un mouvement très-lent, mais graduel, et à la fin très -accéléré. Il prenait telle ou telle direction selon celle du vent, ou selon les communications que les malades ou ceux qui vivaient dans leur atmosphère entretenaient , soit avec les habitans , soit avec leurs connaissances du dehors. En 1800, par exemple à Cadix, la ville n’ayant encore de malades que daus un seul de ses quartiers, on eut l’imprudence de faire une procession, et le lendemain, dans les quartiers que la procession avait parcourus, on comptait des centaines de malades qui , la veille , étaient en pleine santé. On lit la même faute à Antéquerra, le 12 novembre 1804. On n’y comptait alors qu'une trentaine de malades. Quatre jours après la procession, on en eut plus de quatre-vingts. Ce qui avait lieu pour l’intérieur d’une ville avait lieu pour le dehors. En 1819, le mal sorti de San-Fcrnando ne parut dans les lieux voisins qu’avec et par les personnes qui arrivaient de cette ville. Or, ces personnes, militaires ou autres, en troupes ou isolées, se portaient au nord, au sud, à lest, à l’ouest, selon que l’exigeait leur devoir ou la nécessité de leurs affaires, et la maladie marchait sur leurs pas, et les suivait comme à la piste.
Il suit de là que le principe, quel qu’il fut, de cette maladie, ne résidait ni dans le régime , ni dans les conditions de l’atmosphère; car , relativement au régime, de deux choses l’une : ou il était le même pour tous, ou il était différent; s'il était le même, comment la maladie ne se déclarait - elle pas dans plusieurs points à la fois? et s’il était différent, comment une cause ordinairement si diverse produisait-elle des effets identiques? D’un autre côté ,
* Cn 1800, dans la maison de M. Aruna , mon maître de langue espagnole, habitaient quatorze personnes qui tombèrent malades, presque toutes k la fois. Une seule mourut, le troisième jour, iprès un vomissement noir d’une ettréme abondance
l'atmosphère ayant partout des qualités uniformes, et imprimant aux organisation des aptitudes semblables, une maladie qui eût dépendu d’uue cause si générale , se fût montrée à la fois dans plusieurs lieux différons, sans que ces lieux l'eussent empruntée l’un de l’autre. 11 y a quelques années que , dans les envirous de Paris, j’ai suivi et traité, pendant les chaleurs, une épidémie de fièvres bilioso-muqucuses de différens types. Ces fièvres de saison s’allumaient simultanément dans cinq ou six villages voisins , et dans le même village, aux deux extrémités opposées. Mais on ne les voyait point partir d’un foyer primitif, se traîner de proche en proche , se propager comme uue flamme que pousse le vent, et qu’attirent des matières combustibles. Enfin, on ne les voyait pas s’attaquer de préférence au nouveaux venus, et s’associer aux voyageurs qui passaient d’un lieu dans un autre; en uu mol, malgré l’extrême multiplication des malades, il n’y avait là aucune apparence de contagion. Aussi les villages les plus ménagés, comme ceux qui l’étaient le moins, pouvaient communiquer entre eux, saus se rien transmettre qui empirât leur situation réciproque.
J’insisterai d’autant plus sur cette différence entre la marche de la fièvre jaune, et celle des fièvres épidémiques dont le traitement m’avait été confié, que ces fièvres ayant été produites par les émanations que la chaleur fait élever des marais , peut-être on serait tenté d’imaginer que la fièvre jaune d’Andalousie n’a pas eu une autre origine. Il faut se mettre en* effet dans 1 esprit que tout le foud de la baie de Cadix , ainsi que le voisinage de la Carraque et de l’ile de Léon, est formé de terres basses et humides, en partie coupées de canaux et couvertes d herbes grossières. On y a pratiqué des salines; et les amas de sels disposés comme des tentes, présentent de loin l’image d’un vaste camp dressé pour ainsi dire au milieu des flots. 11 est naturel de supposer que l’évaporation de ces marais, pendaut les ardeurs de l'été, produit là ce quelle produit partout ailleurs, dans les lagunes de Venise, par exemple, dans les environs de Rome ou de Rochefort, dans certaines parties de la Flandre et de la Hollande , etc. : je veux dire de ces fièvres de mauvais caractère, dont on a prétendu que la fièvre jaune n’était qu’une modification. Mais d’abord , ni l’eau des salines sursaturée de sel, ni l’eau qui les environne et que renouvellent si souvent les tnaréas, ne sauraient avoir les inconvénients des eaux stagnantes et chargées des débris d’insectes et de végétaux putréfiés. Aussi , lorsque j’ai traversé ces marais salans, dans les premiers et derniers jours
de décembre 1819, bien que la température fût encore fort élevée, je n’ai saisi aucune odeur qui rappelât celle des marécages. Les armées espagnoles et françaises y oui séjourné long - temps, sans en ressentir aucune daugereuse influence; et, du reste, plus il serait vrai que cette influence fut aussi réelle quelle parait 11e pas l’étre, plus l'objection précédente acquerrait «le force, plus il serait nécessaire que 1 action «le ces vajteurs morbifiques se fût manifestée, non dans un centre unique et primitif, mais dans plusieurs ceutres, ou plutdl sur plusieurs points à la fois , comme il arrive dans toute épidémie qui dépend d une cause aussi générale que 1 action de l'atmosphère. D'un autre coté , s'il suflisait de la chaleur et des émaualions ou des miasmes qu elle développe, pour allumer la lièvre jaune à Hle de Léon, cette fièvre y serait, non-seulement annuelle, mais encore stationnaire, et elle ne l'est jtas. Elle existerait surtout, et elle serait terrible dans les années où la chaleur est extrême, et cela n'a ]>as lieu *. Elle se concentrerai l dans les limites des terrains baignés par les eaux, ainsi qu'on l'observe dans les localités semblables. Elle ne se montrerait point dans les villes élevées, telles «jue Espéjo , Arcos, Honda, et Médiua-Sidonia, bâtie sur le sommet d’un mont sans cesse battu par les vents : disposition qui remirait cette ville plus propre à guérir «jua recevoir les fièvres nées de la chaleur et des miasmes ** : ou bien eufin , si la fièvre jaune sortait de son foyer originel , si elle se propageait au loin , soit par les malades, soit* par ceux qui les ont approchés, il serait démontré par cela même que celte fièvre est de la classe des maladies contagieuses, et la question que j'agite serait décidée.
Faut -il justifier j>ar «les faits ce «jue je viens «l’avancer touchant la manière dont se montre et se propage la fièvre jaune? Ouvrez le Traité «le M. Aréjula : traité rédigé sur les documens les plus authentiques; lisez ce «jue 1 illustre écrivain raconta sur l’origine cl la marche de lepitlémie de Cadix en 1800; de Médina -Sidonia en 1801; de Malaga en i 8 o 3 et i 8 o 4 ; passez aux épidémies qui sont nées de celle de Malaga , par exemple, aux épidémies de Konda, d’Aiiléquerra, de Montilla, d’Espéjo, de la Hanibla et d’Alicante, toutes en 1804, et toutes apportées originairement de Malaga ‘.ici, par uu garçon tailleur qui commence par infecter toute sa famille; là, par des
* En 1730 , 1* fièvre jaune n’emtait pas , et la température fut 3e * ou 3 degré* plu* élevée qu’en 1800.
** Il y a pré* de Dijon une montagne appelée le Monl-Jfrirjur , où , après un séjour d'une semaine, plus ou moins, les fièvre* intermittente* contractées dam la plaine guérissent sj-ontanément
muletiers qui entraînent avec eux dans la tombe une partie des leurs; plus loin, par un moine qui meurt cinq jours après son arrivée, et lègue son affreuse maladie à sa sœur qui lui donnait l'hospitalité , et qui, onze jours après, n’existe plus; ailleurs, par des gardes-cotes infidèles, ou par des personnes qui , faisApfr à Malaga des voyages clandestins , mais nécessités par leurs affaires, vont en quelque sorte y puiser le germe fatal, et le font éclore sur elles-mêmes à leur retour, après l’avoir disséminé chez leurs parens et leurs amis. Suivez les récits de M. Aréjula sur l’épidémie de Carthagène en 1804, laquelle fut portée à Véra par la femme et la fille d’un commandant de la marine; tellement que, trois jours après son arrivée, cette dame tomba malade, et après elle, un officier de sa maison qui meurt; puis sa belle-sœur, sa fille, son fils, puis les habitans des maisons voisines, etc. Mille détails de cette nature que l'auteur a pris soin de réunir, et qui, dans leur extrême variété, offrent partout l'ideutité la plus parfaite, vous conduiront de vive force à cette conclusiou , que la lièvre jaune d’Andalousie a été éminemment contagieuse : et remarquez que ces détails sont autant de faits positifs, avérés, et aussi incontestables que peuvent l’être des faits historiques. Ce sont les autorités, ce sont les médecins , qui les ont recueillis et constatés sur les lieux : sorte de vérification toujours aisée à faire dans de petites villes telles que celles que je viens de citer tout à l’heure; tandis que dans les villes populeuses, à Cadix, Séville, Cordoue, Grenade, Écija, Carthagène, Malaga, même à Velez-Malaga, il est très-diflicile, avec une police imparfaite, de découvrir quel a été le premier malade; soit parce que tout homme qui vient d’un pays suspect, a intérêt à se cacher, et se cache en effet ; soit parce que le médecin, se méprenant sur le caractère d'un mal qu il ne connaît pas encore, n’aperçoit l’erreur où il est tombé que lorsqu’il aurait honte d’en faire un aveu public.
Voilà ce qui s'est passé dans les premières épidémies , et ce qui s’est reproduit sous une infinité de formes diverses dans les épidémies ultérieures, spécialement dans une épidémie dont on a peu parlé en France, dans celle de Juuiilla, laquelle venait de Murcie, et a régné deux années de suite, eu 1811 et 1812. Or, Jiunilla est une petite t ille hà lie sur la croupe d’une assez haute montagne. Elle est exposée à tous les vents. L’air y est pur, le sol en est aride, il est rarement baigné par la pluies; les eaux s'écoulent avec facilité; l’intérieur est tenu proprement; les habitans sont laborieux et bien nourris. Enfin, celle ville est à une distance suffisante de la mer; de sorte que, sauf
les grandes chaleurs qui la brûlent pendant les étés, elle n'a rien dans sa situation propre qui la rapproche de Cadix et de l'tte de Léon ; rien qui permette à plus forte raison de l'assimiler aux étahlisscmens européens d'outre - mer, où la lièvre jaune est réellement endémique. Une ville disposée comme Jumilla, quand elle est ravagée par cette maladie, ne saurait donc, attribuer un tel fléau à quelque vice de localité. Si ce fléau s'y montre néanmoins, c'est qu'il y est apporté du dehors; et s'il y est apporté, c'est qu’il est contagieux.
Non- seulement la lièvre jaune s'est ainsi communiquée d'un individu malade à un individu sain, d'un lieu infecté à un lieu qui ne l’était pas ; mais encore les voyageurs nationaux ou étrangers, qui, pour la première fois, parcouraient l'Espagne, ou qui, après l’avoir quittée, y rentraient à l'époque de l'épidémie, et séjournaient dans les lieux où elle avait pénétré, ne tardaient pas à contracter la maladie régnante. Elle les attaquait même de préférence, surtout s'ils arrivaient des contrées septentrionales; et, relativement à ceux-là, on ne saurait dire que leur organisation fût préparée à la maladie par l'influence de la chaleur, cl celle des émanations locales. C'est ainsi qu'en 1800, une famille de Hambourgeois, composée de vingt-deux personnes, et depuis peu établie à Cadix, fut moissonnée jusqu’au dernier ; la maison resta déserte ; et c'est ainsi qu’une troupe de gens de guerre , revenue de Ceuta à Cadix, fut atteinte au bout de deux ou trois jours: tous moururent, à l'exception de l’oflicier. Bien plus, si d'un village exempt de maladie, un, deux, trois habitans osent sortir |X>ur traiter de quoi que ce soit avec un village moins heureux, lût ou tard le mal les frappe, et quelquefois mortellement. Paterne, |>ar exemple, fut long -temps préservée. Une vingtaine d’hommes en sortirent pour commercer : ils rentrèrent malades, et moururent presque tous dans un la/areth. De huit hommes qui sortirent d'Algésiras, et communiquèrent avec les lieux infectés, sept perdirent la vie, et le huitième n'échappa qu'avec peine. Ce fut du reste la seule perte que lit Algésiras, parce que cette ville sut se garder. Ainsi , dans ces épidémies désastreuses , sans en excepter une seule , on voyait toujours le péril et la mort se multiplier avec et par les communications. • .
Au contraire , par l'isolement , ou le mal ne se montrait [joint , ou il s’arrêtait tout court. En 1800, Véjer, Conil, Estépona, rompirent toute relation avec les lieux circonvosins, et ne connurent que de nom l'épidémie. Chipiona, je l'ai dit, s’est préservée par le même moyen, en 1800, en 18 19,
et toujours; taudis qu’Ulréra a Tait la double expérience, en r8oo, d'ouvrir ses portes à la lièvre jaune par la liberté des communications , et de les lui fermer en 1819 par l'isolement. Ce qui est arrivé d’une ville à une autre, est arrivé dans la même ville, d'homme à homme, de maison à maison, de rue à rue, de quartier à quartier. Les habilans de Cadix qui, dans les sept premiers mois de l’année , en sortirent pour aller vivre à la campagne dans une complète solitude , conservèrent leur santé. Plus de cinq mille âmes, parmi lesquelles on compte des familles de quinze et de vingt personnes, entre Xérès et Cadix, la conservèrent à leur exemple, en vivant comme eux dissiminées dans leurs maisons des champs, et ne recevant aucun étranger. Leurs domestiques seuls, obligés de communiquer au dehors pour acheter des provisions , tombaient malades , et mouraient dans les lieux mêmes où se tenait le marché. U'autres familles ont fait, comme Utréra, la double expérience dont j'ai parlé tout à l'heure. Une partie se tenait isolée dans une ferme , et se conservait intacte ; l’autre partie vivait à la ville, au milieu des malheurs publics , et les partageait tous *. Cependant , pour la ville et pour la campagne , l air , la température , le régime, les émanations locales, étaient les mêmes; et, ce qui est plus décisif à cet égard , c'est l'inaltérable santé des dragons de Marie- Louise , dont le régiment campé sur un terrain bas entre l'ile de Léon , Port - Royal et Xérès , c'est - à - dire entre les points les plus cruellement traités par l’épidémie , fut è couvert de tant de maux par le soin scrupuleux de se maintenir dans un entier isolement. Après un tel exemple , comment ne pas renoncer à la supposition que la lièvre jaune d'Andalousie a dû son origine à l’exccs de la chaleur et aux effluves des marais? S’il était nécessaire de continuer les faits que je viens de citer par d’autres faits analogues, je les puiserais dans l'histoire de l'épidémie de Jumilla. Cette histoire, écrite sous forme de mémoire par le docteur Ramon Roméro, et couronnée l'an dernier par l'académie de Barcelonne, est, selon moi, un excellent morceau de médecine. L'auteur, qui ne parle que d après sa propre expérience, vit à Jumilla la lièvre jaune apportée de la capitale, suivre eu se propageant un ordre constant de succession , marcher par un temps calme , et s’étendre de
* Je dois citer à ce propos l'exemple singulier d’une dune de Ronds. Sa famille était composée de sept fecujiict , elle comprise, et de deux eufans. Tous moururent , elle exceptée ; parce qu'aimitôt qu’elle vit uu premier malade dan» sa maison , elle prit la fuite et sortit de Rond*. La terreur dont elle fui saisie lui Gt oublier tous les «ieos.
je •»
l8 observations
proche en proche, Je manière à occuper bieulùt un espace circulaire, uu véritable ceutre d’où elle rayonnait ensuite , soit par le sourde des vents, soit par des communications imprudentes; tandis [qu’à vingt, trente , quarante pas de ce cercle dangereux , pourvu qu'on s'abstint d’y communiquer le moins du inonde, on était sur d'échapper; à quoi contribuaient merveilleusement une ventilation fréquente et les soins ordinaires de la propreté. Que s'il arrivait à la maladie de franchir tout à coup un grand intervalle, et de se montrer dans un point fort éloigné du centre primitif, en recherchant les causes d’une transmission si étrange, on Unissait toujours par découvrir quelle s’était opérée par le rapprochement d un iudividu sain et d’un individu qui ne letait pas, ou qui du moins avait séjourné dans l’atmosphère des malades. Le docteur Ramon rapporte à ce sujet un fait que l’on me pardonnera de reproduire ici. Une jeune personne , promise en mariage, avait été conUée à une famille qui demeurait dans une rue où il n’y avait point de malades, et à une graude distance de celles où il y en avait. Cette famille employait toutes les précautions imaginables pour se garder. La jeune personne elleinéuie vivait dans la retraite, et ne sortait pas. Sa situation le lui défendait. Cependant, elle tomba malade. Lorsque le médecin la vit, elle était dans la seconde période de la lièvre, et déjà abattue, anéantie, mourante. On ne pouvait par conséquent supposer qu’elle eût reçu la maladie du médecin luimëme. Qui la lui avait apportée ? A force d’être pressée , elle avoua que la nuit , pendant que tout était en repos dans la maison , elle avait eu l’imprudence d’entretenir son fiancé par une petite fenêtre basse qui s’ouvrait sur la rue. Or, ce tiancé demeurait précisément dans la rue où setaient montrés les premiers malades. Son père et sa mère étaient actuellement au lit, et ne recevaient des soins que de lui et de sa jeune soeur. Mais la nuit , emporté par son amoureuse impatience, il s'échappait, corrompait ses gardes, et courait à la maison de sa future. Elle expira le troisième jour. Quant à lui , il ne fut pas malade.
Ce fait n'est-il pas péremptoire? Le docteur Ramon en rapporte un autre qui, à mon gré, ne l’est pas moins. Un cultivateur, averti par ce sage médecin du danger de la maladie , et de la nécessité de l'éviter par l'isolement , se tenait chez lui avec sa femme, sa mère, et deux ou trois eufans, faisant venir des provisions des lieux les plus sains, ne recevant personne, et ne communiquant avec qui que ce fût. Sa maison était heureusement séparée et très-
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distante de toute autre habitation. La mère cependant fut atteinte de la fièvre jaune. Interrogée par son (ils, elle cacha long -temps la vérité; mais vaincue à force d’instances, elle fit l’aveu suivant. Elle avait à la ville, et dans la rue de la Corrédéra, rue toute remplie de malades, elle avait là, dis-je, une de ses petites filles , enfant de dix ans , orpheline, et demeurant toute seule dans la maison où elle avait perdu son père et sa mère. La nuit, sa solitude lui faisait peur. Elle sortait, et venait à la maison du cultivateur, trouver sa grand mère quelle appelait par une fenêtre. La grand’mère ouvrait la fenêtre, faisait entrer l'enfant, et lui permettait de partager son lit : puis, de très -bon matin , l'enfant retournait à la ville pour y passer la journée. Ce manège ne dura que deux nuits; mais il coula la vie à cette pauvre mère.
Je ne sais si je me trompe; mais lorsque des faits de cette nature, lorsque des preuves et des contre -épreuves aussi parlantes se reproduisent des milliers de fois sous les yeux des observateurs , n en doit-il pas résulter pour eux la conviction profonde qu'il y a la contagion? Couçoit-on qu’il soit possible de raisonner autrement qu’eux, et de chercher des argumeus pour les combattre? Quand même aucun fait semblable n’aurait été observé ni en Afrique, ni dans aucune partie de l’ Amérique espagnole ou anglaise, ni dans lltalie, ne suffirait-il pas que ceux-là eussent paru, soit en Andalousie, soit dans d’autres points de l'Espagne européenne, pour entraîner dans le même sentiment tous les médecins qui les ont vus, et pour fermer la bouche à leurs adversaires? Ces adversaires veulent-ils nier les faits? Mais rejeter l’expérience d'autrui, c'est donner le droit de rejeter la sienne propre, et l’on ne gagne rien à prétendre qu’on aurait dû voir les choses tout autrement qu’on ne les a vues.
Quelle que soit, du reste, en faveur des médecins espagnols qui admettent la contagion de la fièvre jaune, quelle que soit , dis-je , l’autorité de leur expérience que je puis appeler positive, l'intérêt de la science, aussi bien que l'équité, veut que je rappelle ici quelques-uns des faits sur lesquels se fonde l’opinion de leurs contradicteurs, et d’où résulte une expérience négative. M. Gonzales me racontait qu’en 180a l’amiral Gravina fit débarquer à Cadix cinq cents malades de la fièvre jaune, qui furent portés à l hôpital de Saint-Jean-de- Dieu , et qui furent traités sans qu'ils eussent transmis leur maladie à personne. Des hommes atteints de cette fièvre quittent Séville pour se rendre à Alcala, à Ëcija, à Carmona, à Cordoue. Ils y achèvent leur maladie;
8o OBSERVATIONS
ils se sauvent ou meurent, saus nuire à qui que ce soit. Un ami de l'illustre Luzuriaga, médecin fort éclairé, le docteur Mociûo, vénérable vieillard que j’ai eu l'honneur de voir à Barcelonne, m’a parlé d une épidémie singulière qu’il avait eu l’occasion de traiter à Ecija en 1804. C’était une épidémie de fièvres intermittentes et continucs-rémittcntes, qui se convertissaient les unes dans les autres , et parmi lesquelles se présentèrent quelques cas de fièvre jaune. Or, cette dernière fièvre, me dit M. Mociûo, n’avait rien de contagieux. Tel homme en mourait à l'hôpital, dont le lit était impunément occupé par son successeur. Une femme qui allaitait y succomba; son enfant et sa garde furent épargnés. M. Mociûo ajoutait quelques observations semblables; niais, je l’avoue, elles ne 111’ont point paru concluantes. Les fièvres dont il m’entretenait étaient des fièvres automnales de différens types, et produites par les miasmes des marais voisins d’Écija. Elles se rapprochaient de la fièvre d’Andalousie par la teinte jaune de la peau ; mais elles en différaient probablement par tout le reste; et je me souviens fort bien que , dans une de nos causeries familières, M. Aréjula, en me parlant de la difficulté qu’on avait eue d’abord à fixer le diagnostic de la fièvre jaune, me dit confidentiellement que des médecins d’Écija, qui pensaient traiter des fièvres de cette nature, s'étaient mépris complètement, et que l’un d’eux l'étant venu trouver dans je ne sais plus quelle ville, où régnait le véritable typhus icterode , M. Aréjula lui avait appris à mieux voir et à rectifier ses idées. U en est de même sans doute pour quelques cas apparens de fièvre jaune, après des blessures et dans des lieux où cette fièvre n’a jamais été vue. Ces derniers faits sont donc de peu de valeur. Celui que je viens de citer , sur la foi de M. Gonzalès, est beaucoup plus important, ainsi que les faits analogues rapportés par le docteur Kamon lui-mèmc. D dit en effet dans son Mémoire qu’en i 8 o 4 > lorsque les ports de Carthagène et d’Alicante étaient ravagés par la contagion de la fièvre jaune, Murcie eut dans ses rues les plus mal- propres cl les plus négligées par la police, une douzaine de malades dont quelquesuns moururent. Leurs cadavres portaient tous les signes caractéristiques de la fièvre jaune; mais la maladie ne se répandait point dans la ville, quoique les malades eussent communiqué librement avec tout le monde. Ce qui était arrivé en 1804 arriva encore en 1810, non-seulement à Murcie, mais encore à Alberca, bourg voisin de la ville. Cependant aucune précaution bien entendue n’avait été prise. Mais en 1811, après le premier malade qui parut
dans Murcie, la propagation du mal fut si rapide, quil eut bientôt envahi toute la ville et tous les lieux environnans. Alicante, dévastée en i 8 o 4 par la lièvre jaune, ne se ressentit point de la contagion en 1811 et 181a, bien que, dans une maison snr la place publique et dans une hôtellerie, il y eut des malades qui vomissaient du sang.
11 suit de là que trois villes considérables, Cadix, Murcie, Alicante, ont sqbi, dans le cours de douze années, la double épreuve de lièvres jaunes, dont les unes étaient évidemment contagieuses , et dont les autres manquaient non moins évidemment de ce caractère. L’esprit se prête difficilement à. ces conclusions contradictoires. Mais quoi! sont -elles les premières de cette nature que l’on rencontre dans la médecine? et de toutes les contagions connues, celle de la lièvre jaune est-elle la seule qui ait le privilège d’être à la fois , tantôt si manifeste, et tantôt si contestable, ou même si complètement nulle? C'est ici le lieu de rappeler ce qui se passe à l'égard de la petite vérole. On ne tentera point de nier la propriété contagieuse de cette maladie. Van-Swieten cependant a vu, et tous les médecins ont vu comme lui , que souvent, même dans les grandes villes , un , deux , trois variolés se montrent , sans que leur maladie se communique. 11 allirme la même chose de ces lieux où se fait un grand commerce, et où affluent les étrangers ; la petite vérole y parait, et, bien qu’apportée du dehors, elle seteiut et ne se transmet pas. Telle ville en est ravagée; et, quoiqu’on laisse subsister toutes les communications, le village voisin eu entend à j>einc parler : et le contraire , c’est le village qui soufïro, et c’est la ville qui est exempte. Des soldats qui portent avec eux la variole arrivent dans un camp; leur maladie suit son cours, et le camp est préservé. Ces exemples de non communication se sont répétés un assez grand nombre de fois pour mériter l'attention des médecins; et s’ils étaient les seuls faits que l’on connût à l’égard de la petite vérole, il en résulterait que cette maladie n’est nullement contagieuse; mais les faits contraires sont tellement multipliés, ils sont tellement avérés, tellement démonstratifs, que l’aptitude de la petite vérole à se propager par contagion est une de ces vérités que l’on ne songe plus à combattre. Or, puisque des faits contraires conduisent à cette double conclusion pour la petite vérole , pourquoi a y couduiraient-ils pas également pour la lièvre jaune?
Je ne vois donc, je l’avoue, aucune difficulté à admettre, comme la fait Sprengel, deux espèces de lièvres jaunes : l’une bénigne et non contagieuse,
* * g a OBSERVATIONS
décrite spécialement par les écrivain* anglais ou anglo - américains , Jackson, Hillary , Rush , et les autres : bien qu'à vrai dire , la non contagion de cette espèce de fièvre soit un point que rendent encore très-problématique la grandeur et la fréquence des épidémies qui désolent depuis trente ans le* États- Unis d'Amérique; l'autre, maligne et contagieuse , et c'est celle qui, après avoir déjà paru plusieurs fois à Cadix, à Minorque, à Malaga, dans le cours du siècle dernier, a été depuis vingt ans si souvent observée dans l'Andalousie, dans le royaume de Murcie, dans celui de Valence, et même dans la Toscane. On a supposé que la première espèce était toujours concentrée entre les tropiques, tandis que 1a seconde ne paraissait qu’au-delà de cette limite., et sous des latitudes plus élevées. Mais cette double supposition est démentie, premièrement par l'exemple de lièvre jaune singulièrement contagieuse, observée eu 1778 par Scholte, au Sénégal, c'est-à-dire à 16 degrés seulement de l’équateur; à quoi j’ajoute que cette lièvre venait de l'ile de Corée, laquelle est eocore de deux degrés plus rapprochée de la ligne équinoxiale; secondement , par ces exemples de lièvre jaune non contagieuse, observés même en Espagne , ainsi que je l’ai rapporté tout à l’heure , et observés encore dans des contrées plus septentrionales , au-delà du \ 5 '. degré de latitude uord, comme on le voit dans l'excellent Mémoire de Lind sur les lièvres et 1 a contagion.
Mais admettre que la lièvre jaune est contagieuse, au moins dans certains cas, c’est s’engager dans une foule de conséquences qui vont former autant de questions nouvelles, et toutes remplies de difficultés- La première est que la lièvre dont il s'agit ne saurait passer d’un premier individu à un second* d'un second à un troisième, ainsi de suite, qu’à la faveur d'un agent matériel de transmission, d’un germe, d'un miasme ou d’un virus, comme on voudra l’appeler; car le choix du terme est ici fort indifférent. Mais cet agent, ce principe, existe-il? l’a-t-on saisi? a-t-il frappé les sens? a-t-il été soumis à des réactifs? et sait-on quelle en est la nature? Il faut l’avouer : presque toutes ces questions sont sans réponses, et il n'est pas même possible de suppléer à ce défaut par des probabilités. De tous les produits excrétionnels qui s'échappent des corps pendant 1a lièvre jaune, on n'a guère examiné que les matières rejetées par le vomissement; et cet examen n'a rien appris, pas plus que celui que l’on a fait de la bile après la mort. On n'a examiné ni les excrétions alvines , ni le liquide urinaire, ni la matière de la transpiration , ni celle que rejette au dehors le mouvement respiratoire, ni les effluves que le malade
SUR Lk FIÏVRE IU1 E,
verse dans l’air qui l'environne; et cependant, si toute maladie contagieuse suppose un virus, celui de la fièvre jaune réside nécessairement, ou dans les matières excrétées, ou dans les vapeurs quelles laissent exhaler. Or, si vous en exceptez encore une fois la bile * et les matières vomies, je ne sache pas que, dans la lièvre jaune d'Andalousie, on ait tenté le moins du monde d'analyser les matières excrétées; et quant aux émanations qui s’échappent, soit de ces matières, soit du corps vivant lui-méme, on ne sait que trop à quel point l’art le plus parlait est insuffisant lorsqu'il entreprend de maîtriser des substances aussi fugitives , et de les assujettir à ses procédés. A quoi servirait de répéter, après un Espagnol plein de mérite d’ailleurs, qua le germe contagieux de la fièvre jaune est un gaz animal de nature alcaline, ou un hydro-carbone surazoté? Ce serait décider ce qu’on ignore, et le décider bien gratuitement :car que conclure de là sur l’origine de ce germe, Sur la manière dont il agit, et sur les moyeos propres à eu opérer la décomposition? Ajouter qu’il tient en dissolution une matière bilieuse, auimalisée par le foie, et que c’est pour cela que cette espèce de poison porte de préférence son action sur ce viscère, n’est-pas abuser de la liberté de feindre, et se repaître de pures chimères?
Il suit de là que , s’il suffisait d’ignorer les propriétés physiques d’une substance quelconque , pour être autorisé à eu rejeter l’existence , celle du germe Contagieux de la fièvre jaune serait au moins fort équivoque. Mais dans cette question comme dans toutes celles que l’on a agitées sur la transmission de la petite vérole, de la rougeole, de la peste, de la syphilis, etc. cette transmission étant établie par des faits irrécusables, notre esprit en tire des inductions qui lui tiennent lieu des preuves que les sens lui refusent : et de la transmisaion bien constatée , il conclut avec certitude à l’existence d’un principe matériel, impalpable, invisible, qui en est à la fois le véhicule et l’instrument. Le fièvre jaune a donc son principe ou son germe; et non-seulemeut ce germe, comme tous les autres , a la fixité nécessaire pour se transmettre au contact , mais encore il est , comme le germe de la variole , dn typhus des prisons , etc. ; il est, dis -je, susceptible de se volatiliser, de so répandre dans l’air, et d’y
* On « fait avaler de cette bile à dey chieiu. H* n’en ont rien ressenti; pas plus que de la chair des cadavres. Dans un village, près de Cartbagène, la maladie fit déserter les habitant. Les chiens et les renards mangèrent les morts. Dan» la peste d’Athènes , les animaux de proie n'osaient y toucher ; on , s’ils y touchaient, ils mouraient - Fty *w»i les Exp- dn docteur Cathrall.
conserver long-temps toute son activité. Ainsi disséminé dans l’air, il trouve aisément accès dans les organisations propres à le recevoir. Il y pénètre , soit par l’absorption cutanée , soit surtout par la respiration , soit enfin parce que, se mêlant à la salive et aux alimens, il est conduit directement dans le principal organe de la digestion, et de là dans tout le reste d'un système où se manifestent , et , pendant la maladie , et après la mort , des symptômes et des traces de lésions si profondes. Par quelque porte qu’il entre, il est certain qu’il y arrive de l’atmosphère et sans contact immédiat. C’est ainsi que, dans l’hôpital de Cadix, une sentinelle, placée à l’entrée de la salle où l’on avait réuni les soldats atteints de la fièvre jaune, tomba malade et mourut. Une seconde sentinelle , une troisième, uue quatrième , une cinquième, une sixième, placées de la même manière, eurent le même sort, malgré le soin quelles prenaient de ne point toucher les malades , et même de ne s'en laisser point approcher. On finit par supprimer cette espèce de surveillance , d'ailleurs fort inutile. Que l’on se rappelle, d’un autre côté, ce que j’ai rapporté sur les dangereux effets des processions. Elles propageaient le mal d'une manière incroyable, et cette propagation faite à distance et sans contact, prouve assez et la volatilité du germe contagieux, et sa dispersion dans l’atmosphère, et lenergie avec laquelle il agit dans certains cas sur les organisations. On conçoit du reste que cette énergie augmente ou diminue, selon que le nombre des malades est plus grand ou plus petit, dans un espace donné, et selon que la température est plus élevée ou plus basse. La chaleur et la concentration exaltent le germe et le vivifient, comme il arrive aux fermons ordinaires. Le froid au contraire l’énerve et l’afTaiblit jusqu a l’éteindre tout-à-fail; et un grand volume d'air, ou le décompose, ou le rend à peu près insensible : d’où il est aisé de voir à quel point le calme de l’air est dangereux dans les épidémies de cette nature, en ce qu’au lieu de dissiper le germe à mesure qu’il se forme, il le laisse s’accumuler iudéGniment : à quel poiut au contraire il est indispensable de renouveler l’air autour des malades, en même temps que l’on doit s’appliquer à en modérer la chaleur; car l'une de ces deux choses sans l’autre ne serait qu’un demi-bienfait.
Je m’arrête ici un moment pour présenter quelques réflexions. Quuu germe si volatil, et répandu sous forme de gaz dans l’air atmosphérique, ait le privilège de parler à la sensibilité des auimaux; que les quadrupèdes en ressentent les atteintes aussi bien que l’homme; que les oiseaux en soient aver-
lis, et qu’ils prennent la fuite pour en éviter l'influence, comme ils le faisaient dans la peste d’Athènes, selon Thucydide ; et dans celle de Vienne , selon Sorbait; ou bien qu’ils en meurent, comme il arriva, selon Schiller, dans la snette anglaise; c’est ce que les faits démontrent, sauf quelques exceptions, car il y en a, et c’est ce que la raison peut admettre sans difficulté. On conçoit également qu’aux portes , et à plus forte raison dans les rues d’une ville totalement infectée, un -voyageur qui y entre pour la première fois soit frappé d’une odeur inaccoutumée, qu’il respire malaisément, qu’il éprouve de l’anxiété, de l’oppression, de l’engourdissement dans les membres, et une foule d'impressions indéfinissables. IjCS écrivains qui rapportent de tels faits, le docteur Cibat de Barcelonne, et beaucoup d'autres, ne choquent point la vraisemblance, quoiqu’il soit nécessaire de reconnaître que, dans un esprit déjà prévenu, l’action des puissances morales suffirait seulo pour produire ces élrauges phénomènes de sensibilité, soit en exagérant une première impression, soit en les suscitant toutes à la fois. Que ne fait point la terreur sur l'organisation de l’homme! M. Aréjula me racontait un jour qu’étant à Carthagène, il rencontra un médecin de ses amis qui , l’année précédente , avait eu la fièvre jaune, et qui, se sentant actuellement affecté d’une indisposition fort légère, se supposait frappé une seconde fois de l’épidémie. U avait le teint pale, l’œil hagard, les traits décomposés, et l’accent d’un homme qui touche à sa perte et qui le sait. M. Aréjula lui rappela qu’il avait eu la fièvre jaune, et, par une infinité d’exemples qu’il mit sous ses yeux, il lui fit voir qu’il n'avait plus rien à craindre de la maladie , et qu’il en était à jamais préservé. A mesure que ce pauvre homme, déjà saisi du mal en apparence, entendait ces consolantes paroles , le mal s’évanouissait comme une ombre, cl lorsque les deux amis se séparèrent , le malade était guéri. La crainte <pii l'avait ainsi troublé peut troubler à plus forte raison d’autres hommes, et les tromper sur leurs propres sensations. 11 est donc peu probable que le germe contagieux de la fièvre jaune , disséminé dans l’air, ait affecté si étrangement l'odorat, comme on l'a prétendu; et il l’est tout aussi peu sans doute que, pendant ces jours de sérénité où l'atmosphère est dans un calme absolu, ce germe ou ce ga z forme au - dessus du foyer qui le produit une petite nuée très-dense , que les rayons du soleil ou le souffle des vents font évanouir. Toutefois, ce phénomène a été observé, dil-on, à Carthagène; et ce qui frappait surtout l’observateur, c’est que le nuage dont il s'agit se tenait toujours concentré sur le
point où les maladies l’étaient elles-mêmes , et que jamais il n'en dépassait les limites. Un fait semblable a été vu à Jnmilla ; mais le doetenr Ramon , témoin oculaire, le rapporte à une autre cause, et n’y attache aucune importance.
Quoi qu’il en soit, par cela seul que le germe contagieux qui nous occupe est présent dans l'air atmosphérique, il est clair qu'il doit participer à toutes les variations que cet air subit : être ainsi que lui dans une grande expansion pendant la chaleur du jour, se resserrer au contraire lorsque celte chaleur toiube, et finalement s’abaisser vers la terre à mesure que les vapeurs du soir y descendent elles-mêmes. Les molécules contagieuses sont alors très-rapprochées; et bien qu’émoussées en quelque sorte par l'humidité et par la diminution de 1a chaleur, elles paraissent jouir alors de plus d'activité, soit que ce surcroît d'activité ait lieu réellement , soit que pendant la nuit l'absence de la lumière, ou la seule habitude du repos, change la disposition des corps, et leur donne plus d’aptitude à contracter certaines maladies, de même qu'ils en ont alors à en ressentir plus vivement certaines autres. Ce qu’on ne peut uicr du reste, c’est qu'en temps d’épidémie de lièvre jaune, des hommes d'Alcala , par exemple, qui |>endant le jour font sans danger des voyages à Séville, n’y passent pas impunément la nuit; presque toujours alors la maladie les atteint, et quelquefois mortellement. Ce fait s’est répété un assez grand nombre de fois pour qu’il en soit résulté cette règle de conduite, de ne jamais dormir à Séville sans nécessité. Le sage ]>aysan qui, depuis long-temps, gouverne Chipiona, astreint scs administrés à la même règle. Il leur permet d’aller le jour à San-Lucar; mais il leur défend d’y coucher. S’ils y couchent, ils ne sont plus reçus à Chipiona. J’ajoute à ce que je viens de dire un fait que je trouve consigné dans le Mémoire du docteur Cibat, sur la nature du principe contagieux de la lièvre jaune : « Dès la première apparition de » cette fièvre à Carthagène, un brigadier de marine, don Annibal Cazzoni. » âgé de soixante-sept ans, d’une constitution robuste, sortit de la ville avec » ses deux filles , âgées l'une de vingt-deux et l'autre de vingt-cinq ans. Cette » jielite famille alla s'établir à la campagne, à une assez petite distance de Car- » thagène. Elle jouissait alors d'une santé parfaite; et cette santé, ainsi que » celle de toutes les personnes qui, à leur exemple, - s’étaient réfugiées aux » champs dès les premiers temps de l’épidémie , se soutint jusqu'à la Un d’oc- » tobre. A cette époque, le froid commença à se faire sentir. Don Annibal
« en était fort incommodé ; et comme il n’avait point apporté avec lui ses habilm lemens d’hiver, il résolut de faire un voyage à la ville pour les aller pren- « dre. U devait partir le soir, passer la nuit à Cathagène, et revenir le lende- •» main dans sa solitude. On chercha à le dissuader de son dessein. On lui » cita l’exemple de quelques personnes imprudentes à qui un voyage aussi w court n’avait pas laissé d’être funeste. 11 persista, et partit un soir avec w ses deux filles. Arrivé dans sa maison , il prépare les effels qui lui sont né- » cessa ires, et dispose tout pour le retour du lendemain. On soupe. La nuit *» est très-tranquille. Mais au point du jour, don Annibal se sent si faible » qu’il ne peut se lever. A midi , la fièvre est déclarée. L’une de ses filles en 4 ressent déjà les préludes, et le soir l’autre les éprouve à son tour. Le cinquième jour, le père et les deux filles avaient cessé de vivre, w Dans cet exemple, on le voit nettement, l’inoculation de la maladie ne fut l'effet d’aucun contact. L’air seul put en introduire le germe; et c’est par des observations analogues , lesquelles sont très-niultipliées dans les ouvrages des praticiens, que certains esprits ont été conduits à subtiliser sur les idées de contagion, et à proposer d’établir une distinction entre la transmission d’une maladie par contact, et la transmission par un intermédiaire quelconque. Dans le premier cas, disent-ils, il y a contagion véritable; dans le second, il y a seulement infection. Mais quoi! n’est-ce pas la une distinction bien frivole? Toute idée de contagion supposant trois termes, un individu malade, un individu sain , et un moyeu quel qu’il soit que produit le premier, et par lequel il transmet sa maladie au second, qu’importe l’espace plus ou moins grand qui se trouve entre l’un et l’autre? Cet espace peut être égal à o, lorsque les deux individus se touchent par un ou plusieurs points de leur surface extérieure; il peut être égal à un, deux, trois mètres, et davantage; mais cette différence ne changeant rien à l’essence du phénomène principal, pourquoi changerait-on l’idée si simple qu'on s en fait? et où est la nécessité d’employer plusieurs signes pour indiquer des choses absolument identiques? Uu homme attaqué de dyssenterie contagieuse reud des selles : le vent m’en apporte les émanations, et je prends sa maladie : je m’assieds sur sa chaise percée, et je prends sa maladie; je le louche, et je prends sa maladie : trois cas qui, selon moi, n’en font qu’un; j’y retrouve mes trois termes essentiels : un homme malade , un homme sain , et un moyen de communication qui doune au second la maladie du premier, et qui naît de oette maladie même.
Le reste m'est indifférent - et quelle que soit la distance, je déclare qu’il y a là contagion. On m’a raconté qu’un hauquier de Paris, attaqué depuis longtemps d’une maladie syphilitique, avait l'habitude, lorsqu’il interrompait ses écritures, de placer sa plume dans sa bouche; un commis vint, qui, setant servi de cette plume, la mit entre ses lèvres : le commis eut ainsi la vérole. Dirai -je qu’il devint malade par infection, tandis que le banquier l'était par contagion? Dispute de mots, indigne d’arrêter une seconde des hommes qui ne s’attachent qu’aux choses et connaissent le prix du temps. Je reviens.
Plus on avance dans l’étude des miasmes contagieux, plus les difficultés se multiplient. J’ai dit que celui de la fièvre jaune a si peu de fixité, qu’il se détruit par la seule action de l’air , lorsque cet air est en grande quantité , ou, ce qui revient au même, lorsqu’il est renouvelé souvent, et surtout lorsque, par l’abaissement de la température, il a pris plus de densité. Ce miasme cependant a, selon toute apparence, beaucoup d’affinité pour les matières animales et végétales, pour les habillemens de laine, de coton, de toile, pour les boiseries, le papier, etc., et finalement pour certains comestibles. Or, une fois qu’il s’est attaché à ces matières, il parait y reprendre une consistance , une stabilité de composition qu’il n’a plus partout ailleurs. Une pareille proposition, quand il s’agit d’objets que Ion ne peut ni toucher ni voir, que l’on ne peut ni saisir ni peser, ni évaluer d’aucune manière, semblerait chimérique, si elle n’était confirmée par tout ce que l’on sait touchant les semences également imperceptibles de la variole et de la peste. Quoi qu’il en soit, je vais rapporter des faits propres, je pense, à justifier ce que je viens d’avancer tout à l’heure. Le premier de ces faits, je le tiens de M. Florès; et sur la foi d’un tel garant, je puis parler sans crainte. Ayamonte est une petite ville, située à l’extrémité occidentale du royaume de Séville, presqu’à l’embouchure de la Guadiana, qui la sépare des Algarves. Cette ville eut en 1804 une épidémie de fièvres jaunes. Trois de ses rues, la rue Saint- Antoine, la rue Neuve, et la rue de la Mercerie , en étaient infectées. M. Florès lui— même y fut envoyé par l’autorité pour traiter la maladie. Après’ en avoir délivré les habitans, il rechercha quelle en avait été l’origine, et il apprit qu’un pêcheur étant à la mer, avait vendu son poisson à un. vaisseau de guerre qui sortait de Gibraltar; et à cette époque, Gibraltar avait la fièvre jaune : le pécheur reçut en échange du fromage et du biscuit de mer. Il apporta ces objets à Ayamonte, dans sa maison, rue Saint-Auloine. Bientôt lui et les siens,
au nombre de cinq ou six personnes, tombèrent malades et moururent. Presque tout de suite, la maladie gagna les maisons voisines, puis toute la rue, puis les deux rues adjacentes ; c'est là qu elle fut bornée par les soius de M. Florès. Le médecin qu’il commit au traitement des malades mourut comme eux. Au delà de ces trois rues, que lit fermer M. Florès, personne ne tomba malade, à l’exception de l'apothicaire , quoique rieu n’entràt chez lui , quoique rien n’en sortît sans avoir été trempé dans du vinaigre. Sous quelque jour que l’on veuille considérer cet événement, il en résultera toujours des inductions favorables à la proposition que je soutiens. Ici, il y a visiblement contagion; et quoi qu’on fasse, on sera contraint de reconnaître que le principe contagieux était caché ou dans les mains ou dans les véteniens des matelots , ou dans les comestibles qu’ils ont livrés au pécheur pour prix de son poisson. Or, pour peu que l’on sache comment se font eu pleine mer ces espèces de marchés , on se persuadera que le rapprochement des personnes a été trop instantané, et s’est opéré dans un trop grand volume d’air pour être dangereux; que peut-être il n’y a pas eu de contact mutuel; et qu’enfin, selon toute probabilité, ce sont les comestibles eux-mêmes, le fromage et le biscuit, qui, touchés et pris comme alimeus par le pécheur et sa famille , ont été d'autant plus meurtriers, qu’ayant pénétré plus avant dans l’organisation, leur action était aussi plus complète. Il y a, ce ine semble, de la conséquence dans ces idées; et si elles ne sont pas absolument vraies, elles ont du moins un assez haut degré de vraisemblance; et, dans des questions de cette nature, que faut-il chercher au delà? D’un autre cété, M. Florès, persuadé autant qu’on peut l’être que les vétemens et les effets ne sont pas moins conducteurs de la contagion que toute autre matière , me racontait , pour m’eu convaincre , le fait suivant. Fjn i 8 i 3 , le vaisseau du roi le Saint-Pierre y venant de la Vera-Cruz , et monté par le vice-roi du Mexique, Vénégas, arrive à Cadix dans un bon état de santé. On le reçoit sans difficulté dans le port. Quelques hommes de l’équipage sont envoyés chez le neveu du vice-roi, alors officier de la secrétairerie d’état , et demeurant dans le quartier Saint-Charles. Aucun d’eux notait malade; cependant ce neveu le deviut : il eut la üèvre jaune, et fut le premier mort qui signala l’épidémie. Ce fait m’en rappelle un autre que je tiens de Don Carlos Haurie, Français d’origine, grand négociant à Xérès, et magistrat de cette ville pendant l’épidémie de 1800 : épidémie si cruelle
quelle enleva entre douze et quatorze mille personnes, c’est-à-dire près du
tiers (le la population *. Xérès n’avait encore aucun malade lorsqu'elle apprit de Cadix qu’on allait lui envoyer deux bataillons. Elle demanda avec instance, mais fort inutilement , que ces bataillons fussent tenus en dehors des murailles, sous des tentes quelle aurait lait préjiarer. On les logea dans l’intérieur , et pendant une seule nuit; mais ils laissèrent derrière eux la maladie. Elle commença dans une petite rue d’où le vent la poussa d’abord de l’est à l’ouest, puis dans tous les sens; et, comme je l’ai dit, ses ravages furent terribles. Des hommes mouraient en parlant. D’autres tombaient comme frappés de la foudre. Ce qu’il importe surtout de remarquer, c’est qu’il n’y avait pas un malade dans ces deux bataillons. J’ajoute, comme une singularité non moins digne d’intérêt, que la prison de Xérès, soumise alors à la surveillance de M. Uaurie, fut préservée de tout accident jusqu'à la lin d’octobre. Or, cette prison , je l’ai vue, et l’on peut m’en croire. C'est un des lieux les plus malsains que l'on puisse imaginer , et c’est là surtout que la fièvre jaune eût trouvé de l'aliment, et fait des victimes, si elle eût dépendu de quelque cause générale, et non d’un principe contagieux. Toutefois, vers la liu d’octobre, les prisonniers s’échappèrent; l’un d’eux mourut à Chiclana; ou reprit les autres, et ils rentrèrent; mais la lièvre jaune les suivit, et ils ne furent plus épargnés. Je reviens aux soldats qui l’apportèrent à Xérès. Si pas un d'eux ne l’avait actuellement , comment loat-ils pu donner? Ce ne peut être que par leurs véteinens et leurs autres effets, singulièrement imprégnés du virus. Pour mon propre compte , j'adopte sans hésiter cette supposition , et je l’adopte par le souvenir de ce que j’ai observé nioi-méme à Paris dans les premiers mois de 1814. On y parlait d'une famille presque entièrement moissonnée par le typhus qu'un soldat bien portant y avait répandu. J’eus ordre d'aller vérifier le fait, et voici ce que j’appris. Un menuisier de la rue du Mont-Blanc avait un fils à l’armée. Ce {ils fut pris du typhus : je crois qu’il était alors à Saint-Denis. On l’admit à l'hôpital. En y entrant, il quitta ses habits pour prendre ceux de l'infirmerie. Il guérit. On l’envoya achever sa convalescence à Versailles. Il reprit donc ses vétemens et partit un soir pour sa destination. Sa famille l’attendait à Paris , et le retint pour la nuit. Grande joie , grands etnbrassemens. On soupe ,
* J’ai dit précédemment que la population de Xérès ot de quarante-cinq mille ime». Je lia sur les tableaux annexé* à l’ouvrage de M. Aréjula qu’elle n'est pas de trenle-ciuq mille; mais j’v lis aussi que la population de Cadix est au-dessous de cinquante— cinq mille. Or , celte dernière évaluation est certainement trop faible. Celle de Xérès pourrait bien aussi l'étre.
SOI! L K FIÈVRE JAUNE. Ql
on se met au lit. Le lendemain , le jeune soldat part ; mais le même jour , sa mère, deux frères et trois sieurs tomlient malades : ils ont le typhus, et dans peu de jours meurent les uns après les autres. De cette famille , composée de huit personnes, il ne resta que le père et un enfant en bas âge. Quelles conclusions ne pas tirer d'un pareil fait ? Outre qu'il prouve à quel point le typhus est contagieux, n'est-il pas visible que le poison qui lui est propre, et qui a tué tant d'individus, était recelé dans les habits du soldat; ou que le soldat continuait de l’exhaler hors de lui , parce que sa maladie n'était pas encore achevée , comme on l’observe dans les maladies éruptives, où souvent la première guérison n’est qu'apparente ; ou bien enfin , que ces deux causes agissaient à la fois? Je l'avoue, si j’avais à me décider pour l'une de ces hypothèses, c’est à la troisième que je m'arrêterais. Du reste, puisqu’il s’agit ici du germe contagieux de la fièvre jaune, si la présence de ce germe dans les véteinens n 'était point assez prouvée par les faits qui précèdent, elle le serait sans doute par ceux dont le docteur Ramon a semé son mémoire, et que viens de citer en partie dans celui-ci.
Mais ce qui ne peut laisser dans l’esprit aucun doute sur la persistance du germe en question , lorsqu'il adhère, soit aux parois des appartenons , soit aux meubles, aux boiseries, aux autres effets dont ils sont pourvus, c’est ce qu’éprouva un régiment qui fut envoyé de Castille à Cadix, pour y être en garnison, dans l'année 1801 ; c’était un an après la grande épidémie. Ce régiment, composé de douze cents hommes, en perdit huit cents par la fièvre jaune; mais cette fois la maladie ne fut point communiquée. Le principe en était concentré dans les casernes; il y agissait avec toute sa force, et uniquement sur les soldats nouveaux venus. 11 respecta le reste des habitons, comme si l'épidémie de l'année précédente les eût mis à couvert. Médina Sidonia fut moins heureuse. Elle avait été presque entièrement préservée en 1800. Deux hommes seulement sortis de Cadix y étaient venus mourir. Leurs cadavres avaient été traînés dans les champs avec des crocs : ils furent brûlés. La maison qui les avait reçus fut fermée; la rue même fut interdite; mais l'année suivante, en 180 1, la rue et la maison ayant été rouvertes, le mal en sortit pour se répandre dans toute la ville; et cette population, si ménagée en 1800, fut cruellement traitée en 1801. A cette époque, elle fut la seule qui souffrit dans toute l’Andalousie *. Ces deux exemples de Cadix et de
* Kn traitant d r l'épidémie de Médina Sidonia, eu 1801, M. Arcjula n'eu explique point l'origine.
Médina Sidonia autorisent à croire que l’hiver de 1800 à 1801 lut trop doux pour décomposer le priucipe de la lièvre jaune; et telle a été probablement dans plusieurs autres villes de l’Espagne, à Malaga, Murcie, Carthagène , telle a été, dis-je, la cause qui a maintenu ce principe pendant une petite suite d’années, et qui tend peut-être à le rendre endémique, ou à le perpétuer comme la petite -vérole. Du reste, quelle est 1 époque de la maladie où ce principe sort tout formé de 1 individu malade? et quelle est la durée pendant laquelle il peut aussi persister dans toute son cuergie, et échapper à tous les agens de décomposition? Je ne sache pas qu’on ait, à cet égard, aucune donnée positive. Il est clair seulement que ce qui fait l’objet de ces deux questions doit singulièrement varier.
De tout ce qui précède il est aisé de tirer les règles de conduite qui en sortent, pour ainsi dire, d'elles-mêmes. On voit combien il importe aux nations, soit pour prévenir les épidémies de lièvre jaune, soit pour en arrêter les progrès, de surveiller les vaisseaux qui entrent dans les ports; de s'assurer de la bonne santé des équipages; de réprimer la contrebande et les communications illicites ; de prohiber la vente secrète ou publique des vêleinens que les morts ont portés; de ventiler largement les maisons, les rues , les quartiers qu’ont habités les malades; de les tenir dans une grande propreté; de les arroser, soit par des canaux, soit par des pompes ordinaires; de nettoyer, de blanchir, et peut-être de fumiger les apparteinens , les casernes, les hôpitaux, les navires, que l’on peut supposer infectés; et linalement, si l’on ne peut consentir à la perte totale du linge, des couvertures, des rideaux, qui sont probablement dans le même étal, du moins faut-il ne permettre d’en reprendre l’usage qu’après les avoir plusieurs fois trempés dans l’eau de mer, soumis à de fortes lessives, et tenus long-temps exposés au grand air. Je le dis avec douleur : ces soins si nécessaires ont été singulièrement négligés en Espagne. J'ai déjà fait sentir à quel point de relâchement la discipline était tombée dans le service des douanes , et avec quelle funeste insouciance se comportent les citoyens. Croirait-on qu'il n’est pas jusqua la charrette qui voiture les morts que l’on ne fasse servir à la contrebande? On en
bien que ce soit lü le titre d'un de se» chapitre*. Il dit seulement qu'il se propose d'écrire l'histoire de cette maladie , dés qu’il en aura le loisir. Ce que j'en rapporte m'a été affirmé par de* médecins de Cadix , par M. Ilaurie, de Xérès, et par M. le chevalier Maccliiavelli , consul de Russie et de Naples, homme plein de complaisance pour nous , et qui parait avoir sérieusement étudié l’histoire des épidémies.
SUR LÀ FIÈVRE JAUNE. g3
profite, lorsqu’elle retourne à la ville, pour y faire entrer du tabac et des provisions de bouche, du porc frais, du jambon, etc. Je u’ai pu visiter les cimetières ; mais je crois savoir qu’on y retrouve la mauvaise police que l’on aperçoit presque partout. Quelles fautes ne fit-on pas à Xérès dans l’épidémie de 1800? Les caveaux des églises regorgeaient de morts; on y respirait un air empoisonné; et, d'un autre côté, les fosses creusées dans le cimetière n'avaient pas, a beaucoup près, la profondeur convenable. Qu’une maladie contagieuse s'introduise en Espagne, tout conspire à la propager : ou du moins tout y conspirait ; car j’aime à supposer qu’aujourd’hui 1 administration est plus humaine et plus vigilante.
La constante apparition de la maladie pendant les mois les plus chauds de l’année , son déclin graduel , et quelquefois sa disparition brusque à l'approche des premiers froids , ont inspire aux médecins espagnols la persuasion que le froid et la chaleur étaient comme les deux génies , l’un, bon , qui détruit le germe ; l’autre , mauvais, qui le tire, ou du néant, ou de l’assoupissement où le tenait l’hiver. Mais que faut-il entendre par là? Si le germe n’existe pas, la chaleur le faitelle naître dans l’organisation ? et quelle idée se former de cette génération spontanée? S’il existe, la chaleur ne fait-elle que nous donner plus d’aptitude à le recevoir, ou bien augmente-t-elle l’énergie de ce principe? Le développet-elle? Mais, pour le développer, où le rencontre-t-elle , si ce n'est dans les lieux où il a été déposé? Toutefois, j’étais curieux de savoir quel était le degré de chaleur où peut commencer la fièvre jaune, et où par conséquent le principe qui la produit reprend son activité. M. Aréjula, que j’interrogeais sur ce point, me répondit ce que, du reste, il a imprimé dans son ouvrage, savoir : qua une chaleur de i 3 degrés de Réaumur, la fièvre jaune est possible. Au-dessous elle ne le serait pas. Voilà le minimum; le maximum est indéterminé. Or, ce minimum marque précisément la moindre température , souvent dès le mois d’avril. Par exemple, en avril 1812, il y eut i 3 degrés de chaleur le 1 , le 2, le 11 , le 12, et les a 5 , 26, 27, 28, 29 et 3 o; en tout, dix jours. 11 y eut 18 degrés le 17. La température des autres jours fut moyenne entre i 3 et 18. Le minimum fut à plus forte raison au-dessus de i 3 degrés en mai, juin, juillet, etc. U en fut à peu près ainsi dans les années suivantes, et même en 1819. La différence en avril fut d’un demi - degré en moins , et elle ne dura qu'un jour. Tout le reste du mois la chaleur fut encore entre i 3 et 18. 11 suit de là que , dans les années où la fièvre jaune doit se montrer à Cadix , elle y
94 OBSERYATtOKS
devrait paraître , sinon dés le mois d'avril , du moins en mai ou en juin ; et c'est ce qui depuis vingt ans n’a jamais eu lieu en Andalousie. Une remarque importante en effet , et que l’on peut cousidérer comme caractéristique , c'est que, tant que le soleil s'élève sur l'horizon, la fièvre jaune ne se montre pas. On ne l'a pas vue précéder le solstice d'été ; ce qui est le contraire , comme on le sait, du- typhus des prisons*, de la variole et de la peste, en Egypte, à Londres, à Moscow, à Varsovie, à Ocksakow, etc. Mais dés que le soleil commence à rétrograder, la lièvre jaune parait. A mesure qu’il décline, elle s’élève; et quaad il s'arrête au solstice d'hiver pour revenir, elle s’arrête ellemême , comme si elle redoutait le retour de l'astre ; ou si elle dépasse le terme du solstice, ce n'est plus que par quelques explosions isolées, semblables aux dernières étincelles <l'un inceudie, ou aux derniers murmures d’uue tempête.
Mais, s’il faut une chaleur de i 3 degrés de Réaumur pour que le principe de la lièvre jaune reprenne son activité, peut-il à une température inférieure se conserver sans agir? U le semble bien d’après ce que j'ai rapporté sur la reproduction de la maladie, après l'hiver de 1800 à 1801 , à Cadix et à Médina Sidonia; après celui de i 8 o 3 à 1804 à Malaga; après celui de 1811 à i8n à Murcie , etc. Ces hivers , je le répète , furent probablement très-doux. Dans celui de 181 1 à 1813, per exemple, la plus basse température, en décembre et janvier , fut à Cadix de 7 degrés de Réaumur : encore ne dura-t-elle qu'un jour en décembre, et trois en janvier. Le maximum dans ces deux mois fut de iz et t 3 degrés. U y eut probablement peu de différence entre les deux températures de Cadix et de Murcie. Mais si le principe de la lièvre jaune se conserve entre le treizième et le septième degré de Réaumur, à quel degré au-dessus ou au-dessous de o se détruit-il complètement ? Je ne crois pas qu’on sache rien de positif à cet égard. Il est de notoriété que dans les jours frais et pluvieux, la lièvre jaune semblait s’éteindre brusquement à Séville. Un abaissement de quelques degrés de plus dans la température l’eût sans doute anéantie, comme il arrive aux Etats-Unis d'Amérique. 11 est probable que le germe de cette lièvre ne résiste pas en Espagne à une température d’un ou deux degrés au-dessus de 0. S’il en est ainsi, j ose dire que le principe dont il s’agit a été complètement détruit cette année à Cadix, et qu’à
* J'ai vu deu* foi* le typhu» de» pri»ou», à Nantes, en ■ 1 4 Pari», en 1 8i4> C'était toujours
dans le cœur de Htiver.
moins <l'une importation nouvelle, il ne reparaîtra de long-temps *. Le ra Janvier dernier,' le thermomètre est en effet descendu à un demi-degré audessus de o. La neige est tombée à Ilots ; et ce phénomène, fort extraordinaire à Cadix, n’y avait pas été vu depuis soixante ans. A la vérité, oelte neige fendait en tombant; mais elle a blanchi deux ou trois jours de suite la côte dn port Sainte-Marie et de Rota, ainsi que les montagnes qui s'élèvent du côté de l'est. Quelques jours après le temps se remit, et le thermomètre marquait 1 5 degrés ; de sorte que dans l espace d'une semaine, la différence dans la température a été de plus de I !\ degrés : différence très-rapide et très-grande pour le lieu. La plus forte que j'aie rencontrée dans les tables météorologiques , dressées par M. Aréjula, n’excède pas neuf degrés par mois , dans le cours de huit années.
A propos de ces tables , qu’il me soit permis de parler ici des petites singularités que j’y ai remarquées. M. Aréjula y a consigné ses observations faites à trois époques de la journée, à sept heures du matin, deux heures de l’aprèsmidi , et dix heures du soir. Il note d'abord l’élévation du baromètre , laquelle ne varie presque p*as. A peu de chose près, le mercure se soutient constamment à vingt-huit pouces, ce qui n’est pas étonnant sur le bord de U mer. Ensoite viennent les degrés du thermomètre de Réaumur, les vents qui régnent , létal du ciel, et finalement l'action de la température sur la sensibilité. Or, cette action n'est pas toujours proportionnée à l'élévation du mercure dans le thermomètre. Par exemple, en mai i8t6,à 18 degrés de température, je lisais sur les tables, forte chaleur ; et le io août suivant, à 19 degrés et un tiers, je Usais, chaleur faible. Tout de même en avril 1817 : à i 5 degrés, M. Aréjula écrivait, temps très -chaud; et en juin suivant, à 17 degrés, il écrivait, peu de chaleur ; il le dit encore en août k 20 degrés et demi. Les sensations que nous recevons du dehors n’étant dans le fond que nos propres relations avec les objets extrérieurs, rien ne prouve mieux que les objets restant les mêmes, ces relations varient néanmoins, parce que nous -mêmes nous varions saus cesse. On comprend quuii air i i 5 degrés cause des impressions contraires en apparence , selon qu’il est calme ou agité ; mais on ne comprend pas qu’à 20 degrés , même emporté par un grand courant , il ne fasse sentir qu’une chaleur assez bible. Ces contradictions fussent-elles uniquement personnelles à M. Aréjula, elle u’en mériteraient pas moins d'être notées. 11 est certain,
* Ce que je dis U n'est pu démenti par la réapparition de la maladie, cette année, k Xérès. Cette reproduction, si c'en est une, peut dépendre de La persistance du germe dans les organisations.
r/j OBSERVATIONS
d'un autre côté, qu’à température égale, les vents font singulièrement varier l’impression qu'on en reçoit ; et peut-être y mêlent-ils des impressions étrangères *. Par exemple, le vent d’est pendant l'été exerce à Cadix la plus pernicieuse influence. C’est le Chamsyn des Arabes, le Sirocco de Naples, le Catia de Caraccas. Ce vent brûle la terre , et dessèche les végétaux : il donne au sang une expansion singulière*, il irrite le système nerveux; il souille à la fois sur Cadix des maladies et des crimes. 11 exaspérait constamment la fièvre jaune; et s’il l’aggrave, il peut contribuer à la produire. Le fait est que, dans les épidémies majeures de 1800 et de 1819, il régna presque pendant trois mois de suite. 11 n’eut que des interruptions fort courtes, et nos patrons m’ont dit que ce vent les tenait dans une sorte d’ivresse souverainement incommode. Le vent du nord-ouest est sec et froid à Cadix, et quoique favorable parce qu’il faisait tomber la température, on a remarqué qu’il nuisait néanmoins, surtout dans la seconde période de la maladie. M. Aréjula n’a point fait d’observations hygrométriques. J’ai dit , précédemment , que les médecins de Cadix ne font point d’observations de cette nature; non quelles ne soient décidément praticables là, comme elles le sont partout, mais, probablement, parce qu’étant trop uniformes, elles ont été considérées comme inutiles. Quant à l’impression du froid, ou plutôt du frais , pendant l’hiver, elle est toujours très-vive sur les organisations andalouses. Dans les plus belles journées de janvier, lorsque le thermomètre était à 8 ou 10 degrés au-dessus de o, je voyais des femmes qui, blotties sur elles- mêmes, et grelottantes , se plaignaient outre - mesure d’un froid si rigoureux ; et M. Aréjula lui -même, lorsque le mercure était à 5 , 6, 7, 8 et 9 degrés, a écrit sur ses tables : Temps très •‘froid ( Muy fria ) .
Si un certaiu degré de chaleur , et la présence d’un principe contagieux, sont deux conditions nécessaires pour que la fièvre jaune existe, il est une troisième et dernière condition non moins nécessaire que les précédentes, et qui consiste dans une disposition particulière à recevoir le principe. Cette disposition est un état que l’on ne saurait déterminer; mais il est réel et susceptible, à ce qu’il parait, de degrés difierens dans son intensité; trèsmarqué dans les hommes du nord qui viennent au midi; plus faible dans
* Tout ceci ol , selon moi, une matière neuve en médecine. Mon aini , M. le docteur Edward» . «a fait actuellement l'objet de aes recherche*.
les indigènes de l’Andalousie. Comme tout est lie dans la question qui nous occupe, ou peut croire que la disposition dont il s’agit augmente ou diminue par l’action de certains vents, et selon les variations de la température. Peutêtre même ne se forme-t-elle complètement, en Espagne comme aux États- Unis , que par la longue action de la chaleur. Elle paraît être nulle dans quelques hommes privilégiés : elle l’a été du moins dans certains sujets qui ont impunément traversé toutes les épidémies; mais ils peuvent l’acquérir avec le temps, et par des changemens intérieurs dont il est impossible de se former aucune idée; de la même manière qu’après avoir échappé aux épidémies de variole les plus bénignes ou les plus meurtrières, on finit, après une révolution de plusieurs années, par subir l’épreuve commune, avec un résultat plus ou moius favorable. Il suit de là qu’avoir été préservé , une , deux , et même dix et vingt fois de la lièvre jaune, n’est pas une raison pour l’être toujours, et qu’à l'apparition d'une nouvelle épidémie, l’homme le mieux protégé jusque-là par sa propre organisation , doit pourtant se délier de lui— même, et prendre toutes ses sûretés. C’est ainsi que des hommes qui n’avaient pas été atteints en 1B00, l’ont été en 1804, ou en 1810, ou en i 8 i 3 , ou Gnalement en 1819; et, comme tous les autres malades, les uns ont survécu, les autres ont succombé. Enün, de même que dans la variole, la disposition à contracter la maladie se perd par la maladie elle-même. 11 est sans exemple depuis vingt ans qu’un sujet quelconque, jeune ou vieux, bilieux ou sanguin, de tel ou tel sexe, de telle profession ou de telle autre, après une première Gèvre jaune, en ait’ eu une seconde; et il est à remarquer que la maladie qui , depuis vingt ans a certainement tué plus de cent mille personnes , a opéré sur plusieurs centaines de mille. On dirait que cette maladie, si cruelle d’ailleurs, a pris pour devise cette maxime si respectée dans la justice humaine: Non bis in idem y et c’est là, ce me semble, un de ces caractères que l’on peut appeler essentiels. C’est ici que l’on peut voir en effet à quel point les choses les plus semblables en apparence di fièrent en réalité. Aux yeux de presque tous les médecins, les deux üèvres jaunes, d'Amérique et d’Andalousie, sont absolument identiques. Il est vrai qu’en général, à Cadix, les hommes éprouvés par la première n’avaient pas la seconde, de même qu'en général les hommes qui avaient long-temps séjourné dans les Antilles , étaient, à Cadix, respectés par l'épidémie. Jusqu'ici donc, l’identité se soutient; mais
outre que l'exemple du père Labat, que j’ai cité plus haut, et des exemples
qg OBSKftVATl ORS
plus récens, prouvent que le même sujet peut avoir plusieurs fois la lièvre -jaune d’Amérique, il est encore établi, par les faits, qu après avoir eu U lièvre jaune d’ Amérique, ou peut avoir la lièvre de Cadix $ tandis qu’après la lièvre de Cadix, on n'a jamais celle d’Amérique. Tel est le résultat très - important , selon moi, qu'a constaté M. Aréjula, cl que jusqu’ici u'a point démenti l’expérience. S’il n’est pas démenti par l’expérience ultérieure, il en faudra, je pense , conclure l’une des deux choses, ou que les deux lièvres sont différentes, ou que les organisations le sont elles -memes en Europe et en Amérique, sans qu’il soit possible d’indiquer, dans l’un ou l’autre cas, en quoi consiste la différence. Je reviendrai tout à l’heure sur cet objet capital.
line réflexion que je dois présenter ici , c’est que la propriété qu'ont certains sujets de n’étre jamais atteints par la maladie , pourrait bien n’èlre qu'apparente, et que tel qui se vante d’y avoir toujours échappé, l’a très- réellement éprouvée. Il est des organisations si souples et si perméables , que pour elles la fièvre jaune est d’une douceur et d'une brièveté qui la font méconnaître. Un peu de fièvre, quelque sueur, une petite éruption autour des lèvres, ainsi qu’on l’observe dans les éphémères les plus bénignes, ces légers efforts d’une nature bien réglée peuveut suffire pour élaborer le germe contagieux et l’éliminer complètement. Sydenham a j>arlé de fièvre varioleuse sans variole. Je connais une famille où les boutons de la petite- vérole n’ont jamais suppuré. Ils se dessèchent et tombent en farine, comme s’il y avait résorpsion. Cependant la maladie est terminée. Je conçois des varioles sans éruption et sans fièvre. T a virus de cette maladie uue fois introduit dans l’organisation, peut y flotter loug-temps dans l’inertie, et se décomposer, ou par l’air, ou par son mélange avec les sucs animaux; puis, de là, traverser sans trouble les organes secréteurs, pour être finalement rejeté au dehors avec les produits qu’ils ont élaborés. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour le germe contagieux de la fièvre jaune ? Le flux menstruel a été si favorable aux femmes dans l’épidémie de 1819, qu’il a du la prévenir dans une infinité de cas. 11 n’est point de santé parfaite. Ce que nous appelons ainsi n'est qu'un état imaginaire; ou plutôt, lorsque cet état est le moins équivoque, nous ne faisons guère que composer et décomposer sans cesse des états maladifs; et de là viennent dans nos excrétions les plus habituelles, dans nos selles, nos sueurs, et surtout dans nos urines, ces apparences critiques que nous y surprenons de loin à loin. En uu mot , selon la parole d’Hippocrate , tout
S U II LA Fït'VKfc. JAUNE. gÿ
l’homme , dès le berceau , n est que maladie ; cl l’on conçoit que , par le jeu de ces mouvemeus intérieurs qui emportent et dissipent sans cesse les élémens morbifiques que nous accumulons sans cesse , un germe accidentel soit lui- même emporté pour toujours. Or, tel est , dans un grand nombre de cas, et malgré notre propension singulière à tourner tout en liabitude, tel est, dis -je, l'effet d'une maladie bien terminée, de laisser l'économie moins disposée que jamais à la contracter, comme on le voit pour la variole, pour le typhus des prisons , pour certaines fièvres éruptives , lesquelles , trèsgénéralement , n’attaquent le même sujet qu'une fois dans toute sa vie; et c’est là, je le répète, au moins jusqu'à présent, c’est là un des caractères de la fièvre jaune observée en Eurofie. Je ne veux point nier, du reste, que l'heureuse immunité qui en préserve quelques hommes ne soit réelle et absolue. Ce sont là des exceptions que personne ne conteste, et qui ne doivent plus étonner quand on a vu la suette, en Angleterre, ne toucher ni aux Français ni aux Écossais; la dyssenterie contagieuse de Nimègue respecter les Français et les Juifs; et je ne sais plus quelle peste, à Genève, épargner tous les Espagnols *. U semble que l’organisation de l’homme n'est pas moins contradictoire que son esprit. Dans la peste de Londres, Sydenham vit ceux qui ne l’eurent pas, jouir d’une santé plus florissante que jamais, et même se guérir d'autres maladies. La même chose a été vue à Cadix l'an dernier. Des santés faibles s’y sont affermies , et des sujets grêles et maigres ont pris du développement et de l’embonpoint.
Voilà donc un caractère de plus à ajouter à tous les autres; c’est qu’encore une fois, le plus sur moyen de n’avoir pas la fièvre jaune, c’est de l’avoir eue; et il est aisé de voir quelle règle de conduite on doit tirer de cette propriété singulière d’être contre ellc-itième sa propre garantie. Supposez en effet qu’une épidémie de fièvre jaune vienne à éclater en France, il est clair qu’il .n’en faudrait confier le traitement qu'aux médecins, s’il en est, dont l’organisation serait prémunie contre elle , soit par elle-même , soit par nne longue habitation dans les colonies occidentales, il faudrait étendre la même précaution aux chirurgiens, aux apothicaires, aux élèves, aux infirmiers; et, à cet égard, je dois indiquer nne ressource dont l’idée m’a été suggérée en
* Lancifi rapport* la wt'me chose dr» Juif* , pendant la cruelle épidémie qui. ravageait Rouie, en »«o5. Malgré leur malpropreté, et celle du quartier qu'ils hululaient , ce» Juif* furent ménagé* , comme Pavaient été leurs ancêtre* dans la terre de (îeurn, pendant le* plaies de l’f’grpte.
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