‹ Observations sur la fièvre jaune, faites à Cadix, en 1819Chapitre 6 sur 11 · OBS ER V AVIONS · texte numérisé non relu

OBS ER V AVIONS

Espagne par la rencontre que nous avons faite de beaucoup de Français, autrefois soldats, puis faits prisonniers, plus familiarisés par degrés avec le service des hôpitaux, puis attachés là par de petites récompenses, et finalement dépaysés par leurs nouvelles habitudes, et la douceur de vivre sous le plus beau ciel du monde. Quel que soit le charme qui les retient eu Espagne , il serait aisé de les ramener dans leur ancienne patrie, par des appointemens avantageux, et la certitude de voir leur vieillesse protégée. A la vérité, cette ressource, propre à ménager les hommes, ne les ménagerait qu’un temps : après quoi la nécessité ferait faire en France ce quelle a fait faire en Espagne, où, en 1800, 1801, i 8 o 3 , 1804, et plus tard, celaient des médecins espagnols, tout neufs pour la maladie, qui s'exposaient à la traiter. Aussi, quelles perles n’a point faites la médecine espagnole? Dans la seule ville de Malaga , en 1804, on vit mourir sept médecins, treize chirurgiens, et neuf pharmaciens. La même année , à Alicante , sur treize médecins il y eut dix malades et quatre morts : les quatorze chirurgiens de la ville furent malades, et sept moururent; également pour les seize apothicaires , il en mourut neuf. Souvent il a suffi qu’un médecin étranger mît le pied dans une ville infectée pour être frappé, et frappé à mort. Les ecclésiastiques, je le dis à leur louange, et généralement tous ceux qui servaient les malades, ne furent pas plus épargnés. De cela seul, ne résulte-t-il pas une présomption très-forte ou plutôt une démonstration qu'il y avait là contagion ? et indépendamment des autres preuves , quelle autre épidémie qu'une épidémie contagieuse put alors enlever quaraute - cinq mille âmes dans les cinq royaumes de Grenade, de Valence, de Cordoue, de Séville et de Murcie? Cependant l'épidémie de 1804 fut moins meurtrière que celle de 1800, où une perte égale à peu près aux quatre cinquièmes de celle-là fut supportée seulement par trois villes, Cadix, Séville et Xérès.

Un dernier trait qui me reste à joindre aux précédens, pour caractériser la fièvre jaune d’Andalousie, c’est que, malgré la liberté des communications, et avec toutes les facilités imaginables pour pénétrer dans l’intérieur de l’Espagne, cette fièvre n’a jamais, depuis vingt ans, dépassé une ligne qui, tirée dans les terres , et imitant les sinuosités du littoral de l’Océan et de la Méditerranée, ne s’en éloigne pas, dans aucun de ses points, de plus de trente-cinq à quarante lieues *. La maladie a affecte pas, comme on le dit, de suivre les grands fleuves,

* La fièvre jaune a été portée, en 1800 , juaque dans la province de la Manche, à soixante lieues de la mer.

lui

et de n'attaquer que les populations établies sur leurs rivages. Elle s’étend , comme un réseau , sur les villes de l’intérieur, beaucoup plus quelle ne fait des percées selon le trajet des rivières. Toutefois, pourquoi ne dépasse-t-elle pas les limites que je viens d’assigner? Je ne m’explique cette singularité que par les considérations suivantes. Comme elle ne règne jamais qu’entre le solstice deté et le solstice d’hiver, et quelle décline à mesure quelle approche de ce dernier terme, elle peut employer une partie considérable de sa durée totale à passer d’un port de mer dans une ville de l’intérieur, n’arriver dans cette ville qu’au moment où son déclin commence , et déjà trop affaiblie pour passer outre. Par exemple, dans l’épidémie de 1804, je la vois commencer à Malaga dès le J() juin , quelques jours après le solstice, ou, si l’on veut, dans le solstice même: elle ne paraît à Cordoue, qui est l’extrême limite quelle ait atteinte dans les terres, que le a8 de septembre, c’est-à-dire trois mois après. Entre Cordoue et Malaga, je vois Montilla, où la maladie arriva le 1 1 du mois d’août. Je ne trouve, sur mes cartes, ni La Rambla , ni Espejo , où elle parut le 11 et le 17 du même mois; et ces deux villes font partie du royaume de Cordoue. Il serait curieux de voir si, dans la propagation de l’épidémie à 1 intérieur, les distances de lieux et de temps se correspondent exactement , toutes choses égales d’ailleurs; car, il se pourrait faire que de deux villages, l’un très-éloigné, l’autre très-voisin d’une ville infectée, le plus voisin fût le dernier <pii reçût la contagion, s’il était protégé par le vent, s’il s’isolait, ou ne communiquait qu’avec les précautions nécessaires; tandis que le plus éloigné serait atteint de suite , s’il était sous le vent, ou s’il se gardait mal. Toutefois, on conçoit qu’avec des communications uniformes, le dernier point que devrait atteindre une maladie contagieuse serait le point le plus éloigné du foyer originel. Or, c’est ce qui eut lieu dans l’épidémie de 1804, malgré le défaut de cette uniformité de communications qui serait d’ailleurs impraticable. La maladie, en effet, partant de Malaga, et suivant la direction de l’est, atteint d’abord Vclex-Malaga, puis Grenade, puis Véra, à l’extrémité du royaume; tandis que du côté de l’ouest, elle arrive d’abord à Arcos le 14 août, puis à Cadix le J 8 ; de là, remontant vers le nord , elle est à Xérès le i 3 septembre , et à Ecija le 8 octobre ; d’où l’on peut voir quelle marche toujours fort lentement , et que plus la saison s’avance, plus elle met de temps à franchir un intervalle quelquefois fort petit. Cette lenteur est favorisée d’ailleurs par la rareté de la population , et les

grandes distances qu’ont entre eux les lieux habités. 11 ne faut donc pas

loi

s'étonner de voir la maladie s’arrêter à une profondeur toujours peu considérable dans les terres; à quoi j’ajoute que les villes les plus éloignées des ports, instruites de bonne heure de l’existence de l’épidémie, ont toujours pu prendre leurs mesures , ou pour l’éloigner d’elles , ou pour l'étouffer si elle arrivait, et l'empécher de se porter plus avant. Du reste , malgré la justesse que je crois apercevoir dans ces réflexions , si l’on parvenait à découvrir que le littoral des mers est le séjour favori de la lièvre jaune, et qu’elle y est retenue par quelque cause secrète, ou par quelque aflinité qu'il n’est pas même permis de soupçonner maintenant , j'adopterais sans difliculté les preuves que l’on donnerait de ce fait. Il serait de même ordre que le fait constaté par l'expérience , relativement à la peste d'orient, laquelle, bien qu'annuelle à Alexandrie, n’infeste le Caire que tous les cinq ans , se montre plus rarement encore dans la haute- Égypte, et ne parait jamais à la Mecque, ville plus méridionale encore , où affluent les voyageurs, et où l’on peut revêtir impunément les habillemens d'un pestiféré. J'ai déjà dit qu’elle u'a jamais paru dans l’Inde, au moins spontanément. Qui ne sait qu’il est îles maladies qui cessent d’étre au delà de certaines localités quelquefois fort étroites? La fièvre de X université, à Altdorf, n 'affectait que les professeurs et les élèves. Telle lièvre née dans un couvent n’en sort pas. J’ai vu dans un hôpital une salle, et dans une autre salle , uu beu où régnaient des fièvres que l'on ne rencontrait plus à quelques toises de là. 11 y aurait en médecine un beau travail à faire sur les atmosphères locales, et sur leur influence dans les maladies. Ce que les Hollandais ont observé sur la fièvre qu'ils ont appelée fièvre de canelle, est sans doute un phénomène plus général qu’on ne se l'imagine.

Comparons maintenant la fièvre jaune de Cadix ou d'Europe avec les maladies qui s’en rapprochent par les affinités les plus sensibles ; et d’abord , comparons -la avec elle -même.

Dans le cours des vingt dernières années, Cadix a essuyé cinq épidémies de fièvre jaune, en 1800, 1804, t8to, i 8 t 3 et 1819. La première et la dernière ont été les plus fortes ; ce sont elles surtout qui ont manifesté le caractère contagieux. La première a commencé presque en même temps à Cadix et à Séville , la dernière à l’Ile de Léon. Si j’en crois les tableaux que j’ai cités précédemment , celle de 1 80 \ venait de Malaga *. Je n’ai aucune notion sur l’origine des épidémies de 1810 et i8i3. Ce que je veux faire remarquer seulement, c’est que, dans les trois épidémies intermédiaires de

* M. Arcjula TâfBrme positivement page 4^2.

to 3

1804, 1810 et 1 8 iî , la maladie a été plus bénigne, et a eu moins d'aptitude à se propager. En 1804, elle s'est concentrée dans 1 a ville, et , malgré la liberté des communications , elle n’a point passé dans les lieux environnans. (>n a observé la même chose en 1810, et même en i 8 i 3 ; car, bien qu'en i 8 i 3 quelques sujets échappés de Cadix pour se rendre à San-Femando et b Conil aient coûté la vie à quelques personnes, le mal se borna promptement et disparut. A voir cette dégradation successive dans la gravité du mal à mesure qu'il se reproduisait, peut-être eût-on conçu l'espoir, avant 1819, que les épidémies ultérieures seraient encore plus douces, et que si jamais la fièvre jaune devenait endémique en Espagne, elle s’y mitigerait au point de n’être plus contagieuse. Ces vues, fondées sur des analogies qui les rendent trèsplausibles, ont été démenties par la fièvre de 1819. Cette fièvre a été, nonseulement plus contagieuse et plus meurtrière que les trois épidémies précédentes, mais encore plus extraordinaire , plus bizarre, plus ataxique que celle de 1800. D’où viennent ces différences? Où en est la cause? Elle réside nécessairement dans les différences qui s’introduisent avec le temps dans les organisations, et qui leur donnent tantôt plus, tantôt moins d’aptitude à contracter des maladies ; toutes choses qu’il faut moins attribuer à l’influence du régime qu'aux inexplicables modifications que prend quelquefois et que nous fait ressentir l’atmosphère , selon la pensée de Sydenham et d’Hippocrate ; ou bien cette cause réside dans les qualités variables du principe contagieux lui -même; et, relativement à cette dernière hypothèse, je ne déguiserai point que quelques médecins de Cadix l'ont adoptée comme la plus vraisemblable. Ils supposent en effet, probablement sur la foi de la tradition, que la fièvre jaune du Brésil, ou plus généralement d’Amérique, est venue originellement des Indes orientales-, et quand elle vient en Europe par l'intermédiaire des Américains, ils se persuadent que, déji élaborée par d’autres hommes, spécialement par des hommes transportés d’Europe, et amortie en quelque sorte par un si long trajet, elle a sensiblement perdu de son énergie; au lieu qu’elle l’a toute entière quand elle est apportée de sa source primitive-, et c’est là, disent-ils, ce qui est arrivé pour l’épidémie de 1819. Je me garderai bien de rejeter ces idées; mais je me garderai plus encore de les admettre, de peur de confondre la vraisemblance avec la vérité. Je dirai seulement que ces idées conduiraient à d’importantes recherches sur les changemens que reçoivent les maladies transmissibles, à mesure

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quelles traversent les temps et les lieux; jasqu’à quel |>oint elles augmentent ou diminuent, et diminuent jusqu'à s’éteindre complètement; et si, dans ces oscillations entre le maximum et le minimum d'intensité, elles conservent d'ailleurs une identité parfaite; ou si elles se dénaturent pour se transformer en d’autres affections ; ce qui reviendrait à chercher si , à mesure qu’il est reçu et reproduit par les organisations diverses et selon les latitudes, les époques et les localités, un principe contagieux de maladie se maintient toujours le même, ou s’il s’exalte, s’atténue, s’altère, se décompose à des degrés divers, et finalement s'évanouit. Iæ marche inverse ne serait pas moins curieuse à étudier, ni moins importante à connaître.

Quelque difficile que soit, sans contredit, la solution d’un tel problème, il est certain que l’on pourrait puiser de précieux matériaux dans l’histoire de la fièvre d’Andalousie; et , pour compléter cette histoire, je dois raconter ici ce qu’ont observé des médecins très -éclairés et très - dignes de foi, entre autres, M. le docteur Piguilleni, de Barcelonne, et M. Aréjula, de Cadix, homme si profondément versé dans la connaissance de la fièvre jaune européenne. Outre quelques exemples épars de cette fièvre, que M. Aréjula m'a dit avoir vus à Cadix, en 1784, 1790 et 1 7<)a , dernière année où deux sujets pris de vomissement noir furent guéris sous ses jeux, il m'a assure que sa petite fille, enfant âgée de cinq ans , est morte de la fièvre jaune en trois jours ; et cela , dans le mois de juillet ou d'août de l'année 18x7, c’est-à-dire à une époque où, depuis quatre ans, Cadix était délivré de toute épidémie. 11 n’y avait plus de contagion ; la petite fille n’avait communiqué avec personne; d'où l’on serait forcé de conclure qu’au moins cette fois la fièvre avait été spontanée, et que l’opinion qui rejette comme impossibles tous les cas de cette espèce est au moins trop absolue. De son côté, M. le docteur Piguilleni, que j’ai eu l'honneur de voir à Barcelonne, et dont le nom est devenu célèbre par une pratique heureuse et d’excellens écrits, me disait qu’au mois de juillet 1819, un ancien chirurgien d’armée, veuf, et indisposé contre toute sa famille, prend le parti de se remarier; mais bientôt il tombe malade, et meurt avec tous les symptômes de la fièvre jaune. Or, cette maladie, plus encore que la précédente , ne fut ni effet ni cause de contagion. Dans le petit Traité sur la fièvre jaune à la rédaction duquel le docteur Piguillem a concouru, il parle de la perle qu’il fit de son père, habile médecin, qui, dans la dernière guerre, visitant l’hôpital de Puycerda , y contracta une maladie mortelle , laquelle offrit

SUR LA FIEVRE JAUNE. Io5

parmi ses symptômes , beaucoup de ceux cjui caractérisent la fièvre jaune : une grande prostration de forces, des vomissemens continuels, des convulsions, un hoquet déchirant, l’ictéricie, une dissolution totale, cl une gangrène presque universelle; mais il est permis de croire que celte maladie n était que le typhus ordinaire des prisons, maladie qui ressemble, à beaucoup d’égards, au typhus icterodes , mais qui en diffère à beaucoup d’autres, ainsi que je le dirai tout à l’heure.

En négligeant donc tous les exemples équivoques, le seul exemple donné par la petite-fille de M. Àréjula prouverait que la fièvre jaune peut être sporadique et spontanée en Espagne; et ce fait une fois établi par une expérience assez souvent répétée (car un, deux,. trois faits isolés ne seraient pas suftisans), il en résulterait que cette fièvre se naturalise en Espagne, et tend à y devenir endémique; exactement de la même manière que la petite vérole l’est devenue dans les contrées dont sa propriété contagieuse lui a ouvert les portes. Tel est le sentiment de quelques médecins de Cadix , en particulier de M. Gonzales; tel est celui du docteur Cibat, de Barcelonne, et probablement tel est encore celui de M. Aréjula lui -même; car, après qu'il m'eut raconté la mort de sa petite-fille, comme je le pressais vivement sur les conséquences, cet homme à la fois si hardi et si mesuré, ne me répondit pas une parole. Dans les sciences naturelles , il n'est d’autorité que celle des faits. C'est cette autorité qui a contraint M. Àréjula de proclamer la contagion de la fièvre jaune. Mais il ne l’admet que d'homme à homme, sinon par le contact immédiat , du moins par des miasmes qui traversent l’air sans se décomposer. 11 rejette, presque sans restriction, la coutagion par l’intermédiaire des vétemens, des meubles, des effets, etc., parce que rieu ne s’est trouvé dans son expérience personnelle qui pût justifier cette espèce de transmission. Puis, lorsqu’il arrive à une fièvre jaune solitaire, née d'elle- même en apparence , et ne se communiquant pas , il s’arrête tout court. 11 semble craindre de s'engager dans la suite d’idées que renferme, selon moi, la seule idée de contagion ; je veux parler de cette permanence du germe et de sa longue conservation par les effets ; deux choses en faveur desquelles les exemples de Murcie, de Médina-Sidonia, de Malaga et de Cadix même , ont établi de si fortes présomptions. D’un autre côté, en parlant du temps qui s’écoule entre l'introduction du germe et le moment ou il agit, M. Aréjula déclare avoir appris, par l’observation, que ce temps est en général de vingt-quatre

O BSERVATIONS

à trente-six heures ; mais que pour quelques - uns il est de deux jours; pour d’autres de trois; très-raremeul de quatre à cinq; presque jamais il ne va à six ou sept jours. « Cepeudant, continue-t-il, j’ai la preuve qu’il peut aller à m trente et cinquante jours; et je pense que , lorsque la saison vient apporter » un terme à la maladie , il est des sujets qui , ayant reçu le germe contait gieux, le gardent tout l’hiver et tout le printemps suivant. Immobile jusque-là , » ce germe ne s’éveille et ne se développe qu’à l’époque favorable , je veux » dire dans l’été. « M, Aréjula justifie ce qu’il avance par des analogies décisives. La petite-véroie , la vaccine, la rage, inoculées, offrent des variations toutes semblables. On connaît les exemples cités par Mead et Galien , de deux hydrophobies qui ont éclaté , l’une ouïe , et l’autre douze mois après la morsure *. Ce dernier fait s'est renouvelé, il y a peu d’années, à Grenade; et, pour mon compte, je crois savoir qu’une vaccination faite telle année et tel jour, n’a produit sou effet que le jour correspondant de l'année suivante. Mais si le germe de la fièvre jauuc, reçu et caché dans un ou plusieurs sujets, peut franchir une année entière sans agir et sans se décomposer, pourquoi, dans une organisation molle, humide , et peu propre à en ressentir l’impression , ne franchirait-elle |>as ainsi plusieurs années de suite ? Cette supposition admise, même pour une seule année, voilà le moyen de perpétuer la maladie, et par conséquent de la rendre endémique. La supposition rejetée, au contraire, et si noos revenons à la fièvre jaune de la petite-hlie de M. Aréjula, ou cette fièvre avait été décidément spontanée, ou elle a été communiquée par des germes que recelaient des vêtemens, ou des meubles, etc.; et, dans ces deux «cas, autant de raisons nouvelles pour que la maladie se perpétue par une reproduction successive d’année en année; et c’est là précisément ce qui constitue l’endémie. De tout cela il suit, ce me semble, que plus on multiplie les combinaisons, plus il sc présente de chances pour que la lièvre jaune se naturalise décidément en Espagne, et peut-être en Europe : conclusion conforme d’ailleurs à l’opinion que se sont faite quelques médecins espagnols , entre autres M. Salva, de Barcelonne, savoir, que celte fièvre n’est ni exotique, ni nouvelle.

Quoi qu’il en soit , et pour imiter 1a sage réserve de M. Aréjula , je ne dirai point que la fièvre jaune européenne soit ou ait jamais été endémique

• Aduirim t vu le même fait; et Paul d’Égim* aninne qu'on u*a vu qurlqueToi» paraître l'Iivdrophobic que sept an* «pré» l'inoculation. Vojn Freind, Hist. de la Méd.

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en Andalousie; mais il m'est permis île dire quelle est quelquefois S}x>radiquc. 11 n’est que trop prouvé, d’une part, qu’elle est épidémique; et de l’autre, quelle «'«est telle que parce quelle est contagieuse; à quoi j’ajoute que, si l’on prend la peine de rapprocher des ciuq épidémies que j’ai précédemment comparées entre elles, les cas assez nombreux de lièvres jaunes qui n’ont pas été contagieuses : si l’on se rappelle surtout les ciuq cents malades débarqués à Cadix par l'amiral Gravina, et traités à l’hôpital sans que leur maladie en soit sortie , on verra que la lièvre en question est ou a été contagieuse à des degrés fort divers, depuis o jusqu'à m , ou depuis m jusqu à o, selon que Ion voudra monter ou descendre cette échelle de gradation : toutes choses qui rentrent , comme on le voit , dans le problème que je proposais tout à l’heure, sur les variations combinées des organisations et des principes contagieux. Ici, la difli culte principale est de décider avec connaissance de cause si la lièvre jauue à o de contagion est la même que la lièvre jaune à m de contagiou, et l’inverse; et dans le cas où l’identité cherchée serait reconnue, il ne faudrait plus que découvrir ce qui donne à cette maladie et ce qui lui ôte ainsi le caractère contagieux : dernière recherche plus difficile peut-être que toutes les autres; mais de laquelle il ne serait pas permis d'exclure les dilïércuoes très-réelles que présentent les organisations , puisque dans la fièvre jaune , ainsi que dans la petite - vérole , la syphilis , la rage, etc. , le germe se transmettant de la personne A à la personne B, B n’en est pas infecté comme A l’était lui-méiue. Souvent une fièvre jaune très-légère en donne une qui est mortelle ; et , réciproquement , la fièvre jaune la plus redoutable par ses symptômes et par ses résultats, donne une fièvre bénigne et en quelque sorte imperceptible. Or , de ce degré à o , la différence peut être infiniment petite, et finalement équivaloir elle-même à o. De là peut venir le privilège qu’ont quelques hommes d’échapper, comme je l’ai dit, à la maladie; et ce privilège ordinairement borné à certains sujets, pourquoi dans certains- cas ne s'étendrait-il pas à de grandes masses de populations? Mais pourquoi, dis -je, et comment? Eucore un coup, voilà le problème; et ce problème est digne de toute l'attention des médecins*.

* Dan» une seule et même épidémie, le germe contagieux «.'énerve à mesure que la saison s'avance et que la température baisse , jusqu'à ce qu’il atteigne enfin par le froid. On pourrait conclure de là que telle épidémie n'est plus contagieuse que telle autre, que parce que la température est plus élevée pendant la prnnière que pendant la seconde ; mais j’ai fait voir précédemment que , dans de* années plu» chaudes que 1800, il n'y avait pas eu d’épidémie.

OflSEIW AXIONS

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Après avoir ainsi comparé la fièvre jaune d Europe avec elle» même (et ce que j’ai dit sur les épidémies de Cadix , peut s’entendre , je pense , de toutes les autres), essayons de la comparer avec la fièvre jaune d'Amérique.

Pour parler convenablement de cette dernière fièvre, il en faudrait posséder toute l’histoire, et cette histoire, ce me semble, n’a pas encore été faite. Depuis une soixantaine d’années , on a décrit beaucoup d’épidémies locales ; mais, faute de documens historiques, on ne sait rien de bien positif sur l’origine de la maladie , sur les caractères quelle présentait alors, sur ceux qu elle a pu perdre, sur ceux quelle a pu acquérir; de sorte qu’il est impossible de la rapprocher d’ellc-mémc, selon les différentes époques et les lieux difTérens, et d’apprendre ainsi d’elle, jusqu’à quel point elle a été identique ou variable * ** . Quelques conjectures que l’on hasarde sur les maladies éprouvées en Amérique, par les Européens et les indigènes, avant i683 ou 1687, je ne puis penser que les descriptions peu fidèles ou peu complètes qu’en ont données les historiens et les navigateurs, autorisent à croire qu’<aucune fièvre jaune soit antérieure en Amérique à celle de Femambouc ou d’Olinde, et c’est précisément cette fièvre qu’a décrite le docteur portugais Ferreyra de Rosa, il y a

aujourd'hui près de cent trente ans. Or, Ferreyra est le premier de tous

les médecins qui ait parlé de la fièvre jaune. On a supposé dans ces derniers

temps que cette fièvre avait été vue à Saint-Domingue dès 1496 et i6o3, c’est-à-dire presqu’aussitôt après la découverte; à Porto-Rico dès i5o8; à Panama dès 1 5x 4 à la Guadeloupe dès iG35, 1648 et i653; à la Barbade dès 1 64?

et 1676, etc. Je ne nie point que de cruelles épidémies n’aient souvent fait expier aux premiers conquérans tous les maux qu’ils faisaient aux indigènes; mais ces épidémies étaient-elles des épidémies de fièvre jaune? Le témoignage des historiens , celui d’Herréra et des autres, ne laissent-ils aucun doute à cet égard? Consultez les premiers voyageurs et ceux qui ont écrit sur les journaux des premières grandes navigations dans toutes les parties du globe, et spécialement dans les régions «équatoriales , où l’action de la

* C'était pour écrire celte histoire, qu'etaul * Madrid, j avais pris la liberté d'aémur k von Excellence M. Dccaies une longue liste d'ouvrages fraiiyaû , anglais, anglo - américains , espagnols, italiens et portugais sur U lierre jaune. Cette liste s'est perdue; et le travail en question, sans doute très-supérieur k mes forces , est heureusement abandonné.

** Panama ne fut fondé qu’en 1 5 1 7. On a voulu saus doute parler de Sainte-Marie, du Darirn, colonie que Pedraria* fit transporter à Panama.

chaleur et de l'humidité détériore si profoudément l'organisation des Européens, vous n’entendrez parler que de scorbut, de lièvres ou de calentures ardentes, de llux blancs, de déjections noires , de dissolutions, d’hémorrhagies, d’héniatcmcses , de communications contagieuses, non-seulement de contrée à contrée, par l’intermédiaire des hommes et des choses, mais encore de vaisseau à vaisseau, eu pleine mer, et par des échanges ou des rapprochemens momentanés; mais nulle part vous ne saisirez cette collection de symptômes hors de laquelle il n’y a plus de fièvre jaune : en un mot, dans ce tissu d’aventures humaines, entrecroisées de mille manières, de i5oo à ifi5o, c’est-à-dire dans le cours d’un siècle et demi, outre l influence des climats, des lieux et des régimes, vous croirez encore apercevoir qu’il se passe d’homme à homme, pour ainsi dire , une inimité d'actions dont jusqu’à présent on n’a pas même ébauché l'étude, malgré le bel essai de Fracastor; mais VOUS n’apercevrez distinctement et pour la première fois la lièvre jaune , qu’à l'époque et dans la région que je viens d'indiquer, je veux dire dans une ville du Brésil, et de i683 à 1687. A cette époque, Olinde avait au moins cent cinquante ans d'existence. Les Hollandais l'avaient assiégée il y avait plus d’un demi-siècle. De i63oà i654 , le Brésil avait été le théâtre d’une guerre assez vive, et Olinde en avait probablement partagé toutes les vicissitudes. C’est dans cet intervalle qu elle fut étudiée par Pison et MarcgrafT ; et ni l’un ni l’outre de ces deux médecins , car Marcgralï l’était lui- même, n’avait observé rien de comparable à la fièvre jaune; d’où il est permis de conclure que cette fièvre était nouvelle lorsqu'elle s'offrit à Ferreyra. Mais quelle en était l'origine? Venaitelle des côtes d’Afrique, si féconde alors en contagions, comme on le voit par les récits des navigateurs *? Venait -elle de Madagascar, où régnent en octobre des lièvres pestilentielles? Venait -elle des Indes orientales, comme le voulait une tradition dont ou semble se* détacher de plus en plus? Venaitelle de quelqu’autre partie de l’ancien monde? car il est des écrivains qui, je ne sais sur quelle autorité, la font régner en Nubie, en Abyssinie, sur les côtes occidentales de la nier Rouge jusqu'à Bab-el-Mandel , et même à Bassora , sur les côtes de Perse, en Égypte, en Syrie, à Chypre, et dans quelques parties chaudes et humides de la Grèce, etc. Ou bien, enlin , s’était-elle développée spontanément dans la ville d'Olinde ? Ferreyra s’explique peut-

* H 11 i61g, par exemple, la redoutable flotte que 1'Ëipague envoyait au Rréxil, vous les ordres de l’aiuiral Maîcarenliav , prit au Cap-Vert un rnal contagieux qui enleva troi» mille soldais.

OBSERVA Tl O Pi S

être Je manière ou d’autre sur ces questions; mais je n’ai pu me procurer son ouvrage : je n’en ai que le titre *. Dans ce titre, l’auteur qualifie la maladie de pestilentielle et de contagieuse; et ce caractère de contagion confirmé, comme on l’a vu, par les récits du père Labat , fit, à ce qu’il paraît, sur les esprits la vive impression qu’y produit tout événement. extraordinaire. J infère de là que la maladie était nouvelle en effet; et ce qui arriva au père Cabasson , au père Labat , et à mille autres , me fait penser quelle attaquait les étrangers de préférence : non que depuis long-temps dans les établissemens européens les chape lotis **, c'est-à-dire , les hommes arrivant d’Europe, ne fussent éprouvés par le climat et n’essuyassent une maladie qui leur était propre, et que l’on appelait chapctonadc ; mais l'ancienne chapctonadr ne présentait point le vomito - prieto parmi ses symptômes. 11 ne fut connu à la Martinique qu’après l’arrivée du vaisseau X Oriflamme, qui certainement l avait apportée de Fernambouc. La capitale de Venezuela en fut -clic affligée dès 1696? M. de Humholdt ne le croit pas; mais ce qu’on ne peut révoquer en doute, c’est que, jusqu’à 1729 ou 1730, ce terrible mal était encore ignoré à Carthagène des Indes. Or, malgré l’excellence de son port et malgré son opulence, cette ville est peut-être un des lieux les plus malsains de l’univers. Du reste, on a vu précédemment par quels moyens le mal s’était propagé; et l’on conçoit qu’entre des établissemens encore nouveaux , mal affermis, assujettis à tous les caprices de la politique européenne, et communiquant les uns avec les autres, soit par le commerce, soit même par la guerre et la piraterie , ces moyens de propagation n’étaient que trop multipliés.

Plus je inédite sur cette matière, au milieu des ténèbres qui 1 environuent, plus je me persuade deux choses: la première, que si la maladie eût été ancienne, si elle eût été l’un de ces fléaux qui, dans la seule ile de Saint-Domingue , enlevèrent neuf cent quarante mille Indiens , dès les quinze premières années de la conquête, elle eût frappé d’un tel effroi, qu’on en trouverait aujourd’hui des traces, ou plutût une vive peinture dans les écrivains; la seconde, qu’étant née du vice du climat et de celui des localités, partout où ce douhlc vice eu eût facilité la production, elle se serait produite en effet, et cela dès la première formation des colonies européennes, soit dans

* Ffrrfjri prie d'une maladie que firent naître des baril» dr chair pourie, apportés de Saint- Domingue à Pcrnamluico. Cette maladie fut -elle la fièvre jaune ?

** On désignait spécialement, par ce mot chtipetonet , le* Espagnols envoyé» d'Europe pour guuveruer 1e» colonies.

les îles de l’Atlantique, soit sur les diflerens points du littoral que baigne cette mer. Ainsi disséminée de très-bonne heure, elle eût depuis long-temps familiarisé les esprits avec les symptômes qui l'accompagnent et les ravages quelle cause. Elle eût reçu de bonne heure un nom propre à la caractériser; et jamais personne ne se fût avisé de lui donner, au bout de près de deux siècles, la singulière qualification de mal de Siam. Que l’on ait la bonté de peser ces argument, et, après les avoir considérés, que l’on veuille bien m’expliquer, dans l’hypothèse que j’examine, comment il se fait que la fièvre jaune ne se montre à Carthagène, par exemple, que deux siècles après sa fondation; et comment, avec tous les moyens qu’avaient les colonies de s’instruire de leurs propres calamités, la fièvre jaune est reçue à la Martinique et dans toutes les Antilles, comme un fléau apporté d’Orient, et non comme une maladie déjà connue dans le Nouveau-Monde.

Mais brisons une seconde fois sur un point d histoire si difficile à éclaircir, et s’il se peut , donnons quelque image de ce mal de Siam si redoutable. J’cu prendrai les traits dans le père Labat , et je laisserai parler cet écrivain judicieux , et en général très-exact :

« Les symptômes de cette maladie étaient autant différons que l’étaient les » ternpéramens de ceux qui en étaient attaqués, ou les causes qui la pou-

» vaient produire. Ordinairement clic commençait par un grand mal de

» tétc et de reins, qui était suivi, tantôt d’une grosse fièvre, et tantôt d’une » fièvre interne qui ne se manifestait point an dehors.

» Souveut il survenait un débordement de sang par tous les conduits du » corps , même par les pores ; quelquefois on rendait des paquets de vers » de différentes grandeurs et couleurs , par haut et par bas. 11 paraissait à

quelques-uns des bubons sous les aisselles et aux aines, les uus pleins de

» sang caillé noir et puant, et les autres pleins de vers. Ce que cette ma-

* ladie avait de commode, c’est quelle emportait les geus en très-peu de » temps : six ou sept jours tout au plus terminaient l'affaire. Le père Loyer » est le seul dç ma connaissance qui l’ait portée jusqu’à trente-deux jours et » qui en soit guéri; et je n’ai connu que deux personnes qui en soient mortes » après l’avoir soufferte pendant quinze jours.

» 11 est arrive à quelques personnes qui ne sentaient qu’un peu de mal de tétc, « de tomber mortes dans les rues oh elles se promenaient pour prendre l’air ; et » presque tous avaient la chair aussi noire et aussi pourie uu quart d’heure après

« qu’ils étaient expirés, que s'ils eussent été morts depuis quatre ou cinq jours.

Une subite invasion était un des caractères de cette affreuse maladie. u La première fois, dit le père Lahat, je me sentis tout d'un coup attaqué » d’un violent mal de tète, comme si j’y eusse reçu un coup de marteau. » Quelquefois les hémorrhagies n'éclataient par toutes les issues tpi’après la mort, comme il arriva à un religieux qui venait de La Rochelle, et que les médecins de la Martinique n’avaient que trop tourmenté de saignées et de purgatifs. Ailleurs , je trouve le fait suivant qui fera voir et la rapidité de la maladie, et les horribles effets qui la manifestaient dans certains cas.

« Un jeune homme , qui arrivait également de La Rochelle , étant couché » au fort Royal, chez un de scs amis, s’éveilla en sursaut, et se mit à crier » que quelque chose était tombé sur ses jambes, et les lui avait rompues. Ses » cris éveillèrent toute la maison. On fut à lui} ou alluma du feu, et l'on vit » que ce n'était pas un songe , et que réellement ses jambes étaient toutes » noires et sans aucuu mouvement ni sentiment *. On envoie chercher le curé » et le médecin , et cependant on chauffe du linge. On le frotte d’eau de la M reine de Hongrie; ou lui fait avaler de l'élixir de propriété, et tout cela inu- » tilement. 11 s’écrie qu’on lui rompt les genoux. Un moment après, il se plaint » de sentir les mêmes douleurs dans les cuisses} et à mesure que la noirceur « montait, la partie devenait insensible. Le curé et le médecin arrivent dans » le temps que le malade perd l'usage des bras, et s'écrie qu'on lui brisait »» l'épine du dos; de sorte qu’eu moins d’une demi-heure, il perdit la parole, » la connaissance et la vie , sans qu'on put lui apporter aucun remède , et sou »» corps devint, eu moins de rien , comme s’il fût mort depuis plusieurs jours. »

Quelques lignes plus loin, le père Lahat ajoute que les deux tiers des autres jiassagers périrent presque tout de suite, soit des fatigues de la traversée f soit du mal de Siain.

Du reste, comme je l’ai dit, le père Labat affirme que le mal était contagieux; opinion d’autant moins suspecte, quelle ne lui était pas personnelle, et que déjà l’expérience l’avait établie parmi les hahitans. Ce père dut s’y conformer de plus en plus, à mesure que, parcourant les Antilles, de 1694 à i"o 5 ,

* L'excellent Havle , enlevé trop toi i< la médecine , avait observé quelque cho*e de semblable dam

sa pratique On voit , dan» ce fait raconté par le père Labat , un exemple de ce» liaison* qui »’é-

tabiissent , comme le dit Biron , entre nos impressions intérieure» et ont idée* , et qui expliquent , ce me *emble , le* délire* fébrile* et une grande partie de» aliénations mentale».

SUR LA FIÈVRE JAUNE. Il3

il rencontre à chaque pas la lièvre jaune, toujours désignée sous le nom de mal de Siam, à la Guadeloupe, à Saint-Christophe, à Saint-Domingue, etc., et toujours se propageant comme le fait toute maladie contagieuse; avec cette circonstance particulière , que les seuls hommes qui eu fussent exempts , étaient les chasseurs qui passaient leur vie dans les bois ; mais des qu'ils mettaient le pied dans un bourg , ils étaient frappés, exactement de la manière que le sont aujourd'hui les Chiliens qui vont au Collao ou à Panama , et les habitans du nord* de l’Europe qui arrivent en Andalousie. Enfin , comme si le père Labat dut trouver partout la lièvre jaune, en débarquant à Cadix, le io octobre 1705, il apprit, par la Junte de santé, qu’un vaisseau, venant des tics de l’Amérique, avait apporté dans cette ville une maladie cruelle, qui* s’y était propagée par contagion , et que le père reconnut pour être la même lièvre qu’il venait de laisser dans le Nouveau-Monde. C’était, depuis le siècle, la seconde épidémie de cette nature qui désolait Cadix. Les choses persistèrent dans le même état, eu Amérique, jusqu’en 1780 et 4 *>, époque où Pouppé- Desportes faisait la médecine à Saint-Domingue. Ce médecin continue de donner à la fièvre jaune le nom de mal de Siam. 11 déclare positivement quelle parut, pour la première fois, à la Martinique. Il la qualifie de pestilentielle; et, sans s’expliquer plus nettement sur sa propriété contagieuse, il avoue néanmoins l avoir contractée en disséquant des cadavres.

Ainsi donc, une invasion brusque, et l’aptitude à se communiquer, deux caractères qui, alors, distinguaient le mal de Siam ou la fièvre jaune. Un troisième caractère, c’est qu’en général, ce mal, épargnant les créoles et les indigènes, c’est-à-dire les organisations acclimatées, n’épargnait nullement celles qui ne letaieul pas , c’est-à-dire les arrivans ou les nouveaux venus en Amérique. Un quatrième, c’est que la dissolution, la rupture des vaisseaux capillaires, profonds ou superficiels, et des hémorrhagies promptes, fortes, énormes, à l’intérieur, à l’extérieur, formaient alors les symptômes prédominans. La teinte jaune de la peau n’est devenue sensible que plus tard ; et déjà, du temps de Pouppé-Desporles , il y a tout à l’heure un siècle, elle était fort prononcée. Un cinquième enfin, c’est que le mal attaquait le même sujet, plusieurs fois dans le cours de sa vie. Ces caractères ont -ils changé? Examinons-les successivement, et dans l'ordre qui sera le plus convenable à celui des idées.

Relativement au premier, l’invasion est aujourd’hui moins rapide, et cette

Il4 ÜBSEXVXTIONS

différence, entre la lièvre jaune d’Amérique, et celle d'Andalousie, est uu point qui a tiré l'attention de M. Aréjula. Mais ce caractère pourrait bien u être pas essentiel ; et si l’on prenait la peine d'entrer dans le détail des ras particuliers, peut-être trouverait-on que, même en Europe, il n'est [ras aussi constant qu’on la voulu dire. Je connais des exemples de lièvre jamie qu’avaient annoncée des préludes manifestes, et d'une assez longue durée. Trèsgénéralement cependant, les hommes, surpris de la lièvre jaune en Andalousie, le sont tellement à l'improviste , que le moment où ils se félicitent le plus de leur excellente santé , est celai où elle leur échappe.

11 est deux caractères qui, étant liés l'un à l'autre, doivent être considérés ensemble. Je veux parler de la répétition de la maladie, et du choix quelle faisait des étrangers nouveaux venus pour les attaquer de préférence , et quelquefois exclusivement. C’est par l’examen de ces deux caractères, que l’on peut apprendre à quel point les santés sont des états relatifs , et comment tel sujet, bien constitué pour le climat , la saison , le lieu et le régime actuels , cesse de 1 être quand il quitte ce régime, ou quand il va de ce lieu dans un lieu tout semblable en apparence, et même tout voisin; à plus forte raison quand la saison change, ou quand il abandonne son climat habituel pour un climat tout opposé. J'ai déjà proposé quelques vues sur cette matière, dans l’article Cause , du Dictionnaire des sciences médicales. Je reprends aujourd’hui ces mêmes idées , pour les présenter sous un nouveau jour. J'en tirerai occasion de faire voir combien les moindres problèmes sont compliqués en médecine, et combien les moindres variations , dans un de leurs élémens , font aussi varier les solations. Pour me borner aux seules influences du climat et des localités, j'ai dit dans cet article, et je répète aujourd’hui, qu’un simple déplacement, mettant celui qui le fait en relation avec de nouveaux agens extérieurs , ces agens tendent à lui imprimer des tnouvemens nouveaux comme eux, et par conséquent à déconcerter ceux desquels résultait sa bonne santé précédente. Qu’un homme du Nord, par exemple, se transporte dans les régions équatoriales : quand il ne ressentirait que l’impressiou de la chaleur, cette seule impression suffit pour exciter doublement en lui le principe sensitif. Elle l’irrite , et par elle -même, et par l’expansion qu’elle fait prendre au sang : expansion qui, tout en diminuant la densité de ce liquide, lui permet néanmoins de distendre les vaisseaux , comme dans une véritable pléthore : à quoi il convient d’ajouter que, par l’abondante évaporation que détermine la température, ce

su» la fièvre jaune. it5

sang, déjà moins dense, s'altère et prend une autre composition. Son tissu se relâche, selon l'expression de Sydenham. En voilà plus qu’il ne faut pour constituer un état maladif, et provoquer cette espèce de réaction générale que l'on désigne sous le nom de fièvre. Celte réaction a , pour effet , et peut-être pour but , de changer l’économie , et de la laisser dans de telles conditions , qu'elle puisse , désormais , se conserver sans trouille sous le climat nouvellement habité. Mais ce travail intérieur, par lequel une organisation s’approprie à un climat, peut être brusque, total, violent, mortel; et il est en effet si dangereux pour les Européens , que sur cinq hommes partis ou d'Espagne, ou de France, ou d'Angleterre, pour aller vivre dans les lieux que haigne la mer des Antilles, il meurt un Espagnol, deux Français, et trois Anglais. IjC danger croît en raison de la différence des climats, de la précipitation que l’on met à passer de l’un à l'autre, et de certains vices de localités, comme à la Havane, *et surtout à la Vera-Crux, où régnent tant de causes d'insalubrité. Au contraire, le travail intérieur dont il s’agit, peut être lent, graduel, insensible, si les climats different peu, ou si la transition du premier au second a été lente elle-même et bien ménagée. C’est sur ce principe que se règle, depuis long-temps, le gouvernement d’Angleterre, pour conserver les troupes qu’il veut envoyer dans les Amériques. 11 leur fait passer d’abord deux ou trois années à Gilhraltar, afin que ce climat moyen les ébauche, en quelque sorte, pour un climat plus chaud. En second lieu, il ne les expédie, pour leur destination, qu’à l’entrée de l’hiver, et cette seconde précaution assure, autant qu’il se peut, tout le succès de la première. Aussi les Anglais ne font -ils de pertes que celles qu’aucun art ne saurait épargner. 11 est aisé de voir maintenant que le travail dont je décris les effets, se trouve tout achevé dans les organisations qui naissent et s'élèvent sous la zone torride , et qui , déjà façonnées par le climat , ont , avec lui , une affinité et une harmonie quelles transmettront à leur postérité. De là vient sans doute, qu'étrangère aux indigènes Américains, et aux nègres-, formés sous un climat analogue , la fièvre jaune l’est encore aux créoles de la Havane et de la Vera-Cruz : elle les respecte, même dans le coucs d’une longue vie, et ne les atteint que dans le singulier cas dont je vais parler tout à l’heure, tandis quelle res|iecte si peu les Européens qui viennent de franchir l'Océan, et de mettre, pour la première fois, le pied en Amérique.

En cela donc, la lièvre jaune se comporte aujourd'hui comme elle se

1 1 G O BS B BV À T I O N S

comportait dans l'origine. Mais ce qui doit étonner, c’est que l'heureuse immunité qui préserve les natifs de la Havane et de la Vcra-Cruz , n’est que relative et conditionnelle. Pour peu qu'ils se déplacent , elle leur échappe ; et c’est ici que le changement de lieu reproduit tous les effets d’un changement de climat. Un habitant de la Vera-Cruz , par exemple , se rend à la Havane , ou bien un habitant de la Havane se rend à la Vera - Cruz. Tous deux avaient joui jusque-là de la meilleure santé, et tous deux, par un voyage si court et en apparence si indifférent , tous deux tombent malades et meurent du vomissement noir. A plus forte raison s'exposent-ils lorsqu'ils vont l'un et l’autre à la Jamaïque ou aux États-Unis. Quoi donc! une santé si précaire ne serait - elle qu’une maladie toujours instante , que la moindre commotion va mettre en mouvement? Quand je lis de telles observations, et celle-là nous est donnée par M. de Humboldl , et quand je songe que de deux vaisseaux arrivant dans un même port après une longue navigation, il suflit que l’un garde un peu le large pour conserver sa santé , et que l’autre louche la terre pour perdre la sienne, je suis toujours tenté de croire que ces maladies, quelquefois si dangereuses, dont un équipage est saisi en débarquant, maladie que ceux du port reprochent au vaisseau, et que le vaisseau* reproche à ceux du port, naissent du brusque changement qui se fait dans les habitudes du matelot. 11 quitte un travail pour un autre, un régime pour un autre , et surtout un air pour un autre : il respire des émanations inaccoutumées qui chargent l’atmosphère et en souille pour lui la pureté. Plongé dans ce milieu putride, rendu plus pernicieux encore par l’excès de la chaleur, il en ressentira d’autant plus l’action délétère, que son organisation se sera plus détériorée en pleine mer par les fatigues , la mauvaise nourriture et les privations. Quoi qu’il eu soit , des faits semblables à ceux que je viens de rapporter ont été observés en Espagne, à Cadix, au fort des plus grandes épidémies. Des personnes jusque-là ménagées par le mal, et pensant s’y soustraire par l'absence , sont parties pour la campagne ; et , le soir même de leur arrivée dans la retraite quelles s’étaient choisie , elles sont tombées malades, et ont bientôt succombé. Pour parler le langage des médecins espagnols, le conlçgmm les avait atteintes; et peut-être eût-il été plus doux pour elles, si elles n’eussent rien changé à leurs habitudes *.

♦Dans les épidémies de Mallauikuatl , un léger purgatif peut déterminer le mal : un y eût ér happé en ne faisant rien. ( f^oj-ez !.e Hlond. )

sua LA FIEVRE JAUNE. 1 [ -

Je reviens à ce travail intérieur dont j’ai parié il y a peu d'instans , et par lequel les organisations s’assimilent aux climats.. Ou conçoit qu’il peut s'achever d'un seul coup, pour ainsi dire; mais on conçoit aussi qu'il peut ne s'achever qu’à plusieurs reprises, et se décomposer en une suite d’actes qui formeront autaut de maladies distinctes. Dans le premier cas , un même sujet ne subira le travail en question qu’une seule fois dans toute sa vie; et c’est ce qui a lieu à la Vera-Cruz, par exemple; dans le second, il le subira plusieurs fois, ainsi qu’on l’observe, à la vérité, très-rarement dans les Antilles.

Par ce dernier trait, la fièvre jaune d’aujourd’hui diffère de la primitive. Elle lui ressemble par le premier, qui est de ménager les natifs et d’attaquer les étrangers. Voilà ce quelle est dans l’Amérique équatoriale : elle est tout autrement dans les états de l’Union. Là, personne, à ce qu’il parait, n’est épargné ; Indiens , anciens et nouveaux habitons , fixes au passagers , tous , jusqu aux noirs d’Afrique et aux hommes de couleur, y sont également exposés, quels que soient le sexe, làge, ou le tempérament. Ce qu’il y a de plus étrange, c'est que les constitutions pléthoriques, plus maltraitées aux Antilles, le sont moins aux Etats-Unis; et l’inverse, les constitutions affaiblies, toujours menacées aux États-Unis, ne le sont presque pas dans les Antilles. J’ajoute que la répétition de la maladie dans le même sujet, nulle à la Vera-Cruz et si rare aux Antilles, est très - fréquente aux États-Unis. Les saisons étant là plus marquées qu’entre les tropiques, il semblerait que l’une détruit l’ouvrage de l’autre , et que l’exemption que laisse après elle la maladie soufferte pendant l’été , s’efface par le froid de l’hiver; de la même manière à peu près que par un séjour prolongé dans les contrées septentrionales, le créole des Antilles ou de la Vera-Çruz, changé par ce nouveau climat, perd le privilège qu’il tirait de sa naissance, et contracte des aptitudes qui le livrent à son retour aux attaques de la fièvre jaune.

A des différences déjà si sensibles, il en faut joindre une autre : c’est qu’entre les tropiques la fièvre jaune américaine , attachée au littoral , n’a pas encore pénétré dans l’intérieur des continens. Elle n’a point franchi les câtes pour se montrer sur les plateaux, sauf une seule exception dont je parlerai plus loin. On a même prétendu que, concentrée dans le golfe du Mexique , elle ne dépassait pas la rivière d’Antigua , à six lieues au nord de la Vera-Cruz : ce qui ne s’accorde guère avec son ascension sous des parallèles plus élevés; taudis qu'aux États-Unis, où elle est certainement moins

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ancienne, elle règne, non-seulement dans les ports bâtis sur l'Allautique, mais encore dans l’intérieur des provinces, daus le voisinage des salines cl des lacs, et sur les terrains marécageux, à une grande distance de la mer, et loin de toute communication au moins immédiate , avec les autres parties du monde.

D'un autre côté, quand on se souvient qu'entre les tropiques la lièvre jaune a pour causes ; 1 . l’action d une chaleur brûlante sur les sujets les plus sains et les mieux constitués; a', l'irritation qui succède aux violens exercices, aux fatigues de l'esprit et du corps, aux excès de la débauche, et surtout à l'abus immodéré des liqueurs fortes ; 3\ l'épuisement de la misère ; 4*- l’impression du froid des nuits, ou celle des fortes pluies dorage ; 5*. quelquefois les émanations qui s'élèvent des lieux humides, et qui s'accumulent sans

mesure dans un air immobile et embrasé, comme l'a vu Ronppe à Curaçao,

et comme on l'a vp dernièrement dans les iles Grenadines; G'. toutes ces causes combinées entre elles à des degrés intinis : tandis qu’aux États-Lois d’Amérique la lièvre jaune a presque uniquement | ai u r cause les effluves pernicieux que laissent dégager les immondices des villes, ou les terrains fangeux dans les ardeurs de l’été : quand ou songe que le même traitement ne saurait convenir et ne qpnvient pas en effet à une maladie que produisent des causes si diverses, et même si contraires; quaud on embrasse à la fois toutes ces considérations, et qu’on y associe les considérations précédentes, on ne saurait se mettre raisonnablement dans l’esprit que, malgré l’identité des symptômes , la fièvre jaune soit toujours parfaitement identique; et quelques lumières que les plus habiles médecins aient tenté de répandre sur ces obscurités , on sent que ces lumières sont encore insuffisantes, et l'on ne peut s’empêcher de

suuhaiter , avec M. Aréjula , que l’on en obtienne de nouvelles du 7.cle et de

la sagacité des observateurs.

Je ne m’arrête point aux conclusions à tirer de ce qui précède , parce quelles se présentent d’elles-mêmes, et je passe au dernier caractère qui me reste à examiner. J'ai dit sur quels fondemeus il était permis de croire que, dans l’origine, la fièvre jaune, ou le mal de Siam, avait été contagieux en Amérique. Il est certain, d'après le témoignage de M. de Huinbofdt, qu’aujourdTiui la lièvre jaune n’a pas ce caractère à la Vera-Cruz. L'a-t-elle conservé aux Antilles? On peut voir, dans l’excellent ouvrage de M. le docteur Ballv, à quel point les sentimens des médecins les plus expérimentés sont contradictoires à cet égard; et relativement aux grandes épidémies qui, vers

Googlel

SUR LA F1&VKK JAUNE. I ÏQ

la lin du dernier siècle, et plus récemment encore, ont affligé les États- Unis, les opinions des médecins anglo-américains n’ont pas été moins partagées. Mais, je l'avoue sans difficulté, il n'est pas possible de proposer, contre la réalité de la contagion, des argumens plus forts et plus décisifs que né l’a fait le docteur Miller, médecin de Ncw-Yorck, dans le petit écrit qu’il a publié en 1806 , touchant 1 épidémie de l’année précédente. Ses argumens sont tirés des faits les plus authentiques, ou plutôt ce sont les faits eux-mêmes qui parlent dans son ouvrage; et ccs faits établissent la non-contagion de la lièvre jaune dune manière si solide, qu'ils ôtent tout moyen de contester. C'est surtout par ce dernier trtfit que la lièvre jaune d’Amérique diffère de celle d'Europe. Aux Etats-Unis, en effet , dès que la saison favorable est arrivée, la lièvre jaune éclate à la fois dans tous les ports de mer, ou du moins dans la plupart de ceux du midi. Elle 11e part point, comme en Andalousie, d’un foyer unique et primitif. Elle se manifeste même dans l’intérieur des terres, comme je l’ai dit, et dans des lieux tellement reculés, tellement séparés du reste du monde, que le mal n’y saurait venir d'une source étrangère. La lièvre jaune n’y est donc pas importée , pas plus qu elle ne peut l’être dans les vaisseaux où elle se montre tout à coup et dans le cours d’une longue navigation , ainsi que l’ont avancé des écrivains respectables. Enfin, dans les hôpitaux, ou ne la voit point, comme elle le fait en Europe, passer d’un premier malade à un homme sain , ou à un autre malade , gagner ainsi de lit en lit , et atteindre jusqu’aux infirmiers , aux médecins , aux aumôniers , aux magistrats chargés de surveiller le service , etc. ; sorte de transmission qui n’a point de bornes , et distingue éminemment toute maladie contagieuse. Le lit que vient de quitter un mort ne la donne poiut à celui qui succède. Le linge qui a servi pendant la maladie, ce linge trempé de la sueur, ou teint du sang, ou imprégifé des émanations du malade, l’odeur de ses cxcrémcns, celle des matières qu'il a vomies, rien de tout cela ne propage une lièvre si redoutable d'ailleurs, puisqu’en générai elle tue plus du dixième de ceux quelle attaque *. Or, de telles circonstances constatées des milliers de fois, sont d’autant plus péremptoires contre la contagion, qu’on les observe dans un pays oii rien n’est plus commun que de voir le même individu éprouver plusieurs fois la lièvre jaune. Aussi, M. Hyde de Neuville m’a

* Le* npériences Irvi-liardie* et tro-variée* , faite* par le* docteurs Pot ter , Firlli , Cathrall cl Parker, confirzuput ce sentiment

fait l’honneur de m'assurer qu’aujourd’hui le sentiment des partisans de la contagion est universellement abandonné dans les États-Unis, et que le gouvernement, mieux éclaire par les médecins, s'applique à faire prévaloir partout le sentiment contraire, si conforme aux intérêts du commerce, et par conséquent à la prospérité publique.

Si donc la fièvre jaune n’est point importée en Amérique, si elle y naît spontanément, si elle se développe dans plusieurs lieux à la fois, et constamment par le concours de la chaleur et de certains vices de localités ; si finalement l’homme qui l’épouve ne la transmet point à ceux qui l'approchent, le servent, le touchent, etc., qu’en conclure? Que la "fièvre jaune n’est point contagieuse en Amérique, soit qu elle ne l'ait jamais été, soit qu’elle ait cessé de l’être : dernier point sur lequel il restera toujours quelque incertitude-, mais qu’en revanche elle est produite en Amérique par des principes toujours subsistans; en un mot, qu’elle y est éminemment endémique.

Maintenant, si elle est endémique sans être contagieuse , est-ce parce que l'une de ces deux propriétés exclut l’autre? Ce qu’on observe à l’égard de la peste orientale, laquelle est à la fois endémique et contagieuse, empêche de répondre affirmativement à cette question. Je veux faire remarquer seulement que, bien qu’endémique dans les États de l'Union et dans l'Amérique équinoxiale , la fièvre jaune ne l’est pourtant pas de la même manière dans ces deux vastes contrées. Aux États - Unis , elle ne se manifeste , comme en Espagne, qu’entre l’équinoxe d’été et celui d’hiver, c’est-à-dire en été et en automne ; et là, elle n’excepte personne, ni nationaux, ni étrangers, quels qu’ils soient. Au contraire , entre les tropiques , elle règne très-souvent toute l'année , et plus souvent encore elle n’attaque que les étrangers, ou les sujets non façonnés par le climat. C’est presque uniquement sur ‘eux que les principes générateurs de la fièvre jaune agissent avec toute leur énergie; tandis que, nouveaux Mithridates , les indigènes sont comme invulnérables à un poison qui tue ou menace tous les autres hommes.

Ce que je viens de dire sur la manière dout la fièvre jaune est endémique dans l’Amérique équinoxiale, et spécialement à la Vera-Cruz , est, à mes yeux , d’une telle importance , que si l’on me faisait à priori cette question : « La fièvre jaune d’Amérique est-elle susceptible d’être importée en Europe ? » je répondrais sans hésiter par l’ailirmative. Le poison qui donne en effet la fièvre jaune à la Vera-Crux est accumulé dans l'air avec une telle abondance ,

iai

qu'il suffit à un homme arrivant d’Europe de traverser la ville pour contracter la maladie. 11 en reçoit le germe , ou par la peau , ou par la salive , ou, plus sûrement encore, par la respiration*, et quelque hâte qu’il mette à gagner Xalapa , bâtie sur la cote voisine , au - dessus de l’atmosphère empoisonnée, ce germe le suit et ne tarde pas à produire ses effets accoutumés. Pour les sujets propres à en recevoir la funeste impression, qu’importe qu’un ■venin si dangereux soit respiré en Amérique ou en Europe? et il le sera certainement en Europe, si, comme il arrive pour la peste d’Orient, des marchandises imprégnées de ces miasmes invisibles, si du coton, des matières animales, ou de simples vétemens, emballés, pressés dans des coffres, et cachés dans les flancs d’un vaisseau mal aéré, sont transportés sur une plage européenne , et tout d’uu coup déployés à l’air , au milieu d’une population nombreuse et toute neuve pour ce genre de poison, qui le reçoit, le touche, le manie , et s’en pénètre avec d’autant plus de sécurité , qu’elle est plus ignorante. Ne sait-on pas que des voiles tirées d’un navire que le typhus avait ravagé donnèrent, long temps après, cette affreuse maladie a des ouvriers qui les réparaient? et n’est-d pas visible qu’entre ce fait et la possibilité que je viens d’établir, la parité est exacte? Car enfin, de quelque santé que jouissent les habitans de la Vera-Crux, si l’atmosphère où ils sont plongés nuit aux étrangers sans leur nuire à eux-mêmes, ce ne peut être que parce quelle renferme des molécules qui , non délétères pour ceux-ci , le sont singulièrement pour ceux - là. Or , pourquoi ces molécules , comme celles de la peste, ou de la petite vérole, ou du typhus ordinaire, n’auraient-elles pas de l’aflinilé pour les matières qui sont les objets les plus familiers des échanges et du commerce? Pourquoi ue s’attacheraient -elles pas à ces objets, et ne voyageraient - elles pas avec eux? Ce serait une chose incompréhensible qu’il en fût autrement. Veut-on que je fortifie tout cela par un exemple? Je le prendrai dans les assises noires d Oxford. Les criminels que l’on tira de prison pour les amener devant le tribunal , firent périr , par leur seule approche , presque tous les juges et les assistans. Cependant ils n’étaient point malades; mais dans le cachot humide, étroit, obscur, où ces prisonniers croupissaient, ils setaient fait avec le temps une sorte de sauté bonne pour le lieu, mais telle qu’ils étaient comme pestiférés pour le reste des hommes. Pareils au soldat parisien, dont j’ai rapporté l’histoire, leurs vétemens mêmes portaient

la mort; et communiquer avec eux, c’était s’exposera un danger semblable

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