‹ Observations sur la guerre dans les colonies, organisation, exécution: Conférences faites à lChapitre 18 sur 25 · OBSERVATIONS TACTIQUES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS TACTIQUES

Tactique de marche, de stationnement et de combat. — Formation en carré. — Combat en pays accidenté et couvert. — Combat d'Hoa-Moc. — Inconvénients possibles de Tordre dispersé. — Combat d'Isandlana.

S'il est difficile de formuler quelques idées générales concernant la conduite des troupes dans les campagnes coloniales, la chose n'est pas moins délicate en ce qui concerne leurs mouvements journaliers et leur emploi sur le champ de bataille.

Que dire, en effet, de la tactique de marche, de stationnement ou de combat qui puisse s'appliquer spécialement et d'une manière générale à toutes les guerres coloniales? Seuls les grands principes qui dominent et régissent l'art de la guerre, qui sont indépendants du terrain, des circonstances, de l'armement, etc., sont vrais, là comme ailleurs, mais leur application est peut-être plus difficile encore que dans la guerre européenne, parce que la variété des situations est extrême, parce que le nombre des facteurs qui peuvent influer sur les décisions à prendre est plus considérable^ ou leur importance plus grande, parce qu'aussi le moral du chef et celui de la troupe sont soumis à de plus rudes et plus fréquentes épreuves.

Les conditions de marche et de stationnement sont variables à rinfini. La nature du pays, peuplé ou non, riche ou pauvre, sa salubrité, les difficultés à vaincre, l'état des sentiers ou leur absence complète, l'allongement considérable des colonnes qui peut en résulter, le voisinage de l'ennemi, sa

hardiesse plus ou moins grande, ses habitudes, la composition des convois, le chmat, les saisons, etc., etc., sont autant de facteurs qui influent d'une façon permanente sur les dis- |i(;-ilions à prendre pour marcher, pour stationner et pour se garder. Aucune règle ne peut être donnée à ce sujet et toujours le bon sens et l'expérience du chef sont les meilleurs guides.

Toutefois, l'élude des campagnes coloniales permet de formuler quelques observations très générales qu'il faudrait bien se garder cependant de considérer comme des principes immuables, vu (jue, dans les situations que nous pouvons rencontrer aux colonies plus encore qu'ailleurs, toute règle invariable et impérative doit être écartée.

Sur beaucoup de terrains où l'on sera appelé à opérer, l'emploi de la cavalerie est presque impossible; il en résulte que l'exploration avant le combat aussi bien que la poursuite doivent être confiées à l'infanterie et de préférence aux partisans. Ces derniers, qu'il faut éviter de mélanger aux troupes indigènes régulières, sont particulièrement aptes, en raison de leur connaissance du pays,, aux services que nous venons de signaler et ils s'acquitteront d'autant mieux du service de renseignements qu'on saura exciter leur zèle par des rémunérations convenables.

La n^ai'che s'exécute de façon très différente selon qu'on est en pays plat et découvert ou en pays accidenté et couvert: dans le premier cas, on adopte généralement une formation en carré du genre de celles dont nous parlerons plus loin; dans le second, il faut assouplir la colonne toujours très longue, môme avec de faibles effectifs, en la fractionnant en petits groupes indépendants formant des échelons de marche <iui, même lorsqu'ils suivent le même sentier, avanceront par bonds successifs en occupant par des patrouilles les som-

mets voisins. Dans ces conditions, il est prudent de ne pas mettre d'arliilerie à l'avant-garde, de môme qu'il faut avoir soin d'y mettre toujours une petite fraction de soldats européens afin d'éviter, ou du moins de limiter, les paniques causées par les embuscades ennemies; c'est, en effet, presque toujours par des surprises d'avant-garde que l'ennemi manifeste son action en pays accidenté; on les évite parfois en fouillant par quelques feux de salve les couverts où l'on soupçonne la présence de l'adversaire.

Enfin, il ne faut pas oublier de garder par des arrièregardes les défilés traversés par le sentier suivi, afin de se ménager une retraite possible en cas de surprise et d'échec.

Pendant la nuit, en pays sauvage, on ne peut guère compter sur l'efficacité d'un réseau d'avant-postes constitué par des sentinelles doubles; lorsqu'on emploiera ce procédé, il sera préférable de remplacer les sentinelles doubles par des postes de 4 à 6 hommes; mais, en général, on ne devra mettre sa sécurité que dans un cordon serré de factionnaires appuyés à un obstacle continu formé par des voitures ou tous autres objets, le corps principal étant lui-même considéré comme tout entier en avant-postes.

Ajoutons encore que, dans une troupe opérant aux colonies, il est bon que la situation générale ne soit ignorée de personne; car, en raison de la dispersion et de l'impossibilité de transmettre les ordres à temps, il est indispensable que l'initiative individuelle puisse s'exercer en toute connaissance de cause.

Le maniement des troupes sur le champ de bataille est beaucoup une question de doigté chez celui qui commande. La connaissance approfondie des qualités manœuvrières des troupes européennes et indigènes, de leur organisation, de leur mobilité, de leur cohésion, de leur aptitude particulière à tel ou tel genre de combat, de leur moral, comme aussi la

connaissance de l'ennemi et celle de la situation générale et du terrain, toutes choses essentiellement variables, permettent seules au chef de prendre les décisions que nécessitent les circonstances.

Il serait très imprudent de vouloir poser à ce sujet des règles générales qui ne trouveraient jamais leur application; l'étude approfondie des campagnes coloniales permet seule de tirer des faits particuliers un enseignement profitable et, à défaut d'expérience personnelle, c'est l'unique moyen de se préparer à la conduite des troupes dans ce genre d'opérations. Nous ne pouvons donc que conseiller la lecture des livres nombreux qui traitent de la matière.

On peut cependant remarquer que la volonté et la force des adversaires que nous pouvons avoir à combattre dans les colonies ont souvent dans leur manifestation une forme commune dont la caractéristique réside dans une attitude générale passive et dans des procédés tactiques défensifs.

L'adversaire colonial n'agit généralement pas ofïensivement; il compte sur les difficultés matérielles provenant du climat, de la nature du sol, de l'absence de voies de communications facilement utilisables; il profite de ces difficultés pour se terrer, se fortifier, tendre des embuscades, user son ennemi en lui infligeant des pertes; il cherche à se dérober à toute attaque au moment où il croit qu'il serait dangereux pour lui d'y résister ou de la subir.

A ce procédé de guerre il faut répondre, d'une part, par une attaque de front prudente et ferme disposant de moyens restreints mais suffisamment tenaces et capables d'effets destructeurs contre les obstacles matériels et, d'autre pari, par une manœuvre simultanée ou consécutive, suivant le cas, sur une aile ou sur un flanc du repaire ou de la position fortifiée de l'adversaire, manœuvre qui demande des moyens aussi nombreux, aussi forts et aussi mobiles que possible pour déterminer ce dernier à la retraite.

Formation en oarrô.

Nous allirerons rallention sur un procédé de marche, de stationnement et de combat qui est peu commun dans les luttes entre nations ayant une organisation militaire similaire et qui trouve son application courante dans les guerres coloniales.

Nous voulons parler de la formation en carré, qui a été employée avec succès dans les campagnes du Zululand, du Dahomey, contre les Ashantees, dans les opérations autour de Souakim, dans nos colonnes du Soudan et dans celles des Anglais au Soudan égyptien.

La nécessité du carré comme formation de marche, de bivouac et de combat résulte de la disproportion numérique des combattants qui engendre, pour les troupes régulières, l'obligation d*étre toujours en mesure de faire face à un ennemi quelconque dans n'importe quelle direction.

L'épithète « carré » s'applique d'ailleurs à toute formation remplissant cette dernière condition. Ce peut être un rectangle ou un triangle, comme à Isly; quelquefois même une des faces manque.

La formation en carré n'est pas autre chose que l'ordre serré avec tous les avantages de cohésion qu'il procure, sans les inconvénients qui résultent d'un armement perfectionné, et dont la nécessité s'impose par suite' de la disproportion des effectifs opposés.

Il importe de ne pas laisser croire que la formation en carré est une formation défensive; le seul fait d'ailleurs d'en faire une formation de marche suffirait à démontrer le contraire. A la bataille d'Abu-Kléa, livrée aux Mahdistes par la colonne du désert, les Anglais laissèrent leurs chameaux et

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leurs impedimenta dans un camp (zériba) et marchèrent à l'ennemi en formation carrée pour l'obliger à combattre.

Il en fut de même au Dahomey en 1890, quand le colonel Terrillon sortit de Porto-Novo, qu'il était difficile de défendre avec sa petite garnison de 400 hommes, pour aller audevant de l'armée dahoméenne qui se rua sur le petit carré français et fut obligée de se retirer après de nombreux assauts dans lesquels ses pertes furent énormes.

Pendant la marche, la formation en carré doit être forcément élastique, afin de permettre d'avancer tout en maintenant les convois sous la protection des troupes.

Quand le général Graham se porta sur Tamai, le 2 avril

1885, sa colonne comprenant plus de 8.000 hommes, 1.200 chevaux et mulets, 1.600 chameaux, s'ébranla en un seul

grand rectangle de 70 mètres de large et de plus de 750

mètres de long.

« La face avant du rectangle était formée par trois compagnies de Coldstream Guards et la face arrière par les Sikhs (soldats indiens) : sur le flanc droit se tenaient les Scots Guards, l'East Surrey Régiment et le 28* Bombay Native Infantry; sur le flanc gauche, cinq compagnies de Coldstreams, les Marines et le Shropshire Régiment. Quatre compagnies du New South Wales Contingent étaient tenues en réservée à l'intérieur et sur les flancs du carré. »

Le 3 avril, la colonne ayant laissé le 28" Bombay Native Infantry au zériba de Mac-Neill et deux bataillons de l'East Surrey et du Shropshire au zériba de Tesela, reprit sa marche sur Tamai avec un effectif de 6.300 officiers et hommes de troupe; elle élait formée en carré de la manière suivante :

« Sur la face de tête, le bataillon Berkshire en ligne; sur les flancs, les Marines et le 15** Sikhs en colonne de compa-

gnîes (1); en arrière, la Guards Brigade et le New Soulh Wales Contingent, en ligne de colonnes. Les pièces, la batterie de fusées, la section de munitions à rintérieur du carré; la batterie à cheval sur le flanc droit à Tinlérieur; la cavalerie couvrant les flancs. »

Les Arabes s'étant retirés, il n*y eut pas combat et la colonne revint le surlendemain à Souakim (2).

Au Dahomey, pendant les opérations de 1890 et les premières phases de la guerre 1892-1893, la colonne expéditionnaire, opérant dans un pays couvert de fourrés, s'avançait en colonnes parallèles disposées de façon à pouvoir former rapidement un carré de trois côtés au moment du contact avec Tennemi. Dès que le combat s'engageait, on détachait une petite fraction pour constituer la face arrière.

Cette formation en carré à intervalles n'avait aucun inconvénient, car l'ennemi se contentait de tirer sans venir à Tassant et elle avait l'avantage de permettre l'offensive d'une face ou d'une portion de face sans engendrer du désordre.

Plus tard, la colonne fut successivement organisée d'abord en trois groupes dont deux formant le front et la face arrière, le troisième formant les flancs, puis en quatre groupes formant chacun une face (marche d'Al^pa sur Abomey).

La formation en carré était devenue la formation normale de marche et de combat, mais toujours avec une grande élasticité.

La formation était maintenue jusqu'à ce que l'ennemi eût suffisamment montré ses intentions et reprise dès que l'offensive d'une ou plusieurs faces avait produit ^a retraite.

Dans la marche de Lord Chelmsford sur Ulundi (Zululand,

(1) Notre colonne à distance entière par compagnie.

(2) Colonel Sept ans, Expéditions anglaises en Afrique,

Guerre col. 19

.; ,;' jUl guerre dans les colonies

<ttmÊÊm^a»m

juillet 1879) la colonne comprenait environ 4.000 Européens, 1.000 indigènes, 14 canons et 1.300 chevaux; après avoir franchi l'Umvoolosi, elle conserva sa formation de marche à travers un terrain montueux et couvert situé au nord de la rivière. Puis, atteignant un terrain découvert, elle se forma en rectangle à l'intérieur duquel se placèrent le contingent indigène, les chariots de munitions et d*outils et Tambulàncc. Les unités placées sur les côtés marchaient par le flanc par quatre, les unités de tête et de queue étaient en ligne déployée : la cavalerie à Texlérieur couvrait la marche.

Formation d'approche et de combat. Ulundi.

AB. — 5 compagnies 357 hommes d'infanterie.

BC. — 12 compagnies 994 hommes d'infanterie.

CfD. — 4 compagnies 349 hommes d'infanterie.

DA. — 12 compagnies 996 hommes d'infanterie.

a. — Sections de gatlings.

h. — Sections do 7.

d, — Sections de 9.

LA GUEKEE DANS LES œLOXIsil" « '.. ' 291

Quand les Zulus eiiga^ïréiit raclion avec les troupes montées, celles-ci rentrèrent 4f^ns le carré et la formation fut conservée pendant le côiûbat;'Wauf qu*une section d'artillerie placée à l'angle arrière gauche fut portée à Tangle gauche du front.

Les Zulus donnèrent l'assaut, mais les feux combinés de l'artillerie et de l'infanterie ne leur permirent pas d'approcher à plus de 27 mètres.

Leurs attaques étaient décousues et leurs grosses réserves ne donnèrent pas à temps.

Lord Chelmsford fit charger les trois escadrons de lanciers qui débouchèrent par la face arrière du rectangle en même Xemps que l'infanterie montée du colonel Buller sortait par la face avant; la fuite des Zulus devint alors générale (1).

« Le combat d'Ulundi, dit le capitaine Mayne (2), fit ressortir les avantages de la formation en carré comme formation d'attaque et démontra la possibihté d'avancer sur une grande distance en terrain découvert dans une formation qui a deux propriétés très appréciables : celle de faire immédiatement face à une attaque enveloppante et celle de proléger la cavalerie ramenée, la réserve de munitions, etc., en les mettant au centre du carré. »

Nous ferons cependant remarquer, au sujet du combat d'Ulundi, que la retraite de la cavalerie même en bon ordre à l'intérieur du carré, ne peut être que l'exception, car elle devient alors une gêne. > ;

Marchant à l'extérieur pour le service de reconriaissanée ' et pour conserver son indépem^^lice-v elle. doit $e tenir de pj^-^' férence, quand l'action commeOjçe, etir un flanc prête à agir > et ne rentre dans le carré, pour'^én former «Urt^çâpin une^^

(1) Colonel Septans. ■ X: \ ^. .\ . '

(2) The late hattles in Soudan and modem tahfics, ch. UI, page 46'/ '

292 LA GU£HRB DANS LES œLONIES

face, que lorsque les circonstances ne permettent pas de faire autrement.

L'artillerie, au contraire, qu'elle soit ou non partagée entre les groupes affectés à chaque face, marche le plus souvent à l'intérieur du carré; pendant le combat, elle se place généralement aux angles qui sont les points faibles.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur les avantages que peut présenter, dans bien des cas, la formation en carré; c'est celle qui offre la force de résistance la plus considérable pour des troupes régulières luttant avec une infériorité numérique énorme contre un adversaire brave et entreprenant, mais moins bien armé et souvent assez facile à démoraliser.

La rupture même du carré n'entraine pas forcément, pour des troupes fortement disciplinées et encadrées, l'impossibilité de vaincre. Nous n'en citerons comme exemple que la bataille d'Abu-Kléa, où, par suite de Tenrayement d'une mitrailleuse Gardner et de l'inhabileté des cavaliers à se servir du fusil, le carré fut rompu et l'ennemi vint jusque sur la muraille vivante formée par les chameaux; il en résulta un corps à corps momentané dans lequel l'avantage resta finalement aux troupes anglaises, qui perdirent néanmoins 74 tués dont 9 officiers et 94 blessés dont 9 officiers également sur un effectif de L200 combattants; le nombre des assaillants a été évalué à 10.000.

Combat en pays accidenté.

I a foimalion en carré ne peut évidemment pas convenir en pays montagneux, boisés ou d'un accès difficile, comme les hautes régions du Tonkin, où la tactique de l'adversaire consiste à s'établir dans des positions souvent très fortes par elles-mêmes et d'où il est nécessaire de le déloger. Le résul-

lat s'obtient alors le plus souvent par Taction combinée de groupes légers pouvant opérer isolément pendant plusieurs jours et agissant d'après un plan d'ensemble. La question de ravitaillement est le point important. Les opérations sont œuvre de longue haleine et de patience; elles consistent en marches et contre-marches fatigantes, sans résultat tangible immédiat et réconfortant. Le but est souvent atteint par une série de manœuvres plutôt que par le combat. Lorsque ce dernier se produit, il doit être conduif selon les principes du combat moderne : reconnaissance et préparation par des éléments en ordre dispersé, décision obtenue par le choc d'éléments suffisamment compacts qui, en raison des difficultés du terrain ne peuvent procurer le succès final que par une série d'actions partielles indépendantes, sous les couverts, où les corps à corps sont fréquents et dans lesquelles la somme des efforts individuels finit par l'emporter grâce à l'initiative, à la bravoure et la persévérance de chacun.

Les combats de cette nature livrés contre un ennemi mal organisé, mais nombreux et bien armé, opérant dans son propre pays, exigent de la part des troupes qui les livrent une dépense d'énergie si considérable qu'elle ne peut se rencontrer que parmi des hommes dont le moral est excellent.

Cet état moral, d'où résulte le sang-froid, qui est le résultat de la force de caractère et de la confiance en soi, est le pnncipal facteur de supériorité de nos troupes coloniales sur les adversaires qu'elles sont appelées à rencontrer dans toutes les parties du monde.

C'est lui qui, en dehors des véritables actions de guerre dont peut s'enorgueillir à bon droit notre armée, a produit les nombreux actes de bravoure individuelle dont fourmille l'histoire de nos campagnes coloniales.

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,.. ^ïfS LES COLONIES

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Combat d'Hoa-Moc (2 et S mars 1885).

La 1'* brigade du corps expéditionnaire du Tonkin, sous le commandement du colonel Giovanninelli, avait quitté Lang- Son, le 16 février, pour se porter à marches forcées par Phu- Lang-Tuong, Hanoï, Viétri, Phu-Doan, au secours de la place de Tuyen-Quang, misérable petite citadelle où 390 légionnaires, 30 artilleurs, 8 hommes du génie et 160 th'ailleurs tonkinois, assiégés depuis trente-quatre jours, luttaient contre 20.000 hommes de l'armée chinoise du Yunnan, renforcés par 1.500 Pavillons-Noirs et se trouvaient dans la situation la plus critique.

La petite colonne, ayant rallié les troupes du groupe de Maussion, envoyé d'Hanoï à Phu-Doan en prévision des opérations futures, comprenait :

1" brigade :

2 bataillons d'infanterie de marine; 2 bataillons de tirailleurs algériens;

1 compagnie de tirailleurs tonkinois;

2 batteries de 80 de montagne (dont 2 de 4 pièces); 1 détachement de cavalerie;

1 détachement du génie;

1 ambulance;

Soit 2.905 hommes, officiers com|>ris.

Colonne de Maussïpn : "

3 compagnies de tirailleurs algériens;

1 compagnie 1/2 de légion étrangère;

2 compagnies de tirailleurs tonkinois;

1 batterie de 4 pièces de 4 de montagne; Soit environ 1.000 hommes.

Au total : environ 100 officiers et 3.965 hommes.

Après avoir quille Phu-Doan le 28 février el cheminé pendant celle journée el celle du 1" mars sur un élroil sentier encombré de blocs de roches, de bambous coupés, d'abalis, de petits piquels, disposés sous une épaisse forêt el dans des fourrés inextricables, arrêtée à chaque instant par des ruisseaux à fond vaseux, à berges escarpées, la colonne bivouaqua, le P' mars au soir, tout près des positions chinoises de Hoa-Moc. En ce point situé à environ 12 kilomètres de Tuyen-Quang, les Chinois avaient établi une formidable ligne de défense appuyée à la rivière Claire et aux montagnes et destinée à couvrir le siège. Elle comprenait un grand nombre de forts et de fortins dissimulés dans la brousse et sur les pilons boisés. Tous ces ouvrages étaient casemates et enter rés; des créneaux au ras du sol en rendaient l'approche très difficile.

Le groupe des canonnières, dont la puissante artillerie eût été précieuse le cas échéant, s'était échoué au départ de Phu- Doan et ne rejoignit la colonne que le 3 mars au soir.

Le 2 mars, à 9 h. 30 du malin, après avoir, en prévision du combat probable, laissé aux hommes le temps de manger la soupe, le colonel Giovanninelli mit ses troupes en marche.

A midi, la pointe d'avant-garde, une compagnie de tirailleurs tonkinois précédant le bataillon de tirailleurs algériens, s'arrête; les collines qui bordent la rivière Claire se rapprochent de plus en plus du cours d'eau et finissent sur ses bords par une falaise à pic. Devant nos hommes, qui ont fait halle en haut du dernier escarpement, apparaît, à travers la forêt de bambous qui couvre tout le pays, une petite plaine bordée à droite par la rivière Claire, à gauche et au fond (au nord) par des chaînes de collines d'environ 200 mètres de hauteur décrivant, du nord au sud-ouest, un vaste demicercle. Toutes ces collines sont couverles d'une végétation puissanle el touffue. La plaine qu'elles enserrent est un champ de bambous el de grandes herbes de 2 à 3 mètres de

LA GUEBBE DANS LES œLONIES

hauteur. Au milieu de ces fourrés court Tétroit sentier qui est la roule de Tuyen-Quang.

Au point où Tavant-garde s'est arrêtée, le colonel Gîovanninelli fait, autant que la forêt le permet, une reconnaissance de la position.

Trois lignes successives de forts couronnent les mamelons qui bordent la plaine au nord et à l'ouest. Dans la plaine elle-même, une ligne de retranchements casemates s'étend

Croquis d'Hoa-Moc.

à gauche de la route et parallèlement à elle pendant quelques centaines de mètres, puis la coupe à angle droit et remonte ensuite vers le nord entre la route et la rivière Claire. Le colonel Giovanninelli prescrit à l'artillerie de débrous-

LA GUEBBE DANS LES œLONIES 297

sailler la croupe même où Tavant-garde a fait halte, de s'y mettre en batterie et d'envoyer, dès qu'elle sera prête, quelques obus sur les forts chinois. Il s'avance lui-même dans la plaine, protégé par Tavant-garde; mais, descendu de l'escarpement, il se trouve noyé dans les fourrés touffus où la vue est bornée à 3 ou 4 mètres. Pour pouvoir se rendre compte de la situation, le colonel est obligé de monter sur un arbre d'où il peut examiner les retranchements de l'ennemi dont l'origine est à 100 mètres de lui. Après avoir rassemblé les officiers supérieurs en tête de la colonne, le commandant de la brigade prescrit de se porter sans retard à l'attaque d'une des lignes de fortins barrant la route, la deuxième des trois lignes qui viennent d'être découvertes. Le pays est tellement couvert, en effet, que sans s'en rendre <:ompte on a traversé la première et on s'est engagé en plein dans le formidable système défensif chinois.

On choisit comme point d'attaque le saillant du retranchement au point où il se redresse vers le nord, après avoir coupé perpendiculairement le sentier. L'ouvrage ennemi comprend une tranchée casematée, renforcée de distance en distance par des blockhaus, également casemates.

Un silence de mort règne sur la position chinoise, qu'on pourrait croire évacuée; aucun mouvement ne répond aux premiers coups de canon de notre artillerie, dont le tir paraît d'ailleurs assez inefficace. La compagnie de tirailleurs tonkinois de l'avant-garde reçoit l'ordre de se porter en avant; le terrain présente un fouillis inextricable. A 30 mètres des tranchées chinoises, un feu épouvantable de front et de flanc anéantit cette malheureuse troupe dont les débris reculent en désordre.

Deux compagnies de tirailleurs algériens sont envoyées en flanc-garde sur notre gauche. Elles s'enfoncent dans les hautes herbes et disparaissent sans laisser trace de leur passage.

Une autre compagnie de tirailleurs algériens (capitaine

298 LA GUERRE DANS LES œLONIES

Chirouze) reçoit l'ordre d'aller reconnaître le saillant choisi pour l'attaque. Cette compagnie s'engage dans les hautes herbes à droite du chemin, marche environ 150 mètres perpendiculairement à la roule, puis se redresse vers le nord et se dirige, au juger, sur la position indiquée. La compagnie Valet, du même corps, se déploie sur la route pour protéger le mouvement. Le feu de rartilleric est sans effet, en raison du peu de relief des retranchements et du manque de vue.

La compagnie Valet, déployée sur la roule, répond au feu très vif auquel elle est en bulle de front et de flanc.

La compagnie Chirouze, cheminant dans l'épaisseur des fourrés, arrive au bord d'un défrichement d'environ 50 mètres, couvert d'abalis et de petits piquets, qui précède les fortifications de l'ennemi et engage un combat très vif; la compagnie Polin, du même bataillon, après s'être égarée dans les hautes herbes, se déploie à la même hauteur, mais beaucoup plus à droite que la compagnie Chirouze, et ouvre aussi le feu.

Aucune compagnie ne peut avancer. Le bataillon Comay (tirailleurs algériens) reçoit l'ordre d'appuyer les troupes engagées. Deux compagnies renforcent la ligne de feu, la troisième est tenue un peu en arrière, en réserve (la quatrième a été envoyée en flanc-garde sur la gauche pendant la reconnaissance).

Les cinq compagnies de tirailleurs lont des efforts désespérés, mais sans succès. La compagnie Hollandes donne l'assaut au fortin qui lui fait face. Une mine saule sous les pa3 de nos hommes, faisant une vingtaine de victimes et rejetant en arrière la troupe vivement impressionnée; 10 officiers de tirailleurs, dont 3 capitaines, ont été tués ou blessés depuis le début du combat.

Les tirailleurs se cramponnent farouchement au terrain, mais ne peuvent avancer, et la fusillade continue violente, échangée à 50 mètres de distance.

LA GIJEBRE DANS LES œLONIES 299

L'attaque des tirailleurs avait permis de constater que les retranchements ennemis, outre les abatis et les petits piquets, étaient encore couverts en avant par deux solides lignes de palissades en bambou.

En présence de l'insuccès des tirailleurs algériens, le colonel Giovanninelli prescrit au bataillon Mahias, de l'infanterie de marine, de se porter en avant et de donner l'assaut sans tirer. 11 a joint au bataillon un détachement du génie pour abattre les palissades. Le bataillon met sacs à terre et se prive de ce fait de ses outils portatifs.

L'infanterie de marine s'engage dans les hautes herbes el, débouchant du fourré, se jette furieusement sur les retranchements chinois. La fusillade l'accueille si violente que les sapeurs du génie sont obligés de jeter leurs haches pour prendre leurs fusils. L'assaut n'en est pas moins donné à fond, mais nos braves soldats voient leur élan brisé par cette terrible pahssade qu'ils essaient vainement d'arracher sous le feu presque à bout portant de l'ennemi. L'effort est inutile et le bataillon recule de quelques mètres, laissant sur le terrain presque tous ses officiers et 164 hommes. Néanmoins nos soldats se cramponnent au terrain et ouvrent le feu.

Le bataillon Lambinet, de l'infanterie de marine, est lancé à son tour et entraîne avec luî les débris du bataillon Mahias presque sans chefs. : La palissade cède qnfin, le fortin est enlevé et conservé, ïnalgré les retours offensifs désespérés des Chinois.

La nuit était venue; nos hommes, mélangés au hasard de la lutte, livrés à eux-mêmes, puisque la plus grande partie des officiers étaient tombés,, restent sur place dans les hautes herbes, silencieux, la baïonnette au canon, attendant impaliemment l'arrivée du joiïf pour reprendre cette lutte farouche. L'épaisseur du fourreîClla proximité de l'ennemi empêchent de relever les morlS:èt les blessés. Pendant la nuit, les

Chinois tentent quelques retours offensifs qui sont vigoureusement repoussés à la baïonnette.

A peine les premières lueurs de l'aube ont-elles paru, que le combat reprend sans ordres; tirailleurs algériens et infanterie de marine se précipitent à nouveau en avant. La plus grande partie des tranchées ennemies avaient été évacuées pendant la nuit. Quelques fortins défendus par des fanatiques résistent encore et ne tombent en notre pouvoir qu'après l'extermination complète de leurs garnisons.

La route de Tuyen-Quang était libre, l'ennemi en retraite vers l'ouest.

C'est avec raison que l'on a pu dire que le combat d'Hoa- Moc était la « victoire du soldat ». Cette lutte sanglante, qui nous coûta 76 tués, dont 6 officiers, et 409 blessés parmi lesquels 21 officiers dont 3 moururent de leurs blessures, est un exemple frappant des difficultés qu'on rencontre dans certains combats coloniaux livrés sans vues dans des fourrés épais où la direction est presque impossible. Toute fraction lancée disparaît à l'instant, noyée sous les couverts, et son rôle ne dépend plus que de l'audace, du sang-froid et de l'habileté de celui qui la commande et aussi du courage individuel de chacun. Il n'y a plus action concordante, mais une série de combats particuliers, menés avec plus ou moins de vigueur ou de bonheur dans la tempête d'une formidable fusillade coupée de sonneries et de hourras qui entraînent les troupes et déterminent une série de mouvements de flux et de reflux contre les positions ennemies qu'un élan plus heureux, plus acharné finit par submerger. C'est le dévouement, l'esprit de sacrifice, l'instinct guerrier de chacun» des soldats qui, au moment où les officiers sont tombés, où la direction des chefs a presque disparu, permettent de continuer la lutte el assurent le succès.

InconYénients possibles de l'ordre dispersé.

Il ne faudrait cependant pas conclure de ce qui précède que la bravoure suffit pour donner le succès dans les campagnes coloniales : la méconnaissance des qualités de l'adversaire et de ses procédés de combat, comme aussi la nonobservation des principes tactiques qui conviennent aux circonstances, peut amener les plus grands désastres.

C'est ainsi que le grave échec subi par les Anglais à Isandlana fut causé par ce fait qu'ils ont combattu en ordre dispersé dans des circonstances où cette manière de faire était inadmissible (1).

Nous avons déjà eu l'occasion de rappeler qu'au début de l'année 1879, l'arrivée des premiers renforts venus d'Angleterre avait permis aux troupes du Natal de former, pour l'envahissement du Zululand, quatre colonnes ainsi composées :

Colonne Pearson (1.500 hommes d'infanterie anglaise, 300 hommes montés, 2.000 indigènes), concentrée sur la basse Tugela vers Fort-Pearson.

• Colonne Glyn (1.300 fantassins anglais, 2.500 indigènes, 300 cavaliers, 150 artilleurs), concentrée à Helpmakaar et Rorkes-Drift.

Colonne Wood (1.500 fantassins anglais, 300 indigènes, 200 cavaliers), concentrée à Bembas-Kop.

Colonne Durnfort (3.871 hommes), réunie sur la moyenne Tugela (frontière du Natal).

Les trois colonnes Pearson, Glyn et Wood devaient converger vers le Kraal d'Ulundi par Etchowe, Izipezi, Inhlazati. La quatrième devait se mettre en route un peu après

(1) Voir Expéditions anglaises en Afrique, par le colonel Septans.

3Uâ LA GUEKHE PANS LES COLONIES

le départ des autres et, .arrivée à Entumeni, se mettre en communication avec la colonne Glyn. Le btil était de nettoyer et de soumettre le pays entre les rivières Buffalo, Tugela, Umlatoosi. -

La colonne Glyn devait d'abord se porter sur Isandlana- Ilill, puis sur Izipezi-Hill, détachant, si c'était nécessaire, une partie de ses forces pour soutenir la colonne Durnforl. Elle franchit la Buffalo-River le 11 janvier. Le 12, une reconnaissance alla détruire le Kraal de Sirayo et ne rencontra que peu de résistance. Jusqu'au 19 on améhora la route de llelpmakaar pour amener les wagons d'approvisionnements. Le 15 et le 17, des reconnaissances allèrent jusqu'à Isandlana et vers Izipezi sans rencontrer l'ennemi. Le 20 janvier, la colonne Glyn, laissant une compagnie à Rorkes-Drift et deux compagnies à Helpmakaar, vint camper à l'est d'Isandlana avec un convoi de 100 voitures. Le même jour, lord Clielmsford, qui marchait avec la colonne, poussa jusqu'au Kraal de Matyana et, le soir, revint à Isandlana.

Le 21, une reconnaissance comprenant deux bataillons (commandant Lonsdale) et 150 volontaires (major Dartnell) partit vers 5 heures du matin dans la direction de Matyana, pendant qu'un convoi de wagons retournait à Rorkes-Drift

Cette reconnaissance, arrivée à Ndlazagazi, aperçut dans le sud une force considérable de Zulus marchant vers le nordest : elle s'arrêta et le major Dartnell aperçut dans la soirée de telles masses ennemies qu'il demanda des renforts. Le colonel Glyn et lord Chelmsford partirent eux-mêmes le 22, à 4 heures du malin, avec l'infanterie montée, 4 canons et compagnies d'infanterie.

11 restait au camp d'Isandlana 30 hommes d'infanterie montée, 80 volontaires de la police, 2 canons, 70 artilleurs, 6 compagnies d'infanterie anglaise et 4 compagnies d'infanterie indigène.

Avant de partir, lord Chelmsford avait envoyé au colonel

Durnfort, à Rorkes-Drift, l'ordre de marcher immcdialement sur Isandlana avec ses hommes montés et sa halterie de fusées et de prendre le commandement du camp confié provisoirement au colonel Pulleine. 11 v arriva vers 10 heures du matin, ce qui porta l'effectif des troupes qui occupaient le camp à 67 officiers et 1.700 sous-officiers et soldats dont 800 indigènes environ.

Après le départ des renforts, un poste de vedettes avait signalé, vers 8 heures du matin, l'approche de l'ennemi vers le nord-est. La garde du camp prit les armes et une dépêche fut envoyée à lord Clielmsford, qui la reçut à 9 h. 1/2. D'autres groupes ayant été signalés vers 9 heures toujours au nordest, le colonel Durnfort envoya un détachement sur le chemin de Rorkes-Drift pour protéger ses wagons restés en arrière, plaça deux compagnies du 24* à 1.500 mètres au nord du camp et s'avança lui-même dans la plaine vers le nord-est avec la batterie de fusées, quelques hommes montés et une compagnie indigène.

Vers midi, des coups de feu furent entendus vers le nord : c'était l'aile droite des Zulus qui, passant au nord de la montagne d'Isandlana, tournait complètement le camp. Les compagnies du 24", quoique renforcées, furent rejetées sur le camp par la masse centrale des Zulus dont l'aile droite coupa le chemin de Rorkes-Drift pendant que l'aile gauche massacrait le colonel Durnfort et tous ceux qui l'accompagnaient.

Vers 1 heure, le camp fut envahi et tout ne fut plus que confusion. Les contingents indigènes se débandèrent; à peine les soldats du 24" avaient-ils mis baïonnette au canon que l'ennemi fut parmi eux. Les Zulus étaient au milieu de la cohue, poignardant leurs adversaires en courant. Cependant quelques hommes de ce régiment s'élant formés en carré autour de leur chef, le colonel Pulleine, tinrent l'ennemi en resp(M:l jusfju'au moment où, les dernières cartouches étant consommées, le dénouement ne se fit pas attendre.

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