LE PERSONNEL
Considérations générales. — Avantages et inconvénients des troupes européennes. — Avantages et inconvénients des troupes indigènes. — Association des deux éléments. — Aptitudes des races asiatiques. — Aptitudes des races de Madagascar. — Aptitudes des races de l'Afrique occidentale..— Recrutement des soldats indigènes. — Emploi des trou^ pes indigènes seules. — Proportion des éléments européen et indigène.
— Amalgame de ces éléments. — P^ncadrement des troupes indigènes.
— Utilisation des indigènes dans les difTérenls services.
Considérations générales.
Nos troupes, aux colonies, n'ont pas seulement pour but de nous assurer la conquête de pays nouveaux habités par des populations plus ou moins sauvages, généralement mal armées et n'ayant à peu près aucune organisation militaire.
« Elles doivent, en outre, être outillées pour lutter contre un ennemi organisé. Aujourd'hui, en effet, l'expansion coloniale a jeté sur toutes les parties du globe des jalons épars dont les zones d'influence se sont accrues mclhodiquemenf, de telle sorte que les grandes puissances ont entre elles des points de contact, non seulement sur leurs frontières, mais aussi par leurs colonies d'Asie, d'Afrique, etc. Un conflit européen ne se localisera donc plus en Europe : il s'étendra comme une traînée de poudre aux possessions d'outre-mer, mettant aux prises les forces de terre et de mer que les di-
32 LA GUEEEE BAXS LES C0IONI£$
verses puissances entretiennent normalement dans leurs colonies (1). »
Le premier de ces rôles peut être confié à des colonnes expéditionnaires ou à des Cfrps d'pccupation composés en grande partie de troùpea iûdigënés soigneusement encadrées |)ar des Européens ;liA^îii<?j^é(#:l^ blanches, dont Tim-
porlance variera avec* -la ^^Ij^^ troupes indigènes et le degré de confiance que Ton pourra avoir en elles, sufflra comme réserve de ces dernii&rbs^.
Le second, par. contre, 'ne jpôurra être rempli que par des troupes offrant le§ meilleures garanties au point de vue de la résistance et de la fidéUlé an driSipeau national, c'est-à-dire par des divisions expéditionnaires ou des corps 'd'occupation dans la composition'' dfôqtiéls entrera une part importante de troupes blanches. La propoi*^ri -de ces troupes, par rapport aux éléments indigènes régulièrement organisés, devra être d'autant plus forte qu'au moment de complications extérieures nous aurons non seulement à faire face à l'étranger, mais encore à maintenir le parti des mécontents qui ne manquera pas d'exploiter nos embarras du moment pour tenter de secouer le joug de notre domination.
« II ne faut pas s'illusionner sur l'affection que nous portent les populations du Tonkin.
» Dans le Delta, nous sommes supportés parce que nous sommes les plus forts, mais nous ne sommes pas aimés. Pour des causes qu'il ne nous appartient pas d'analyser, toute la classe des lettrés et des mandarins, qui représente Tarislocratie et la bourgeoisie, nous déteste et rêve continuellement de notre expulsion comme jadis elle a soupiré après celle des Chinois.
» Le cas échéant, elle saisirait sans doute avec empres-
(1) Général Gallienî.
sèment roccasion de secouer notre joug et le peuple docile la suivrait (1). »
Les efleclifs à entretenir dans nos colonies, aussi bien pour en assurer la tranquillité que la sécurité, et les colonnes expéditionnaires destinées à opérer hors d'Europe doivent donc comprendre à la fois des éléments européens et des éléments indigènes.
L'amalgame de ces éléments se fera dans des proportions variables suivant les colonies et l'aptitude au métier des armes des différentes populations qui les peuplent.
Avantages et inconvénients des troupes européennes.
Aux colonies, les troupes européennes sont appelées à fournir des cadres aux troupes indigènes et à servir de point d^appui moral et de réserve à ces dernières.
Les difféj-ents services utilisent le soldat européen pour l'exécution de certains travaux exigeant des aptitudes ou connaissances spéciales et que les indigènes seraient incapables de mener à bonne fin.
Mais en présence de ces avantages, d'ordre majeur il est vrai, l'utilisation du soldat blanc aux colonies présente de nombreux inconvénients.
Quel que soit le pays, tropical ou inlertropical, où se fait la guerre coloniale, Tun des principaux obstacles auxquels on se heurte est l'insalubrité.
Appelé à faire campagne dans des conditions toutes nouvelles, dans un pays éloigné et toujours malsain, sous un climat qui n'est pas le sien, l'Européen doit être l'objet d'une série de précautions hygiéniques toutes spéciales, sans les- ([uelles il n'y a pas d'expédition possible. Il faut lui éviter
(1) Général Famio.
Guerre co!.
les corvées et surtout les travaux de terrassement, réduire au minimum la somme de privations et de fatigues qu'il aura à supporter, augmenter sa résistance par une hygiène bien comprise, ménager ses forces et lui faciliter la marche en allégeant sa charge et en. appropriant son équipement au climat, le soustraire dans la mesure du possible aux influences atmosphériques, s'efforcer de le préserver des atteintes des maladies endémiques, lui assurer enfin, en temps opportun et en toutes circonstances, Tassistance médicale et les secours dont il a besoin.
Le soldat européen ne doit débarquer que pour marcher et combattre; c'est un instrument de combat perfectionné et su[)érieur, mais fragile et que Ton ne saurait trop ménager en l'entourant de toutes les précautions hygiéniques que l'expérience des expéditions précédentes nous a enseignées.
Au moment de la première campagne contre les Ashantees, Sir WoLseley, d'après les insti'uctions du War Office, était invité à ne pas perdre de vue que les soldats européens ne devaient jamais être soumis à l'influence pernicieuse du chmat toutes les fois que le service pouvait être fait par des Haoussas ou des auxihaires, ou par tout autre contingent indigène.
L'inobservation de ces principes peut amener des résultats désastreux.
Au début de la campagne de Madagascar, les troupes européennes [)ortèrent le sac et furent employées à la construction de la route qui devait livrer passage aux voitures Lefebvre. Les 29 et 30 juin 1895, le W bataillon de chasseurs, composé d'hommes choisis dans les troupes alpines et qui n'était débarqué que depuis six semaines environ, fut appelé au moment fie l'attaque du détachement Lentonnet au mont Berilsoka, à exécuter une marche de douze heures, suivie d'un léger combat. Cet effort d'un jour succédant aux fatigues précédentes eut pour effet d'immobiliser le 40'' bataillon
lA GTTEKBE D.UÏS LES CO]
jusqu'à la fin de la campagne. Une infirmerie dut êlrc inslallée sur ie lieu même du combat el, trois mois après, le général en chef dut renoncer à faire entrer dans la composition de la colonne volante un seul élément emprunté au\ chasseurs dont les indisponibilités étaient encore considérables. Le bataillon avait d'ailleurs perdu 40 p. 100 de son effectif.
Quand le général Voyron, commandant la 2° brigade, arriva à la tête d'étapes fluviale de .Mai'ololo, il y trouva accumulés un grand nombre de chalands porteurs de vivres dont on ne pouvait opérer le déchargement, ie bataillon du 200' chargé de celte opération n'ayant déjà pins (|uc 10 hommes disponibles sur un effectif de 800 hommes. Le bataillon de tirailleurs malgaches amené par le général \oyron déchargea tous les chalands en une journée.
La l;î' compagnie du génie, qui avait construit le ponl sur la Betsiboka, n'avait plus, le li juillet, (jue 40 hommes à demi valides sur un effectif initial de 200 hommes.
L'extrait suivant dune letlre adressée le 1" septembre 1895 par le capitaine Lamy au général Poizat. donne une idée de la réduction des eiïeclifs du corps expéditionnaire quatre mois après le début de la campagne.
« 1' Les chasseurs à pied, forts de 800 hommes à leur départ de France, sont réduits à 350 fusils au grand maximum.
11 2° Le 200* régiment d'infanterie a un de ses bataillons réduit à 7 hommes, — oui, je dis bien 7 hommes ! — disponibles sur 800; un autre bataillon a encore 300 hommes et Je dernier 400, soit un total de 707 combattants sur 2.400 hommes.
» 3' La légion étrangère ne compte plus que 'lÔO hommes sur 800.
" 4' Les tirailleurs algériens ont encore 1.150 hommes sur 1.600.
36 LA G r ERRE DAXS LES COLONIES
» D'un avi5 unanime, co sont eux qui résistent le mieux au climat.
» 5** Les balterics ou sections de munitions ont encore de 15 à 20 homnxes chacune.
» G° Le génie a eu à peu prè«, toutes ses compagnies détruites.
» 7'' Les infirmiers, ouvriers d'administration, secrétaires d'état-majors, etc., ont été déjà renouvelés entièrement deux fois.
» Tel est le bilan pour les troupes de la guerre.
» Passons maintenant aux troupes de la marine.
» P Le 13* régiment d'infanterie de marine, fort de 2.400 hommes à l'arrivée à Alajunga, ne compte i)lus que L500 hommes au maximum.
» 2"" Les bataillons malgache, haoussa et les volontaires de la Réunion, du régiment colonial, supportent mieux les fatigues et le climat; ils ne comptent cependant pas plus de 1.800 fusils sur 2.400(1).
» 3** Les batteries d'artillerie de marine sont dans le même état que celles de la guerre.
» J'oubUais les chasseurs d'Afrique : partis au nombre de 150 environ, ils comptent encore 20 sabres dans le rang. »
Il faut éviter de laisser séjourner les troupes blanches en des points malsains dès que leur présence sur le théâtre des opérations n'est plus nécessaire, car le soldat européen, qui peut lutter contre les attaques perfides de la fièvre dans l'excitation ou dans l'attente du combat, devient une proie facile pour la maladie dès (|ue ces influences disparaissent.
,;*••»( Les soldats à envoyer aux colonies île seront jamais
(1) Les 600 indisponibles du régiment colonial se composaient surtout de volontaires de la Réunion ; les bat-aîllons' malgache et haoussa étaient à peu près indemnes.
choisis avec un soin assez méticuleux; les sujets qui ne seront pas supérieurement constitues devront être éliminés, car ils ne pourront qu'accroître la clientèle des salles de visite et des formations sanitaires. Il y à non seulement une question d'humanité et d'économie budgétaire, mais encore un intérêt militaire de premier ordre à ne pas encombrer nos unités coloniales de non-valeurs qui absorbent inutilement les efforts et le rendement des services auxihaires, dont les ressources et les moyens sont limités et dont la préoccupation principale devrait être de donner satisfaction aux besoins des véritables combattants.
» La qualité doit être substituée au nombre; nous y gagnerons en prestige aux yeux des indigènes et nous éviterons ainsi de gaspiller inutilement le sang français et nos ressources budgétaires (1). »
Lors de la première expédition contre les Ashantees, sir Wolseley, en demandant au War Office l'envoi de deux balaillons européens, s'exprimait ainsi :
« Je puis peut-être faire remarquer ici que la composition de cette force européenne est un point sur lequel on ne saurait trop insiste^r.- Détacher deux bataillons quelconques de. l'armée pour celle campagne ne serait pas une solution con- ' venable, car il est essentiel que rjiaqiie officier soit choisi . avec soin pour un tel service et préseote toutes les garanties au point de vue physique et professionnel ;.pi'efidre des soiisofficiers et des soldats (|ui n'auraient pas une bonne constitution serait simplement augmenter les difficultés de l'opéralion.
)> Chaque homme devra avoir au moins deux ans de service et passera la visite; ne seront acceptés que les hommes les plus forts. Je suis convaincu que le petit détachement
(1) Général Gallicni.
jugé nécessaire, s'il est constitué de cette manière, vaudra deux fois l'effectif de deux bataillons quelconques (1). »
Le Gouvernement rejeta ces propositions comme contraires aux traditions de l'armée anglaise et décida de faire partir les deux bataillons en tète de liste du départ colonial.
Quelques années plus tard, en 1895, au moment de la deuxième expédition contre les Ashantees, sir Wolseley alors généralissime de Tarmée anglaise, put cette fois appliquer ses idées.
Au moment de la campagne de Madagascar, en 1895, on adopta une demi-mesure pour la formation des détachements lires de l'armée métropolitaine. Les compagnies désignées par voie de tirage au sort devaient, en principe, ne comprendre que des volontaires âgés d'au moins 21 ans; on prit bien des précautions minutieuses pour éloigner de ces unités les hommes n'ayant pas un an de ser\'ice ou ne présentant pas toutes les gai^anties physiques nécessaires et on eut bien soin de choisir seulement parmi les volontaires les hommes de complément de ces unités: mais il n'en subsista pas moins que beaucoup d'hommes et même des officiers n'osant, par amour-propre, se déclarer non volontaires, subirent avec résignation, mais sans enthousiasme, leur destination et entreprirent la campagne dans de bien mauvaises conditions morales. C'est ce qu'il eût fallu éviter autant que possible, car, lorsque le moral est atteint aux colonies, le physique ne tarde pas à succomber.
La morbidité des troupes européennes en campagne aux colonies est toujours considérable. Au Dahomey, à Madagascar, au Soudan, elle a parfois dépassé 50 p. 100 de l'effectif. Qn'û soit dû aux influences climatériques ou au surcroît de fatigues et de privations, le déchet est donc énorme;
(1) Lieutenant-colonel Septans, Expéditions anglaises en Afrique.
la fièvre, la dysenterie, le surmenage ont fait partout leur œuvre néfaste et la feront encore, mais dans des proportions d'autant moindres, que l'organisation sera plus soignée et mieux appropriée aux .circonstances.
Les excellents résultats obtenus pendant la dernière campagne de Chine viennent corroborer cette dernière affirmalion et l'on peut dire que le bon état de notre corps expéditionnaire fut la conséquence des précautions hygiéniciues minutieuses prises avant et pendant la campagne.
Parmi les mesures qui ont le plus contribué à établir cet état de choses, le docteur Jacquemin, directeur du service de santé du corps expéditionnaire, signale particulièrement :
P Les précautions prises au point de vue de la stérilisation des eaux do boisson;
2** Les sages mesures prescrites relativement au choix des troupes, qui ne devaient comprendre que des hommes vigoureux et d'âge mûr;
3** La création, dès l'arrivée en Chine, d'un conseil de santé chargé d'étudier toutes les questions concernant la salubrité des troupes et de proposer les mesures d'hygiène jugées nécessaires.
Ce qu'il faut surtout faire pénétrer comme un article de foi dans l'esprit de tous ceux qui peuvent être appelés à conduire des détachements aux colonies, c'est que ÏEuropéen aux colonies ne doit ni porter le sac ni remuer la lerre, à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles. L'homme doit être en tout temps déchargé de ses effets, et n'avoir à porter que son fusil, ses cartouches et ses deux ou trois jours de vivres. Ce n'est pas sac au dos que les Européens peuvent faire la guerre aux colonies.
»— rr
Avantages et inconvénients des troupes indigènes.
Leur adaptation aux influences climatériques et telluriqucs des pays chauds, leur résistance plus grande en campagne, leur immunité relative pour les endémies si préjudiciables à la race blanche, font, des indigènes, un élément indispensable dans toute expédition coloniale soit comme soldats, soit comme auxiliaires ou porteurs.
Comme auxiliaires et comme porteurs, ils sont précieux, aussi bien pour diminuer les charges et les corvées des Européens que pour assurer, dans les conditions voulues de rapidite et de mobilité, le transport du matériel et des approvisionnements.
Comme soldats ils éclairent les colonnes, marchent à l'avant-garde, font les reconnaissances, préparent les routes et aménagent les camps. Leur morbidité étant quatre ou cin(| fois plus faible que celle des Européens, et, d'autre part, leurs besoins étant moins complexes, il y a tout avantage à lecourir à eux dans la plus large mesure possible. On a plus de combattants, moins de malades, moins de matériel à traîner. Les impedimenta se trouvent réduits au grand [)rorjt des opérations militaires, dont la rapidité est un des plus sûrs éléments de succès.
Bien instruites, bien encadrées, certaines troupes indigènes pourraient soutenir en tous points la comparaison avec les troupes européennes, car il serait temps d'admettre, comme le dit le général Gallieni, que les qualités militaires ne sont pas l'apanage exclusif des races européennes.
A cet égard, les progrès réalisés par les Japonais sont à méditer : de l'avis de tous les officiers du corps expéditionnaire de Chine, les troupes japonaises ont pu être comparées
La gueebe dans les colonies 41
avec les meilleurs contingents européens et ont montré une endurance supérieure.
Mais là où réside l'inconvénient des troupes indigènes, c'est dans la confiance (ju'on peut avoir en elles au point de vue de la fidélité au drapeau national; c'est précisément ce qui rend indispensable l'emploi des Européens.
« Notre domination est solidement établie en Afrique cl à Madagascar, et dans ces pays nous ne risquons pas de la compromettre en armant un certain nombre d'indigènes.
» Il n'en est pas de même en Indo-Chine, où nous avons eu longtemps à lutter contre la rébellion. Il est vrai que les soldats annamites, sauf quelques rares exceptions, n'ont jamais fait défection; mais qu'un ennemi du dehors prenne pied dans le pays, (jui sait si un mouvement national n'entraînera pas contre nous les troupes indigènes. Les Annamites ne désespèrent pas de nous chasser un jour; les Chinois, plus longtemps que nous jusqu'ici, ont été les maîtres du pays et en ont été expulsés par une insurrection (1). »
Association des deux éléments.
Ainsi l'association de l'élément européen et de l'élément indigène, non seulement dans les unités combattantes, mais encore dans l'organisation de tous les services, constitue un principe dont il ne faut s'écarter sous aucun prétexte.
Les Anglais ne s'en sont pour ainsi dire jamais départis <lans aucune de leurs campagnes en y\frique ou en Asie.
En France, l'utilisation immédiate des éléments indigènes a toujours constitué un des principes fondamentaux de la politique coloniale.
(1) Général Pennequin.
Aussi s*cxi)lique-l-oii difficilement qu'on se* soit écarté de ce principe en 1894, au moment de la préparation de !a campagne de Madagascar, alors que la brillante et récente «*ampagne du Dahomey était encore présente à lespril de tous, cl malgré les avis de coloniaux autorisés qui proposaienl, pour alleindre Tananarive, une colonne expéditionnaire composée surtout d'indigènes, avec une réser\'e de deux bataillons d'Européens seulement.
Lorsque le Gouvernement français eut décidé de confier au Département de la guerre la direction supérieure de l'expédition, l'effectif de la colonne fut d'abord fixé à une division entièrement constituée, services compris, avec des éléments européens; seuls, les conducteurs de mulets et do voitures devaient être choisis parmi les indigènes.
C'est par un hasard des plus heureux et grâce à la faiblesse momentanée des effectifs des troupes de la marine (|ue la composition de la 2* brigade fut ultérieurement modifiée et que les tableaux d'effectifs arrêtés le 22 février 1895 attribuèrent à cette brigade un régiment colonial comprenant, outre le bataillon de volontaires de la Réunion, deux bataillons indigènes de tirailleurs sakalaves et haoussas.
Il n'est pas téméraire d'affirmer que la présence de ces deux bataillons permit seule à la colonne expéditionnaire d'atteindre son but; dès la fin du mois de juillet, en effets ils furent constamment employés à la construction de la route, au déchargement des chalands, à la confection d'abris improvisés pour les ambulances, au service des reconnaissances et aux corvées de toutes sortes, épargnant ainsi aux Européens toutes les tâches pénibles.
C'est d'ailleurs bien là le rôle des troupes indigènes et leur principale raison d'être comme éléments combattants
Aptitudes des races asiatiques.
Puisque ^utili^^alion des troupes indigènes est reconnue indispensable, nous examinerons avec quelque détail les conditions de leur emploi.
Les diffcM'enles races auxquelles nous pouvons faire appel ne sont pas toutes également aptes aux divers services que nous leur demandons.
LVVnnamile, au physique peu vigoureux, de petite taille, d'aspect chétif, est, depuis sa plus tendre enfance, habitué à porter. Au moral, il n'a qu'un penchant assez faible pour le métier des armes, mais ses merveilleuses qualités de souplesse et de docilité permettent d'en faire un soldat accompli (juand on sait utiliser la grande confiance qu'il a dans l'Européen; avec un encadrement suffisant, le soldat annamite devient un élément de combat précieux par son endurance, sa docilité, son peu de besoins matériels.
Les montagnards des hautes région*^ du Tonkin (Thos, Nuns, Mans) sont généralement grands, vigoureux et beaucoup plus forts que les habitants du Delta; ils sont bons marcheurs et font d'excellents porteurs. Ils ont plus de sobriété, de franchise et d'honnêteté que l'Annamite, mais sont moins iins, moins intelligents et ne possèdent pas la grande faculté d'assimilation de ce dernier. Ils sont plus fiers, moins travailleurs, plus indépendants et se soumettent difficilement aux exigences du service militaire régulier; ils peuvent rendre de bons services connue partisans.
Le Chinois est sobre et endurant; il fait un excellent coolie, dont le rendement est supérieur à celui de l'Annamite. Il n'a pas peur de la mort, et sa bravoure naturelle, bien que passive, ne l'a pas empêché d'être toujours pour nous, dans les hautes régions du Tonkin, un très rude adversaire; ce
qu'il craint, ce sont les blessures qui le rendraienl impropre au travail et le voueraient à la misère; il tient aussi à être inhumé dans son pays natal, où sa postérité lui rendra les honneurs dus aux ancêtres. Le soldat chinois est afte à la manœuvre; les excellents résultats obtenus par Quan-('hi- -Thai au Cliantoung et par Tchan-ïché-Tong, vice-roi du Hou-Quang, en font foi.
La diversité des mœurs, des usages, de la langue, les difficultés de communication dans cet immense empire, font que le Chinois ne connaît pas l'idée de patrie et qu'il peut être utihsé même contre ceux de sa race.
Le recrutement de tirailleurs chinois est donc possible, à condition de choisir les futurs soldats dans les bons éléments de la population, de leur donner des garanties en cas de blessures ou d'infirmités contractées au service, d'assurer le rapati'iement de leurs corps en cas de décès et, enfin, de les encadrer solidement ainsi qu'il est d'usage pour toutes les troupes indigènes.
Le premier décret d'organisation des tirailleurs annamites date de 1879.
Plus lard, au moment de la conquête du Tonkin, la solidité que ces troupes montrèrent dans les différents combats auxquels elles assistèrent assit bientôt leur renommée.
Dans la répression de la piraterie, les tirailleurs annamites et tonkinois firent preuve de solides qualités d'endurance et de fidélité; les exemples de défection de ces troupes sjni très rares et se rattachent toujours à des causes plus ou moins indirectes, tandis que, par contre, les exemples d'attaques de vive force repoussées par de simples garnisons de tirailleurs tonkinois sont nombreux.
En vue d'assurer la sécurité de nos possessions d'Indo- 'Chine, tout en n'augmentant pas démesurément l'effectif des troupes blanches à y entretenir, on a été amené, depuis quelques années, à augmenter le nombre des régiments de tirait-
LA GUERBE DANS LEH COLOXIES 45
leurs, à organiser le service des réserves et à créer des corps de tirailleurs chinois et de tirailleurs cambodgiens.
Les tirailleurs chinois sont appelés, en principe, à servir dans les hautes régions où les Annamites résistent assez mal : il en existe déjà un bataillon à deux compagnies. L'essai, jusqu'ici, semble devoir donner d'assez bons résultats, bien que cette troupe n'ait pu encore être appréciée sur le champ de bataille.
11 existe de même un bataillon de tirailleurs cambodgiens réparti en plusieurs points de la province du Cambodge; on a été conduit à créer cette troupe non seulement pour accroître l'effectif des forces indigènes de la Cochinchine, mais surtout parce que les tirailleurs annamites qui, jusqu'à ces temps derniers, y tenaient garnison vivaient en très mauvais accord avec les autochtones de ces régions et aussi dans le but dhabiluer ces populations aux charges du service militaire.
En résumé, nous pouvons compter sur la valeur militaire du tirailleur indo-chinois, et cette valeur est encore susceptible de rendement si l'on considère le degré intellectuel de toute la race jaune. Un sentiment de dignité patrioti(iue el un espoir d'émancipation à échéance plus ou moins rapprochée découlent naturellement de cette mentalité supérieure, sentiments avec lesquels nous avons à compter pour la conservation de notre domaine d'Extrême-Orient.
Aptitudes des races de Madagascar.
A Madagascar, les divers^ s\^$tèmes de recj'utement essayés depuis la conquête jusqu'à ce jour ont tous fait ressortir une infériorité marquée des population^ çenCralesde l'île, 1 lovas cl Betsiléos, sur les tribus cùtières, au double point de vue de la résistance physique et de leur aptitude militaire.
46 LA GUEBJEtE DANS LES COLONIES
Les Hovas sont d'origine asiatique; comme aspect physique, ils diffèrent essentiellement des autres peuplades de l'île, qui, pour la plupart, sont d'origine malayo-polynésienne. Ils sont intelligents, cherchent volontiers à nous imiter et s'assimilent d'ailleurs assez facilement nos procédés de civilisation: par contre, peu résistants, ils supportent mal le climat de la côte, sont paresseux, fourhes, peureux et lâches à l'occasion. Ils sont aussi obséquieux avec Faulorilé qu'ils sont arrogants et tyranniques avec leurs subordonnés. Leurs aptitudes militaires se bornent à celles d'un service de planton, d'ordonnance ou de secrétaire. Les Ilovas à enrôler dans nos régiments malgaches doivent donc être l'objet d'une rigoureuse sélection.
Les Betsiléos habitent les provinces de Fianarantsoa et d'Ambositra. Un peu plus robustes que les Hovas, ils sont assez grands et bien musclés; leur endurance à la fatigue et aux privations est assez grande, mais ils ne supportent guère mieux (pie les Hovas le chmat de la côte. Au moral, le Belsiléo est doux, docile et patient; c'est un tempérament d'esclave; il n'a pas l'aptitude guerrière et la bravoure n'est pas une de ses qualités. D'inteUigence lente, il est très paresseux, manque d'énergie et n'a pas d'autorité; il sera parfois un assez bon soldat, mais ne fera toujours qu'un très médiocre gradé.
Les Bezanozano habitent la vallée du Mangoro. D'intelligence moyenne, de caractère doux, ils sont d'un tempérament robuste et rebelle à la fièvre; ce sont de bons soldats.
Les Betsimisaraka sont originaires de la rôle nord-est de lile; ils sont disciplinés, assez braves, résistent bien à la fatigue et au climat, mais ont malheureusement un penchant très prononcé pour l'ivrognerie; bons marins, vigoureux pagayeurs, ils n'aiment pas à servir en dehori^ de leur région. Au demeurant assez bons soldats, mais aucune aptitude au -commandement.
Les Anlaimoro, Anlaifasy, Anlaisaka sont des tribus ré- [larlies sur la côle sud-est de Madagascar et ayant beaucoup de points communs; on les dit d'origine arabe. Ces indigènes sont robustes, dociles, bons marcheurs, ont de l'enlrain et se comportent bien au feu; ils fournissent de bons éléments à nos régiments malgaches.
Les Sakalaves peuplent la côle ouest. Ils sont robustes, bien musclés et très résistants. Médiocrement intelligents, rusés et méfiants, ils sont, de plus, menteurs, voleurs, pillards et ivrognes. Très habiles dans la guerre de guerrillas et d'embuscades, les Sakalaves n'ont, jusqu'ici, fourni que peu (le recrues à nos régiments malgaches; mais la résistance acharnée qu'il nous ont opposée, la bravoure, l'endurance, la mobilité dont ils ont fait preuve dans leur lutte contre nous, semblent prouver qu'ils pourront faire un jour de solides soldats; pour le moment, il convient de nous les attacher et de les discipliner.
Les Antankares sont les habitants de la pointe nord de Madagascar; ils sont très fortement mâtinés de sang arabe. Ils ont à peu près les mêmes qualités de solidité et d'endurance que les Sakalaves, avec lesquels ils ])art agent malheureusement la passion de l'alcool. Au point de vue de l'aptitude au service militaire, ils ont fait leurs preuves : le bataillon malgache qui prit part à la campagne de Madagascar comptait environ 300 Antankares recrutés i)rincipalement à la Grande-Terre. Ces tirailleurs se montrèrent, pendant l'expédition, bons marcheurs, braves, énergicpies, pleins d'en- Irain et d'ardeur au feu.
Les Baras habitent une vaste région intérieure au sud-ouest du Betsiléo. Agiles, bien taillés pour la marche, peu éprouvés par la fièvre, les Baras, malgré une forte constitution, n'ont pas l'énergie qui leur permettrait de soutenir un effort prolongé. D'intelligence un peu lourde, ils font cependant preuve