‹ Observations sur les attaques dirigées contre le spiritualismeChapitre 3 sur 6 · SES PROPRIÉTÉS · texte numérisé non relu

SES PROPRIÉTÉS

Perception.

Avant de voir ce que l’auteur de V Irritation pense , et ce qu’on doit penser de la perception, présentons une considération fondamentale, vers laquelle convergent toutes les questions traitées et à traiter dans cet opuscule, et qui offre un moyen de rapprochement entre le point de vue philosophique purement physiologique , et notre point de vue psycho-physiologique.

Tous les phénomènes intellectuels et moraux sont uniquement attribués à la matière par les physiologistes purs ; il est donc essentiel de s’entendre sur ce mot matière , et de savoir quelle signification précise on doit y attacher.

Tous les physiciens regardent la matière comme

(i) Émile, livre iv.

étendue , impénétrable y indéfiniment divisible; le plus grand nombre, parmi lesquels sont MM. Broussais, Biot, de Laplace, la regardent aussi comme inerte , meme dans l’organisation des animaux, où elle est mue plutôt qu’elle ne se meut elle-même.

Il est, pour les physiologistes sensualistes, une autre sorte de matière, étendue, impénétrable, divisible sans doute comme l’autre, mais, par elle-même active et intelligente, opérant en tant qu’unité indivisible (1), et en rapport avec toute l’organisation ; exécutant, au moyen de l’instinct qu’elle crée (a), plus de merveilles que n’en peut produire et comprendre le plus habile mécanicien , et sachant ce qu’ignore le plus profond géomètre : elle se connaît et les objets autres qu’elle; elle calcule les lois de l’univers, s’élève à l’idée du souverain moteur , adore et prie; elle veut et ne veut pas; sacrifie ses penchants à ses devoirs , et se dévoue à une mort vo-

(1) En agissant comme unité, la matière pensante va contre sa nature; en agissant comme composée, on peut en couper les produits en morceaux.

(2) « Ce qu’on nomme appétits , sont des perceptions venant « des stimulations viscérales.... Ces émotions constituent Y in- « st inet ». De F Irritation et de la Folie , page 235.

lontaire, en redevenant matière brute par sa décomposition (i). Eh bien, sans nous gendarmer contre les physiologistes qui nomment matière cette seconde puissance, qu’ils nous permettent de lui conserver le nom dame (2) , de principe intelligent , et de la considérer comme une force, une cause qui agit sans contact, ainsi que Dieu, l’attraction et notre volonté.

La question se réduit donc rigoureusement à ceci : La matière est- elle intelligente, ou l’intelligence est-elle immatérielle ? Dans la première opinion , qui offre d’abord deux mots et deux idées inconciliables, sont les memes difficultés qui se trouvent dans l’autre système ; de plus, des conséquences qui mènent à l’impossible, au contradictoire, à l’absurde. Les difficultés qui naissent de la seconde théorie , sont de la nature de celles qui sont inhérentes à toutes les sciences, qui ne renversent point celles-ci par leurs fondements, bien qu'on ne puisse les

(1) Si c’est de la matière qui se voue àJa mort, elle va contre la première loi des êtres vivants, qui veulent avant tout leur conservation.

(2) L’ame est le principe intelligent considéré, non en luimême, mais dans ses relations avec le corps : ame, intelligence en rapport avec V organisation.

résoudre, qui tiennent aux bornes de notre esprit plus qu’à la nature des choses. Pour sa» voir comment l’esprit agit sur l’organisation, il faudrait connaître ce que sont en eux-mêmes l’esprit et la matière ; chose qu’il faut renoncer à savoir.

Dans la croyance qui considère l’ame comme intelligence immatérielle en rapport avec le corps , au moyen de Faction réciproque de l’homme et de la nature, on n’est gêné par aucun fait physiologique, on n’en craint aucune conséquence; on fait au contraire son profit de toutes les observations des naturalistes et des physiciens. Dans l’hypothèse qui reconnaît la matière intelligente , vous marchez entre deux ordres de phénomènes qui ne se tiennent par aucun lien, ou plutôt qui se combattent; entre des causes et des effets qui se repoussent. Étayons encore le spiritualisme de quelques preuves presque directes et immédiates.

Point d’action primitive sans intelligence et volonté; point de volonté sans liberté; point de liberté dans la matière; or, nous avons prouvé que notre principe intelligent est libre; il est donc immatériel, puisque une chose est ce sans quoi elle ne peut être conçue.

Si la matière pensait par sa nature, elle peu-

serait toujours, car on ne peut cesser d’être un seul instant ce qu’on est essentiellement ; or la matière ne pense pas toujours; la pensée lui vient donc d’une chose qui n’est pas matérielle.

Le vulgaire des penseurs ne connaît , ne croit possibles que les corps ; les penseurs doués d’une excessive énergie de réflexion, ne croient qu’à l’ame. Ce qui est certain, c’est que tout ce qui se passe dans l’univers pourrait avoir lieu pour nous sans matière ( au moins sans matière inerte), mais non sans intelligence. Les extatiques et les fous ne voient-ils pas hors d’eux ce qui n’y est point ?

Si nous n’étions que matière , comment notre nature pourrait-elle se mentir , et se dire qu’elle est autre chose qu’elle-même?

Ce qui précède peut être réduit à ce syllogisme : L’intelligence est ou simple (i), ou étendue; or, elle ne peut être étendue (2), donc elle est simple.

« Les rationalistes sont, comme nous, réduits « à recourir aux choses que les sens leur ont fait « connaître , pour donner aux autres des idées de « leurs pensées. » On aurait vainement recours

(1) Nous avons montré qu’il existe des forces invisibles et impalpables, qui agissent à distance et sans contact.

(2) Nous avons également montré que la matière ne peut

aux sens pour donner la forme de la volonté , de la mémoire, de la vision, de l’audition, du tact, de l’olfaction et delà dégustation; je ne dis point de la vue, de l’ouïe, du toucher, de l’odorat et du goût. Les langues de tous les peuples civilisés ont des mots différents pour distinguer l’action des sens de la perception des effets de cette action ; ce qui nous ramène naturellement au sujet de ce paragraphe.

L’intelligence humaine ne peut agir qu’en percevant y tant elle est dépendante des objets qui nous environnent, et des lois qui les régissent; tant est étroit et indissoluble l’hymen qui nous unit à la nature. Perception suppose don et acceptation, objet perçu et sujet percevant. Elle est l’appropriation , l’identification de l’idée d’un objet ou d’une affection, que nous renfermons dans une image ou dans un mot, pour les distinguer et les rappeler à la mémoire. M. Brous-

connaître, se souvenir, vouloir, choisir, réfléchir, juger, comparer, raisonner, admirer et se sacrifier. Mais, dit Locke , bien que la matière ne pense point par sa propre vertu , Dieu peut lui avoir adjoint la pensée. Dieu ne peut aller contre sa propre nature en agissant contre la nature des êtres. C’est, au reste, une singulière manière de raisonner que de dire, pour prouver l’existence d’une chose qui répugne à la raison , qu’il n’est pas impossible que Dieu ait fait cette chose.

sais l’entend autrement : « La perception est donc « le phénomène unique de l’intelligence. Ce que « nous en savons positivement , c’est i° qu’elle « se fait dans le cerveau; 2° qu elle est une excite tation de sa substance. Je ne veux pas dire « qu’elle est un effet , un résultat de l’excitation « de cette substance ; je dis quelle est cette ex- « citation elle-même, dans un de ses modes. « J’ajoute que l’idée ne saurait être autre chose. « Les maladies de l’encéphale prouvent tout cela « d’une manière invincible : elles fournissent « l’expérience directe qui démontre que ces mots « sensations , perceptions , idées , ne peuvent pré- « senter au physiologiste autre chose que de la « matière nerveuse dans certains modes d’excita- « tion (1).» La perception étant, non point , ainsi que le dit le savant professeur, le phénomène unique de l’intelligence, mais le point fondamental sans lequel elle ne pourrait tirer parti de ses propriétés , on voit combien il importe d’examiner avec un soin scrupuleux et impartial sa théorie à cet égard. Pour cela, suivant notre coutume, nous diviserons le paragraphe que nous a?ons cité, en autant de propositions différentes

(i) De V Irritation et de la Folie , pages 2 1 3 et 214

qu’il en contient, afin qu’on puisse, pour ainsi dire, tourner autour de chacune d’elles, et les considérer séparément sous toutes les faces.

i° La perception est le phénomène unique de l’intelligence.

20 La perception a lieu dans le cerveau.

3° Elle n’est pas un effet, un résultat de l’excitation cérébrale.

4° Elle est; cette excitation cérébrale ellemême.

5° Nos sensations , nos perceptions , nos idées , ne sont autre chose que de la matière nerveuse dans un certain mode d’excitation.

6° Tout cela ( tout ce qui est contenu dans ces cinq propositions) nous le savons positivement , et est prouvé d'une manière invincible .

Voyons si tant de promesses seront confirmées, et si des assertions aussi extraordinaires se soutiendront devant une critique un peu exacte et judicieuse.

La perception est le phénomène unique de V intelligence. Quand on juge, on est actif ; quand on perçoit, on est presque entièrement passif. Le jugement est un acte positif par lequel on prononce sur l’être ou le mode d’être des objets; la perception est l’appropriation d’une idée ou d’une affection. Vous pouvez également distin-

guer de la perception , la réflexion , la comparaison , le raisonnement , l’induction : donc la perception n’est pas le phénomène unique de l’intelligence.

La perception a lieu dans le cerveau. Tran seat : les psychologistes ne l’ont jamais nié ; ils ont même eu le tort de trop localiser le principe intelligent , lequel peut agir à distance , ainsi que le principe de vie et les autres forces de la nature.

La perception n'est pas l'effet , le résultat de V excitation du cerveau. Elle sera donc un fait, tel qu’il n’en existe point d’autre , sans cause et sans conséquences, un phénomène mutilé. Le vice de cette énonciation vase faire mieux sentir par le développement de la proposition suivante.

La perception est V excitation elle - même du cerveau. Dans excitation je ne vois que mouvement communiqué. Que ce mouvement ait lieu dans le cerveau ou dans toute autre partiede l’organisation , il ne peut causer qu’un déplacement des parties, sans qu’il ait rien de commun avec la perception, avec la conscience de la perception qui en est inséparable. Mais , dira-t-011, dans toute perception il y a excitation du cerveau. Soit : la question n’en reste pas moins tout entière. Je vous demande qui perçoit l’excitation ,

ou plutôt l’effet de l’excitation ? M. Dutrochet , dans ses belles expériences sur V électricité intracapillaire y a reconnu que l’effet de celle-ci était action, excitation des fluides, et réaction des solides; mais il s’est bien gardé de conclure que cette action fût la sensibilité elle-même , encore moins la perception. Il reste toujours à savoir qui perçoit l’effet de V électricité intra-capillaire .

Reprenons notre proposition : la perception est V excitation elle-même du cerceau. Comme, dans la thèse que nous examinons, on repousse tout autre agent percevant, il faut bien que l’excitation se perçoive elle-même ; mais, d’après les théories de notre honorable adversaire, l’excitation est matérielle : concevez , si vous le pouvez, une portion de matière mue se percevant elle-même.

L’auteur de T Irrita tion et de la Folie n’a point reculé devant cette idée. Il prétend que tous nos jugements se réduisent à la perception de la perception (i), et que percevoir soi-même petcevant , constitue toutes nos facultés intellectuelles (2). Traduisons cette singulière proposi-

(1) De V Irritation et de la Folie , page 21 3.

(2) Ibidem , page 2 1 1 .

tion , qui renferme tout le système ideo-nervoso-logique de M. Broussais , avec son propre dictionnaire.

La perception est excitation : dans excitation, quelque chose ou quelqu’un est excité , est dans un état passif ; mais percevoir est actif ; dans percevoir il y a donc de l’actif et du passif ; on est excité et l’on excite. Qui excite-t-on ? soi-même percevant ; mais ce soi-même, en tant que percevant, est excitant et excité ; dans la perception, c’est donc un objet excité et excitant, qui excite un objet excité et excitant; et cet objet est soimême , et ainsi, sans discontinuation, dans toute série d’idées, de sensations, de souvenirs. Il est incompréhensible comment l’auteur s’est laissé préoccuper au point de ne pas s’apercevoir de cette tautologie de mots et d’idées. Forcé par ses doctrines d’attribuer à la matière des propriétés et des fonctions qui ne lui appartiennent pas, et d’allier des choses disparates , son style , comme il devait arriver nécessairement, n’a pu exprimer ce qui est faux et incohérent , et ses paroles ont protesté contre ses opinions.

Dans perception est autre chose qu’excitation; il y a appropriation d’une idée ou d’une affection. Dans la perception, par exemple, d’un éléphant, il y a image intérieure, et, s’il est pré-

sent, vue extérieure de l’animal. L’excitation,

nous l’espérons, n’est ni 1 éléphant, ni son image formée de rayons lumineux savamment modifiés par les diverses humeurs de l’organe visuel. «Si « l’on amincit la partie postérieure de la scîéroti- « que, et qu’on place au devant de la cornée, à quel- « que distance ,un objet lumineux , par exemple la « flamme d’une bougie, on voit, en regardant par « derrière, se former au fond de l’œil une petite « image bien nette , teinte des memes couleurs « que l’objet, et qui grandit ou diminue selon « qu’il s’approche ou qu’il s’éloigne, ainsi que « M. Magendie l’a remarqué (q).» Certes ce n’est point l’image qui, dans l’animal vivant, se voit elle-même, sa couleur , ses grandeurs diverses, et l’objet , qui est hors de l’œil ; c’est encore moins elle qui juge (2) que sa grandeur effective , qui n’est que de quelques points , correspond à un éléphant de douze pieds et d’un volume colossal.

Après .avoir réduit tout l’homme intellectuel à

(1) Précis élémentaire de physique , de Biot.

(2) Principes de Littérature , de Philosophie , de Politique et de Morale , tom. II, page 227, depuis l’aphorisme 9/4 1 jusqu’à 94^-

cette formule : je me perçois moi-même percevaut, M. Broussais réduit la conscience à cette autre formule : je sens que je sens . Mais sentir n’est pas une chose simple (i), pour sentir il faut savoir qu’on sent; sentir qu’on sent n’est pas la même chose que savoir qu’on sent. Pour savoir qu’on sait et qu’on sent, il faut autre chose que des sens. Sentir et savoir, il est vrai, sont tous deux accompagnés d’un mouvement organique; mais avec cette différence que, dans sentir , ce mouvement enveloppe et absorbe presque en entier la perception, tandis que dans savoir le mouvement organique est comme nul, et que la perception de l’idée est ce qui domine dans le principe intelligent. Sentir est savoir qu’il se passe en nous une modification organique; or, la modification est différente de savoir : je souffre d’une blessure ; souffrir est autre chose que savoir que je souffre.

Je sens que je sens ne dit rien de plus que je sens ; ce mot ajouté à lui-même ne fait point faire un pas de plus en avant à l’intelligence. Il n’en est pas de même de je sais que je sens. On peut

(i) Principes de Littérature , de Philosophie , de Politique et de Morale , page sto4, aphorisme 884-

savoir qu’on sent, mais on ne peut sentir qu’on sait.

Dans sentir est intelligence , dont l’action se confond avec le mouvement organique ; dans savoir est intelligence , dont Faction se sépare du mouvement organique par la réflexion. D’où il résulte que le premier fait de conscience ( de perception analysée) n’est pas je sens que je sens (i), lequel se perd dans le mouvement général de l’organisation, mais je sais que je sens; fait recueilli et analysé par la réflexion. Gloire à notre immortel Descartes, qui l’a reconnu comme la base immuable de la philosophie ! Je pense ,

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