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QUELQUES LÉPIDOPTÈRES D’'ISLANDE

Par M. BELLIER DE LA CHAVIGNERIE,

(Séance du 10 Décembre 1856.)

Les Lépidoptères qui habitent l'Islande, sont encore si peu connus et si peu répandus dans nos collections, que j'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt d'appeler un instant l'attention de la Société sur les productions lépidoptérologiques de cette contrée désolée.

Située sous le 65e degré de latitude, près du pôle arctique, l'Islande doit avoir une faune bien restreinte ; mais quelque pauvre qu’on se représente cette région hyperboréenne, on était toutefois en droit de supposer que l'Islande, à l'instar des autres îles, devait posséder un certain nombre d’espèces spéciales. Afin de s’assurer s’il en était ainsi, deux entomologistes allemands, remplis d’ardeur pour la science, chasseurs habiles et expérimentés, n’ont pas craint d’aller s’établir pendant toute une saison dans les parties de l'ile où ils

espéraient faire la meilleure récolte. Cependant, malgré les investigations les plus actives, malgré l’éducation faite en grand de toutes les chenilles qu'ils ont pu se procurer, les efforts persévérants de nos deux confrères ont été couronnés de si minces succès, qu’à l'avenir bien peu d’entomologistes seront sans doute tentés de renouveler la même épreuve, et de s'imposer les fatigues et les dures privations auxquelles il faut se soumettre dans des régions que la nature a si peu favorisées.

J'ai l'honneur de faire passer sous les yeux de la Société une boîte contenant 63 Lépidoptères d'Islande et 7 de leurs chenilles habilement préparées. Ces insectes, dont a bien voulu se dessaisir en ma faveur M. Staudinger, l’un des entomologistes dont j'ai parlé, représentent à bien peu de chose près, comme on le verra, toutes les espèces de Lépidoptères qui ont pu être recueillies en Islande pendant une saison entière. Au premier coup d'œil jeté sur ces Lépidoptères, on est d’abord frappé d’une chose, c’est que la plupart ne sont que des modifications de types répandus dans la plus grande partie de l'Europe. On y cherche vainement un diurne, ne füût-ce qu'une Coliade ou une Argynne commune. M. Staudinger m’a écrit que ni lui, ni son compagnon n’avaient vu voler un seul diurne.

A défaut de diurnes, je vais done passer en revue les 17 espèces de nocturnes représentées par les 63 RE EU es que je soumets à la Société.

Hadena Gelata, Lefeb. — Sous le nom d’Hadena Gelata, M. Staudinger m'a envoyé 9 noctuelles offrant autant de variations que d'individus, et obtenues toutes de chenilles identiques. La larve que j'ai sous les yeux diffère essentiellement des chenilles produisant les Hadena; elle rappelle

Lépidoptères d'Islande. 7

plutôt les chenilles d’Agrotis et justifie complétement la création du genre Crymodes que M. Guénée, sans connaître cependant les premiers états, a établi aux dépens des Hadena, pour y placer les espèces hyperboréennes : Groenlendica, Exulis, Gelata, Poli, Borea, etc. Selon M. Staudinger, qui a élevé la Gelala en très grand nombre, l'Exulis, Lefeb., la Cervina, Eve., la Poli, Guén., la Sommeri, Boisd. et la Groenlendica, Boisd. devraient être toutes rapportées à la Gelata qui varie prodigieusement. Quand on n’a pas vu en nature les types de ces espèces boréales, toutes fort voisines les unes des autres, et qu’on n’a pour se guider que des descriptions ou des figures qui souvent laissent à désirer, il est difficile de se prononcer d’une manière absolue en faveur de l’opinion émise par M. Staudinger; je serais cependant assez porté à l’admettre, mais en faisant une exception pour la Groenlendica, Boisd. que je considère comme très différente des Gelata recueillies en Islande par M. Staudinger, car les deux exemplaires de Groenlendica que je possède dans ma collection, ainsi que tous les autres que j'ai pu examiner, ont les ailes supérieures et inférieures beaucoup plus arrondies, et ce caractère m’a paru constant. La Crymodes Gelata vole fin juin et juillet.

Agrotis Islandica, Staudinger. — Cette Agrotis, que M.Staudinger croit nouvelle, me paraît n’être qu’une modification de l’Agrotis Obelisca, Wien-Verz. Sur les cinq exemplaires qui m'ont été envoyés, il ya un & , et M. Staudinger me fait observer que les antennes de ce mâle sont beaucoup moins pectinées que chez Obelisca; mais M. Guenée dit précisément, en parlant d’Obelisca : « Il ne faut pas se » fier à la pectination des antennes. Je me suis assuré qu’elle » varie quelquefois dans les mêmes races. » Cette observation, dont j'ai reconnu moi-même plus d’une fois l'exacti-

tude, peut s'appliquer aux Agrotis en général. Le caractère tiré des antennes ne saurait donc suffire dans ce groupe pour valider la création d’une espèce, et je crois que l'Islandica, Staud., doit être rapportée comme variété à l’Obelisca des auteurs. — L’agrotis Var. Islandica vole fin juin et juillet. Elle habite le nord de l'Islande.

Noctua Conflua, Tr.— Quatre exemplaires. La Conflua d'Islande diffère un peu de celle d'Allemagne ; le type est plus grand, plus coloré ; le dessin est mieux écrit.

Plusia interrogationis, L. — Deux exemplaires qui diffèrent à peine de ceux des Alpes. M. Staudinger, qui a élevé cette espèce en Islande, me marque avoir obtenu deux individus tout à fait noirs; mais on ne doit les considérer que comme des variétés purement accidentelles.

Hadena Borea? — J'ai reçu sous ce nom, mais avec un point de doute, quatre exemplaires variés d’une noctuelle que M. Staudinger pense être nouvelle, si elle n’est pas la vraie Borea, Boisd. M. Staudinger m’a envoyé également la chenille fort bien conservée qui produit cette espèce. M. le docteur Boisduval ayant eu l’obligeance de me communiquer l’exemplaire type de la Borea qui existe dans sa riche collection, bien que cet exemplaire soit vieux et fort effacé, il:m'a cependant été facile de me convaincre que cette Borea, Boisd. était bien une vraie Crymodes très voisine de Gelata (si ce n’est même une des nombreuses variations de la Gelata), tandis que la Borea de M. Staudinger appartient à un tout autre groupe, comme l'indique non seulement l'insecte parfait, mais la chenille. L'espèce reçue de M. Staudinger sous le nom de Borea n’est donc point une Crymodes, mais une véritable Hadena, extrèmement voisine d’Adusta.

Lépidoptères d'Islande. 9

M. Staudinger a l'intention de publier une relation entomologique de son voyage en Islande, c’est donc à lui que revient tout naturellement le droit de nommer cette Noctuelle si elle lui présente des caractères spécifiques suffisants pour être séparée d’Adusta dont je la considère provisoirement comme une modification locale, Cette Noctuelle parait en mai (1).

Agrotis rava. Her.-Sch. — Le seul individu que j'ai sous les yeux paraît bien se rapporter à l'espèce nouvelle figurée sous ce nom par Herrich-Schaeffer, pl. 107, fig. 544, quoique mon exemplaire soit d’une coloration beaucoup plus foncée. Fin juillet et août. Rare.

Heliophobus Graminis, L. — Un mâle seulement qui est la variété Tricuspis de Hubner.

Ces sept espèces de Noctuelles sont, avec Tryphæna Pronuba et Hadena Pisi, les seules que MM. Staudinger et Kruper aient rencontrées en Islande.

Cidaria propugnaria, Fab. — un & une ®, semblables à celles de France. Vole pendant le mois de mai en Islande.

Melanippe Thulearia, Herr.-Schaef. — Cette jolie géomètre dont j'ai reçu quatre exemplaires, varie du brun obscur au brun mélangé de blanc. Elle tient le milieu entre Hastata Hub. et Hastulata du même auteur, dont M. Boisduval a fait, dans son Index, une variété d'Hastata. La Thulearia semble être une espèce particulière à l'Islande ; elle vole en mai et juin. La chenille ressemble beaucoup à celle

(1) Depuis la rédaction de ce mémoire, j'ai appris que M. Staudinger avait reconnu que cette Hadena était véritablement nouvelle, et qu'il l'avait publiée sous le nom d'Or/a.

d'Hastata, mais si toutes sont semblables à l’exemplaire que j'ai sous les yeux, ces chenilles sont entièrement noires et dépourvues de la série de taches circulaires couleur feuillemorte que Degéer signale chez la chenille qui produit la Melanippe Hastata.

Larentia Cœsiaria, Hub. — Un des quatre exemplaires qui m'ont été envoyés est d’un gris très enfumé ; les trois autres ressemblent à nos Cæsiaria de France. Islande. Juillet. — La chenille, qu’on n’avait pas encore observée est d’un beau vert, avec deux bandes stygmatales jaunâtres et une série de chevrons bruns disposés le long du dos sur le milieu de chaque anneau à partir du troisième.

Cidaria Russaria, Hubn. — Sous le nom de Russaria, M. Staudinger m'a envoyé huit Cidaria qui appartiennent toutes au type Immanaria des Anglais, mais avec des modifications plus ou moins remarquables. La plus curieuse est un individu dont les ailes sont d’un blanc pur sur lequel les bandes ordinaires se détachent nettement en noir. M. Staudinger, qui a élevé un grand nombre de chenilles, me dit avoir obtenu de bien jolies variétés, une, entre autres, entièrement blanche, une autre toute brune sans aucun dessin, etc. On peut rapporter exactement à la chenille de cette Géomètre la description donnée par Duponchel de la chenille de la Cidaria Russata. La Russaria et \'Immanaria ne formeraient donc qu’une seule espèce. Islande. Juillet, août.

Cidaria Elutaria, Hub. — Six exemplaires de nuances différentes. M. Staudinger m'écrit que cette Géomètre est probablement nouvelle. Je ne saurais partager cette opinion. L'Elutaria est, comme on sait, une des Géomètres qui varie

Lépidoptères d'Islande. 11

le plus, et j'ai pris plusieurs fois, notamment dans les montagnes froides de l'Auvergne, des individus se rapprochant plus ou moins de ceux d'Islande. La chenille de cette espèce que m’a envoyée aussi M. Staudinger, se rapporterait bien, d'aprés mes souvenirs, à celle d'Elutaria que j'ai élévée deux fois sur l’aulne, mais dont j'ai négligé de prendre la description. La chenille de l'Elutaria varie du reste autant que le papillon pour le fond de la couleur selon Duponchel. Islande. Chenille en juin; papillon en août.

Melanippe Alchemillaria, Hub. — Trois exemplaires dont deux semblables à l’Alchemillaria des environs de Paris ; le troisième est une variété assez curieuse. Les quatre ailes sont très enfumées et le dessin se voit à peine. Islande, mai et juin.

Cidaria Munitaria, Hub. — Quatre exemplaires. Nous avons pris, l'été dernier, dans les Basses-Alpes, non loin des neiges, M. Berce et moi, des individus mâles entièrement semblables. Islande, juin et juillet.

Eupithecia Satyraria, Hub.—Deux exemplaires. MM. Boisduval et Duponchel donnent pour habitat à cette Géomètre, dans leurs catalogues, les Alpes françaises. Les individus recueillis en [Islande par M. Staudinger, sont beaucoup plus pâles que celui figuré par Hubner; ils ont aussi les ailes beaucoup plus aiguës à l'apex; mais ils se rapportent assez bien aux figures d'Herrich-Schaëffer.— La chenille est d’un vert obscur avec des chevrons plus foncés sur chaque anneau; une bande stygmatale et de petits traits obliques de la même couleur existent de chaque côté du corps. M. Staudinger ne m'a pas fait connaître la plante qui la nourrit. Islande, mai et juin.

A ces huit espèces de Géomètres, il faut en ajouter deux autres, Eupithecia Valerianaria, et Eupithecia (Nova Species, Staudinger) élevée sur le Juniperus Norvegicus, cette dernière au nombre de dix individus seulement.

Tortrix Pratana, Hub. — Deux exemplaires plus pâles et à dessins moins marqués que dans la figure d'Hubner. Duponchel dit que cette Tortrix est très commune dans les Alpes de la Souabe. — Islande, juillet,

Pempeliu Carbonariella, Roslerst. — Un une 9. Islande, juillet.

Il a été recueilli sept ou huit autres Microlépidoptères qui ne m'ont point été envoyés.

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NOTE SUR UN LÉPIDOPTÈRE HERMAPHRODITE (Ghelonia Latreillei).

Par M. BELLIER DE LA CHAVIGNERIE.

(Séance du 23 Janvier 1861.)

Les cas d’hermaphrodisme chez les Lépidoptères, sont toujours assez rares pour que chaque fois qu’il se présente un fait nouveau, il soit signalé. Le recueil des Annales renferme déjà la description ou la figure de plusieurs hermaphrodites très remarquables.

Ce sont: 1° Angerona prunaria. — & à droite, Q à gauche. (Ann. soc. Ent. 1835, pag. 443, pl. 1 c, fig. 5.) ; 2° Lycæna Alexis. — 4 à droite, @ à gauche. (Ann. soc. Ent. 1835, pag. 145, pl. 1 b, fig. 4.) ; 3° Argynnis Paphia. — & à droite, & à gauche. (Ann. soc. Ent. 1837, Bulletin, pag. Lxutr.) ; 4° Diphiera cœnobila. — & à droite, $ à gauche. (Ann. soc. Ent. 1843, Bulletin, pag. vu.) ; 5° Liparis dispar. — & à gauche, £ à droite. (Ann. soc. Ent. 1849, pag. 173, pl. 6, fig. 2.) ; 6° Anthocharis Cardamines. — à gauche, & à droite. (Ann. soc. Ent. 1852, pag. 395, pl. 4, fig. 3.) 3

Chez quatre de ces hermaphrodites, les signes caractéristiques du mâle se trouvent portés à droite, et chez les deux autres ils existent à gauche, Il en est le plus souvent ainsi pour les sujets hermaphrodites ; c’est ce qui résulte des observations consignées dans le mémoire relatif au Lycæna Alexis dont il est question plus haut, et où M. Lefebvre, l’auteur de ce travail, énumère 47 cas différents d’hermaphrodisme, signalés par divers entomologistes.

Le nouvel hermaphrodite que j'ai l'honneur de présenter à la Société appartient à la tribu des Bombycides. C'est une Chelonia Latreillei, Lépidoptère propre à l'Espagne.

Godart, qui le premier fit connaître cette charmante espèce, en la dédiant à son illustre maître, ne publia que le mâle n'ayant pas vu l’autre sexe. M. Boisduval dans l’Icones n'a décrit également que le mäle, ajoutant que selon le témoignage de M. Feisthamel qui possédait des individus de l’un et l’autre sexe, la femelle était en tout semblable au mâle. 11 existe, au contraire, entre le mâle et la femelle de la Chelonia Latreillei une très grande différence, et je profiterai de l’occasion qui m'est offerte, pour faire également passer sous les yeux de la Société

32 BELLIER DE LA CHAVIGNERIE. — [ermaphrodisme d'un Lépidoptère.

plusieurs exemplaires mâles et femelles, parmi lesquels se trouvait confondu le sujet hermaphrodite auquel je reviendrai dans un instant.

On pourra remarquer qu'indépendamment des antennes, qui chez le mâle de la Latreillei sont fortement pectinées, ainsi que cela a lieu généralement pour les Bombycides, tandis qu'elles sont simplement ciliées chez la femelle, le mâle a la tête, le collier, les ptérygodes, l'abdomen surtout en dessous, et les pattes, d’un gris jaunâtre assez clair, alors que chez la femelle toutes ces parties sont d’un noir profond, sans apparence de gris. La présence du collier, qui n’existe que chez l’un des sexes, est surtout caractéristique. On peut, du reste, consulter l'excellent ouvrage iconographique de M. Herrich-Schaëffer, où le mâle et la femelle de la Chelonia Latreillei sont représentés très exactement pl. 13, fig. 66 et 67, et pl. 21, fig. 118.

Les différences notables dont je viens de parler, entre les deux sexes de la Chelonia Latreillei rendent fort intéressant l’hermaphrodite de cette espèce. Non seulement une antenne, celle de gauche, appartient au sexe mâle, et l’autre antenne, celle de droite, au sexe femelle ; mais la moitié du thorax et de l'abdomen est gris jaunâtre à gauche, l’autre moitié entièrement noire à droite, et le collier n'existe que du côté gauche. Il n’est pas jusqu'aux pattes qui n'aient été modifiées aussi très régulièrement chez cet être bizarre, car les trois pattes de gauche sont jaunâtres et appartiennent à un mâle, tandis que les trois pattes de droite sont noires et se rapportent à une femelle,

On peut observer encore que les ailes de droite ont atteint un plus grand développement que celles de gauche, parce que chez les Chelonia les femelles sont généralement plus grandes que les mâles.

Le sujet est donc, en apparence, un hermaphrodite complet, et contrairement à ce qui a été constaté dans le plus grand nombre de cas, le sexe mâle domine à gauche et le sexe femelle à droite.

Il eût été intéressant d'étudier les organes internes de cet hermaphrodite lorsqu'il fut pris. Aujourd'hui que le papillon est complétement desséché, les observations anatomiques qu’il aurait fournies ne peuvent plus avoir lieu et sont malheureusement perdues pour la science,

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