‹ Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisonsChapitre 13 sur 117 · MALADIES DANS UNE ARMÉE · texte numérisé non relu

MALADIES DANS UNE ARMÉE

Quoiqu'on puisse à peine éviter la plupart des causes dont on a fait mention ci-dessus , savoir : l’excès du chaud, du froid ou de l’humidité , l’état putride de Pair, la grande fatigue, les habits mouillés et mille autres circonstances , ce- I pendant, eomme toutes ces choses disposent seulement le corps à la maladie , et j ne la causent pas nécessairement, il s’en- I suit qu’on peut prendre des précautions I qui mettront le soldat en état de résister ’ à la plupart des fatigues auxquelles il se j voit exposé dans la vie militaire. Il est i presque inutile d’ajouter que les préser- I vatifs contre les maladies ne doivent point consister en remèdes, ou dépendre de [quelque chose que le soldat peut néi gliger ; mais d’ordres seulement qu'on I lui fera exécuter avec d’autant plus de facilité , qu’ils ne lui paraîtront point j déraisonnables. — Nous allons donc exaj miner les moyens dont on doit faire usa- ! ge pour se préserver des maladies , et nous suivrons l'ordre des causes dont on a fait mention (1). Les principales dé- 1 pendant de l'air , nous considérerons les : diverses précautions qu’il faut prendre à cet égard, et nous proposerons ensuite des réglements au sujet du régime , et I des autres points importants qu’il dé- I pend des officiers de faire observer.

[ § I®’’. Comment on peut prévenir les

! maladies qui proviennent du chaud et I du froid, — Pour pallier les effets d’une I chaleur excessive, les généraux ont jugé j à propos de régler les marches, de façon I que les soldais puissent arriver à l’en- I droit destiné avant la grande chaleur i du jour; ils ont pareillement donné des î ordres fort précis , pour qu’aucun soldat : n’eût à dormir hors de sa tente , qu’il I peut couvrir, dans les campements fixes I avec des branches d’arbres , pour se ga- I rantir par le moyen de leur ombre de I J’ardeur du" soleil (2). Il est de la dernière importance de faire lever les sol- I dats de bonne heure , et de leur faire I faire l’exercice avant que la fraîcheur de ; la matinée soit tout-à-fait passée. On ' évite par-là non-seulement les chaleurs excessives, mais encore, le sang étant ra-

(1) Chap. II.

(2) Part, 1, çhap. vi.

fraîchi et les fibres fortifiées, le corps se trouve plus en état de supporter la chaleur du jour. Enfin , dans les temps fort chauds , on a regardé comme trèsutile d’abréger le temps que les sentinelles doivent être en faction , lorsqu’il faut nécessairement qu’elles soient exposées au soleil. — Les préservatifs contre le froid consistent en habits, en couvertures de lit et en un feu modéré. L’expérience que mous avons eue de l’utilité des camisoles, pendant la campagne que nous fîmes en hiver dans la Grande- Bretagne (1), devrait nous apprendre à pourvoir de même nos armées dans une autre guerre. Il n’y a point, parmi les étrangers , de soldais qui soient sans cette partie nécessaire de l’habillement, ni même de gens de la plus vile condition. Ces camisoles seraient non-seulement utiles dans les quartiers d'hiver, mais encore dans les commencements et sur la fin d’une campagne. L’on aurait pareillement besoin de manteaux pour les soldais qui sont en faction; la relation générale des maladies du premier hiver en fait assez sentir les avantages. Un troisième article, non moins important, est de donner aux soldats des souliers forts , puisque personne n’ignore combien il est aisé de gagner un rhume lorsqu’on a les pieds humides. — Le second moyen pour préserver les troupes des maladies dont on a fait mention , consiste à distribuer une couverture par chaque tente de l’infanterie. Ce réglement, quoiqu'en usage partout ailleurs, n’a presque pas eu lieu dans l’armée française ou dans la nôtre. Nous avons observé combien les manteaux étaient utiles à la cavalerie (2). De quel avantage ne seraient donc pas des couvertures pour conserver la santé des soldats, à la fin et au commencement d’une campagne/ La seule chose qu’on doive examiner , est de voir si la dépense et l’embarras de ce surplus de bagage l’emporte ou non sur l’avantage qu’on pourrait en retirer (3). — Le dernier article regarde le feu. Nos soldats ne peuvent s’en passer , puisque

(1) Ne aridis, et sine opacilate arboruni, campis aut collibus, ne sine tentoriis æslate, milites commorentur. (Veget. de re milit., lib. ni, cap. ii.

(2) Voyez part, i, cliap. ni.

(3) Depuis les premières éditions de cet ouvrage, on a donné des couvertures à l’infanterie.

de tous les peuples guerriers ce sont les moins accoutumés au froid. Mais, comme il est avantageux qu’ils en endurent un peu, afin de s’endurcir contre les commencements d’une campagne, on ne doit leur fournir du feu qu'autant qu’il leur en faut pour faire cuire leurs aliments , corriger l’humidité de leurs casernes et pour adoucir la rigueur d’un hiver trop rude. Du reste, il faut plutôt se fixer à des habits chauds et à leurs exercices qu’au feu, pour les garantir des maladies causées par le froid. Yégèce (i) , qui a fait un recueil des principales maximes de l’ancienne discipline militaire des Ptomains , recommande aux ofliciers ces deux articles essentiels, les habits et le feu.

§ \1. -Comment on peut prévenir les maladies qui proviennent de l’humidité. — Quand les troupes vont en garnison, les maréchaux-de-logis sont obligés par leur devoir d’examiner toutes les casernes que les magistrats du lieu leur présentent , et de rejeter tous les rezde-chaussée des maisons inhabitées, ou qui paraissent humides. Nous avons eu un exemple qui nous a mis à portée de juger, par comparaison , des avantages que procure la sécheresse des étages élevés (2) , qui sont toujours préférables , surtout dans les Pays-Bas, où les maisons n’ont point d’écoulements. Mais, en cas qu’on ne puisse point avoir de logement sec , la seule ressource contre les maladies provenant de l’hurnidité serait d’augmenter le feu. — Le plus sûr moyen, lorsqu’on se trouve en campagne, est de faire des tranchées tout autour des tentes : ce qui, non - seulement diminue l’humidité naturelle de la terre , mais encore intercepte l’eau de la pluie qui s’écoule sans mouiller la paille. Celte précaution est toujours nécessaire, quand on ne resterait campé que quelques jours dans le même endroit. — Il est de la dernière importance de faire distribuer aux soldats de la paille en abondance, et de la faire souvent renouveler; un lit sec et nouveau est non- seulement plus agréable , mais sert encore de préservatif contre les maladies. C’est aussi par

(1) Non lignoruni patiantur (milites) inopiani; aut minor illis vestium suppetat copia; ncc sanitati enim , nec expeditioni idoncus miles est, qui algere compcllilur. (De re milit., lib. ni, cap. ii.)

(2) Voyez part, i, chap. ii.

cette raison que les soldats en changeant, ^ de camp, jouissent communément d’une meilleure sanfé ; parce qu’alors on aban- r'

toujours se procurer de la paille nouvelle ! aussi souvent qu’il serait utile de le faire, î il est à propos d’ouvrir les tentes tous P les jours pendant quelques heures, et de ’’ faire tirer hors de la tente la paille quelquefois par semaine , et de la faire sécher à l’air. Sans cette précaution , non- " seulement elle contractera de l’humidité, P mais elle se pourrira en peu de temps et ^ deviendra fort malsaine. — Il est pareillement nécessaire que les ofliciers don- ^ nent tous les jours de l’air à leurs lentes, j sans quoi tout y périrait par l’humidité.

On leur conseille encore de ne jamais 1 mettre leur matelas sur la terre, de faire J

élever leur lit, ou de se servir d’un bois '

de lit. Des toiles huilées , étendues sur le terrain qu’occupent leurs tentes, interceptent une partie des vapeurs qui s’élèvent. Vers la fin de la saison , lorsque le temps devient froid et humide , il est utile de brûler de l’esprit-de-vin sur le soir, afin d’échauffer et de corriger l’air de l’intérieur de la tente. Mais les ofliciers ne doivent en aucun temps tenir l’air trop enfermé , même pendant les froids , surtout lorsqu’ils sont malades ; prenant toujours pour règle qu’il y a plus de danger à respirer dans une atmosphère humide , chargée des émanations qui sortent de leurs corps, que dans une tente ouverte avec une marquise baissée. >

Les soldats se trouvent inévitablement ' exposés à la pluie, lorsqu’ils sont en faction ou en marche ; leurs habits mouillés les rendent extrêmement sujets aux maladies, à moins qu’on ne leur permette de couper du bois et d’allumer du feu à l’extrémité du camp ; indulgence dont j'ai toujours remarqué l’utilité dans ces occasions. — Les camps sont dans une situation plus saine sur les bords d’une grande rivière, lorsque le terrain est également sec; parce que, dans le temps des chaleurs, l’air, au moyen de l’eau, se renouvelle continuellement et dissipe les exhalaisons putrides. A l’égard des quartiers, on doit non-seulement chercher des villages éloignés des endroits marécageux , mais encore ceux où l’air est moins resserré par les plantations, et qui se trouvent plus élevés au-dessus des eaux souterraines. Dans les pays humides, les villes sont communément préfé-

!j râbles aux villages ou aux simples ferîi mes , par les raisons qu’on a déjà allé- .:fguées(l).

>1 § II r. Comment on doit prévenir les

l| maladies qui provieiinent d'un air puî! tride. — Nous avons rapporté , dans le chapitre précédent , les causes d’un air t,' putride qui affectent communément une i; armée ; il ne me reste plus qu’à présen- 71 ter ici quelques réflexions sur les moyens I de les écarter ou de les diminuer chacu- 'jne en particulier. — Premièrement, on iipeut appliquer à l’air putride des marais rjet des autres eaux dormantes la plupart ijdes préservatifs dont on a parlé à l’artifjcle de l'air humide. Si les opérations i; militaires obligent une armée de rester [ long-temps sur un terrain si mal sain,

5 le meilleur expédient est de ne pas tout jours demeurer dans le même camp (2); r car, en changeant de camp, on changera 1 pareillement de paille; les troupes auront plus d’exercice , et on laissera derrière soi les privés, qui, dans les camps, der viennent extrêmement dangereux, à caui se du grand nombre de dysenteries. —

' A l’égard des quartiers dans les pays marécageux , si les troupes doivent y séjjourner pendant la mauvaise saison , il

• vaut beaucoup mieux inonder tout-à-fait

• les campagnes, que de les laisser à moitié : sèches; car plus l’eau est basse et plus tôt ■ elle se corrompt, et l’évaporation augj mente aussi à proportion. Le régiment

M qu’on avait rois à Helvoirt, éloigné seiillement d'une demi-lieue de l’inondation, '{peut servir à prouver combien les trou- Ipes peuvent être près des marais sans en l'être notablement incommodées (3), pourvu que le vent porte les vapeurs d'un I autre côté. L’escadre de M. Mitchel, en Zélande , et les quartiers salutaires d'Eyndhoven , de Lind et de Zelst, dont le voisinage était malsain , fournissent I d’autres preuves de la même nature (4).

De plus, on a observé , à Rome , que la i sphère des vapeurs malignes qui s’exha-

I (1) Part. I, cliap. i et vm.

i (2) Si autuninali, æstivoque tempore jdiiitius in iisdem locis militum. mulliludo I consistât, ex conlagione aquaruin et odo- Iris ipsius fæditate, viliatis hauslibus et I aere corrupto, pcrniciosissimiis nascitur jmorbus, qui pro/iiberi aliter non potest |nisi IVequenli mutalione casirorum. (Veiget. de re milit., lib. ni, cap. ii.)

I (3) Voyez Part, i, cliap. viii.

I (4) Voyez Part, i, cliap. vu cl viii.

lent des marais voisins s’étend seulement aux endroits de la ville qui en sont plus près, et qu’elles y occasionnent des fièvres , tandis que dans le reste de la ville on jouit d'une santé parfaite (l)‘. Ainsi, en s’éloignant un peu des marais, on peut quelquefois prévenir une maladie générale; mais si cela se trouve incompatible avec le service , comme il arriva pendant la campagne de 1747, qu’on fut obligé d’envoyer quelques bataillons en Zélande , et pendant l’été , suivant, que nos troupes furent cantonnées au milieu des inondations, l’on doit alors se contenter de diminuer les maux qu'on ne saurait totalement éviter. Mais comme c’est par le régime et par l’exercice qu’on en vient à bout, je différerai de donner des règles là-dessus, jusqu’à ce que j’en sois à ces articles.

Quand la dysenterie commence à faire des progrès, le meilleur moyen pour s’en garantir est de quitter le terrain où l’on campe, avec les privés, la paille pourrie, et toutes les autres immondices du camp. Si celte méthode ne se trouve pas incompatible avec les opérations militaires, on doit les réitérer une fois ou deux , et même plus souvent , ou du moins jusque vers le milieu de septembre, temps où le danger tire en grande partie vers sa fin. La premièi'e campagne me fournit une preuve de la bonté de cette méthode ; car le long séjour qu’on fit à Hanau ne fit qu’entretenir la violence de la dysenterie, qui, dès qu’on eut abandonné ce camp , diminua subitement (2). En 1745, ce flux de ventre fut moins dangereux qu’on ne l’avait jamais vu auparavant ; on en attribua la cause non-seulement à la fraîcheur de la saison, mais encore aux fréquents changements de camps, pendant que l'armée était le plus en proie à cette maladie (3). Mais si quelques circonstances rendent impraticable le changement de camp , lorsque la dysenterie commence à se répandre, on peut alors se servir d'autres méthodes pour en arrêter les progrès. — Afin de conserver la salubrité de l’air pendant la saison de la dysenterie , on peut défendre aux soldats de se décharger le ventre partout ailleurs qu’aux privés, et imposer une légère punition aux

(1) Lancis., De nox. palud. effluv., lib. Il, cpi l. I, cap. III.

(2) Voyez part, i, chap. iii.

(3) Voyez part, j, chap. v.

contrevenants. D’ailleurs depuis le milieu de juillet , ou dès qu’on s’aperçoit que celte maladie commence à se répandre , on peut rendre les privés plus profonds qu’à l’ordinaire , et y faire jeter une fois par jour une couche épaisse de terre , jusqu’à ce que les fosses soient près d’être pleines, et lorsqu’elles le sont, on doit bien les couvrir de terre et en creuser de nouvelles. On doit faire creuser les fosses à la tête ou à la queue du camp, précaution fort utile, parce qu’alors les vents en emportent les exhalaisons au loin. Il est de plus nécessaire de renouveler souvent la paille , nonseulement parce qu’elle se trouve sujette à se pourrir, mais encore parce qu’elle retient aisément les émanations infectes de ceux qui ont été attaqués de cette maladie. Si l’on ne peut pas se procurer de la paille nouvelle, on doit prendre plus de soin à donner de l’air à la tente et à la paille, et à les tenir sèches, comme on l’a observé auparavant.

Enhn, quand la maladie commence à être fréquente, on ne doit pas mettre les malades dans un hôpital-général*, du moins on ne doit pas y en envoyer un assez grand nombre pour corrompre l’air, et par là non-seulement communiquer aux autres l’infection , mais encore l’entretenir et la conserver parmi eux. Ce reglement paraîtra d’autant plus juste, si l’on compare les faits allégués dans la relation delà campagne d’Allemagne (1), avec ce qui se passa pendant l’été de 1747 (2). C’est pourquoi, lorsque la dysenterie domine, les chirurgiens de chaque régiment doivent traiter les cas légers dans le camp même ; pour les soldats qui sont plus mal , on les mettra dans les hôpitaux des régiments , qu’on doit surtout choisir bien spacieux et bien aérés , et ils n’en soigneront qu’autant qu’ils le pourront. Les granges et autres lieux semblables sont excellents, parce que les vapeurs s’y trouvent dispersées , sans qu’il y ait de risque à courir du côté du froid, puisque le temps est communément chaud pendant cette saison. A l’égard de riiôpital-général, qu’on n’y admette que ceux que les hôpitaux des régiments ne peuvent contenir, et les malades qui ne sauraient suivre l’armée. Si l’on ne disperse point les malades de la sorte , rhôpital-général peut , dans les mauvai-

(1) Voyez part, i, chap. iir.

(2; Voyez pan. i, çhap, vu.

ses saisons, être chargé de plusieurs milliers de malades , qui ne sauraient être soignés que par un plus grand nombre | de médecins que le public n’y en emploie. Mais quand même on obvierait à cet inconvénient, il serait toujours fort imprudent de n’avoir qu'un hôpital-général, à cause de la grande mortalité qui s’ensuit toujours, de ce qu’un grand nombre de gens attaqués de maladies putrides et contagieuses sont , pour ainsi dire , en- i tassés les uns sur les autres. — Après i avoir fait voir, dans la relation de près- i que toutes les campagnes , les terribles effets de la fièvre d’hôpital, je n’ai pas besoin d’appuyer sur la nécessité de se ■ servir de toutes sortes de précautions pour s’en garantir. Il est inutile d’entrer ici dans une description particulière de cette maladie, je la réserve pour la troisième partie de mon ouvrage ; je me contenterai seulement de proposer les moyens qui peuvent l’empêcher de paraître tout-à-fait, ou du moins avec autant de contagion et de danger. Je considérerai ces moyens sous les deux articles suivants : le choix des hôpitaux , et la méthode de renouveler l’air qui y est renfermé.

En traitant du flux de sang, j’ai recommandé,pour la guérison plus prompte des malades et pour prévenir l’infection , qu’on eût à se pourvoir, dans le voisinage du camp, de maisons spacieuses et bien aérées. Les mêmes moyens préviendront pareillement la fièvre d’hôpital , puisque la dysenterie en est souvent la cause (1). Il est assez ordinaire de chercher , en ces occasions des maisons chaudes et ' bien fermées , et de préférer par celle raison la maison d’un paysan à sa grange ; mais l’expérience nous a convaincu î que l’air est plus nécessaire que la chaleur. Par conséquent, non-seulement les granges, les étables, mais surtout les églises, sont les meilleurs hôpitaux , depuis le commencement de juin jusqu’au mois d’octobre. On en vit un exemple pendant la campagne de 1747, qu’on fit servir à cet usage une grande église de Maëstricht. Quoique plus de cent personnes

(1) Les émanations putrides des matières fécales dysentériques sont nonseulement propres à propager la dysenterie, mais encore à causer la fièvre de prison ou d’hôpital, avec des selles sanguinolentes, ou sans ce dernier symp-?

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