PREMIÈRE PARTIE
i CHAPITRE PREMIER.
|DK L*A1R et des maladies des PAYS-BAS.
j La Lis, qui prend sa source en Artois, et se jette, à Gand, dans l’Escaut, séfpare, avec la partie inférieure de cette rivière, la partie élevée et sèche de la j Flandre de la partie basse et humide. Entre cette ligne et la mer, le pays est plat, marécageux et malsain. Cet espace renferme quelques villes frontières, qui appartiennent aux Hollandais, aux Français et aux Autrichiens, dont les plus malsaines sont Fumes et l’Ecluse. Le reste de la Flandre est plus élevé, et forme, avec les autres Pays-Bas autrichiens, un pays sec et fort sain. — Une grande partie des Provinces-ünies, de même que le Brabant hollandais, depuis Grave en descendant le long de la Meuse, étant pareillement située dans un terrain bas et humide, est sujette aux mêmes maladies que la partie plate de la Flandre. La Zélande l’emporte par les mauvaises ([ualités de l’air qu’on y respire, étant non-seulement basse et couverte d’eau, mais encore environnée des bords bourbeux et fangeux de l’Escaut oriental et occidental, et des endroits les plus marécageux de tout le pays ; de sorte qu’il n’y a preibque point de vent, excepté ceux de mer, qui n’aug-
mente l’humidité qui lui est naturelle et les exhalaisons infectes. — Toute cette contrée des Pays-Bas , ne se trouvant guère plus haute que le niveau de la mer et des rivières qui la traversent, était autrefois tellement exposée aux inondations dans les débordements et dans les grandes marées, que jusqu’à ce qu’on eût fait des digues, et qu’on eût pratiqué des écoulements, ce n’était qu’un large marais ; et maintement, après des travaux incroyables, le pays est encore sujet à être inondé dans les marées extraordinaires, ou lorsque l'eau trouve par hasard quelque passage libre. L’évaporation de ces eaux croupies, et de celles des canaux et des fossés, dans lesquels se pourrissent une infinité de plantes et d'insectes, surcharge l’air, pendant l'automne et vers la fin de l’été, de vapeurs humides, putrides et très-nuisibles à la santé.
Une seconde cause de l’humidité, à la vérité moins remarquable, vient de l’eau qui séjourne sous terre. On la rencontre en effet si près de sa surface, qu’il est rare d’y voir des fossés ; et le sol de la terre étant léger, l’humidité transpire aisément, et charge en été l’air de vapeurs, dans les endroits même ou l’eau n’est pas visible. Tel est l’état delà plus grande partie du Brabant hollandais.
dont les habitants sont plus ou moins sujets aux fièvres intermittentes, à proportion du plus ou du moins de distance de cette eau à la surface de la terre ^de sorte que , par l’inspection seule des puits, on peut déterminer le degré de salubrité de plusieurs villages. Ces puits , entretenus par les eaux souterraines, avec lesquelles ils sont toujours de niveau, et diminuant à proportion de la sécheresse de l’été, sont une preuve que la chaleur du soleil attire continuellement cette eau à travers les pores de la terre, et servent en même temps de règle pour déterminer la quantité qui s’en évapore. — En Zélande et sur les côtes de la Flandre et du Brabant opposées à cette province, on remarque une espèce singulière de vapeur, qui, dans les basses marées, s’élève d’un rivage bourbeux et couvert de limon, d’autant plus sujet peut-être a se corrompre, que l’eau douce s’y mêle avec l’eau salée (i). Les habitants de ces pays sont sujets à de grandes maladies ; mais ceux d’Ostende, qui est une place située sur l’Océan, jouissent communément d’une bonne santé, parce qu’il n’y a point de marais dans ses environs. — Une ventilation imparfaite est une autre cause de l’humidité et de la corruption de l’atmosphère. 11 ne se trouve point de montagnes pour diriger les vents sur les lieux les plus bas ; de là vient que l’air est sujet à croupir et à perdre son élasticité, d’autant plus qu’on y voit un grand nombre de plantations pour le plaisir et le chauffage, ou qui servent d’enclos. Les fermes et les petits villages sont couverts d’arbres, ce qui non -seulement empêche l’air de circuler, mais encore luilaisse, au moyen de leur transpiration, une certaine humidité. Cette espèce d’humidité se trouve en moindre quantité dans les villes ; le pavé des rues, les maisons et le feu continuel qu’on y fait, ne contribuent pas peu à empêcher ces exhalaisons ; aussi les maladies, causées par l’humidité, y sont-elles moins dangereuses et moins fréquentes.
On doit ajouter aux causes des fièvres des pays plats et marécageux, l’eau malsaine qu’on y boit communément. Cette eau vient de la pluie, et se conserve dans des citernes, ou bien on la tire de puits
(1) Vid. Lancis. de Nox. Palud. Efflux., lib, J; p. I, c, VIII.
qui n’ont point de profondeur: ce qui fait 1, qu'elle se corrompt aisément dans les temps chauds et secs. Ainsi la disposition i,. générale à la putréfaction peut s’aug- ij., menter par l’usage d’une telle eau et par || celle des viandes, qui se gâtent fort vite , lorsque l'air n’est pas renouvelé, qu’il est chaud et chargé de vapeurs humides. Différentes circonstances conspirent jj donc en été, non-seulement à relâcher j[,,j les solides, mais encore à dispo.ser les ^ humeurs à la putréfaction ; et, comme la'Jj^ combinaison de la chaleur et de l’iiumidité est la grande cause de la prompte jjj corruption des substances animales, aussi jj, remarque-t-on qu’elle produit partout ^ des fièvres rémittentes et intermittentes, et d’autres maladies d’une espèce pulride, qui sont exactement les mêmes que celles qui se rencontrent dans les parties basses et marécageuses des Pays-Bas. — | Telle est la nature du pays ; mais les ma- ] ladies épidémiques commencent plus tôt ou plus tard, sont d’une durée plus ou ^ moins longue et accompagnées de symptômes plus ou moins effrayants, suivant ^ les différents degrés de la chaleur et de l’humidité de la saison. Si les chaleurs commencent de bonne heure, et qu’elles -i continuent pendant tout l’automne, sans être modérées par des vents et par des j pluies, la saison devient extrêmement malsaine , les maladies paraissent de ^ bonne heure et sont dangereuses; mais si l’été est tardif, et que les pluies et les vents fréquents le tempèrent, ou bien si les froids de l’automne commencent de bonne heure, alors il y a peu de maladies, les symptômes sont favorables, et la guérison aisée fl). — Il est à i propos d’observer ici la différence qui se ’ trouve dans les saisons humides et plu- i ^ vieuses. Dans les pays marécageux, les j chaleurs e.xcessives et continuelles , môme j sans pluie, occasionnent la plus grande humidité dans l’atmosphère, à cause des exhalaisons qu’elles y élèvent et y entretiennent; au lieu que les pluies fréquentes, durant les chaleurs, rafraîchissent l’air, répriment l’élévation des vapeurs, délayent et renouvellent l’eau croupie, et précipitent les émanations putrides et nuisibles. Mais, si des pluies considéra-
(1) Tout ceci est conforme à un registre des variations du temps et des maladies, que le docteur Stocke , médecin de Middlebourg en Zélande, a tenu peu-»
dant plusieurs années.
)les sont suivies, au commencement de 'été, par des chaleurs violentes et coninuelles, ces eaux, rassemblées dans des crrains bas, venant à y croupir et à s’y corrompre , fournissenl plus de matière lUX exhalaisons , rendent la saison plus nalsaine, et les maladies plus terribles. 3n peut remarquer aussi que les maladies le commencent jamais que lorsque les ibaleurs ont assez continué pour que la lutrél'action et l’évaporation des eaux lient le temps de se faire. On peut, par conséquent, dater le commencement des naladies épidémiques de ce pays de la in de juillet ou du commencement d’août, )endant les jours caniculaires ; leur déclin sensible est vers la première chute les feuilles, et leur fin, lorsqu’il comnence à geler ; le reste de l'année , il y i beaucoup moins de disposition aux maadies. ^
Il faut encore observer que, quoiqu’au lîois de septembre les plus grandes chaeurs soient passées, les maladies ne laissent pas de continuer, à cause de la grande variation du chaud et du froid.
Les jours sont encore chaudsl, mais les nuits sont froides et humides, et souvent il y a des brouillards. Ces transitions subites arrêtent la transpiration ; les parties du sang les plus putrescibles restent dans le corps, ou bien les pores des poumons et de la peau ont plus de disposition à absorber quelques particules nuisibles, capables de produire des fièvres et des cours de ventre. On doit aussi se rappelert[ue les étés sont, dans la même latitude, plus chauds sur le continent qu’en Angleterre ; et que, dans les Pays- Bas, les chaleurs sont plus fortes et plus étouffantes que dans les pays de montagnes.— I.a maladie épidémique de l’automne et la maladie dominante des pays marécageux et de celui-ci (1) est une fièvre d’une nature intermittente, com-i munément tierce, mais d’une mauvaise espèce. Dans les endroits les plus humides, et durant les saisons les plus malsaines, ce sont des fièvres double-tierces, rémittentes, ou même des fièvres ardentes (2). Toutes ces maladies, quoique variées à cause de la différence des tempéraments, et par d’autres circonstances, sont néanmoins de la même nature.
En effet, quoiqu’au commencement de
(1) La Zélande.
(2) Voyez la définition de la fièvre ardente; part. III, çhap, iv, § 2,
la maladie épidémique, lorsque la chaleur, ou plutôt lorsque la putréfaction de l’air est le plus considérable, elles deviennent continues ou rémittentes ; cependant, vers la fin de l’automne, elles se terminent ordinairement en fièvres intermittentes régulières. — En Zélande, où l’air est plus malsain , on appelle cette fièvre maladie de la bile. En effet, sa grande abondance et sa dépravation sont quelquefois si considérables dans cette maladie, qu’il est naturel d’en attribuer la cause au débordement et à la corruption de cette humeur. Quoique je ne considère pas la bile comme la cause primitive de ces fièvres, cependant la maladie peut s’entretenir, et les symptômes s’aggraver par une trop grande sécrétion de cette humeur et par sa putréfaction , occasionnées par la fièvre.
Dans cette maladie, de même qu’en d’autres, la cause première peut produire un effet, et cet effet occasionner de nouveaux symptômes.
A proportion de la fraîcheur de la saison, de l’élévation et de l’aridité du pays, cette fièvre est plus bénigne , devient plutôt rémittente et intermittente , et s’écarte davantage de la nature d’une fièvre continue^ mais, à en juger d’après son plus fâcheux état , ne faut-il pas rapporter la plupart des symptômes à une cause septique , puisque ces fièvres sont accompagnées d’une altération et d’une chaleur excessives , que la langue est fort chargée , que la bouche est amère , qu’on désire les acides , qu’on a des nausées , une aversion pour toute nourriture animale, des vomissements désagréables, une grande oppression d’estomac , quelquefois avec des taches livides , et autres semblables indications de la corruption des humeurs ? Comme, avec ces symptômes , la maladie prend toujours une forme intermittente et rémittente, on serait tenté de croire que les fièvres intermittentes et rémittentes de cette saison , même les plus bénignes , doivent s’attribuer à quelque degré de putréfaction.
— Quoique le choléra-morbus et la dysenterie ne soient jamais aussi épidémiques que les fièvres , ce sont néanmoins les maladies fréquentes dans les pays humides. Gomme elles paraissent dans la même saison que ces fièvres , on suppose qu’elles ne sont qu'une détermination particulière des humeurs corrompues. Si les premières voies donnent passage à ces humeurs, il en résulte un choieramorbusy ou une dysenterie j mais si elles
restent dans le corps, et qu’elles soient portées dans le sang, elles occasionnent une fièvre intermittente ou rémittente.
— Les fièvres et les flux de ventre sont souvent accompagnés de vers , qu’on ne doit pas regarder comme la cause de ces maladies, mais seulement comme une marque du mauvais état des entrailles , de la corruption des aliments et de la faiblesse des intestins , causés parla chaleur, l’humidité et l’état putride de l’air.
Telles sont les maladies aiguës des parties marécageuses des Pays-Bas. La principale maladie chronique est une espèce de scorbut, particulier à ceux qui vivent dans un air humide et corrompu, principalement s’ils font usage de viandes salées. Quoique les symptômes en soient moins fâcheux que ceux du scorbut de mer, cependant, comme ils en approchent beaucoup , on doit le regarder comme la même maladie. Les exhalaisons putrides qui s’élèvent des canaux et des marais , pendant les chaleurs, agissent de même que celles qui s’élèvent d’un vaisseau sale et trop chargé de monde , et corrompent les humeurs. L’air de la mer n’est point la cause du scorbut ; car à bord d’un vaisseau il y a des préservatifs , dans les plus longs voyages , contre le scorbut de mer ; et les habitan ts des côtes maritimes ont beau respirer l’air de la mer , ils n’ont jamais cette maladie, s’il n’y a point de marais dans leur voisinage (1). — En général, les personnes riches ou aisées sont moins sujettes aux maladies des marais. Car ces climats exigent des maisons sèches , des appartements élevés , un exercice modéré , sans travailler au soleil , ou parmi les vapeurs du soir , une quantité raisonnable de liqueurs fermentées , et des aliments bons et sains , tels que des végétaux et de la viande fraîche. Sans ces secours , non-seulement les étrangers , mais les naturels eux-mêmes, sont fort exposés à ces maladies, principalement après des étés chauds, dont l’air n’a point été renouvelé par les vents. Les tempéraments les plus robustes ne s’en trouvent guère plus exempts que les autres; et c’est par cette raison que les troupes anglaises sont si sujettes à ces
(i) Voyez l’expérience quRrante-hiiîtième , sur les substances septiques et anli-sepliques, où l’on explique plus amplement la nuiure du Scorbut.
fièvres et à la dysenterie dans les Pays- Bas ; mais elles ne le sont pas toujours au scorbut , parce qu’elles ne font pas , en temps de guerre, dans les parties les plus humides de ce pays, un séjour assez long pour contracter cette maladie.
Quoique les maladies de l’été et de l’automne soient fréquentes et violentes dans les endroits marécageux de la Flandre et de la Hollande, il y a cependant peu de pays qui s’en trouvent totalement exempts ; car si les chaleurs sont grandes , elles relâchent les solides , et tendent à corrompre les humeurs. Si en automne on s’expose , dans ces circonstances , aux brouillards , aux vapeurs de la nuit , ou à toute autre cause qui arrête la transpiration ; si on prend une nour- i riture qui ne soit pas saine , on sera exposé, dans un pays sec , ainsi que dans un pays humide et marécageux, auxmê- ' mes sortes de maladies , quoique moins caractérisées et moins fi’équentes. De là ! vient que, même dans les camps les plus secs, ces fièvres d’été et d’automne, et ‘ ces dysenteries, sont plus ou moins communes après de grandes chaleurs continues. Car, indépendamment de l’humi- ' dité naturelle de la tente , les soldats sont souvent exposés , soit par état, soit ■ par leur faute, aux vapeurs et aux froids de la nuit, à l’humidité de la terre , et à porter des habits mouillés , et ils courent d’autant plus de risque de tomber alors dans ces maladies , que les passages du chaud au froid , et du froid au chaud , sont plus fréquents et plus sensibles en campagne que dans les quartiers. — Or, une suppression subite de la transpiration, survenant lorsque les fibres sont > relâchées, et lorsque le sang est dans ' un état de putréfaction causé par une exposition continuelle au soleil, occasionne généralement une fièvre rémittente ou intermittente , un cholera-mor-^ bus ou une dysenterie , si l'on n’y remédie pas à temps. Ces maladies sont par conséquent presque aussi naturelles à un camp^u’à lui pays bas et marécageux»