EXPÉRIENCE XLVIII
On sait que la chair et le sang sont spécifiquement plus pesants que l’eau ; cependant les cadavres, après avoir resté quelque temps au fond de l’eau, flottent sur la surface, à cause de l’air que la putréfaction engendre dans les intestins.
Ayant broyé dans un mortier et réduit en pâte un morceau de viande, et l’ayant mis dans une fiole avec de l’eau, que je plaçai au fourneau de lampe comme dans les expériences précédentes , je remarquai qu’après avoir resté quelques heures au fond , il surnagea avant que de donner aucune odeur fétide ; quoique la corruption se fît bientôt sentir après qu’il se fut élevé à la surface. Il est probable que les particules d’air incorporés avec la substance animale (1) commencent par se dégager, et que, se trouvant rassemblées, elles soulèvent la chair, quoiqu’alors on n’aperçoive que trèspeu de bulles d’air qui y soient adhérentes. — Bien jilus , j’ai observé que le coagulum et la sérosité du sang humain ont donné de l’air après avoir resté quelque-temps au fourneau de lampe , et avant qu’on s’aperçût de *la putréfaction. On pouvait le discerner aisément par l’air qui s’accumulait dans les fioles. Car l’air renfermé dans ce degré de chaleur, lorsqu’il ne s’y trouve aucune substance animale , se dilate d’une manière peu sensible. — Lorsque
(1) Statique des végétaux, par Iloles, chap. VI.
TRAITÉ
la putréfaction des substances animales est entière, il s’engendre une quantité d’air considérable. Ce fait est tellement connu, que je me contenterai d’ajouter que j’ai toujours remarqué que la chair engendre beaucoup plus d’air que le sang ; ce qui est pareillement conforme aux expériences du savant docteur Haies (1).
Or, comme j’étais bien sîir que le sang et les autres substances animales ne se trouvaient pas, dans le temps qu’elles commencent à donner de l’air , aussi putréfiés qu’on l’observe dans quelques maladies putrides , je fus porté à croire qu’on pouvait peut-être attribuer divers symptômes du véritable scorbut (2), à l’action de l’air contenu dans les vaisseaux , soit qu’il se trouve totalement détaché des humeurs, ou qu’il n’y soit incorporé qu’imparfaitement. Je n’ignore pas cependant qu’on peut m’objecter, d’après l’expérience , qu’en injectant de l’air dans les veines d’un animal, il meurt sur-le-champ avec des convulsions. Tout ce qu’on en peut conclure, c’est qu’on a introduit plus d’air que la circulation ne pouvait le permettre ; et que si on y en eût moins introduit , cet animal aurait pu survivre, quoique peutêtre non sans quelque mouvement irrégulier du sang, des syncopes, des, paralysies, ou autres affections des nerfs plus légères, suivant la quantité d’air injecté. Nous trouvons, en effet, quelques-uns des plus habiles naturalistes qui conviennent, d’après l’expérience, qu’on peut introduire de l’air dans les veines sans tuer l’animal , pourvu que ce soit en petite quantité et peu à peu (3j. Ceci
(t) Vid. loc. citât.
(2) .T’entends toujours par le scorbut la maladie des matelots, ou de ceux qui vivent dans un air humide, mangent des provisions salées, et peu de lait et d’iierbages , et ne boivent point de liqueurs fermentées.
(3) Vena nempe jugularis vivi canis instatur, protinus coagulatur sanguis, et cita mors sequitur liberiim aeris per sanguinem iter. Sed et pauco aere injecto, neque necatis animalibus, piilsus intermittens fit. (P«edi, vol. vr , pag. 223.) Respondit dudum Bergerus, posse bullas magnas aeris frigore suo coagulare sanguinem, et immeabilitate obstruere vias; neque ideo aeris minimas particulas, sensim et parce admistas eadem mala
se confirme encore par toutes les expériences qui se font sur les animaux qu’on a mis sous un récipient dont on a pompé * l’air. Dès qu’on a fait sortir l'air, ils ' commencent à s'enfler par tout le corps, et ils tombent en convulsion ; mais si ou le leur rend à propos, ils en reviennent
(1). Les symptômes du scorbut invétéré i n’ont-ils pas quelque similitude avec ce ' que souffrent ces animaux? Ceux qui ont ! eu l’occasion d’en voir les cas les plus dangereux, nous apprennent que les malades souffrent des douleurs vagues et cruelles, qui paraissent et disparaissent subitement, cl que la saignée rend encore plus fâcheuse (2) ; ils ont aussi des tulipes dans plusieurs parties du corps, differentes de toutes les autres (3) ; ils sont sujets à des engourdissements des membres subits et momentanés, à des convulsions et à des paralysies d’une espèce extraordinaire (4). Ajoutons à cela les effets des variations subites dans le poids de l’atmosphère, qui, étant plus ai remarquables dans un tempérament de pi cette nature que dans tout autre , paraissent confirmer ma conjecture au sujet de la cohérence moins forte de l'air avec le sang dans les tempéraments scorbutiques.
Enfin, il est à propos de résoudre les difficultés de ceux qui soutiennent qu’un animal ne peut vivre quand son sang est réellement putride , et qu’on ne peut , par conséquent, admettre tout au plus qu’une disposition à la putréfaction. Je réponds à cela qu’indépendammentde la corruption de toutes les sécré-
facturas. (Haller, Not. in Boerh., Prœ-, lect. physiolog., vol. ii, p. 208.)
(1) Boyle, Physico-mechan. exp. Mém.
de l’Acadéniie royale des sciences , ann. 1700, 1707. Musschenbroek , Inst, physîc., § 1388.
(2) Eugalen. de Morb. scorbut., art. 12, et seq., art. 30.
(3) Id., îbid.y art. 18. M. Poupart remarque aussi qu’un grand nombre de malades ayant été admis à riIôlel-Dieu avec quelques symptômes alarmants, il avait trouvé, on examinant la nature de leur mal, que c’élait le scorbut dansmii degré plus considérable que l’ordinaire.
On observa, entre autres choses, des tu-» meurs par tout le corps, et les extrémitésjl i paraissaient comme si elles étaient en- f ; fiées. (Mémoires de l’Académie royale'y des sciences, année 1699.)
(4) Eugalen , art. H, 26, 27.
SUR LES SUBSTANCES SEPTIQUES ET ANTI-SEPTlQUES. 17 1
ions; aussi bien que de toutes les excrétons qu’on a remarquées dans une infinité de cas , nous avons eu des exemples Tcquenls de la couleur tannée de la sérosité, de la dissolution du coagulum; aiéine l’on s’est aperçu d’une odeur puiride dans du sang nouvellement tiré (1). 5i nous réfléchissons en effet que le sang 5ui se putréfie est à un degré de chaleur 3gal à celui du corps humain , nous serons convaincus que la transpiration par les poumons et les pores de la peau n’est pas plutôt arrêtée, ou même tout lutre excrétion des parties le» plus volatiles ou les plus putrides , qu’une dissolution commence dans toute la masse du sang, et si on ne la prévient pas à propos, elle occasionne infailliblement quelque maladie putride (2). Si l’acri-
(1) « Vapor, ex sanguine exhalans, est mitis, blandus, neque nares neque oculos afficiens; in statu tamen præiernaturali plane eodem modo , et sudor morbificus et vapor ex ulcéré manans atque evaporans , aul nares atque oculos ferit. »
(Scbwencke, Hæniatolog., pag. 90.)
« In niorbis putridis, dissolulio cruoris quoque advertitur, præsertim pestis specie, in qiiibus non coagulatur sanguis (scil. e vena emissus) sed gangrænosus et. pulridus reperitur; quod etiam in eo sanguine observatut , qui post protractam inediam piKridus et alcalinus factus est, etc. » (Id., ibid., p. 120.)
« Sanguis qui per febres putridas detrahitur, sæpe animadvertitur non solum fœlidus et graveolens, sed et putridus; adeo ut nec sibi cohærere nec concresicere queat, omnibus scilicet ejus fibris Ipuiredine consumptis.» (Fernel., De feb. brib., cap. v.)
< Denique nolatu dignissimum est quod mihi nupc.rrime videro conligit, sanguis fœminæ cujusdam febre maligna laborantis, per phlebotomiam deiractus adeo fœlebat, ut ex ejus tetro odore tam cliirurgus quam adstantes in animi plane deliquium inciderint. » (Worlon. , Pyrelolog., part. I.)
(2) Quelques physiologistes pensent que le mouvement seul empêche le sang de se corrompre; mais ils ne peuvent en apporter d’autre raison, sinon que l’eau courante des rivières, et que celle de la mer, que les vents et la marée mettent dans un mouvement eontinuel , se trouvent beaucoup plus fraîche que les mêmes eaux lorsqu’elles croupissent. Mais le mouvement n’est ici qu’une cause accidentelle , et donne seulement à l’eau la
monie est considérable, et que les nerfs en soient subitement affectés, il s’ensuit une fièvre avec des symptômes putrides, un vomissement ou un flux de ventre; mais si elle s’aecumule si lentement que les nerfs conlraetent une sorte d’habitude avec la putréfaction, il en résulte alors un scorbut. C’est ce qui arrive non-seulement aux matelots , mais encore à toutes les autres personnes qui ne se nourrissent ni de lait, ni d’herbages , ni de liqueurs fermentées, et dont la plus grande partie de la nourriture consiste en viandes salées depuis long-temps , qui sont réellement putrides, quoique le sel empêche de le distinguer au goût.
Tous les accidents qui, dans ces circonstances, tendent à arrêter la transpiration, sont sujets à augmenter la maladie, surtout si l’humidité de l’air concourt avec des aliments aussi malsains (l) ~ Des exemples de celte espèce sont si communs , qu’il paraît étrange qu’on ait jamais pu contredire la corruption des humeurs ; et, en effet, je n’en puis donner que la raison suivante. On confondit, par quelque méprise des chimistes, l’idée du principe putréfiant dans les substances animales, avec celle d’uu sel alcali. Ce sel étant regardé comme corrosif, on conclut qu’aucun sel alcali ne pouvant entrer sous cette forme dans les vaisseaux sans les détruire , aussi bien que les nerfs, le san.g ne pouvait, par conséquent, jamais être supposé alcalin ou putride, tant que la personne était en vie. Mais il résulte de plusieurs expériences que nous avons présentées à la Société, que les substances putrides sont très- différentes des alcalines. J’ai donné fréquemment un gros de sel de corne de cerf par jour, pendant un certain temps , sans avoir remarqué aucun effet septique. Depuis l’introduction du remède de madame Stephens , pour la pierre , nous voyons quelle quantité prodigieuse de ces alcalis fixes peut passer dans le sang sans causer aucun mal. Ces sels sont, par conséquent, si
facilité d’exhaler les partiel les plus corrompues. Ainsi la circulation du sang met seulement le sang en état de rejeter la matière, qui ne manquerait pas de le rendre putride, si elle séjournait trop long-temps dans les vaisseaux.
(1) Kxpér. Lv; et les Observations sur les maladies des armées, part, iii, chap.