‹ Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisonsChapitre 72 sur 117 · CHAUD ET EN FROID , EN ACIDE ET EN AL · texte numérisé non relu

CHAUD ET EN FROID , EN ACIDE ET EN AL

CALIN, etc.

Les auteurs, en rassemblant les symptômes scorbutiques décrits par les uns et les autres , et en en ajoutant quelquesuns, parvinrent, dans l’espace de soixante-dix ans, à en multiplier extrêmement le nombre {a). Ils rapportèrent au scorbut presque toutes les maladies auxquelles le corps humain est sujet, même jusqu’à la caducité (b). — L’expérience journalière des praticiens dut bientôt les convaincre de l'inefficacité d’une méthode curative uniforme. Les simples antiscorhuliques, si vantés par Eugalenus , ne guérissaient pas les maladies différentes et compliquées, rangées sous le nom de scorbut. Ils furent donc dans la nécessité de faire d’abord différentes distinctions de la maladie, et ensuite des divisions et des subdivisions. Comme la malièTe médicale leur fournissait abondamment des antiscorbutiques dont les vertus étaient différentes et opposées , il convint de

qu’en rapportant ainsi toutes les maladies à une seule cause , on pouvait les guérir par une seule classe de remèdes, je veux dire les antiscorbuliques? Il faut avouer que ce serait réduire l’art à une grande simplicité.

(n) Voyez Kramer.

(rt) Depuis l’année 1604, lorsqu’Eugalenus écrivit.

(b) « Omnes qui ex senio moriunlur, ïiioriiintur ex scorbulo, » (Dolæus.)

ÎRAIÏÉ

distinguer les symptômes particuliers , les maladies ou les périodes de la maladie, dans lesquels chacun de ces remèdes convenait en particulier. — Maison peut demander quelle est la maladie où ces distinctions devinrent si nécessaires? Il paraît évidemment que c’est celle qui a été décrite par Eugalenus , Horstius , Sennert , Willis et Charleton , lesquels ont toujours été regardés comme les meilleurs auteurs sur le scorbut. Mais si les remarques critiques que nous avons faites sur les ouvrages d’Eugalenus et de Willis, dont les autres auteurs ne sont que les copistes, sont bien fondées , ces distinctions sont établies sur des absurdités , et le premier chapitre suffit pour les détruire. — Lorsque Willis introduisit le premier ces distinctions , elles ne furent pas reçues universellement. Chameau et plusieurs autres réfutèrent son hypothèse par des raisons très-fortes.

Maynwaringe observe, à cette occasion, qu’il n’y a point de scorbuts essentiellement différents , mais qu’il y a une certaine multiplicité de symptômes dans cette maladie , plutôt qu’aucune différence spécifique. — Il paraît cependant que ceux qui ont fait le plus de distinctions ont agi avec plus de raisons que les autres. Gédéon Harvey (1), médecin de Charles II, roi d’Angleterre, est celui qui en a fait davantage. Il remarque que les distinctions les plus exactes sont nécessaires dans cette maladie.

« Elles doivent être prises , dit-il , 5) 1® de ses différents périodes; ainsi il î) divise le scorbut en imminent, déjà 3) existant, récent et invétéré : il le con- » sidère encore suivant qu’il se termine 3) par une autre maladie ou par la mort. 33 2° De son origine : alors il est hérédi- 3) taire, contracté dans le sein de la mère, 33 ou accidentel. Ce dernier se subdivise 33 en accidentel contracté par contagion , 33 et accidentel contracté par quelque er- 33 reur dans les choses non naturelles .3” 33 De la partie principalement affectée : 33 ainsi on peut lui donner le nom d’hé- 33 patique, de splénique, ou de stomachi- 33 que. 4° De la cause interne, et alors il 33 peut être acide ou alcalin. 5° Il prend 33 souvent un nom particulier , des par- 33 ties où les symptômes sont fixés , ou de

(1) Il ne faut pas confondre ce Gédéon Hafvey avec le célèbre Guillaume Harvey, qui découvrit la circulation du sang.

33 quelque symptôme prédominant î c’est 3) ainsi qu’on l’appelle scorbut de la bou- 33 che , des jambes, des jointures ; asthme 33 scorbutique ; rhumatisme scorbutique;

33 colique scorbutique ; diarrhée, vorais- 33 sement scorbutique ; scorbut flatulent ,

33 hypochondriaque ; scorbut cutané; ul- » cères , douleurs scorbutiques, etc. ; on 33 pourrait dire encore scorbut de la face, 3) etc. 6® On peut le diviser en scorbut 33 caché et manifeste. Le premier ne se 33 fait point connaître par aucun symp- 33 tôme externe ou évident : on observe 33 seulement un état moyen entre la san- 33 té et la maladie, un défaut d’appétit, 33 une nonchalance , une pesanteur, etc. 33 7® Il le divise encore en scorbut d’une 33 nature bénigne ou maligne, d’Angle- 33 terre ou de Hollande, de mer ou de 33 terre, etc. 33

Harvey et Charleton sont presque les seuls qui donnent les symptômes particuliers aux différentes espèces de scorbut, par lesquels on peut les connaître et les distinguer les unes des autres. Les autres auteurs ont trouvé ce soin trop pénible : il était en effet beaucoup plus aisé de donner un long détail de symptômes , laissant à la sagacité des lecteurs le soin d’en appliquer plus ou moins aux différentes espèces de scorbut qu’ils avaient établies. Il suffisait pour cela de bien entendre leurs théories , par exemple de savoir lorsque les soufres étaient dans le sang en plus ou moins grande quantité , lorsque ce fluide était trop chaud ou trop froid , et enfin lorsqu’il tendait à une acrimonie acide, alcaline, muriatique, ou à une rancidité huileuse.

— Les premiers et les meilleurs auteurs

(c) , dont la méthode curative était simple, uniforme, et presque toujours efficace, n’eurent point occasion de faire ces distinctions, etattribuèrenl généralement cette maladie à un Vice de la rate : ils la confondirent avec une autre maladie très-différente, décrite par Hippocrate

(d) ; mais quand on eut supposé que, depuis ces auteurs , le scorbut s’était répandu par contagion (e) sur toute la

(c) Ronsseus, Wierus, Echlhius, Albertus, Bruccæus, Brunner, etc.

(d) Vid. part, m, cap. 1.

(e) « Tacite serpit insidiosum virus » ab hospile in hospitem, spirilus, lecli , » mensæ , poculorum communione. »

Charleton, p. 17. « Gontagium celcre. »

Boerhaave.

DU SCORBUT

terre , qu’il était héréditaire (/’) , et que peu de personnes en étaient exemptes (g) , on eut recours aux hypothèses pour soutenir ces opinions mal fondées. Les principes de Galien, la chimie, les mécaniques, furent mis en usage , suivant le goût des différents auteurs et la philosophie à la mode. — La première distinction qu’on en fit fut celle de scorbut chaud et de scorbut froid. Willis définit le premier un état des humeurs su^fureo-salin, et le second un éVài salinosulfureux. Les auteurs plus modernes leur ont donné le nom de scorbut alcalin et de scorbut acide : cette distinction est reçue encore aujourd’hui. Ils veulent dire par là que le scorbut est produit dans différents tempéraments et dans différentes occasions , par les causes les plus opposées qu’on puisse imaginer :

telles que le froid et le chaud, l’acide et l’alcali ; et qu’en conséquence ces différentes espèces demandent des traitements très - différents ; l’expérience ayant fait voir que les remèdes salutaires dans une espèce étaient nuisibles et même dangereux dans une autre. C’était une suite de l’ouvrage d’Eugalenus et d’autres pareils écrits.

Il est vrai que le nom général d’une maladie ne nous en fait pas toujours voir la vraie nature. On doit examiner avec soin la constitution du corps, les différents degrés de la maladie , et toutes les autres circonstances particulières, afin d’en tirer avec justesse le pronostic, les indications et la curation de la maladie ; mais les divisions et les distinctions qu’on a faites du scorbut sont inutiles, embarrassantes, et même dangereuses , en ce qu’elles tendent à le confondre avec d’autres maladies avec lesquelles il n’a pas la moindre analogie.

— On se sert souvent* * en conversation du nom de scorbut froid ou acide, et on le trouve fréquemment dans les écrits de très-grands médecins. Je suppose que ceux qui s’en servent le prennent dans le sens des auteurs qui l’ont premièrement introduit. Ainsi il suffira de faire voir ce

(/) « Fuere qui liberis suis scorbutum slegarent jure possidendum liæredita- »rio. » (Charlelon, pag. 17. Vid, Willis, pag. 242.)

{g) « Nemo 1ère hodie ab eo plane im-

* munis existit. » (Dolæi Encyclopedia ; vid. cap. 1 , p. 30.)

Un boulon sur la peau suffisait pour faire soupçonner le scorbut.

que ces auteurs entendaient par ce terme. — Peu de temps après que l’ouvrage d’Eugalenus eut paru, ou s’aperçut qu’il avait décrit plusieurs symptômes de la maladie hypochondriaque. Sennert , en conséquence, nous avertit, dans sa préface, comme pour s’excuser d’avoir copié cet auteur, que si nous vivons dans ua pays où le scorbut ne soit pas commun, nous trouverons du moins dans son ouvrage plusieurs symptômes de l’affection hypochondriaque. Cependant, ainsi que tous les autres auteurs systématiques, il a décrit cctie dernière maladie dan?

d’autres endroits de ses ouvrages, comme entièrement différente du scorbut. — Ces auteurs, en confondant les deux maladies, jetèrent dans la plus grande perplexité ceux qui vinrent après eux. Willis et tous les sectateurs d’Eugalenus soutiennent qu’il y a une très-grande affinité entre le scorbut et la maladie hypochondriaque; mais on a été fort embarrassé pour assigner de justes bornes à ces deux maladies, et pour déterminer en quoi elles diffèrent l’une de l’autre. Quelquesuns ont cru qu’elles étaient si étroitement unies, qu'il n’était pas(/i) possible de les décrire séparément. Rivière , qui ne connaissait cette maladie que par les relations des auteurs, conjecturait 'que c’était l’affection hypochondriaque, jointe à un certain degré de malignité. D’autres crurent que c’était cette dernière dans son commencement. Mais l’opinion la plus générale {i) fut que la passion hypochondriaque se terminait souvent par le scorbut, et que ce dernier n’était autre chose que la première portée à son plus haut degré. Les auteurs les plus judicieux , tels que Pitcarn et Cockburn (dont le dernier surtout fut très à portée de voir des scorbutiques), disent, en termes exprès, que , si l’on doit entendre quelque chose par le nom de scorbut froid, ce n’est autre chose que la maladie hypochondriaque. On n’a qu’à lire Charlelon pour s’en convaincre : c’est le seul auteur de marque qui ait distingué le scorbut acide par ses symptômes et par sa curation (k). — Ce serait certaine-

(h) Eirnuller, Dolæus.

(i) Celle de Mollenbroek, de Barbette, de Dekers, etc.

(k) 11 dit, page 140, que le scorbut a une si grande affinité avec l’affection hypochondriaque, qu’il n’en diffère que par certains degrés.

214 TRAITÉ

ment trop respecter rautorité d’Eugalelîus, que de donner, comme il a fait , le nom de scorbut à la maladie hypocliondriaque, ou à aucune de ses espèces, aux fièvres pestilentielles, aux cancers , aux bubons, etc. Il ne suffit pas de donner pour raison que le temps et la coutume ont consacré les termes : l’ignorance et la coutume ne doivent point avoir de privilège ; elles sont contraires à l’avancement des sciences et des arts.

La maladie hypochondriaque, suivant Sydenham (/), est la meme chez les hommes que la passion hystérique chez les femmes. La plupart des médecins en conviennent avec lui, à quelques petites différences près. Mais ces maladies n’ont aucune connexion avec le scorbut; leur siège, leur cause, et surtout leurs symptômes, sont entièrement différents, de sorte qu’il est très-difficile de trouver un symptôme constant qui leur soit commun.

— 11 est surprenant que des auteurs trèscélèbres aient voulu nous persuader que des causes aussi opposées que la chaleur et le froid, les sels alcalis et acides, dussent produire le même ordre de symptômes et la même altération du sang, car, s’ils avaient cru qu’elles produisent des symptômes différents, certainement ils auraient spécifié ceux qui sont propres à chacune de ces causes. C’est ainsi que Boerhaave et Hoffmann, après avoir donné un détail régulier des symptômes, dans lequel ils diffèrent extrêmement l’un de l’autre, assignent à tous les deux une seule et même cause immédiate de tous les scorbuts. Ils supposent que c’est une séparation extraordinaire de la sérosité d’avec la partie rouge , et que la première est dissoute , ténue et acre , tandis que la dernière est trop épaisse et visqueuse. Boerhaave veut qu’on donne différents noms "au scorbut, suivant la différente acrimonie des sels ou huiles (w)qui prédominent dans cette sérosité; ainsi il doit être appelé muriatique ^ acich- austère, fœtide-alcalin^ rancido-huileux ^ etc. (/?}.

(/) Yid. Diss. Epîst. ad Guill. Colc.

(m) « Yix equideni plura sulpliuruni » saliumque généra in liermelicoriim er- » gasteriis, quam in sanguine scorbuli- » corum est reperire, » (Charlcton, pag.

(u) On pourrait demander à Boerhaave, qui a décrit les symptômes particuliers au commencement, aux progrès et à la

Il aurait été à souhaiter qu’après avoir

fin de la maladie, à quelle espèce de scorbut appartiennent les symptômes .qu’il rapporte (Aph. 1151) et leur progression si régulière. Il semble, par sa façon de les décrire , et par les remèdes | prescrits dans sa matière médicale, qu’ils | soient propres à toutes les espèces; par exemple, il suppose que la putridité des ! gencives, qui est le signe pathognomoni- | que de celte maladie, comme nous le \ prouverons dans la suite, est un symp- | tôme commun au scorbut chaud et au [ scorbut froid, qui sont les espèces les | plus opposées de la maladie. Yoy. Apb. ; 11G5. t

Son traité sur le scorbut n’est, à la vé- j rilé, qu’une compilation de différents au- j leurs. 11 a tiré les symptômes de la colléelion de Sennert, et la curation de Willis ; i il en avertit ses disciples dans ses leçons. ! Mais quiconque lira les auteurs dont il a emprunté la description des symptômes, tels que Wierus, Eclithius, etc., verra clairement qu’ils ont décrit une maladie tiès-différente de celle de Willis. La méthode curative de ce dernier peut conveniraux maladiesqu’il a décrites; mais elle ne convient nullement à la maladie décrite par les premiers sous le nom de scorbut.

J'ai ouï dire que Boerliaave avait décrit une cacochymie sous le nom de scorbut. Mais si on n’entend par là qu’une cacochymie scorbutique, qui doit être la même chose que la maladie connue sous le nom de scorbut, pourquoi confondre les termes cl en faire de mauvaises applications? Cette façon de s’ex- $ primer doit faire confondre la maladie elle-même, et elle a eu des suites trèsfunestes; je n’en rapporterai qu’un seul exemple. Le mercure peut être regardé comme un poison dans le scorbut. Kramer nous apprend que quatre cents scorbutiques périrent misérablement pour s’être servis de ce remède. (Voyez la lettre du docteur Granger, partie ii, chapitre 2). Cependant Boerhaave le recommande dans un état de la maladie (Aph.

ilol, n. 4) où certainement il doit être mortel. D’antres auteurs ont donné dans la même erreur, et sc sont servis de son autorité pour lui donner plus de poids. (Voyez Ileucher.j

Il est vrai, dit-ü, qu’un remède salutaire dans une espèce de scorbut est mortel dans une autre. Mais comment concilier cela avec les causes qu’il assigne de cette maladie ? Elles paraissent toutes devoir produire le même effet, soit qu’elles agissent çônjointement ou

DU SCORBÜJ,

assigné, pour seule cause immédiate de toutes les espèces de scorbut (quelque différentes qu'elles fussent à d’autres égards), cette dissolution du sang, et j cette séparation de la partie séreuse d’a- I vec la rouge, avec une si grande acri- I monie dans la sérosité; il aurait été à 1 souhaiter, dis-je, que (;es auteurs nous eussent donné quelques meilleures rai- I sons pour soutenir celle opinion. Il faut avoir recours ici à Moellenbroek, le pre- I mier auteur de cette hypothèse, dans son livre Z?e varis^seu Arthridite vaga scorbulica, — Mais il convient de remarquer, avant d’aller plus loin, que cet auteur a décrit comme scorbutique une maladie que Wierus regarde comme très -différente du scorbut, et dont il a

séparément : (il faut en excepter le quinquina , qu’il met au rang des causes de celte maladie, et qui est un très-bon anliscorbutique. Supposons pour un instant qu'elles pi’oduisenl des effets différents, quelle marque trouvons-nous dans ses aphorismes sur cette maladie, pour distinguer un remède nuisible d’un salutaire? Il donne , comme j’ai déjà observé , l'uniformité la plus régulière des symptômes; et les signes pathognomoniques paraissent cire les mêmes dans toutes les espèces de scorbut.

Je respecterai toujours l’autorîté d’un si grand homme, autant que ce ne fera point aux dépens de la vérité et au détriment du genre humain. Mais on peut lui en opposer une beaucoup plus grande; c’est l’expérience du médecin qui a été le plus à portée de voir des scorbutiques, et qui a été témoin de la mort de plusieurs milliers de personnes , sans que les aphorismes de Boerhaave lui aient été d’aucune utilité. « Nonnisi unica species » veri scorbufi datur, eaque fœtida, pu- » trida,etc., gravissimus est error, quam- » libel cacocliymiam, imo etiam cache- »xiam, etc., scorbulum putarc; quum sverus scorbutus spccies cacochymiæ » singularis sit.» Kramer, Ep. p. 27, 28. De pareils termes vagues ne sont , en effet, qu’un subterfuge de l’ignorance , et on les a reprochés pendant long-temps à la médecine. « Antiquorum cacochymia » et modernorum scorbutus, æqualia ha- » bent fata; nam nomen suum in omni- »bus illis affectibus dare debent, ubi » causæ morborum et symptomatum nulsloalio vocabulo exprimi possunl. Et » sic tanquam asyluni ignorantiæ, hæc » nomiaa consideranda veniunt. » (Junheri consp. medic. tab. 60.)

PAR LlND. 215

donné le premier la description dans un Traité qui a pour titre : De morbis aliquothacienus incognitis. Nous trouvons; dans ce Traité que celle-ci était particulière aux habitants de la Westphalie, et le scorbut à la Hollande, etc. Henri à Bra ayant envoyé à Forestus la description de cette maladie {die Faren), ce dernier avoue ingénument qu’il ne l’avait jamais observée, quoiqu’il y eût cinquante ans qu’il p’aliquât la médecine. 11 croit que c’est une maladie nouvelle et très-différente du scorbut (o).

Mais revenons à notre sujet. — Moellenbroek, dans son Traité de ce qu’il appelle la goutte vague scorbutique (p), prétend que la cause immédiate du scorbut est un sel volatil scorbutique. Il observe que ce sel doit être volatil, parce qu’autrement il serait trop adhérent aux parties, comme dans la vraie goutte, et les douleurs ne pourraient point changer de place aussi promptement qu’elles le font dans la goutte scorbutique {q). Par la même raison, la sérosité doit en être le véhicule, comme la liqueur la plus propre à le transporter promptement d’un endroit à un autre. On ne peut point attribuer celte fonction aux autres hu meurs visqueuses qui abondent dans les constitutions scorbutiques, et dont le sang tiré des veines prouve l’existence. Il assigne ensuite ces humeurs visqueuses comme la cause de la putridité des gencives et de quelques autres symptômes (r).

Hoffmann fait à peu près le même raisonnement (.y) : il croit que la salivation, les douleurs vagues et les hémorrhagies ordinaires dans cette maladie, sont produites par la dissolution et l’acrimonie de la sérosité, et par la séparation d’avec ce qu’il appelle les parties solides du sang. Il regarde la viscosité de ces dernières comme la cause des douleurs fixes, des tumeurs, etc. — Mais il est certain qu’une telle altération du sang n’existe point dans cette maladie. Ceci est prouvé évidemment par les dissections dont nous donnerons l'histoire ci-après (/).

Les apparences du sang des scorbutiques

(o) Vid. Obs. medicîn. lib. 20.

(p) Page il.

(ç) Page 12.

(r) Page 18.

(s) Medicin. systematic., t. iv, part, v,

(t) Partie II, çhap. vu.

TRAITÉ

de J 'équipage de milord Anson achèveront de lever tons les doutes (u). Dans quelque degré de la maladie que ce fut, et de quelque partie que le san^ coulât, le crassamentuni était toujours entièrement dissous, et ne se séparait aucunement de la sérosité {x). On observait beaucoup moins encore celte séparation singulière de la partie rouge et de la sérosité, qu’on a regardée comme la seule cause immédiate du scorbut, et qui a été la base de la théorie et de la pratique. — D’ailleurs, il est absurde de supposer que la partie rouge du sang soit épaisse et visqueuse, lorsque la putréfaction est portée .à un aussi haut degré que dans le scorbut. Tonies les expériences sur le sang tiré des veines font voir que le coaguluni se dissout promptement par la putréfaction {y). La même chose doit certainement avoir lieu dans toutes les maladies putrides. Le sentiment de ceux qui font consister la mélhode curative de celte maladie dans la correction des sels acides ou alcalis , ou de la tendance à ralcalinilé ou à l’acidité qu’ils supposent dans le sang des scorbutiques, est sujet à bien des difficultés. — ÏVous pouvons leur accorder qu’il i)euty avoir dans les premières voies des sels ou des humeurs qui aient les marques et les propriétés de ce qu’on appelle acide ou alcali. Mais comme le sang d’un animal vivant n’a jamais clé trouvé acide ou alcalin (s), il

(«) Ibid.

(x) Ceci est confirmé par Krarrier.

(Voyez part, ni , et les observations de Granger, cb. v, part, ii.)

(y) Par les expériences de Pringle , le crassamentnm se dissout le premier par la putréfaction , la sérosité résiste beaucoup plus long - temps ; et il paraît que les particules septiques ou putrides sont engagées principalement dans le coa~ yulum; de sorte qu’il semblerait que l’acrimonie devrait résider particulièrement dans cette partie du sang. (Voy. Pringle, obs. sur les maladies des armées dans l’Appendix, Exp. 42.)

(z) Quoique l’urine récente de ceux qui ont pris le remède de mademoiselle Stephens fasse effervescence avec les acides, on n’est pas en droit d’en conclure que leur sang soit alcalin : la raison en est sensible. Mos chirurgiens de vaisseaux les plus expérimentés se sont servis avec succès de pilules faites avec le savon, l’ail et la scille, pour la guérison de plusieurs milliers de mariniers, que le scor-

est très-difficile de leur accorder l’existence de ces qualités dans ce fluide, lorsqu’elles ne se manifestent par aucun signe certain. Ces signes, suivant tous les auteurs de cette théorie, doivent se montrer principalement dans les premières voies. Mais, dans le plus haut degré du scorbut chaud putride, auquel on a donné le nom d'alcalescenl, le malade ne perd pas ordinairement l’appétit, n’a point de rapports putrides, ni aucun des signes donnés par ces auteurs, comme les preuves d’une tendance à l’alcalescence dans l’estomac et les intestins. On n’y observe pas non plus ordinairement une cluleur et une soif excessives qu’on suppose accompagner toujours l’alcalesccnce du sang. La plupart des scorbutiques ont au contraire bon appétit, sans chaleur ni soif, même jusqu’à la mort.

On se serait attendu naturellement à trouver dans cette maladie, surtout dans l’espèce qu’on appelle muriatique (l) , une soif excessive et un désir extrême des boissons délayantes et aqueuses. 11 paraît aussi , du moins selon les principes de la chimie, que les boissons seraient les remèdes les plus convenables et les plus efficaces, dans une pareille acrimonie du .sang. ^Hoffmann, grand chimiste {a), qui admet différents sels dans le sang, comme cause des différentes espèces du scorbut, observe qu’il n’y a rien de si ridicule que les peines et les soins qu’on se donne pour les corriger par des sels opposés. « Je prouverai , f« dit-il, qu’il n’y a qu’un seul moyen de « corriger les sels morbifiques, de quel- « que espèce qu’ils soient; c’est en les « délayant dans une suffisante quantité « d’eau ; ce moyen est le plus efficace et « le plus assuré. » Son raisonnement est du moins plausible, car il est certain que l’eau est le dissolvant propre de tous les sels. — La signification des mots naV/e

but avait réduits dans un état pitoyable. C’était leur remède ordinaire : on s’en est servi encore dans plusieurs hôpitaux, surtout dans celui de Gibraltar. Ceci fournit un des plus forts arguments contre l’opinion de ceux qui regardent le scorbut putride , comme d’une nature alcalescenle.

(1) Nous prouverons ailleurs que celte distinction est chimérique, part, n , chapitre 1.

(a) Medicin. rat, syst., loni. iv, part. V, cap. 1.

’ Du SCORBUT

’ et alcali n’a pas été suffisamment expliquée et limitée, pour qu’ils puissent servir de fondement solide à aucune théorie des maladies à l’exreption de celles des premières voies. Car les sub- ! stances même qu’on regarde généralement comme acides ou comme alcalines, i quoiqu’on les ait dans leur plus grande pureté, ne laissent pas de différer extrê- I mement entre elles par leurs propriétés, et surtout par leurs effets sur le corps humain {c). 'Pelssont, par exemple , les acides dont les vertus sont différentes,

, suivant qu’ils sont fermentés ou non ferj mentes, végétaulllpu minéraux, les uns atténuant le sang, les autres le coagulant (I). Pareillement les alcalis fixes diffèrent beaucoup des alcalis volatils,

I quoique purs. Mais comme on ne peut I les avoir que rarement dans leur pureté, leurs vertus et leuis propriétés doivent varier encore à l’infini, suivant qu’ils I sont différemment préparés, et suivant : leurs différentes combinaisons avec d'au- I très substances.

Enfin l’expérience , qui seule doit décider dans ces occasions, renverse enlièi rement celte théorie. La pratique nous fait voir que les plantes alcalescentes , le cresson , les oignons , la moutarde et les raiforts , sont d’une grande utilité dans le scorbut chaud, putride, de la mer, dont on a attribué la cause à un alcali. Certains auteurs, séduits par cette théorie, avaient condamné ces plantes , comme nuisibles et pernicieuses dans le scorbut porté à son plus haut degré. Mais on a une preuve démonstrative du contraire dans l’exemple, rapporté par Bachslrom et par d’autres , de ce malheureux qui fut laissé en Groenland , et qui se

(b) « Frustra quærimus limites quibus » utralibet species conlineri debeat. Hiiic » quani recte ii facianl, non diffîcilis est » conjectura , qui theorias, non chirnicas »modo, sed et medicas, ex acidorum » alcaliumque doclrina, confingunt : dum » ne vocabulorum quidem vim inlelli- »gunt. » (Joun. Frcind, Prælect. Chim., page 12.)

(c) Vid. Hoffmann, Obs. pbys. chim., lib. Il , obs. 29 et 50.

(1) [ Les acides minéraux coagulent le sang dans les animaux vivants r quant aux acides végétaux, le fait n’est pas si clair. Il y a des expériences pour et contre. Boerhaave a trouvé que le vinaigre délayait le sang ; mais le vinaigre qu’il a employé n’était pas assez concentré.]

, fiAR LIND, 217

guérit par le seul usage du cochlea^ ria {d) ; et dans l’expérience de tous nos hôpitaux de marine, où les scorbuts les plus putrides, portés au plus haut degré, sont guéris tous les jours par des bouillons faits avec une grande quantité de choux , de céleri , de choux cabus , de poireaux , et d’autres plantes alcalescentes. L’expérience fait voir aussi que les plantes et les fruits acides sont d’une grande utilité dans les mêmes cas. On voit par là l’incertitude de pareilles théories. On doit encore y compter d’autant moins, que de nouvelles expériences ont fait voir que les substances putrides sont differentes des alcalines [e). C’est cependant sur la supposition que ces substances avaient une grande ressemblance entre elles, ou qu’elles ne différaient que par le degré, qu’on avait fondé l’hypothèse que nous combattons. Sur ce fondement on a recommandé, dans le scorbut, plusieurs préparations chimiques, peu convenables , et surtout des sels d’une nature opposée à l’acrimonie prédominante, et fort vantés dans de pareils cas : nombre de malades en ont été les malheureuses victimes. Bessoiivenonsnous de cette maxime : Chimia eç^re^ia ancilla medicinœ ; non alla pejor do~ mina ; la médecine n’a point de meilleure servante que la chimie, mais point de pire maîtresse.

Page 1