‹ Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisonsChapitre 73 sur 117 · TERRE · texte numérisé non relu

TERRE

Cette maladie a toujours été très-commune sur la mer , et on la connaît parfaitement aujourd’hui sur cet élément, à cause des fréquents voyages dans le.s parties les plus reculées de la terre. Ses symptômes, quoiqu’en grand nombre, sont réguliers et constants; de sorte que le plus ignorant matelot en acquiert une

(d) Quoiqu’il ne soit pas si âcre que celui de nos pays, il possède cependant cette qualité (voyez la lettre deM. Maude sur le cochléaria de Groenland, part, ir, chap. v); elle suffit pour réfuter la fausse opinion où l’on est, qu’il n’y a que les acides qui soient convenables dans le scorbut putride.

(e) Voyez les expériences de Pringle,

connaissance exacte dès le premier voyage de long cours qu’il fait. Mais, comme on avait supposé que le scorbut faisait périr beaucoup de personnes sur terre , sans qu’on y aperçut les symptômes ordinaires du scorbut de mer, pas meme les plus équivoques, il fallut en faire une espèce différente de celui de mer, et lui donner le nom de scorbut de terre. Ceci était nécessaire pour sauver la réputation du médecin, et pour justifier l’idée qu’il avait de la maladie. — Cette distinction est souvent mise en usage dans la conversation : on la trouve même dans les écrits de certains auteurs, four juger de sa justesse, nous examinerons ici quelle certitude nous avons que cette maladie soit la même sur la terre et sur la mer, et quelles sont les preuves particulières sur lesquelles on peut se fonder pour assurer l’identité de deux maladies qui attaquent différentes personnes, dans différents climats, et dans différentes occasions. — Les phénomènes qui se présentent à nos sens , dans une maladie , en .sont les symptômes., ^ou les diagnostics. On leur donne proprement le nom de sijniptômcs ^ soit qu’ils en soient la cause immédiate ou les effets. Un symptôme fait partie de la maladie , et tous les symptômes pris ensemble constituent la Jiialadie : c’est de leur assemblage que nous tirons des conclusions. — Ces symptômes prennent le nom de signes g/iomortiques ou dùnonstiatifs , quand ils sont propres à la nature de la maladie , et qu’ils l'accompagnent le plus constamment. Ces signes sont les marques les pins évidentes qn’on pui.sse avoir de l’existence de l’identité des maladies. On a encore une forte preuve de leur identité , si elles sont produites par les mêmes causes et guéries par les mômes remèdes.

1° Quant aux signes patbognomoniques du scoibut, si nous comparons ses symptômes, tels qu’ils sont décrits par Eclithius, Wierus et tous les autres auteurs jusqu’à Eugalenus (a), avec les descriptions qu’on en trouve dans les relations des voyages , principalement dans celle du voyage de milord Anson [h) , nous y apercevrons une parfaite conformité dans les signes essentiels (1), et des phé-

(n) Voyez part. ni.

{b) Ibid.

(1) On doit faire attention aux différences qui doivent nécessairement se trou-

nomènes sî singuliers qu’ils ne se présen-; tentdans aucune autre maladie. Ainsi la putridité des gencives, l’enflure des j ara- i bes , et les taches qui caractérisent la maladie décrite par les uns et les autres, avec la raideur de l’articulation du genou qui s’y joint ordinairement dans ses progrès , ne s’observent que dans le scorbut. C’est encore un symptôme par- ' liculier à cette maladie que ceux qui en . sont attaqués, quoique d’ailleurs se por- ; tant bien en apparence , soient sujets à . tomber en défaillance au moindre mou- | veinent, ou au moindre effort, et souvent à mourir subitem|pt. — Les auteurs de médecine ont décrit celte maladie comme particulière à certains pays. Nous trouvons dans leurs écrits , qu’une certaine aimée , elle fut épidémique daus tout le Brabant (c), et pendant quelques aup’es en Hullande (r/). Quoique Forestus eût de fréquentes occasions de voir des gens de mer attaqués de cette maladie , nous ne trouvons dans toutes .scs observations que le cas d’un seul marinier. Il confirme la vérité des de.scriptions qu’il donne du scorbut, par l’histoire de malades qui n’avaient jamais été sur mer, et dont quelques-uns devaient être affectés à un très-haut degré, puisqu’ils mouraient subitement, au grand étonnement de ceux qui lisent l’iiistoire de leur maladie. Il rapporte un exemple d’une pareille mort. — üodonée (c), qui a Irès-bieu écrit sur le scorbut, ne fait mention d’aucun marinier attaqué de cette maladie; il rapporte (/’}, entre autres, le cas d’une personne qui l’avait contractée dans une prison. — En etfet , il est à remarquer qii’Olaüs Magnus , qui a donné la première description exacte du scoibut en Europe, en parle comme d’une maladie qui afflige les villes assiégées [g). Les !

ver entre des descriptions données par i des médecins, et des détails donnés par , des gens de mer.

(c) Dodonée, Forestus. j

(d) Ronsseus.

(e) Praxis Medica et Observaliones.

(/) Cependant il dit ailleurs : « Angli

» marilimis commcrciis dediti, et naulæ s potissimum stomacace affliguntur,. sive » id sit cerevisiæ potu ex aquis palustrir | » bus coctæ, sive ex aeris putredine, cœ- | » lique nebulis aut vaporibus; hujus nos- l » tri institut! explicare non est. » (Ilis- ' toria stirpium.)

[g) Voyez part, iii, cbap. i.

symptômes qu’il rapporte sont les mêi mes que ceiiï qu’on observe constamment sur la mer. Adrien Junius, médecin hollandais, historien et contemporain de Ronsseus, en a donné vers le même I teni])s une description très-élégante {h) i — Plusieurs auteurs encore ont appelé I le scorbut de mer la maladie hoUanclai- ! JC, entres autres le célèbre François Ge- I melli Carreri , qui a écrit les meilleures j relations de voyages qu’on ait en italien, i En effet, les symptômes de cette maladie sont aujourd’hui uniformes, tant sur mer I que sur terre, en Hollande (/), en Groenj land (Æ), en Hongrie (/), à Cronstadt (wj,

I à Wibourg (/^), en Écosse (o) , etc. Ceci ! prouve suffisamment l’absurdité de l’opinion de plusieurs auteurs qui ont as- I suré que le scorbut avait entièrement I changé de face, depuis les premières descriptions qu’on en avait publiées.

2^ Pour ce qui est des causes, elles 1 sont les mêmes , tant sur mer que sur ! terre. Car nous prouverons amplement dans la suite (p) , que toutes celles qui concourent à la production de cette maladie sur la mer se rencontrent aussi sur la terre. Mais, comme elles subsistent plus long-temps , et qu’elles sont portées à un plus haut degré sur ce premier élément, la maladie y parvient ordinairement à un plus haut degré de malignité. — Ceci suffit pour réfuter les auteurs qui prétendent que cette maladie est particulière aux mariniers, et qu’elle est jiroduile par les aliments grossiers dont on se sert sur mer, par l’eau corrompue et par l’air de la mer. De plus , l’observa-

(/«) « ITollandiæ itaque peculiari dono snaiura dédit proventum lætum Brilan- « nicæ l)erbæ (il la nomme ensuite co- » cldéaria) , quam præsentanei rernedii » vim præbere in profliganda sceletyrbe » et stomacace experiunlur cuni incolis »exleri quoqeie : quibus malis dentes la- » bunlur, genuum compages solvitur, arn lus invalidi fiunt, gingivæ putrescunt, * color genuinus et vividus in facie dis- » périt, livescunt crura , ac in tumorem » laxurn abeunt. » (liist. Balaviœ, c. 15.)

(i) Voy. les obs. de Pringle sur les maladies des armées, page 10.

(k) Acta Ilaffnien, vol. v, obs. 75.

(l) Krarnor.

(m) Sinopée.

(n) Nilzch.

fo) Voyez la lettre deM. Granger, partie II, chap. II.

(p) Partie ii, chap. it.

tion de tous ceux qui ont pratiqué la médecine sur la mer prouve combien Eugalenus Willis et leurs sectateurs se trompent, lorsqu’ils assurent que la maladie qu’ils décrivent est proprement

(q) Eugalenus praliquait à Enibden et dans d’autres endroits de la Frise orientale, où l’air froid, humide et grossier, les eaux crues et malsaines dont, sc servent les habitants de la côte, et le cras~ sus et nauücus victus , pour me servir de scs termes, rendaient le scorbut général. On doit convenir cependant que cette maladie n’y fut jamais aussi épidémique, ni aussi fatale que sur les vaisseaux. Toutes les causes auxquelles Eugalenus l’attribue se trouvent réunies et portées à un plus haut degré sur la mer que sur la terre. De trois cent cinquante hommes dont la santé était confiée à mes soins, quatre-vingts furent attaqués de cette maladie; j'ai vu mille scorbutiques dans un même hôpital , mais je n’ai jamais observé qu’aucun d’eux eut les maladies décrites par Eugalenus. De tous ceux qui ont pratiqué la médecine sur la mer, je n’ai vu personne qui adopte les principes de cet auteur, et qui suppose que toutes les maladies y soient compliquées avec le scorbut; aucun d’eux ne prétend que les maladies les plus extraordinaires qui se présentent sur 1ü mer soient (comme Eugalenus le supposait à Embden et à Hambourg) le scorbut caché sous des apparences trompeuses, et qu’elles ne puissent être guéries, sans les anliscorbutiques , lesquels manquent rarement dans ces occasions. Nos chirurgiens de vaisseaux, et les médecins et chirurgiens des hôpitaux de marine, dans quelquesuns desquels il y ovait rarement moins de mille malades, n’auraient certainement pas manqué d’observer l’efficacité des aniiscorbutiques , et la nécessité indispensable d’en faire usage. -Le journal de M. Yves est une preuve de la variété des maladies qui se présentent sur la mer sans la moindre complication avec le scorbut (Voyez la fin du chapitre t, partie II). Si, comme Eugalenus le prétend , le scorbut met souvent le malade au tombeau, avant que les gencives et les jambes soient affectées, ou qu’il paraisse des taches sur le corps, c’est un fait que nous n’avons point observé. Mais, quoiqu’on puisse condamner avec justice Eugalenus comme l’auteur de ces absurdités, ceux qui l’ont suivi ont fait cependant un plus grand mal en les rédui.sant en système. On a proposé des traitements et des remèdes non-seulement inutiles, mais môme très-dangereux pour la plupart.

TRAITE

une maladie de mer. On peut en dire autant des différentes espèces de scorbut que Boerhaave fait venir des causes dont nous avons parlé ci dessus.

Mais nous avons des reproches bien plus sévères à leur faire ; car leurs ouvrages, bien loin d’être utiles aux praticiens, lorsqu'ils ont à traiter le véritable scorbut, sont plutôt dangereux. Je pense qu’il n’en est pas besoin d’autre preuve que la lettre de Kramer au collège des médecins de Vienne. Leur doctrine a induit en erreur quelques-uns des meilleurs écrivains : je citerai pour seul exemple Sinopée. Cet auteur a décrit la maladie d’après l’observation, mais malheureusement il a pris ses remèdes dans ces auteurs. Je suis moralement sûr que, sans cela , elle n’aurait pas été portée au haut degré où elle le fut alors à Gronstadt, et auquel elle parvient ordinairement tous les printemps : car il paraît qu’elle diminue tous les ans dans cette ville, plutôt parle changement du temps, que par les secours des médecins.

3® La curation des maladies scorbutiques , contractées sur mer ou sur terre , est entièrement la même. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à lire les observations de Bachstrom et de Kramer, et plusieurs autres histoires rapportées dans ce traité. On verra encore que les premiers remèdes que le hasard fil découvrir au vulgaire, et qui ont été recommandés par les premiers auteurs , sont aujourd’hui les plus estimés et les plus efficaces. Tout praticien qui a traité de pareilles maladies n’a besoin, pour preuve de ces faits, que de son expérience. — Enfin , s’il est nécessaire d’ajouter l’autorité à ces preuves convaincantes, j’alléguerai celle du savant monsieur Mead (r). Les événements extraordinaires rapportés dans les voyages de milord Anson le portèrent à faire des recherches exactes sur cette matière. Il s’en entretint avec ce seigneur : il examina les originaux des observations de ses chirurgiens , et conclut en conséquence que cette maladie était la même que le scorbut de terre, et qu’elle n’en différait que par le degré de malignité. — Si l’on objecte à cela que , quoique le scorbut de mer se rencontre souvent sur terre , et quoiqu’il soit , comme il a été prouvé démonstrativement , la seule maladie décrite par les

(r) Discourse upon the scurvy, page

premiers auteurs , comme particulière aux pays froids et marécageux qu’ils habitaient ; si on objecte , dis-je , qu’on entend néanmoins par ce qui peut être appelé scorbut de terre , pour le distinguer du premier, une maladie ou une li classe de maladies dont les symptômes î sont différents de ceux du scorbut de i mer et des pays marécageux ; alors il , est nécessaire de définir , de décrire , et t de caractériser cette espèce singulière , afin de la distinguer de la première. Ce serait rendre un grand service au genre humain ; mais c’est ce qu’aucun médecin n’a fait jusqu’ici. Les auteurs modernes les plus célèbres , tels que Boerhaave , Hoffmann et Pitcairn, n’ont fait aucune distinction de celte espèce , ni dans les causes , ni dans le diagnostic , ni dans aucune partie de la description qu’ils donnent de cette maladie. Je cite ces auteurs , parce qu’ils ont eu une pratique fort étendue , outre l’avantage d’avoir lu tous les livres qui ont été écrits sur celte matière.

On peut dire encore qu’il y a certaines maladies , telles que les éruptions cutanées, des ulcères, une espèce de mal de dents , etc. , auxquelles on a donné depuis long-temps le nom de scorbutiques, terme introduit par nos prédécesseurs , dont la plupart des praticiens sont convenus de sc servir aujourd’hui y et qu’il est peut-être nécessaire de conserver , n’étant pas facile d’assigner un nom propre à chaque maladie, ou au cas de chaque malade en particulier. — Pour répondre à cela, il faut examiner d’abord de quelle manière et dans quel temps ce terme devint si général , et pourquoi ces ulcères, la gale, etc., furent nommés scorbutiques. Je crois qu’il n’y a point de doute qu’on donna d’abord ce nom aux ulcères et aux éruptions cutanées qui ne cédaient pas promptement aux remèdes (s). Musgrave (t) nous apprend que la crainte du scorbut avait si fort alarmé toute l’Europe dans le dernier siècle, comme il paraît par les formules des praticiens de ce temps , que tout Part de la médecine paraît avoir été employé à combattre cette calamité générale : on croyait qu’il se joignait à toutes les autres maladies (w), et qu’il leur corn-

(s) Vid. Sydenham. "

(t) De Arlhrilide symptomatica, pag.

(u) Voyez la noie (s), chap. i. — [ Nom-

BO SCOBBÜT,

muniquàit sa malignité. Ainsi ce terme fut originairement consacré par l’ignorance et par la fausse idée que cette maladie était eitrêmement générale. Nous aurions à la vérité quelque peine à concevoir comment des auteurs dont les opinions sont si absurdes , tels que ceux qu’on a regardés comme les meilleurs sur le scorbut, et qui ont introduit ce nom général , ont pu parvenir à un si haut degré de réputation, si nous ne savions par expérience combien on est porté à admirer tout ce qui est extraordinaire. Il semble que nous ayons la faculté d’apercevoir les erreurs légères , tandis que les plus grandes absurdités nous frappent, nous étonnent, s’emparent de notre raison , et font de la non-vraisemblance un nouveau motif de croyance. Peu de gens aujourd’hui veulent employer leur temps à la lecture de ces auteurs : ainsi leur mérite est peu exa-

bre de médecins de nos jours, même des plus célèbres, sont de ce sentiment. Une maladie résiste-t-elle aux remèdes , a-telle quelque chose de singulier : ils n'hésitent point à accuser un vice scorbutique. Ils croient même apercevoir ce virus dans toutes les maladies chroniques, comme d'autres voient de la malignité dans toutes les> maladies aiguës où ils ne connaissent rien. Est-il possible qu’on sc fasse illusion à ce point? Quoi! parce qu’une maladie est rebelle, il faut nécessairement qu'elle soit scorbutique , vérolique ou écrouelleuse ! Le dérangement des digestions, le vice des dents dans les vieillards, les maladies de la peau, les dartres et autres éruptions cutanées dans les enfants, les douleurs rhumatismales, etc., ne sauraient-ils subsister sans le scorbut? Mais les anliscorbutiques, disent-ils, réussissent quelquefois dans ces cas. D’accord. Mais ces remèdes an ti scorbutiques ne peuvent-ils donc guérir que le scorbut? Leur vertu atténuante, savonneuse, apéritive , ne peut-elle être efficace que dans ce cas? Que dirait-on d'un médecin qui assurerait que la gangrène est de la nature des fièvres intermittentes vernales , parce qu’il aurait observé de bons effets du quinquina dans ces maladies? Avouons-le. : dire que certaines maladies opiniâtres sont scorbutiques , c’est une honnête façon de confesser qu’on n’y connaît rien. Mais il est inutile de s’arrêter plus long-temps sur ce sujet. M. Lind prouvera suffisamment combien celtç opinion e$t éloignée do la Vérité. ]

miné , et on les estime sur la foi des autres.

Si on objecte encore que la dénomination de ces maladies doit être conservée , parce qu’elle est généralement reçue aujourd’hui ; je répondrai que, sur le même principe , on peut conserver les termes les plus ridicules dans tous les arts. Celle même difficulté se présenta au chancelier Bacon, et aux premiers réformateurs des sciences en Europe. La ignorance

de leur siècle ( s’il est permis de s’exprimer ainsi) était cachée sous le voile, épais d’un jargon inintelligible. Mais ils s’aperçurent qu’il était nécessaire , pour la solide restauration des sciences , de bannir tous les termes qui n’avaient été introduits que pour en cacher les imperfections. — Il y a peu de personnes qui aient eu l’occasion de lire plus d’auteurs que moi sur le scorbut. Il est peu de livres ou d’observations sur cette maladie que je n’aie vus. Or, toutes les nouveautés sont sujettes aux contradictions : je ne me serais pas exposé à avancer une doctrine extraordinaire, si j’avais pu caractériser , avec quelque sorte de convenance, quelque espèce de scorbut différent de celui qui fait le sujet de ce Traité. Mais, lorsque je voulus tenter de le faire, je ne trouvai point deux auteurs qui fussent d’accord , dont la doctrine tut établie sur des faits et des observations. J’observai que dix cas auxquels dix praticiens donnaient le nom de scorbutiques , examinés et comparés , n’avaient point la moindre analogie les uns avec les autres. A celte occasion , j’aurais pu suivre l’exemple de quelques auteurs; et, désapprouvant les premières distinctions, en introduire de nouvelles, conformes ou à l’opinion reçue dans le pays ; et ainsi , en adoptant les erreurs vulgaires , j’aurais tâché de les établir et de les confirmer ; ou à de nouveaux principes ; et alors j’aurais pu multiplier les absurdités, comme fait chaque praticien particulier qui croit être en droit de donner à ce qu’il lui plaît le nom de scorbut , sans être fondé, pour le faire, ni sur l’autorité des bons observateurs , ni sur les véritables principes de la médecine. — Un traité complet sur les causes, la curation, etc., de toutes les maladies auxquelles on donne communément le nom de scorbut , serait d’une très- grande utilité. Mais ce n’est pas une . chose aisée à faire; et on aurait pu s’attendre également qu’un auteur qui aurait vécu dans un pays ou dans un temps où

TRAITÉ

Ton attribuait aux sortilèges les maladies les plus opiniâtres et les plus extraordinaires , et qui se serait donné la peine de bannir de la médecine de pareilles erreurs , eût pu nous donner un traité des maladies et des phénomènes différents qui étaient attribués à ce mal imaginaire.

Il a été ordinaire aux praticiens ignorants et paresseux de rapporter tous les cas auxquels ils n’entendaient rien à l’une ou à l'autre de ces causes. C’est la remarque d’un très-savant praticien moderne (o:j. — Pour ce qui est de la nécessité de retenir le nom , si on croit qu’un mot vide de sens soit nécessaire en médecine, si viilgus vult decipi ^ decipiatur. Je vais cependant mettre devant les yeux les effets pernicieux de ces termes vagues et indéterminés. Si l’utilité du genre humain n’est pas un motil suffisant pour faire abandonner de pareilles dénominations, je crains fort que toute autre raison ne soit inutile. — Premièrement , les jeunes praticiens et les étudiants en médecine croient ne rien ignorer de leur art dès qu’ils savent ce nom général de scorbut , qui comprend presque toutes les maladies ; parce qu’ils peuvent trouver dans les différentes pharmacopées, si communes aujourd’hui, un très-grand nombre de formules pour la cure de cette maladie. — Secondement, les vieux praticiens, en rapportant au scorbut (j") plusieurs maladies différentes et singulières, empêchent les véritables progrès de leur art. H n’y a cependant qu’un seul moyen par lequel on puisse espérer de perfectionner la médecine. Ce moyen consiste dans l’his-

(rr) « Mos adeo invaluil, ut hodie me- » dici imperiliores, si quando ex certis » signis neque morbum, nec causam ejus » rite possunt cognoscere, slatirnjJlscorbu- » lum prætendant , et pro causa scorbu- » ticam acrimoniani accusent. Deinceps » non raro accidit, ut adfeclus quidam »sæpe plane singularis, cui portenfosa » spastico-convulsiva junguntur sympto- » mata, in artis cxercilio occurrat; et lune » usu receptum est, ut ilium vel ad fas- » cinum vel ad malum scorbuticum reji- «ciant.» (Freder. Hoffmann^ medic. System., tom. IV, pag. 5G9.)

(îj) « Notandum est quod, quando mulla » symplomata numerantur, tune esse co- » gitandum denomine congeriem rnorbo- » rum indicanie, ut scorbutus. » (WaldsçhmiU, Praxis» Medic. ralionalis.)

toire exacte et fidèle des maladies y distinguées soigneusement les unes des autres, à l’exemple des botanistes dans la description des plantes. Les maladies de la peau sont aujourd’hui une classe trèsnombreuse. Les anciens onl pris beaucoup de peine pour les distinguer les unes des autres , et ont traité cetle matière fort au long. Mais les modernes les ont rangées presque toutes , depuis le plus haut degré de la lèpre , jusqu’à la gale et aux dartres ordinaires , sous le nom de scorbut (z). Ils ont confondu avec celles-ci la face couperosée , la teigne, la plupart des éruptions cutanées ordinaires dans le printemps, l’érysipèle, etc. On a même regardé le scorbut comme la cause des ulcères dysépulotiques (1) , surtout de ceux des jambes , et de plusieurs autres maladies , dont la nature est des plus opposées au véritable scorbut. Les causes de toutes ces différentes maladies ne peuvent être rangées convenablement sous aucune dès divisions du scorbut qu’on a introduites jusqu’ici, et on ne peut point connaître par ce moyen leur nature particulière ; ce qui est absolument nécessaire pour leur curation. — Troisièmement enfin, on est parvenu , par le moyen de ces distinctions vagues, à confondre le véritable scorbut au point que quelquefois les meilleurs praticiens ne le reconnaissent

(2) Le docteur Pringle observe avec raison que c’est improprement qu’on a donné en général le nom de scorbut à la gale, à différentes espèces de dartres, etc. Il remarque que la gale est inconnue dans les endroits marécageux des Pays- Bas , où le véritable scorbut est très-fréquent et très-mauvais. Dans le véritable scorbut , dit-il, il y a toujours une putréfaction des humeurs lente, mais générale; au lieu que la gale et les dartres affectent les personnes dont les humeurs sont très-différemment constituées. Les véritables taches scorbutiques sont d’une couleur livide , ne sont point couvertes de croûtes, ne s’élèvent point au-dessus de la peau, etc. Voyez le chapitre sur la gale, dans ses observations sur les maladies des armées. — Il observe dans l’Appendix que le scorbut muriatique et le putride ne diffèrent point l’un de l'autre, et que l’espèce de cette maladie qu’on supposée venir d'un acide est du moins très-improprement nommée.

(1) On a donné le nom de dysépulotiques aux ulçères qui se cicatrisent diffi- ! çilement.

BÜ SCORBUT

pas lorsqu’il se présente réellement. C’est ce qui fut cause de la mort de tant de milliers d’Allemands en Hongrie («), où le médecin de l’armée et tout le collège des médecins de Vienne, avec le secours de tous les livres qui ont été écrits sur celle matière , ne purent point remédier à celte terrible calamité. C’est par la même raison que nombre de malades sont traités tous les jours sur terre d’une manière peu convenable, comme doivent l’avoir observé ceux qui connaissent le scorbut. C’est de là encore que sont venues les pernicieuses méthodes qu’on a recommandées sur mer, et qu’on n’a que trop souvent mises en pratique.

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