‹ Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisonsChapitre 74 sur 117 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DU SCORBUT CONTRACTÉ DANS LE SEIN DE LA MÈRE, HÉRÉDITAIRE ET CONTAGIEUX.

Il y a eu différents sentiments sur les causes et la propagation de celte maladie. Quelques-uns ont cru qu’on la contractait dans le sein de la mère , et que des parents scorbutiques en transmettaient à leurs enfants les terribles semences. On a pensé aussi qu’elle devait quelquefois son origine à une nourrice scorbutique.

— Horstius (a) avait le discernement si fin qu’il s’aperçut que l’aïeul pouvait infecter son pelit-fils , quoique son propre fils fut exempt de cette maladie. Il attribue les progrès de la contagion en Hollande, à la coutume où l’on est de se donner des baisers en se saluant. 11 regarde avec compassion le sort des malheureux enfants , que tout le monde est obligé d’embrasser , crainte d’offenser leur famille. Il n’est nullement surpris que cette maladie soit si commune dans les villes anséatiques et dans la Basse- Saxe ; parce qu’on ne se sert à table que d’un seul verre, et qu’il y a presque toujours parmi les convives quelque scorbutique, dont les gencives sont putrides, et dont la salive peut infecter toute la compagnie. Sennert assure qu’elle se communique par les embrassements vénériens. Boerliaave, Hoffmann et presque tous les auteurs la regardent comme une maladie contagieuse. Chaileton croyait qu’il y avait plus de gens qui la contractaient par contagion que de toute autre

(rt) Vid. Krameri episiolam de scorbuto.

[d Tracta lus de sçor}.)uto.

, PAR LINB* 223

façon. — Plusieurs de ces sentiments chimériques ne demandent aucune réfutation sérieuse. Il n’est en effet nullement probable que le scorbut soit ce qu’on peut appeler une maladie héréditaire ou contractée dans le sein de la mère. Rarement voyons-nous qu’il parvienne à un haut degré , sans l’influence de quelques causes externes sensibles ; et l’expérience fait voir que , lorsqu’il est léger et commençant , on peut la plupart du temps le guérir promptement et facilement.

Il est plus important d’examiner soigneusement s’il est réellement contagieux , comme l’ont assuré hardiment la plupart des auteurs. On ne peut connaître les effets des poisons contagieux qu’à posteriori. Les raisonnements à priori ne servent de rien. Ces auteurs auraient donc du nous donner des histoires constatées de personnes qui éussent été infectées de cette manière , sans que les autres causes qui produisent toujours celte maladie y eussent influé aucunement : mais c’est ce qu'ils ne font nulle part. Nous voyons au contraire que partout où cette calamité a été générale , on a reconnu qu’elle était due à des causes puissantes et universelles j et que , dans les temps qu’elle a été le plus épidémique, ceux qui ont pris les mesures convenables pour se soustraire à l’influence de ces causes, n’en ont point été infectés. C’est ainsi qu’en Hongrie, où elle fit de si grands ravages, il n’y a pas long-temps , parmi les troupes allemandes , le médecin de l’armée fut surpris qu’aucun officier, même le plus subalterne , n’eh fût attaqué {b). — Sur la mer, où la fréquence de celte maladie fournit le plus d occasions pour décider cette question , on ne l’a jamais regardée comme contagieuse. Sicile l’avait été, il est impossible qu’on ne s’en fût pas aperçu. Comme on connaît, par de funestes expériences , les progrès rapides et les grands ravages que font toutes les maladies contagieuses , telles que les fièvres , les dysenteries , etc. , parmi un nombre de personnes si étroitement renfermées , on a coutume de mettre en usage plusieurs précautions pour empêcher qu’elles ne se répandent davantage.

On sépare les malades du reste de l’équipage , on jette les lits et les habits de ceux qui sont morts. Dès qu’on est arrivé

(0 Kramçr,

dans un port, on débarque ceux qui sont attaqués de ces maladies ; on nettoie ensuite le vaisseau, et on le parfume. Mais, comme une longue et constante expérience a suffisamment prouvé que le scorbut n’est point contagieux , on ne prend jamais ces sortes de précautions.

Dans les cas légers, et même lorsque les gencives sont très-putrides , on garde souvent les malades sur le bord, et on les y guérit. Il n’y a point d’exemple que ces personnes aient jamais infecté le reste de l’équipage ; ou que ceux qu’on débarque aient porté l’infection dans les hôpitaux, quoique, dans plusieurs autres occasions , les maladies contagieuses introduites dans ces hôpitaux y fassent de grands ravages.

Lorsque le scorbut est épidémique sur la mer , il attaque régulièrement ceux que des causes manifestes y ^nt déjà disposés. Il n’y a d’abord pendant longtemps que les simples matelots qui en soient affectés : les domestiques subissent souvent le même sort ; et, quoiqu’ils se servent des mêmes verres et de la même vaisselle que leurs maîtres , rarement voit-on qu’un officier , même le plus subalterne, en soit attaqué. — Je pourrais rapporter plusieurs faits bien attestés, qui prouvent, sans laisser aucun doute , que cette maladie ne se commu-

nique point en buvant dans le meme verre , en couchant dans le même lit , ni même par le contact le plus intime ; mais il est inutile démultiplier les preuves d’une chose si universellement connue : l’exemple suivant peut suffire. Un ; prisonnier français fut attaqué du scorbut sur le vaisseau du roi le Salisbury\

La putridité de ses gencives était portée à un si haut degré , que je n’en ai jamais observé de pareille. Sa bouche répandait une puanteur insupportable, même à une certaine distance. Cependant, quoiqu’il bût et mangeât dans le même verre et dans le même pial que cinq de ses camarades, pendant quinze jours, ceux-ci n’en furent point infectés, et arrivèrent ' au port en parfaite santé. • — Cette mala- '' die ne se communique point par l’infection des cadavres. Les dissections faites à Paris (c) des sujets les plus putréfiés , ^

morts de cette maladie , ne paraissent point avoir produit aucun eflet de cette “ espèce. — On peut juger par là combien se sont trompés les auteurs qui ont cru que cette terrible calamité s’était répandue par contagion, des pays septentrio- * naux , oh elle a pris naissance , sur toute la terre.

(c) Voyez Mémoires de l’Académie des ^ sciences, année 1099, page 237.

SECONDE PARTIE

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