CHAPITRE II
DES DIAGNOSTICS Oü DËS SIGNES DU SCORBUT.
Afin d’observer une plus grande exactitude dans la description d’une maladie accompagnée de tant de symptômes différents, j’aurais pu ranger assez conve-
(a) Les infirmes qui venaient de l’iiôpilal de Gibraltar durent souffrir extrêmement par un pareil temps.
TRAITE
nableraent tous ces symptômes sous trois classes. — La première aurait compris les syoïptômes les plus ordinaires et les plus constants , qu’on peut regarder comme essentiels à la nature de la maladie. — La seconde, ceux qui sont plus accidentels , et qui ne dépendent pas tant delà nature de la maladie, que de la constitution épidémique de l’air , de l’état du corps, ou du concours des autres causes. — La troisième aurait renfermé quelques symptômes extraordinaires qui ont paru quelquefois dans cette nraladie , quoique rarement , et qui se présentent seulement lorsque le scorbut est porté à son plus haut degré de malignité. Ils dépendent alors de la constitution particulière du malade, de la combinaison du scorbut avec quelqu’autre maladie maligne, ou de quelqu’autre circonstance accidentels. — Mais j'ai préféré de décrire les symptômes dans l’ordre qu’ils se présentent, et suivant qu’ils sont particuliers aux différents périodes de la maladie : cette méthode m’a paru plus claire. Je distinguerai ceux qui sont constants et essentiels, de ceux qui sont moins fréquents ou accidentels, à mesure que je les décrirai.
Les signes avant-coureurs du scorbut sont les suivants. Ordinairement le visage perd sa couleur naturelle ; il devient pale et bouftl. Ceux qui sont dans cet état ne se soucient de faire aucun mouvement , ou même ils ont une aversion pour toute sorte d’exercice. Si on examine de près les lèvres et les caroncules lacrymales , ou les vaisseaux sanguins sont très-exposés à la vue, elles parais- .sent d’une couleur verdâtre; cependant ces sortes de personnes boivent et mangent de bon appétit , et semblent jouir d’une parfaite santé : il n’y a que leur visage et leur penchant à l’inactivité qui présagent le scorbut. — Quoique le changement de la couleur du visage ne précède pas toujours les autres symptômes , il les accompagne constamment dans la suite. La plupart des scorbutiques sont d’abord d’une couleur pâle ou jaunâtre : cette couleur devient ensuite qdus obscure ou livide (n). — La répu-
(a) M. Murray remarque qu’ils ont ordinairement un air triste et chagrin, qui manifeste l’état de leur âme; de sorte qu’on peut regarder, avec raison, l’abatlenienl de l’esprit comme une cause, et en même temps comme un symptôme du scorbut prochain.
gnance qu’ils avaient pour tout mouvement, se changent bientôt en une lassitude universelle , avec un engourdissement et une faiblesse des genoux , dès qu’il font quelque exercice. Cette grande fatigue leur cause une difficulté de respirer. La lassitude et cette difficulté de respirer après avoir fait quelque mouvement , sont deux symptômes des plus constants de cette maladie. — Ils sentent bientôt après des démangeaisons dans les gencives, elles.se tuméfient et saignent pour peu qu’on les frotte. L’haleine est alors puante , les gencives sont d’une rougeur livide, molles, spongieuses et deviennent ensuite extrêmement putrides et fongueuses : ce sont les signes pathognomoniques de la maladie. Ils sont sujets non-seulement à un saignement des gencives , mais encore à des hémorrhagies des autres parties. — Leur peau alors est sèche , ainsi que pendant tout le cours de la maladie {b). Elle est chez quelques malades , extrêmement rude, surtout s’il y a fièvre, et présente chez quelques autres, l’aspect d’une peau de serpent ; mais le plus souvent elle est luisante et douce au toucher. Si on l'examine, on la trouve couverte de plusieurs taches rougeâtres, bleuâtres, ou plutôt noires et livides. Ces taches ne s’élèvent point au dessus de la surface de la peau, et ressemblent à une extravasation sous l’épiderme , comme dans les contusions (c). Elles sont de différentes grandeurs; il y en a depuis la grosseur d'une lentille , jusqu’à la largeur de la main, et même davantage. Ces dernières sont plus rares dans le commencement de la maladie ; pour l’ordinaire , elles sont alors petites et d’une figure irrégulièrement ronde. On les observe principalement sur les jambes et sur les cuisses , souvent sur les bras , la poitrine et tout le tronc ; plus rarement sur le visage et la tête.
Plusieurs ont les jambes enflées. Cette enflure se manifeste d’abord sur les malléoles vers le soir ; le lendemain
(b) Excepté dans le dernier période, où l’on observe souvent une moiteur froide et visqueuse sur la peau, surtout si le malade est sujet à tomber en défaillance. C’est M. Murray qui parle.
(c) Les taches sont d’abord jaunes sur les bords ; elles prennent ensuite par degrés une cculeur plus foncée et deviennent enfin d’un pourpre foncé , et quelquefois entièrement uoires. M, Murray,
DU SCORBÜT
matin , il n’en reste presqu’aucun vestige. Après avoir demeuré dans cet état pendant un court espace de temps , elle I gagne de proche en proche ; toute la ij jambe devient œdémateuse , avec cette I dilïérence seulement, dans quelques raai: lades , que la tumeur ne cède pas si ' aisément à la pression du doigt, iipt qu’elle i en conserve plus long-temps l’impresij sion, que dans l’œdème véritable. —
I Tels sont les symptômes essentiels et les i plus constants de cette maladie dans son premier période. L’ordre dans lequel ils I paraissent varie quelquefois : ainsi, lorsj qu’une personne a été fort afïaiblie par une fièvre , ou par quelqu’autre maladie I longue, les gencives sont presque toujours affectées les premières , et la lassitude accompagne constamment le premier période de la maladie, au lieu que, lorsqu’on a été obligé de ne point faire d’exercice, à cause d’une fracture, d'une contusion ou d'une blessure , c’est dans les parties affaiblies par ces accidents, que paraissent les premiers symptômes du scorbut {d) ; ainsi, après une entorse du pied, la jambe devient enflée, douloureuse , œdémateuse , se couvre de taches livides bientôt après, et fournit les premiers signes de la maladie. Les vieux ulcères aux jambes sont très-fréquents parmi les mariniers j dans ce cas aussi , les jambes sont presque toujours les premières affectées. Ces ulcères prennent l’apparence scorbutique , quoique d’ailleurs ceux qui en sont attaqués parais-
(d) Tel fut le cas de Jean Thomas, de l’équipage du vaisseau le Dragon. Il reçut , le 18 août 1742, un coup de mousquet qui lui fracassa l’humérus. On en retira huit ou dix esquilles très-considérables : la tête de l'os était entièrement brisée. Le cal se forma : les os furent réunis , et la plaie presque entièrement cicatrisée sur la fin de novembre. Peu s’en fallait qu’il n’eût repris ses forces et son premier embonpoint , lorsque le scorbut parut dans le mois de décembre. On lui avait donné jusqu'alors des provisions fraîches; mais comme il jouissait d’une assez bonne santé , on l’en priva pour les donner à ceux auxquels on les croyait plusnécessaires.Il ne fut pas plus tôt privé de sa nourriture ordinaire, qu’il fut attaqué d’un scorbut terrible, dont le premier symptôme fut le renouvellement de sa blessure, et il en mourut à l'hèpital de Port-Mahon, Cette observation est de W. Yves.
sent jouir d’une parfaite Santé, et que leur visage conserve sa couleur naturelle. — Les signes caractéristiques des ulcères scorbutiques sont les suivants. Au lieu d’un pus bien digéré , ils ne fournissent qu’une matière sanieuse , ténue , fétide , mêlée avec du sang. Cette matière dans la suite ressemble parfaitement à un sang corrompu , coagulé et collé à la surface de^l’ulcère , de façon qu’on ne peut l’en séparer qu’avec beaucoup de difficulté. Les chairs qui sont sous cette espèce de croûte sont molles, spongieuses et très-putrides. Les détersifs ou les escharotiques ne sont ici d’aucune utilité ; car , quoiqu’on ait enlevé les croûtes avec beaucoup de peine , on en trouve autant au premier pansement , et la même apparence putride et sanguinolente se présente toujours. Les bords de ces ulcères sont ordinairement d’une couleur livide, et gonflés par des chairs baveuses qui s’élèvent du dessous de la peau. Lorsqu’on fait une compression trop forte pour empêcher l’accroissement des chairs fongueuses, l’ulcère est sujet à prendre une disposition gangréneuse ; la partie devient toujours œdémateuse, douloureuse, et se couvre de taches presqu’entièrement. A mesure que la maladie augmente, il s’élève du fond de ces ulcères un fungus molasse et sanguinolent que les matelots anglais appellent bullocks-liver ( foie de jeune bœuf) ; en effet, il a une très-grande ressemblance avec du foie de bœuf bouilli. Ce fungus devient souvent dans l’espace d’une nuit d’une grosseur monstrueuse : on a beau le détruire par le moyen du cautère actuel ou potentiel, ou l’emporter avec le bistouri, on le trouve au pansement suivant aussi gros qu’auparavant. Lorsqu’on l'emporte avec le bistouri, il survient ordinairement une hémorrhagie copieuse :
ces ulcères demeurent dans cet état pendant un temps considérable, sans affecter l’os.
Les plaies et les contusions les plus légères des scorbutiques dégénèrent en ces sortes d’ulcères. Leur apparence , dans quelque partie du corps que ce soit, est si singulière et si uniforme, et ils sont si faciles à distinguer de tous les autres par leur état putride , sanguinolent et fongueux, que nous ne pouvons nous empêcher d’observer ici que c’est très-improprement qu’on a rapporté à ce genre la plupart des ulcères invétérés et opiniâtres des jambes. Ordinairement les mercumux goal les meilleurs remè-
TRAITÉ
des pour guérir ces derniers , au lieu qu’ils sont les remèdes les plus nuisibles et les plus dangereux qu’on puisse administrer dans les véritables ulcères scorbutiques. — Mais revenons à la description de la maladie. Il faut remarquer premièrement que , quelque maladie qu’on ait eue précédemment (surtout les douleurs rhumatismales, ou celles qui restent à la suite d’une contusion , d’un coup, d'une blessure , etc.) , ou dont on soit actuellement affecté, lorsqu’on vient à être attaqué du scorbut, les anciennes maladies se renouvellent, et la maladie présente, quelle qu’elle soit, est rendue beaucoup plus mauvaise. Les scorbutiques sont rarement exempts de douleurs dans les progrès de la maladie. Ces douleurs , à la vérité, n’attaquent point les mêmes parties chez tous les malades, et même elles changent souvent de place chez la même personne. Quelques-uns se plaignent d’une douleur générale dans tous les os ; celte douleur est trèsviolente dans les extrémités, aux lombes, et surtout aux jointi^’es et aux jambes, lorsque ces parties sont enflées. La poitrine est le siège le plus ordinaire des douleurs scorbutiques : la constriclion et l’oppression de cette partie, avec des douleurs de coté , qui se font sentir lorsqu'on tousse , sont ordinaires dans cette maladie. Les douleurs scorbutiques , en général , sont très-sujettes à changer de place , et toute espèce de mouvement les augmente toujours. Le mouvement augmente principalement la douleur du dos, et la rend très-fâcheuse. — Secondement, il faut observer que les constitutions scorbutiques sont très- sujettes à être attaquées de toutes les maladies épidémiques qui régnent en même temps que le scorbut , et même des sporadiques prédominantes. Cela arrive quelquefois, lorsque ces maladies paraissent d’une nature assez opposée à celle du scorbut: ce cas est heureux pour le malade; mais si les maladies qui prévalent sont d’une nature putride , telles que la petite vérole, la rougeole, la fièvre dysentérique, etc., alors , agissant de concert avec l'acrimonie scorbutique , elles produisent les symptômes les plus mauvais et les plus funestes.
J’observai une différence considérable dans le caractère du scorbut, dans les deux courses de 1746 et 1747. Dans la dernière , il régna des pleurésies et des péripneumonies causées par le froid ; le scorbut alors aflcctait priacipakmeut la
poitrine. Il causait une constriclion et une oppression dans cette partie , une toux fâcheuse qui faisait expectorer avec beaucoup de peine un phlegme trèsvisqueux. Celte toux n’était pas continuelle, mais elle fatiguait extrêmement le malade , et tous les scorbutiques s’en plaignaient. Plusieurs alors furent attaqués de Havres. La salivation ne parut jamais , et les cours de ventre furent d’une nature bénigne. En 1746, il régna des maladies d’une espèce différente , causées par la qualité malsaine de la charpente neuve du vaisseau. Il y eut beaucoup de diarrhées, et le scorbut alors fut d’une nature plus maligne. Ses symptômes les plus mauvais et les plus ordinaires étaient des ptyalismes, et surtout des dysenteries. Un nommé JNichols mourut de la dysenterie , et on débarqua à Plymouth huit ou dix personnes extrêmement épuisées parce dernier symptôme. Je ne trouvai point de fièvre , celte année, à aucun des scorbutiques, et leur poitrine était légèrement affectée. Un certain Jean Hearn fut attaqué du scorbut dans l’une et l’aulre course. L’histoire de sa maladie commence, dans mon journal, à Particlc du 24 juin (année 174G) en ces termes. « Il est attaqué du » scorbut depuis quelque temps. La mai) ladie s’est manifestée d’abord par le » gonflement des gencives,' par l’enflure » douloureuse et œdémateuse des jambes, » par une faiblesse, etc. Il a pris l’élixir » de vitriol deux fois par jour pendant » un temps considérable ; mais la mala- )) die augmente continuellement.il a un » ptyalisme continuel , accompagné de » tranchées vives et de ténesme : la quan- » tité de salive qu’il rend est d’environ » deux pintes en vingt-quatre heures ».
La salivation fut bientôt arrêtée ; mais elle fut suivie d'une violente dysenterie, qui dura jusqu’à son débarquement. Je trouve encore à l’article 15 mai 1747 : « Jean Hearn se plaint d’une lassitude » et d’un engourdissement de membres, » avec une douleur dans le dos. En l’exa- » minant, nous avons trouvé ses jambes » couvertes de taches rouges , noires et » livides; ses gencives .sont gonflées; il » se plaint surtout d’une toux extrême- » ment fatigante. » Ce fut le symptôme qui le tourmenta le plus pendant tout le voyage.
Je crois, en effet , que la poitrine est toujours plus ou moins affectée dans les progrès de cette maladie, à moins que le ventre ne soit très-libre. La douleur
DU SCORBUT
change de place, et gagne souvent le côté opposé. Elle se fait d’abord sentir lorsque l’on tousse ; mais quand la maladie est plus avancée, elle se fixe ordinai- I rement dans un endroit particulier , et le plus souvent dans un des côlés. Elle devient alors extrêmement vive ; de sorte j qu’elle empêche la respiration. Ce symp- : tome est dangereux (r). — Les scorbutij ques ne ressentent jamais de douleur à ! la tête, ou du moins rarement, à moins I qu’ils n’aient la fièvre. Et pour ce qui I est de la fièvre , il est douteux s’il y en a aucuné qui soit véritablement scorbutique : le scorbut est entièrement d’une nature chronique ; et on peut , avec raison, mettre les fièvres au rang de ses ! symptômes accidentels. J’ai ouï dire à un très-habile chirurgien que , de quelques centaines de scorbutiques qu’il avait eu occasion de voir, dont la maladie j était portée au plus haut degré , il en avait trouvé très peu qui eussent de la fièvre ; et qu’autant que sa mémoire pouvait lui fournir, cette fièvre avait toujours été funeste. Je suis persuadé que toute espèce de fièvre est mortelle dans le dernier période de la maladie : il est vrai qu’elle s’y rencontre rarei ment (/).
(e) Remarque de M. Murray. — Celte douleur répond , en quelque manière , à la description de la fausse pleurésie ; et semblable à celle-ci, elle est soulagée quelquefois par les vésicatoires. L’application des vésicatoires n’est pas cependant sans danger dans le scorbut ; on risque de faire gangréner la partie sur laquelle on les applique. J’ai aussi observé souvent une douleur de poitrine dans les cours de ventre scorbutiques. Celte douleur a toujours été mortelle : elle résidait pour lors dans le côté gauche.
(/) Remarque de M.Yves. — Je ne me ressouviens pas, et je ne trouve point dans mes journaux, que personne ait été attaqué de la fièvre dans le dernier période du scorbut. Je conviens avec vous que cette maladie est purement chronique.
L’ulcère des poumons est une suite ordinaire du scorbut : et lorsque le malade venait d’essuyer une toux et une douleur de côté violentes, il est certain que je me suis aperçu d’une fréquence dans le pouls et d’une augmentation de chaleur dans la peau. Néanmoins, je regarde ces circonstances comme entièrement symptomatiques, et je pense qu’on ne peut pas appeler cela un scorbut avec fièvre; çar dè§ que quelques vaisseaux se sont
J’ai déjà observé qu’en 1746 , nos scorbutiques n’avaient point eu de fièvre; et qu’en 1747, plusieurs en avaient été affectés dans le commencement de leur maladie. Les symptômes de cette fièvre ne furent pas si violents ni si inflammatoires dans les scorbutiques , que dans les autres malades. Elle prit la forme intermittente dans deux ou trois personnes , et fut alors tout-à-fait béni-^* gne et sans danger. — Tel fut le cas d’un nommé Daniel Harlyhée , qui avait un ulcère opiniâtre sur la partie antérieure de la jambe. Vers le commencement de mai 1747, sa jambe devint douloureuse, oedémateuse, et son ulcère prit l’apparence d’un ulcère scorbutique. Le 12 de ce mois, il fut attaqué d’une fièvre assez forte , qui cessa le lendemain , et revint régulièrement tous les trois jours pendant cinq semaines , jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Plymouth. Ses gencives étaient putrides ; il sentait une douleur dans la poitrine ; il avait de la toux et tous les autres symptômes ordinaires dans cette saison. — Mais la plus terrible de toutes les espèces de fièvres qui peuvent se joindre au scorbut, et peut-être plus que la peste elle-même , c’est la fièvre pétéchiale, ou maladie des prisons. Cette fièvre a été quelquefois contractée dans des vaisseaux trop remplis de malades , soit par contagion , soit parce qu’on avait tenu des scorbutiques trop long-temps renfermés dans un air putride {ÿ). On remarque encore quelques
rompus dans le poumon , on voit cesser l’émotion du pouls et la chaleur.
(g) A la vérité, je n’en ai jamais vu d’exemple; maisM. Murray a eu occasion d’observer la complication de ces deux maladies, lorsqu’il était chirurgien du vaisseau royal le Kanterburij : c’est de lui que je tiens la description suivante. — Le scorbut était épidémique et régnait, avec beaucoup de violence, sur le vaisseau, dans le temps qu’il paraissait quelques fièvres pétéchiales. Plusieurs personnes furent attaquées d’une fièvre légère : il parut, le troisième ou quatrième jour de la maladie , une éruption miliaire, érysipélateuse, ou herpétique, qui fil diminuer la fièvre. Cette éruption se déclarait particulièrement sur les extrémités inférieures : elle prenait peu à peu une couleur livide; elle devenait ensuite noire et gangréneuse : elle était accompagnée, ou plutôt elle produisait des ulcères sanieux et sordides , des splna ventosa, et des çaries trés-opiniâtres et très-
iraité
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petites différences dans cette maladie, suivant la constitution des malades. Les uns vont assez régulièrement à la selle pendant tout le cours de la maladie; d’autres , au contraire , sont sujets à être constipés : mais, en général, les scorbutiques ont de temps en temps des cours de ventre ; et iis rendent des matières très-fétides. J’ai observé que l’urine [h) varie extrêmement selon les différentes circonstances , même dans le même malade : elle est , généralement parlant, fort colorée, et elle se corrompt fort vite. Le pouls varie aussi suivant la constitution du malade et le degré de la maladie : pour l’ordinaire , il est plus lent et plus faible que dans l’état de santé [i). Les vraies taches scorbutiques
dangereuses , qui s’étendaient toujours vers le haut de la partie affectée, et jamais vers le bas , ou du moins rarement. Dans ce cas , les gencives étaient mollasses, peu enflées, et saignaient souvent ; les os des mâchoires se cariaient promptement, et les dents se détachaient aisément de leurs alvéoles. Le malade était toujours altéré; ii avait la peau sèche et brûlante, le pouls petit et fréquent, les yeux quelquefois fixes, mais plus souvent égarés et roulants avec vivacité ; son regard était farouche, il était inquiet, et délirait quelquefois, la langue était humide et tremblante. Celte terrible maladie emportait le malade dans trés-peu de temps , si l’on n’y apportait promptement du remède, ou plutôt si la nature n’avait point assez de force pour chasser vers quelque extrémité la matière morbifique. Cette métastase se faisait ordinairement dans les extrémités inférieures, comme nousavons dit, un peu au-dessous du genou. Il se formait, dans cette partie, des ulcères carieux et cancéreux, qui faisaient de prompts ravages. Ces ulcères causaient les douleurs les plus aiguës, et mettaient promptement le malade au tombeau.
(h) Remarque de M. Murray. — L'urine de presque tous les scorbutiques, lorsqu’on la laisse en repos pendant quelque temps, se couvre d’une écume huileuse et saline.
(i) Remarque de M. Murray. — Dans le cas où il y a fièvre, le pouls est ordinairement petit, mais dur et fréquent. Vous dites qu’Eugalenus , et les autres auteurs qui l’ont suivi , assurent que le pouls s'élève et devient plus fort dans le temps des défaillances scorbutiques- Si cela avait été, j’aurais dû l’observer. Dans ces sortes de cas, le pouls est le plus isouvçnt obsçur et petit ; quelquefois il
sont toujours, comme nous avons dit, aplaties , et ne s’élèvent point au-dessus de la surface de la peau. J'ai cependant observé quelquefois que, lorsque les jambes étaient extrêmement enflées , elles se couvraient de croûtes sèches, semblables à des écailles. D’autres fois , mais rarement, il se fait sur la peau de petites éruptions miliaires sèches.
Dans le second période de la maladie, les tendons des muscles fléchisseurs de la jambe sur la cuisse se retirent , le genou devient énflé et douloureux , et le malade perd l’usage de ces parties. Ces symptômes se présentent très communément dans ce période. 11 est vrai, cependant, qu’on observe d’assez bonne heure une raideur dans ces tendons et une faiblesse de genou , qui se terminent généralement par le retirement de la jambe , et par l’enflure de l’articulation. Les malades sont sujets à de fréquentes langueurs; et lorsqu’ils ont demeuré longtemps sans faire aucun exercice , ils ont une disposition à tomber en syncope au moindre mouvement : ce sont les symptômes les plus particuliers, les plus constants , et essentiels à ce période de la maladie. — L’enflure des jambes est quelquefois monstrueuse , et ces parties sont couvertes d’une ou de plusieurs taches livides , semblables à des ecchymoses. On observe d’autres fois des tumeurs dures et extrêmement douloureuses dans plusieurs endroits de la jambe. J’ai vu des cas où le gras de la jambe était entièrement durci (/r), sans aucune enflure. — Les malades courent risque de mourir subitement, dès qu’on les remue ou qu’on les expose au grand air. C’est ce qui arriva à un de nos scorbutiques dans la chaloupe qui allait le débarquer à l’hôpital de Plymouth. Il faut remarquer qu’il s’y était transporté sans être aidé de personne ; tandis que plusieurs autres avaient été obligés de s’y faire porter
s’élève tout d’un coup pendant quelques pulsations , mais il s’affaisse bientôt, et il est toujours intermittent. Les syncopes étaient moins fréquentes dans la fièvre dont nous avons parlé [ Remarq. (g)], à moins qu’elle ne fût accompagnée d’un cours de ventre ; le pouls était vile et sermtus, et faisait quelquefois sur le doigt le meme effet qu’un tuyau flexible dans lequel on ferait couler du mercure par bonds.
(k) Remarqué dé M. YvéS. — Et lÇ3
çui35e3 aussi,
! DU SCORBUT
sur leurs lits. Son visage était d’une couleur plombée (/) , et il ressentait des douleurs dans la poitrine. La respiration fut embarrassée et pressée l’espace d’une demi - minute , puis il expira sur le champ (m).
Les scorbutiques sont sujets , pendant tout le temps de la maladie, mais surtout idans ce période, à des hémorrhagies
I copieuses de différentes parlies ; par exemple, du nez , des gencives, des intestins , des poumons, etc. Leurs ulcères ordinairement rendent beaucoup de sang. Plusieurs sont attaqués alors de violentes dysenteries , accompagnées d’une douleur vive, qui les réduisent à une extrême faiblesse. J’en ai vu d’au-,^
itrcs qui évacuaient par les selles une grande quantité de sang pur, sans diarrhées et sans tranchées. — Les gencives R sont pour l’ordinaire extrêmement fonij gueuses , putrides , douloureuses , et ré-
Ipandent une puanteur insupportable ; elles sont quelquefois profondément ulcérées , et paraissent gangrenées. Mais je n’ai jamais observé, excepté dans des cas de salivation, que la partie supérieure de la bouche et le fond du gosier fussent fort affectés ; et je crois que les lèvres ne j le sont jamais , ou du moins rarement, j En général, les dents branlent très-fort ,
1 et tombent souvent ; la mâchoire se carie rarement. — Il faut remarquer à cette occasion que la carie scorbutique n’arj rive que dans le cas où la lame extéj rieure d’un os a été détruite , de façon I que l’humeur corrosive qui croupit dans I quelque cavité , peut s’insinuer dans la j substance cellulaire : alors cette humeur corrompt promptement î’os et le fait carier. Mais autrement, on garde pendant long-temps des ulcères sur l’épine du tibia et dans d’autres parties , sans que l’os en soit affecté. Il faut en excepter un autre cas qui arrive rarement ; c’est lorsque le scorbut est porté à un si haut ! degré de malignité , et affecte si profonj dément les parties solides , qu’il cor- I rompt la substance cellulaire. Cette cori ruption est accompagnée ordinairement
(l) Piemarque de M. Murray. — J’ai vu, dans le période, des taches livides sur la face.
(m) Remarque de M. Yves. — J’ai vu plusieurs exemples pareils, lorsque, par imprudence, on exposait les malades au grand air : il est besoin ici dç la dernière circonspection,
d’une douleur cruelle. Les lames de l’os s’écartent toujours les unes des autres, et forment une oxostose (1); il survient souvent un spinosa ventosa (n) de l’espèce la plus mauvaise , qui produit des ulcères douloureux , lesquels font des progrès très-rapides.
La plupart des malades ont bon appétit, et jouissent du libre exercice de leurs sens , quoique fort abattus et souvent découragés. Il y en a beaucoup qui ne ressentent aucun mal , lorsqu’ils sont en repos dans leurs lits ; à moins qu’ils n’aient la dysenterie ou une salivation incommode. Je suis porté à croire que celte dernière se présenterait rarement, si elle n’était causée par les remèdes qu’on donne souvent inconsidérément
(1) J’ai eu l’occasion de voir à Montpellier, en 1747 ou 1748, un exemple singulier d’une exostose scorbutique. Un muletier des vivres d’Italie reçut un coup de pied de mulet dans le menton. Cette partie commença dès-lors à s’enfler, et parvint dans trois ou quatre mois à une grosseur monstrueuse. Il vint, au bout de ce temps, à l’hôpital de Montpellier :
ses jambes et sa poitrine étaient couvertes de taches brunes et livides. La mâchoire inférieure avait acquis un volume presque égal à celui de la tête ; les gencives étaient prodigieusement tuméfiées et putrides; leur grosseur était presque égale à celle du poing; elles versaient une sanie jaunâtre et fœtide ; la bouche répandait une puanteur insupportable, même à une certaine distance. Le malade avait perdu presque toutes les dents ; celles qui lui restaient étaient découvertes jusqu’à leurs racines. La tumeur des gencives repoussait la langue vers le fond de la bouche, de sorte que le malade ne pouvait prononcer que des mots mal articulés : la déglutition était très-difficile ; en un mot, c’était un spectacle des plus horribles et des plus pitoyables. Le malade mourut peu de temps après. On détacha les téguments de la mâchoire, et on vit que celte tumeur prodigieuse était causée par une exostose. L’os , autant que je puis m’en souvenir, était carié dans certains endroits. M. Serane , aujourd’hui professeur de médecine dans rUniversilé de Montpellier, prit soin de ce malheureux pendant le temps qu’il fut à riiôpital.
(n) Je n’ai jamais observé de carie à la suite d’un ulcère , que dans le cas où le scorbut était porté à sa plus grande malignité et compliqué avec une fièvre. M, Murray,
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pour guérir les ulcères ou autres symptômes scorbutiques (o). Ces remèdes , dans ces cas, donnés à très-petite dose, produisent une salivation copieuse et dangereuse , accompagnée presque toujours de la dysenterie. Ces deux symptômes se succèdent alternativement : la salivation cesse ordinairement pendant un ou deux jours , le malade est alors tourmenté de tranchées et rend des selles sanguinolentes ; la dysenterie disparaît à son tour, et la salivation recommence.
Il est peu de maladies qui se présentent sous un aspect plus terrible et plus varié que le scorbut dans son dernier période. C’est alors ordinairement qu’on observe les symptômes les plus irréguliers et les plus extraordinaires. Il n’est pas rare devoir les cicatrices des anciens ulcères se rouvrir ; la peau des jambes se crever , surtout dans les endroits où ilavait paru d’abord des tumeurs mollasses, douloureuses et livides. Ces crevasses dégénèrent en des ulcères fongueux , sanguinolents, tels que nous les avons décrits ci-dessus. On observe quelquefois dans ce période, mais très-rarement, des fièvres putrides coiliquatives, accompagnées presque toujours de pétéchies , de sueurs fétides, et autres symptômes de même nature ; ou plutôt les malades succombent à des évacuations copieuses d’un sang corrompu , soit par les urines et les selles , soit par les poumons , le nez , l’estomac , les veines hémorrhoïdales, ou par d’autres parties (p). Il arrive plus souvent que les viscères abdominaux
(o) Remarque de M. Yves. — Donnâtes-vous des mercuriaux à vos malades en 1746? Si vous n’en donnâtes point, comment rendez-vous raison des salivations qui arrivèrent alors? Il me semble qu’elles pourraient avoir ôté purement scorbutiques. Je ne me souviens pas d’avoir vu aucun exemple d’une salivation considérable dans le scorbut. — Je réponds à cela qu’il paraît, par mon journal , que nous eûmes alors trois scorbutiques (Rice Meredith, Robert Robinson , et Jean Hearn) attaqués de la salivation. Les deux premiers avaient pris de petites doses de mercure alcalisé, et environ une demi-drachme de pilules mercurielles; mais il n’est point fait mention qu’on en ait donné à Jean Heard; je suis presque certain qu’il ne prit point de mercure.
(p) Remarque de M. Yves. — 'J’ai vu des exemples de tous çes ças, excepté la lièvre.
sont obstrués et corrompus ; ce qui pro- , duit la jaunisse , l’hydropisie , l’affection ^ hypochondriaque , ou la mélancolie la j plus décidée, et un entier abattement dlesprit et de courage , avec de cruels ; raidissements de nerfs. Cette dégénération des viscèrés cause aussi de violentes , coliques, une constipation opiniâtre, etc.
— Vers la fin de la maladie , les malades ! ressentent pour l’ordinaire une constriction et une oppression violente dans la poitrine ; ils respirent très-difficilement , ! ils se plaignent quelquefois d’une dou- , leur sous le sternum , mais le plus sou- |. vent dans l’un des côtés. Il y a des cas ' où , sans aucune douleur , la respiration i devient courte et laborieuse , et le ma- „ lade meurt subitement. — Je pourrais ajouter iei plusieurs autres symptômes' qu’on a observés quelquefois dans cette ,, maladie , surtout vers la fin de son dernier période, dans des cas où elle était portée au plus haut degré de malignité : ! mais ceux que nous avons décrits doivent j suffire. Les symptômes les plus extraordinaires ne nous surprendront aucune- ‘ ment lorsque nous aurons considéré (^) i à quel état le corps est réduit dans ce i période , et à quel degré de putréfaction ! sont portés le sang, les autres humeurs i et les viscères.
J’ai ouï dire à quelques praticiens , qu’on n’observait point cette maladie en Angleterre, parmi les gens qui habitent le milieu des terres. Je prie ces médecins de lire attentivement un excellent chapitre (l) de l’Essai sur les fièvres, du docteur Iluxham, où il traite de la disso-j lution et de la putréfaction du sang. Ils i y apprendront ce que c’est que la véritable constitution scorbutique. Quel que soit le nombre ou la variété des symptômes qui peuvent se présenter dans cette maladie , à raison de la différence des constitutions , et surtout sur la mer , par rapport à l’action plus puissante des causes qui se trouvent sur cet élément, cependant, la putridité des gencives, les taches bleuâtres et noirâtres sur le corps, en sont toujours les signes pathognomoniques. — Comme M. Huxhara a publié plusieurs cas curieux, de personnes attaquées du véritable scorbut en Angleterre , je finirai ce chapitre par une observation un peu extraordinaire : j’y joindrai une lettre du docteur Grainger ,
(7) Ch. vir, des dissections.
(1) Ch. V.
f BU SCORBUT
OÙ il donne l’iiistoire du scorbut qu’il a 'vu en Écosse , et quelques autres cas scorbutiques observés dans le même pays.
Jean lieutenant de marine , âgé jde quarante ans , avait toujours joui Id’une trèS'parfaite santé, malgré les fréquents voyages qu’il avait faits sur mer ; il ne s’était nourri jamais , ou du moins rarement, de provisions salées; il avait lune aversion naturelle pour ces sortes d’aliments, et les tables des officiers sont ordinairement bien servies. Peu de temps après son retour de quelques courses sur la Manche, où il n’avait mangé aucun ialiment salé, il s’aperçut avec beaucoup de surprise d’une tumeur considérable , indolente, et de couleur bleuâtre, sur la Ipartie antérieure et moyenne d’une de ises jambes. Le jour suivant, cette tumeur lavait acquis un volume égal à celui d’une grosse noix. Deux ou trois jours après , la peau se creva , et il se forma un véritable ulcère scorbutique avec le fungus de couleur de foie. Les autres symptômes parurent ensuite , tels que le changement de couleur , la constriction de la poitrine , la putridité des gencives , et , ce qui faisait craindre beaucoup pour sa vie , une constipation opiniâtre , avec des tranchées insupportables.— Il s’en fut à la campagne; il prit les remèdes convenables , et recouvra la santé au bout de six semaines ou de deux mois. — Je tiens celte observation de M. Yves.
Lettre de M. Grainger (r), docteur en