MÉDECINE , ET CHIRURGIEN DU REGIMENT
DE PULTNET.
J’ai extrait de mes remarques la courte description que je vous envoie du scorbut qui régna en 1751 et 1752 , parmi les six compagnies de notre régiment , qui était en garnison au Fort-Guillaume. — J’eus occasion alors de voir près de cent scorbutiques , et j’avoue naturellement que ce fut là où je commençai à connaître le scorbut. — Mon prédécesseur ne m’avait point instruit que cette maladie était ordinaire dans celte garnison. J’avais lu beaucoup d’auteurs sur cette matière, mais je la connaissais trèsimparfaitement. Le premier malade que je traitai pensa être la victime des re-
(r) C’est l’auteur de VHistoria febris anomal, Batav., ann. 1746, etc.
mèdes peu convenables que je lui prescrivis. 'Les douleurs dont ce malade se plaignait me parurent rhumatismales; je donnai d’autant plus aisément dans celte erreur , que le rhumatisme était alors fréquent : je le fis saigner , et je le traitai suivant l’idée que j'avais de sa maladie : ses douleurs devinrent plus violentes , ce qui n’est pas surprenant : je l’accusai pour lors d’avoir exagéré son mal ; mais il me donna bientôt des preuves évidentes de la réalité de sa maladie. Ses cuisses couvertes de taches livides , la putridité de ses gencives , le sang qu’ elles versaient , et la puanteur de son haleine , me convainquirent bientôt que j’avais méconnu sa maladie , et que par conséquent je l'avais mal traitée :
Ât aliquls malo fuit usus in illo.
Mais ce fut un mal pour un bien : le scorbut commença alors à régner , et je profitai de ma première faute. — Il se manifestait d’abord par une lassitude, une difficulté de respirer après le moindre mouvement un peu prompt , un certain goût désagréable dans la bouche ; les gencives devenaient bientôt après spongieuses, douloureuses et putrides , elles saignaient pour peu qu’on les touchât; l’haleine répandait une odeur fétide. Les malades ressentaient toujours des douleurs dans les cuisses , souvent dans les jambes , quelquefois dans les lombes, rarement dans les bras. Ces parties étaient quelquefois couvertes de taches pourprées qui devenaient noires , et s’élargissaient à mesure que la maladie augmentait. La partie antérieure des jambes et des cuisses était principalement affectée. J’ai vu des cas où les jambes étaient entièrement livides, et les cuisses couvertes de taches extrêmement rapprochées. L’enflure de ces parties n’était pas considérable ; elles étaient cependant plus dures que d’ordinaire , et si douloureuses , que pour peu qu’on y touchât , les malades jetaient les hauts cris. — Si l’on ne rémédiait promptement à ces symptômes, la contagion faisait des progrès, le visage devenait extrêmement pâle , les dents vacillaient dans leurs alvéoles , le palais et le gosier s’ulcéraient, la difficulté de respirer augmentait ; le malade s’affaiblissait , il dormait peu ; les cicatrices des anciens ulcères se rouvraient ; il poussait des cris , lorsqu’on remuait son lit , et tombait quelquefois en syncope, lorsqu’il faisait quel-
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que mouvement. — Ce qui me surprit le plus, c’est que l’appétit n’était point fort diminué, même dans cet état déplorable , et qu’on ne pouvait pas dire que les malades eussent de Aèvre , quoiqu’ils fussent altérés. Ils étaient généralement constipés; leur urine n’était point copieuse, mais toujours extrêmement puante et épaisse , surtout dans le cas des douleurs aux lombes. La plupart crachaient continuellement , et une petite dose de mercure occasionna une salivation trèsdangereuse.
Un soldat attaqué de la vérole prit un soir une Iriction , où il n’entra qu’un drachme de mercure ; je le trouvai le lendemain avec une véritable salivation mercurielle , qui alla toujours en augmentant jusqu’au dixième jour; alors l’intérieur de sa bouche , ses lèvres et ses joues devinrent d une grosseur monstrueuse ; sa bouche répandait une odeur insupportable. Il crachait chaque jour une quantité de sang fétide avec des morceaux de gencives; il perdit aussi presque toutes les dents ; et une chose très remarquable , c’est que leur volume était considérablement augmenté. Son urine était extrêmement fétide , épaisse , et presque noirâtre : il tombait fréquemment en faiblesse ; en un mot , il fut réduit à l’état le plus déplorable , et il n’en réchappa que très-difficilement :
il fut pendant trois mois ensuite hors d’état de faire son service. — Le scorbut commença à paraître dans le mois de mars , régna avec violence en avril , diminua dans le mois de mai, et disparut avant le milieu de juin. INous eûmes quatre-vingt-dix scorbutiques au Fort Guillaume , les quatre compagnies qui étaient en garnison au Fort Auguste n’en eurent que deux , et un détachement commandé par un capitaine n’ea eut qu’un aux barraques de Bernera.
Ces trois , à la vérité , furent extrêmement affectés: tous les officiers en furent exempts. — J’attribuai celte maladie aux causes suivantes : 1° au temps continuellement humide et pluvieux; 2° aux provisions salées, au heure salé , au fromage et au gruau d’avoine , dont les soldats se nourrirent depuis le mois de décembre jusqu’à la fin de mai ; 3° au manque , ou du moins au peu de végétaux et de lait , et à la mauvaise qualité de celui-ci ; 4® à l’eau qui n’était pas bien bonne ; à la fatigue. Les causes J , 3, 4, 5, furent moindres au Fort Auguste et à Bernera, qu’au Fçrt Guil-
laume , c’est pourquoi les scorbutiques ' n’y furent point dans la même propor- I tion (.y).
On appelle cette maladie dans plu- • sieurs parties de l’Écosse , Black-Leg , ,
(jambe noire) : elle a été souvent très- • épidémique , et a causé de grands rava- • ges parmi ceux qui travaillent aux mines t à Strontian dans la province d’Argyle. .
Il n’y a pas long-temps qu’elle fit périr i plusieurs de ces mineurs : elle était accompagnée d’un symptôme singulier :
les hypochondres et le bas-ventre se .
couvraient de grandes taches scorbuli- ques sur la fin de la maladie. Dodonée , qui a très-bien écrit sur le scorbut, avait observé que ce symptôme était mortel (^). — Je connais une famille, dont la maison est située à la campagne, dans ' un endroit froid et exposé à la mer ; tous ceux qui la composent ont eu les ü gencives putrides et spongieuses , les il jambes enflées , des ulcère.s et autres lii symptômes scorbutiques. — Dernièrement, un gentilhomme qui était retenu dans les prisons d’Édimbourg se plaignit d'une enflure de jambes; on l’examina , et on trouva ces parties couvertes de taches noires et bleuâtres ; bientôt p après ses gencives devinrent extrêmement putrides et fongueuses : sa maladie » ayant été négligée , l’os de la mâchoire se caria : on me chargea alors du soin de sa guérison. — Un chirurgien de 1 vaisseau qui fait sa résidence à Fisc , fut prié, en passant à Bachkaven , de^ visiter deux pauvres malades. Il les l( trouva dans un Irisleétat, leurs gencives li étaient extrêmement putrides , leurs i?
corps couverts de taches : l’enflure de i l’articulation des genoux les avait pri- = vés de l’usage de ces parties. Un de ces i malades avait les tendons des muscles L fléchisseurs de la jambe retirés et entiè- î renient durcis. Le chirurgien leur apprit i; la nature de leur maladie , et par le moyen des remèdes convenables qu’il leur prescrivit (a) , ils recouvrèrent bientôt la santé.