‹ Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisonsChapitre 80 sur 117 · MER · texte numérisé non relu

MER

Un air pur , chaud et sec, avec une nourriture facile à digérer , composée principalement d’un mélange convenable de substances animales et végétales , suffiront la plupart du temps, pour prévenir cette maladie sur la terre : je dis un mélange convenable de substances animales et végétales, parce que l’expérience fait voir que cette nourriture est

traction des genoux est quelquefois incurable. Tel fut le cas d’un des mariniers nommé Samuel Norton. 11 guérit de tous les autres symptômes, mais sa jambe demeura contractée , de façon que son talon touchait presque à ses fesses. 11 fut, en conséquence, dispensé du service comme invalide.

(c) M. Murray remarque que c’est surtout les gencives qui demeurent considérablement affectées , soit parce qu’elles ont été rongées et qu’elles laissent les dents trop à découvert, soit parce qu’elles restent molasses et qu’elles couvrent trop les dents ; elles sont sujettes à saigner pour peu qu’on y touche.

TRAITÉ

la plus salutaire , et celle qui convient i généralement à toutes les constitutions. | — Ceux qui sont sujets au scorbut , parce qu’ils vivent dans des endroits i P humides et marécageux , ou exposés à de grandes pluies et à des brouillards ; ceux qui habitent des appartements bu- * mides et malsains, tels que les rez-dechaussée, ou les souterrains en hiver, î préviendront cette maladie , en corri- 1* géant l’humidité par le moyen de feux continuels. Ces feux seront encore plus ^ efficaces , s’ils sont faits avec des bois f aromatiques ; mais les personnes qui î seront menacées de cette maladie feront S mieux de changer d’habitation, et d’aller “ occuper des appartements secs, riants et bien aérés , et de se nourrir principalement de bouillons faits avec des viandes ^ fraîches , et de beaucoup de végétaux récents , s’ils sont à portée d’en avoir , *

ou autrement de racines ou de fruits ' confits. Leur pain doit être fait avec de " la fleur de farine, bien fermenté et bien cuit. Il est nécessaire aussi qu’ils boivent ^ à leurs repas un verre de bonne bière, ü de cidre , de vin , ou d’autres liqueurs fermentées. Si on observe ce que nous 1 venons de prescrire , et qu’avec cela on ‘ fasse un exercice modéré; qu’on ait soin ^ de tenir son corps proprement , et son esprit libre et content , par Je moyen de quelque amusement agréable ; tous ces ^ moyens, dis-je, suffiront pour empêcher t cette maladie de parvenir à un degré ^ considérable, lorsqu’elle n’est pas entiè- « rement constitutionnelle.

Dans les villes assiégées, les officiers ^ doivent avoir soin de faire tenir sèchement , chaudement et proprement les <1 lits et les logements des soldats , afin qu’ils puissent y prendre un repos salu- i' taire , lorsqu’ils viennent de faire leur service. On doit avoir soin encore qu’ils “ soient suffisamment pourvus de bons <1 manteaux et de bons habits , pour les li garantir des rigueurs du froid et de la p pluie, lorsqu’ils y sont nécessairement J exposés. Le pain de munition devrait si être léger et bien cuit , et toutes les s' autres provisions aussi bien conditionnées qu’il est possible. Pour corriger la nature grossière et visqueuse de ces i sortes d’aliments , il conviendrait d'y > joindre des végétaux , même les plus I conpmuns ; par exemple , ceux qu’on s

trouve sur les remparts : ce précepte devient encore plus nécessaire, lorsque les provisions de la garnison se sont I corrompues dans Içs magasins. Plusieurs | t

Dü SCORBUT

auteurs recommandent alors Tusage du vinaigre. Bachslrom conseille de semer des plantes anliscorbutiques sur les remparis , al'in quelles puissent y croître avec les autres herbes {a). Cette pratique serait fort utile dans celte occasion ; et si on avait les semences de ces plantes, il ne serait pas difficile de s’en procurer quelques-unes des plus salutaires en tout temps. Par exemple, on pourrait semer, même dans les appartements , du cresson de jardin , qui fournirait dans peu de jours de bonnes salades antiscorbutiques. Lorsqu’une armée est en campagne, les soldats trouvent ordinairement une si grande quantité de plantes salutaires, qu’elles suffisent pour empêcher le scorbut de faire des ravages , excepté dans les pays déserts et ruinés. — Mais le but principal qui doit attirer notre attention , c’est de prévenir celte maladie sur la mer, et de préserver de sa malignité et de ses funestes effets , dans les voyages de long cours, tant de gens de mer de toutes les nations , cette partie précieuse et considérable du genre humain, dont les services sont si importants à la société. Cette matière a exercé depuis plus d’un siècle le génie de quelques-uns des plus célèbres médecins dans toute l’Europe.

Un Allemand qui avaitfail une fortune considérable dans les Indes orientales, étant gouverneur de Sumatra pour les Hollandais , fut extrêmement touché de compassion à la vue de tant de matelots affligés de celte maladie. La chimie faisait alors beaucoup de bruit dans le monde : il crut qu’elle pourrait fournir quelque remède pour le soulagement de tant de malheureux. En conséquence, il fonda une chaire de chimie à Leipsick, et assigna un revenu à perpétuité. Il nomma pour remplir cette chaire le docteur Michel , son compatriote , et très- grand chimiste , qui fut le premier professeur de chimie en Europe. 11 lui donna une somme considérable, afin de subvenir aux dépenses nécessaires pour ses expériences , et lui en promit une beaucoup plus grande , s’il parvenait à découvrir un remède pour prévenir celle maladie sur la mer. Le docteur employa un temps et des travaux incroyables pour préparer des remèdes chimiques. Il envoyait toutes les années aux Indes orien-

(n) Vîd. Observ. circa scorbutum, etc., p. 36.

Lind,

taies des sels volatils et fixes , des esprits de toute espèce, des essences, des élixirs, des élcctuaires , etc. , et même la quintessence des semences de cochléaria , qui devint ensuite un remède fameux tn.

Allemagne pour le scorbut; mais tout fut inutile. — Bontekoe recommandait aux matelots hollandais un alcali volatil; Glauber {b) et Boerhaave , un acide minéral , tel que l’esprit de sel. En Angleterre, la flotte royale a été pourvue à grands frais, par le conseil d’un célèbre médecin, d’une grande quantité d’élixir de vitriol, lequel n’est autre chose que l’acide du vitriol «ombiné avec des huiles aromatiques. Le collège des médecins de Londres, consulté par les lords de l'amirauté, prescrit à cette occasion l’usage du vinaigre ; en effet, il a été de tout temps fort en usage dans les flottes , et il diffère de tous les remèdes précédents , en ce que c’est un acide végétal doux, produit par la fermentation. Plusieurs vaisseaux , principalement ceux qui ont été équipés à Plymouth, ont fait dans cette vue une provision de cidre , sur la recommandation du savant docteur Huxbam. La dernière proposition qu’on a faite aux lords de l’amirauté était d’établir un magasin d’épinards séchés et préparés à la manière du foin, et d’en donner aux matelots pour les faire cuire avec leurs aliments. Un très-habile médecin [c) objecta à cela que les plantes perdent la plus grande partie de leurs sucs par l’évaporation , et que la nature de ceux qui y restent est altérée par une fermentation qu’elles subissent en se séchant, en sorte que, de quelque manière qu’on les apprête ensuite pour les humecter de nouveau , il est impossible qu’elles prennent leurs sucs naturels.

{b) Dans un ouvrage intitulé Consolatio Navigantîum, etc.

{c) Remarque de M. Cockburn.— L’expérience confirme amplement le sentiment de ce docteur. Nous trouvons que le collège de médecine de Vienne envoya en Hongrie une grande quantitédes meilleures plantes antiscorbutiques , séchéès de cette manière, lesquelles ne furent d’aucune utilité. Cependant plusieurs de ces plantes , le trèfle d’eau, par exemple, devaient ne pas avoir perdu plus de leur vertu, par la dessiccation , que les épinards. Kramer éprouva , sans aucun succès, presque toutes les espèces de plantes séchées. (Voyez la troisième partie, chap. 1.)

TRAITÉ

Tous les remèdes qui ont été proposés pour les différentes maladies auxquelles 011 donne le nom de scorbut de terre , et dont on pouvait faire usage dans les circonstances où se trouvent les mariniers, ont été éprouvés pour prévenir et guérir cette maladie sur la mer. Outre ceux dont nous avons parlé ci-dessus , j’en ai moi-même éprouvé plusieurs, tels que l’eau salée , l’eau de goudron , la décoction de gayac , de sassafras , les amers , l’écorce de Winter , et les anti- «corbutiques âcres qu’on peut conserver sur la mer , comme l’ail , la graine de moutarde , la poudre d’arum composée , et l’esprit de cochléaria, lequel autrefois faisait toujours partie des remèdes qu’on embarquait. J’ai essayé encore, dans les différents périodes , et pour des symptômes différents de cette maladie, la plupart des remèdes minéraux qui ont été recommandés sur terre pour le scorbut ; tels que les mercuriaux , les chalybés , les antimoniaux , les vitrioliques et les sulfureux. Mais, avant que de parler du résultat de ces expériences et des observations sur plusieurs remèdes qu’on a trouvés les plus efficaces, il est à propos de remarquer que les mauvais succès qu’on a eus jusqu’ici dans les tentatives qu’on a faites pour prévenir cette fatale maladie sur la mer, dépendent principalement des deux causes suivantes.

On a mis en pratique trop tard les méthodes préservatives ; c’est-à-dire , lorsque la maladie était déjà formée.

C’était ordinairement alors qu’on donnait l’élixir de vitriol , le vinaigre , le cidre et les autres antiscorbutiques ; au lieu qu’il est nécessaire de mettre eu usage certaines précautions pour prévenir les premières attaques. Caron éprouve que presque toutes les maladies sont plus faciles à prévenir qu’à guérir lorsqu’elles sont une fois formées.

2“ On a trop compté sur certains remèdes , que des médecins avaient recommandés , plutôt par une conséquence de leurs hypothèses , que pour en avoir éprouvé les effets sur la mer. En effet , les causes auxquelles on les supposait obvier étaient souvent purement imaginaires. C’est ainsi qu’on a prescrit depuis long-temps l’eau de chaux , pour corriger la trop grande quantité de sel dont les mariniers sont obligés de faire usage. Le college des médecins de Londres prétendit qu’on devait préférer le sel de Lowndes (qui se tire de la saumuce}> (tu sel , poui: saler les pro«

visions de mer , à cause de quelques qualités capables d’occasionner le scorbut, qu’ils soupçonnaient dans le sel marin. On recommanda l’esprit de sel , l’huile de vitriol et le vinaigre, parce qu’on les regarda comme de bons antidotes contre la corruption des provisions et de l’eau, ou bien comme les correctifs de la putridité des humeurs dans cette maladie. — Mais , quelque bon effet qu’on ait éprouvé de ces remèdes dans ces deux derniers cas , cependant , des expériences multipliées ont prouvé qu'ils étaient insuffisants pour piévenir cette maladie, et beaucoup plus encore pour la guérir. On peut dire la meme chose de plusieurs autres remèdes. Ces mauvais succès ont été cause qu’on a presque désespéré aujourd’hui de trouver une méthode pour prévenir celle maladie sur la mer, et on croit généralement qu’il est impossible de la prévenir ou de la guérir sur cet élément. Il est surprenant qu’une opinion si mal fondée , et si funeste dans ses conséquences, ait pu s’accréditer, On voit guérir tous les jours, sur la mer, des scorbutiques en très-peu de temps, lorsqu’on emploie les remèdes convenables, quoiqu’ils soient réduits à l’état le plus déplorable et dans le dernier période de la maladie. J’ai déjà rapporté un exemple de soixante et dix scorbutiques guéris sans être débarqués, malgré le mauvais air d’un vaisseau [d): j’en rapporterai plusieurs autres dans la .suite. D'ailleurs , quiconque a eu occasion de voir celle maladie sur la mer doit avoir observé de pareils cas (e).

Afin de ne laisser aucun fondement à ce préjugé , il est bon de remarquer qu’un scorbut épidémique, soit sur mer, soit sur terre , n’est pas une maladie naturelle^ mais seulement accidentelle :

c’esl-à-diie qu’elle ne dépend point d’une dégénéralion spontanée des humeurs à cet état morbifique , mais de l’action des causes sensibles et évidentes dont nous avons parlé ci-dessus (/). — Il est prouvé , par des expériences constantes, que cette maladie ne règne jamais lorsque ces causes ne subsistent point , et qu’on peut la prévenir efficacement , lorsqu’on corrige leurs mauvais effets,

[d) Page 27.

(e) On en a déjà vu plusieurs exemples dans le journal de M. Yves, partie ii, chap. I.

Cf) Partie ii; çli. u

DU SCORBUT

OU qu’on s’en garantit ; c’est ce que prou- I vent plusieurs faits authentiques. Les officiers , même les subalternes , ne sont jamais attaqués de cette maladie , ou du moins rarement , tandis qu’elle cause de très-grands ravages parmi les matelots. On a vu souvent des vaisseaux anglais I et hollandais qui allaient de conserve , dont les premiers étaient réduits à un triste état par cette maladie, pendant que les derniers en étaient entièrement exempts, à cause d’une très-petite différence dans leur nourriture. Mais , pour ne laisser aucun doute sur la possibilité de prévenir efficacement cette calamité , il n’est besoin que de considérer la salubrité présente de la nouvelle Finlande, des parties septentrionales du Canada , et de nos comptoirs à la baie d’Hudson.

Le scorbut fut autrefois plus fatal aux premiers voyageurs qui abordèrent ces contrées, et aux premiers qui les habitèrent , qu’il ne l’a jamais été sur la mer. J’aurai occasion dans peu de parler de ces faits et d’en rendre raison. Or , comme c’est une satisfaction de savoir que cette, maladie peut être prévenue efficacement , cela doit nous exciter à rechercher, avec la dernière exactitude , les moyens qui sont propres à cet effet, et à les mettre en pratique. — Comme il est de la dernière conséquence de se garantir des premières atteintes de cette cruelle maladie , j’indiquerai les mesures convenables pour cela , avec celte exactitude scrupuleuse que demandent l’importance du sujet et la conservation de tant de braves gens, si utiles à leur patrie. J’éviterai , autant qu’il est possible, de proposer aucun moyen difficile à mettre en prati({ue. Enfin, je n’avancerai rien que je ne le prouve par des expériences et des faits, qui sont les guides les plus certains et les plus infaillibles.

— Je rapporterai d’abord les effets de plusieurs remèdes , que j’ai éprouvés sur mer dans cette maladie , afin de découvrir celui dont on pourrait espérer le plus d’efficacité pour la prévenir sur cet élément. — Je confirmerai ensuite, par l’expérience des autres , que le remède qui m’a réussi dans cette épreuve est le plus efficace , tant pour prévenir , que pour guérir le scorbut.

3" Je lui donnerai la forme la plus convenable, et j’indiquerai le moyen de lui conserver toute sa vertu pendant des années entières , de manière qu’il puisse être transporté dans les parties les plus reculées terre sous un petit volume.

et préparé dans toutes sortes d’occasions par les matelots eux-mêmes. J’ajouterai quelques autres instructions, ayant principalement en vue d’apprendre aux capitaines de vaisseaux , aux commandants des flottes, les méthodes convenables pour conserver leur santé et celle de leurs équipages. — Il ne sera pas hors de propos de remarquer aussi la manière dont on doit traiter les infirmes et les convalescents à la suite d’autres maladies , afin de les préserver des atteintes du scorbut. On trouvera en même temps quelques règles nécessaires pour s’opposer aux progrès de cette maladie dès le commencement, lorsque, par négligence, elle se sera introduite dans un vaisseau. — Comme les effets salutaires des mesures que nous prescrirons deviendront encore plus certains et plus généralement utiles , lorsqu’on aura égard à l’état de l’air, à la nourriture et au régime, qui peuvent contribuer aux intentions générales de prévenir et de guérir cette maladie , je terminerai mes préceptes prophylactiques par un exposé des moyens les plus sûrs de remédier à beaucoup d'inconvénients qui accompagnent les voyages de long cours , et d’éloigner les différentes causes qui produisent le scorbut.

Yoici maintenant les expériences : le 20 mai 1747, je pris sur le vaisseau du roi le Salisbury douze malades attaqués du scorbut. Je choisis ceux dont les symptômes étaient les plus semblables :

ces symptômes étaient, en général , la putridité des gencives , les taches , la lassitude et la faiblesse des genoux. On les mit tous ensemble dans un endroit ([iii est particulièrement destiné aux malades ; ou leur donna la même nourri (lire : ils prenaient le matin du gruau U l’anglaise , édulcoré avec du sucre ; ils avaient souvent pour leur dîner du bouillon fait avec du mouton frais , et d’autres fois des puddings^ du biscuit bouilli avec du sucre , etc.; on leur donnait à souper de l’orge et des raisins secs , du riz et des groseilles rouges, du sagou et du vin , ou autres choses semblables. — Je vais maintenant rendre compte des six traitements différents que j’ai éprouvés et que j’ai suivis avec soin. — . Deux de ces malades eurent chacun une pinte de cidre par jour : je prescrivis à deux autres vingt-cinq gopltes d’élixir de vitriol trois fois par jour , après la digestion faite , et un gargarisme forteweat aciJuié avec cet élixir. Deux au-

TRAITÉ

très prirent deux cuillerées de vinaigre trois fois par jour , après la digestion ; leur gruau et leurs autres aliments étaient acidulés aussi avec du vinaigre, ainsi que leur gargarisme. Deux des malades les plus affectés , qui avaient les tendons des jarrets retirés (1) , furent à l’usage de l’eau de mer; ils en prenaient une demi-pinte par jour, quelquefois plus , quelquefois moins suivant que son action par les selles était plus ou moins considérable. Je donnai tous les jours à deux autres deux oranges et un limon, qu’ils mangeaient avec avidité dans différents temps de la journée , après que leur estomac avait fait la digestion des autres aliments ; ils continuèrent l’usage de ces fruits pendant six jours, au bout desquels ils en eurent consommé toute la provision. Les deux malades dont il reste à parler prirent trois fois par jour la grosseur d’une noix muscade d’un électuaire recommandé par un chirurgien d’hôpital : cet électuaire était composé avec l’ail , la semence de moutarde, la racine de raifort , le baume du Pérou et la myrrhe. Ils faisaient usage pour boisson ordinaire, de l’eau d’orge bien acidulée avec les tamarins : ils furent purgés doucement , pendant trois ou quatre fois, avec la crème de tartre dans une décoction de tamarins. Tous ces malades continuèrent Tusage de ces remèdes pendant quinze jours, à l’exception de ceux qui prirent les oranges , comme nous avons dit. — Les deux qui firent usage des oranges et des limons reçurent le soulagement le plus prompt et le plus sensible; un de ceux-là fut en état de remplir ses devoirs au bout de six jours ; à la vérité , les taches répandues sur son corps n’avaient pas entièrement disparu, et ses gencives n’avaient pas repris leur état naturel ; mais, sans le secours d’aucun autre remède , qu’un gargarisme avec l’élixir de vitriol , il fut parfaitement guér» avant que d’arriver à Plymouth, le 10 de juin. Le second fut le mieux rétabli de tous ceux qui étaient dans le même état ; on le trouva assez bien au bout de six jours pour le charger du soin du reste des malades. — Après les oranges , le cidre fut le remède qui produisit les meilleurs effets (g) , quoi-

(1) Ils furent les seuls attaqués de ce symptôme.

(g) Kxtrait d’une lettre de M. Yves. — Je crois qu'il est à propos de vous faire

qu’il ne fut pas bien bon , et qu’il tirât sur l’aigre : cependant, les malades qui en firent usage furent en meilleur état que les autres au bout de quinze jours ; ils avaient repris l’appétit ; la putridité des gencives, mais surtout la lassitude et la faiblesse, étaient un peu diminuées.

Quant à l’élixir de vitriol, j’observai

part des bons effets de l’usage du cidre et de l’eau de mer, que j’ai observés dans le scorbut, pendant mon dernier voyage sur l’escadre commandée par mon bienfaiteur l’amiral Martin. Alais, comme je ne prétends avoir observé qu’une utilité purement palliative, je crois qu’il suffit de vous informer, sans entrer dans aucun détail particulier, que, dans la course précédente, le vaisseau le Yarmouth, de soixante-dix pièces de canons , et de cinq cents Iiommes d’équipage, fut également affligé du scorJmt, comme les autres vaisseaux de la même flotte, et perdit un nombre proportionné d’hommes, malgré tous mes soins. Après cette course , je représentai à l’amiral que , comme les sucs de toute espèce de végétaux étaient les seuls vrais antiscorbutiques,' et comme j’avais vu autrefois de très-bons effets des pommes , il était naturel de penser que le cidre devait être efficace contre cette maladie. Mon sentiment se trouva conforme à quelques autres avis qu'on avait donnés à l’amiral. En conséquence, il acheta tout de suite plusieurs muids du meilleur cidre de South-Ham, et les mit à ma disposition. Dans le voyage suivant, je donnai tous les jours à chaque scorbutique une pinte ou trois chopines de cidre , et j’engageai ceux que je pus à prendre le matin trois grands verres d’eau de la mer, deux fois par semaine. Je les traitai , à tous autres égards, comme j’ai coutume de traiter les scorbutiques, c’està-dire avec la scille donnée en qualité d’émétique , avec des pilules où entrent le savon, la scille, l’ail, etc., avec l’élixir de vitriol et plusieurs autres remèdes accommodés aux périodes et aux différents symptômes de la maladie. En un mot, nous eûmes autant de scorbutiques que les autres vaisseaux , à proportion du nombre de notre équipage. Mais, quoique tous les autres en perdissent un grand nombre, les uns !20, les autres 50, 40, 50 et davantage, le Yarmouth n’en perdit que deux ou trois ; encore était-ce à la fin du voyage , le cidre ayant manqué depuis huit ou dix jours. A notre arrivée au port, nous envoyâmes à l’hôpital beaucoup de malades réduits à un état trèsdéplorable.

DU SCORBUT

que ceux qui avaient fait usage d’un gargarisme acidulé avec cette liqueur avaient la bouche en meilleur état que beaucoup d’autres, et particulièrement que ceux qui s’étaient servis du vinaigre; mais d’ailleurs je n’aperçus aucun bon effet de l’usage interne de ce remède, à l’égard des autres symptômes. En elïet, je n’ai jamais eu grande opinion de son efficacité dans le scorbut , depuis le voyage que je fis en 17 4G sur le Salishiirrj. ]\ous n’eûmes alors qu’un seul scorbutique; c’éfait un nommé Walsh, lequel , après être guéri d’une fièvre quotidienne , avait fait usage pendant trois semaines de l’élixir de vitriol en qualité de restaurant ; il fut cependant attaqué du scorbut, dans le temps qu’il prenait un remède recommandé pour le prévenir.— Je ne remarquai aucune différence sensible après les quinze jours , entre les malades qui avaient fait usage de l'électuaire et de la décoction de tamarins, ou de l’eau de mer, ou du vinaigre, et d’autres qui n’avaient pris qu’un peu de lénilif avec la crème de tartre de temps en temps, pour leur tenir le ventre libre, ou un doirx béchique le soir, pour soulager leur poitrine. Un de ceux qui prenaient le vinaigre fut attaqué le dixième jour d’un léger cours de ventre : j’altribuai cet accident à la nature et au cours de la maladie, plutôt qu’à l’usage de ce remède. Comme j’aurai occasion de parler ailleurs des effets des autres remèdes, j’observerai seulement ici qu’il résulte de toutes mes expériences , que les oranges et les limons étaient les remèdes les plus efficaces pour guérir celte maladie sur la mer. Je suis porté à croire que les oranges sont préférables aux limons; il se peut cependant qu’ils soient plus utiles , lorsqu’on se sert de tous les deux en même temps. — Il me reste maintenant à confirmer l’efficacité de ces fruits , par l’expérience des autres. Le savant docteur Mead me fournira la première preuve [h).

(( Une année que le scorbut faisait de » terribles ravages parmi les matelots de » notre flotte sur la mer Baltique, l’ami- » ral Charles Wager, qui la eomraan- » dait , observa que les vaisseaux hol- » landais qui allaient de conserve avec »les nôtres étaient beaucoup moins af- » fligés de cette maladie : il ne pouvait « attribuer cela qu’à la différence de

PAR tlND.‘

» leurs aliments. Il venait alors de la Mé- » diterranée , et il avait fait provision à » Livourne d’une grande quantité de li- » mons et d’oranges. Comme il avait enw tendu parler souvent de la grande ef- )) ficaeité de ces fruits, dans la curation de cette maladie , il en fit porter tous » les jours sur le tillac une caisse de cha- » cun : les gens de l’équipage en mangè- » rent tant qu’ils voulurent, ils en mê- « laient le suc avec leur bière. Leur amu- » sement ordinaire était de se jeter en- » tre eux l’écoree de ces fruits , de sorte )) que le tillae en était eontinuellement 3) couvert et arrosé de leur liqueur aro- 33 matique : eette méthode réussit si heii- 33 reusement , qu’il ramena ses matelots 33 au port en parfaite santé. >3 — Plusieurs personnes ont eu la bonté de me communiquer, à ce sujet, diverses observations sur l'efficacité de ces fruits dans la curation de eette maladie. M. François Riusel , entre autres , m’a envoyé la relation du scorbut qui régna sur le vaisseau la princesse Caroline , dans le temps qu’il eroisait à la hauteur des îles de Sardaigne et de Corse. Il paraît, par cette relation , que les oranges et les limons dont on avait fait provision à Vado, conservèrent la vie à une grande partie de l’équipage qui aurait péri indubitablement sans ces remèdes salutaires. — r- Le chirurgien du vaisseau du roi le Guernesey, homme de beaucoup de mérite et d'une expérience consommée, fait cette remarque dans sa lettre sur le scoiv but, qui réduisit ce vaisseau à un état très-déplorable {i). « Je suis très-fondé 33 à croire que le salut de plusieurs scor- 33 butiques fut entièrement dû au suc de 33 limon (dans six ou huit onces de vin 33 de Malaga, mêlé avec de l’eau) qu’ils 33 prenaient deux fois par jour. 3> — J’ai appris que c’étaient principalement les oranges qui avaient rétabli d’une manière si prompte et si surprenante l’équipage du lord Anson à l’île de Tinian. — Le commandant, aussi expérimenté que brave, en fut si persuadé, qu’avant que de quitter cette île, il donna ordre à tous les gens de son équipage de faire provision de ce fruit, afin de se garantir de celte maladie à l’avenir.

M. Murray a été extrêmement à portée de connaître cette maladie , soit dans le temps qu’il était chargé du soin de l’hô-

(i) Voyez le cas de ce vaisseau , cb. 1,

{h) Discourseen lheScurvy/p.lil.

262 TRAITÉ

pital de marine h la Jamaïque, soit lorsqu’il était cliirurg-ien du Canterhury ; aussi m’a-t-il fourni beaucoup d’utiles observations. Voici comment il s’exprime dans sa lettre : (( J’ai toujours éprouvé J) que les oranges et les limons, donnés J) à propos et en quantité suffisante,

» étaient un remède assuré dans tous les » périodes du scorbut et dans toutes les » espèces , pourvu, néanmoins, que le 3> malade n’eùt pas entièrement perdu ses

V forces et ne fût point attaqué de la «diarrhée, de la lienterie ou de la dy- 3) senterie. L’exemple suivant en est une ;> preuve très-convaincante. Nous arri- 3) vâmes à l’île de Saint-Thomas (/c) avec 3) beaucoup de scorbutiques ; le Ganter- ■ii burf en avait soixante, le Norwich 3) soixante-dix. Ils furent tous guéris dans »» l’espace d’environ douze jours , par le )> seul usage des limons (/}. » Il est naturel d’attribuer cette guérison aux vertus éminentes de ces fruits, car l’expérience journalière prouve que, sans de pareils remèdes, les scorbutiques périssent infailliblement, quoiqu’ils respirent l’air de la terre le plus pur. Mais ce qui guérit celte maladie doit la prévenir encore plus efficacement. L'histoire suivante le prouvera ]»eut-être d’une ma- Tiière à ne laisser aucun doute. — « Les » premiers vaisseaux qui firent le voyage « des Indes orientales , sur le compte 3) de la compagnie des Indes d’Anglc- 33 terre, fureul au nombre de quatre [ni) :

» le Di'a^on , monté par le commandant,

3) avait 202 hommes d’équipage; VlJec-

V tor, 108; la Susanue, 82; VAscen- 3).çfo«, 32. Ils étaient commandés par « le capitaine Jacques Lancastre. Ces 33 vaisseaux partirent d’Angleterre vers 3) le 18 d’avril. Ils furent attaqués du 3) scorbut dans le mois de juillet. Le pre- » mier d’août ils étaient réduits à un si 3) triste état , à l’exception de celui du 3) commandant, qu’à peine y avait-il as- 3) sez de matelots en santé pour manceu- 3) vrer. Les vents ayant été contraires 3) pendant quinze ou seize jours , le petit 3) nombre qui, jusqu’alors, avait été 3) exempt de la maladie, commença aussi 3» à en êire affecté. Les marchands en-

(k) Elle appartient aux Danois.

(/) Voyez le commencement de cette lettre , ch. i, p. J37.

(m) Vide Ilaris’s, Collection of voyages, and Purchas’s Collection, vol. i, p.

3) voyés pour trafiquer la cargaison aux 3) Indes , furent obligés de tenir le gou- 3) vernail chacun à leur tour, et de faire 3) les fonctions de matelots, jusqu’à ce 33 qu’ils fussent arrivés à Saldaigne («).

33 Le commandant envoya alors ses es- 33 quifs et fut lui-même secourir les trois 33 autres vaisseaux. Il les trouva dans une » situation si déplorable, qu’ils pouvaient 33 à peine jeter l’ancre, et qu’il leur au- 33 rait été impossible de mettre leurs cha- 33 loupes en mer sans son secours. Le 33 nombre des malades fut médiocre sur 3) le vaisseau du commandant. Il avait 33 fait provision de quelques bouteilles de 33 suc de limon , dont il donrait tous les » malins à jeun trois cuillerées à chaque 33 matelot. Par ce moyen, il en guérit plu- \

33 sieurs et garantit les autres des atlein- * ^ 33 les de cette maladie. Ainsi, quoique ! 33 son vaisseau eût le double plus de mon- 33 de qu’aucun des autres, il n’eut point ^ 33 cependant autant de malades ni de ‘ 33 morts. 33 I

Ceci est certainement une preuve au- ' lhentique de la grande efficacité du suc ^

de limons dans cette maladie, car il est à ^

remarquer que le scorbut règne plus sou- ' vent , et toujours avec plus de violence , ■

dans les vaisseaux vastes et remplis de ^ beaucoup de monde, que dans ceux qui • sont moindres et dont l’équipage est peu ® nombreux. Ces quatre vaisseaux perdi- ji P rent cent cinq hommes dans celte circonstance. Les officiers qui les commandaient furent alors si convaincus de l’ef- P ficacité de ces fruits pour prévenir et t guérir celle maladie , que leurs matelots » en ayant été attaqués une seconde fois i aux Indes orientales, ils résolurent, dans un conseil tenu à ce sujet, de relâcher â HÜ incessamment dans quelque port où ils u pussent trouver des oranges et des li- |i mons. — J’observai , à celte occasion , | |,sc combien on doit être réservé dans les f raisonnements qu’on fait sur les effets [ P^ des remèdes , même par la voie de l’a- | nalogie , qui semble la moins sujette à j induire en erreur. Car on pourrait croire naturellement que la vertu de ces fruits joi ne dépend que de leur acidité, et qu’ainsi | m on pourrait leur substituer d’autres re- | mèdes acides qni produiraient le même ' 1 effet, tels que les tamarins , le vinaigre , ' le

l’esprit de sei,l’elixir de vitriol, et plusieurs autres de la même espèce. Mais pi

(«) C’est une Baie près du cap de Bonne» | Espérance. j ‘

DU SCOIkBÜT

l’expérience prouve le contraire. Il y a peu tle vaisseaux qui aient jamais manque de vinaigre, et tous les nôtres étaient pourvus d’une suffisante quanlilé d’élixir de vitriol plusieurs années avant la fin de la dernière guerre. Malgré cela , la lîolfe qui croisait sur la Manche ramena souvent au port un millier de soldats et de matelots misérablement infeclcs du scorbut, sans compter plusieurs centaines d’hommes qui en moururent sur la mer. On éprouva alors inutilement l’eau de goudron, l’eau salée, le vinaigre, surtout l’élixir de vitriol , et plusieurs autres remèdes : au lieu qu’il n’y a point d’exemple que l’équipage d’aucun vaisseau ait jamais été attaqué du scorbut, lorsqu’il a fait usage, à propos et en suffisante quantité, de limons et d’oranges.

J'ai remarqué ailleurs l’incertitude des théories fondées sur l'acide et l’alcali (o) : car, quoique tous les acides aient certaines propriétés qui leur sont communes, ils en ont cependant d’extrêmement différentes, surtout quant à leurs effets sur le corps humain. On peut dire de la théorie en médecine ce qu’on a dit du zèle dans la religion : ce sont deux choses nécessaires , mais qui , étant portées trop loin , sont capables de faire plus de mal que de bien. — Quelques-uns diront peut-être qu’on a employé souvent ces fruits sans succès dans le scorbut, témoin rexpérience des médecins qui les prescrivent tous les jours pour guérir cette maladie sur terre. Ceci nous fournit l’occasion de remarquer encore une fois les funestes conséquences d’avoir confondu le scorbut avec d’autres maladies.Williset plusieursaulres auteurs ont rangé sous le même nom un grand nombre de maladies très-différentes du véritable scorbut; et parce que les antiscorbutiques les plus approuvés ne réussissent point dans ces sortes de cas , certains auteurs nous disent (/>) que la guérison du scorbut est le chef-d’œuvre de l’art. Mais ceci est contredit par l’expérience journalière des matelots, par les journaux de nos hôpitaux de mer, et par l’exemple des vaisseaux de la compagnie des Indes d’Angleterre , qui vont tous les ans à Sainte-llé'ène et ‘au cap de Bonne Espérance. Ainsi il n’y a rien de plus absurde que d’objecter contre l’ef-

(o) Part. I, cil. II.

(p) Boerhaave et plusieurs autres.

I»AR LTND. 263

ficacité de ces fruits pour prévenir et guérir le véritable scorbut, leur inefficacité dans des maladies très -différentes du scorbut. — J’aurais pu recommander ici quelque nouveau préservatif; et en effet, 011 pourrait en proposer plusieurs dont les succès auraient un grand air de probabilité : leur nouveauté pourrait même leur procurer uii accueil favorable. Mais les oranges et les limons ont cet avantage particulier par-dessus tout ce qu’on peut proposer, c’est qu’ils ont pour eux l’expérience de près de deux cents ans. Ils furent découverts par un effet de la providence , même avant que la maladie fut bien connue, ou du moins avant qu’elle eiil été décrite par les médecins. Ronsseus, qui a écrit le premier sur celte maladie, en fait mention (r/) , et il observe qu’il est extrêmement proliable que les matelots hollandais avaient découvert par hasard ce remède, lorsqu’ils furent attaqués du scorbut , en revenant de l’Espagne, oîi ils avaient chargé leurs vaisseaux de limons, et principalement d’oranges. L’expérience leur eut bientôt appris qu’en mangeant une partie de leur cargaison ils pouvaient recouvrer leur santé. Si on se fut moins attaché à découvrir de nouveaux remèdes, et qu’ou eut compté davantage sur l’efficacité de ces fruits , il est <le toute probabilité qu’on aurait pu conserver la vie (surtout pendant la dernière guerre) à plusieurs milliers de matelots et d’autres personnes (/). Mais on a rccomman-

{(f) Epist. ir.

(r) Voyez les observations de Kramer, partie iii , cli. ii. (^e sont les meilleures qu’on ait jamais faites sur cette maladie: elles confirment abondamment tout ce que j’avance ici. « Le scorbut est la ma- » ladic la plus fâclieuse et la plus difficile » à traiter qu’il y ait dans la nature; la » pharmacie , ni la chirurgie n’y sont » d’aucun secours. Donnez-vous de garde > de la saignée; évitez le mercure comme » un poison : vous avez beau frotter les » gencives , graisser les fendons du jarret » retirés et raidis, tout est inutile. Riais » si vous pouvez avoir des végétaux ré- » cents ; si vous pouvez préparer une suf- » lisante quantité de sucs antiscorbuti- >ques; si vous avez des oranges, des ïiï nions, des citrons, ou bien la pulpe et » le suc de ces fruits, conservés dans des » bouteilles avec du sucre , de sorte que » vous puissiez faire une limonade ; ou , » ce qui est mieux encore, si vous pouvez

TRAITÉ

dé plusieurs anlrcs remèdes, comme ayant des vertus supérieures, X)U du moins égales aux oranges et aux limons , et on a mis ceux-ci au niveau des autres acides et de beaucoup d’aulres médicaments , auxquels on a attribué faussement une vertu antiscorbulique : de là viennent, sans doute, les malheureux succès qu’on a eus jusqu’ici dans les tentatives qu’on a faites pour prévenir celle maladie sur la mer.

On dit que lorsque cette maladie régna avec tant de violence au siège de Tborn parmi les assiégés , les pauvres malades, à l’article de la mort, demandaient, pour dernière prière , qu’on laissât entrer dans la ville quelques-uns de ces fruits, comme les seuls remèdes dont ils attendaient la vie , et comme un dernier soulagement à leurs maux (^). On remarque que la seule vue des oranges et des limons relève les esprits abattus des scorbutiques presque expirants, au lieu qu’ils ont en horreur toutes sortes de drogues. J’ai souvent observé dans nos hôpitaux de marine, que ces sortes de malades mangeaient ces fruits avec un plaisir plus facile à imaginer qu'à décrire. C’est par le souvenir de ce plaisir que le lord Delawar, qui fut extrêmement affecté du scorbut, s’écria très-pathétiquement dans la relation de sa maladie , aux lords et aux auUes personnes qui composaient le conseil de Virginie : « Le ciel , par un effet de sa bonté, nous w a accordé ses fruits comme le plus svir » spécifique pour le plus terrible de tous J) les maux [t). » — Comme les oranges et les limons sont sujets à se gâter, qu’on ne peut point se les procurer dans tous les ports ni dans toutes les saisons en égale quantité, et comme il peut être incommode d’en prendre sur les vaisseaux une aussi grande quantité que celle qui est nécessaire pour prévenir le scorbut et les autres maladies , je vais proposer un moyen facile et commode de conserver leurs vertus pendant des années entières, sous un petit volume. — Prenez la quantité que vous voudrez d’oranges ou de limons; exprimez-en bien

■» donner trois ou quatre onces de leur » suc dans du petit-lait, vous guérirez » celte terrible maladie sans aucun autre » secours. » Krameri Medidna castrensîs.

{s) Bachstrom , Observât, circa scorbulum, p. 15.

(O Purçhas, vol. v, p. 16.

le suc ; laîssez-le reposer pendant quelque temps, pour qu’il puisse se dépurer ; décantez-le alors de dessus le sédiment grossier qu’il aura déposé, ou bien filtrez'le, si vous voulez l’avoir plus pur; mettez ensuite ce suc ainsi dépuré dans un vase de terre propre , bien vernissé et découvert, dont la partie supérieure soit plus large que l’inférieure, de sorte qu’il présente à l’air une très-grande surface , afin de favoriser l’évaporation. Un bassin de porcelaine, ou une grande lasse à punchs sont très-bons pour cela. Un bassin de terre dont on se sert ordinairement pour se laver, ayant communément la forme requise, peut suffire, pourvu qu’il soit bien vernissé. Mettez ce vase avec le suc qu’il contient au bainmarie sur un feu clair. Entretenez le feu jusqu’à ce que l’eau du bain devienne presque bouillante; entretenez-la à ce degré de chaleur, jusqu’à ce que le suc ait acquis la consistance d’un sirop refroidi. Meltez-le alors dans une bouteille et gardez-le pour l'usage. Deux douzaines de bonnes oranges, pesant cinq livres quatre onces, donneront une livre neuf onces et demie de suc dépuré. Lorsque ce suc sera évaporé, vous aurez environ cinq onces d’extrait, dont le volume n’égalera pas tout-à fait celui de trois onces d’eau. On peut, de celte manière, mettre dans une bouteille de pinte, et conserver pendant plusieurs années , la partie acide et les vertus de douze douzaines de limons ou d’oranges. — J'ai de l’extrait de limons que je garde depuis quatre ans. Lorsqu’on le mêle avec de l’eau, ou qu’on en fait du punch (1), il y a peu de personnes qui puissent le distinguer du suc récent qu’on aurait mêlé de la même manière. Il est vrai cependant que si on les goûte tous deux en môme temps , on trouve dans le dernier un goût plus piquant et plus aromatique.

Il paraît que le docteur Mead attribue quelques bons effets à l’odeur de ces fruits récents, lorsqu’il observe que les matelots du vaisseau de l’amiral Wager, en se jetant les uns aux autres les écorces des oranges et des citrons, arrosaient les ponts de la liqueur salutaire qu’ils en exprimaient. S’il y a quelque chose à es-

(I) Le punch est une espèce de boisson faite avec l’eau-de-vie ou l'arrak, l’eau commune, le sucre et le suc de citron.

Dü SCORBUT

pérer d'un air chargé de la partie odorante de ces fruits, il est facile de lui donner celte qualité en tout temps , par le moyen de quelques gouttes de leur esjsence. On peut très-bien donner aussi I à notre extrait l’odeur du fruit récent, en y ajoutant un peu de cette huile es- I sentielle.Si l’on croit encore que l’usage interne de celte essence soit nécessaire , on peut en faire prendre quelques gouttes avec du sucre, en même temps que l’extrait. Mais, comme celte huile est extrêmement échauffante , il est à craindre qu’elle ne soit plutôt nuisible que salu- 1 taire. On n’a besoin , dans le scorbut,

! que du suc savoneux des oranges et des I limons ; et on peut obtenir toute la vertu de ces fruits, en prenant ce suc inté- I rieuremenl. Cccie^t prouvé évidemment j par la relation du voyage du capitaine Lancastre, où l’on voit que le suc de limons, eonservé dans des bouteilles, prévint et guérit cette maladie sur la mer. Ce suc devait être mêlé avec des liqueurs spiritueuses , ou quelque autre substance, afin de le conserver (n), et devait, par conséquent, beaucoup plus : différer du fruit récent que l’extrait que nous proj)osoiis.

Cependant , si l’on croit qu’il soit de quelque utilité de conserver l’odeur aromatique de ces fruits, j’ai trouvé, par expérience, qu’il y a plusieurs moyens de le faire. Ceux qui veulent se servir de cet extrait pour aciduler le punch , peuvent faire infuser de l’écorce d'oraii- I ges ou de citrons dans l’eau spiritueuse , qui doit servir à faire cette liqueur. J’ai connu des personnes qui distillaient leur I eau-de vie sur ces écorces. On fait , par I ces deux méthodes, avec notre extrait, i un punch très agréable et d’une odeur très-suave. Par ce moyen, l’huile essentielle cohtenue dans les écorces est atténuée et incorporée avec la liqueur spiritueuse ; de sorte qu’elle est convertie , pour ainsi dire, en un esprit plus subtil. Cetle huile, ainsi préparée, ne sera point si échauffante et n’aûéclera pas autant la tête que si elle était pure. L’eau imprégnée de la partie odorante de ces écorces et gardée dans des bouteilles, SG conserve pendant un temps considé-

(w) Le suc des limons qu’on apporte des Indes occidentales dans ce pays-ci est ordinairement mêlé avec du rhum, ou couvert d’huile; malgré cela, il est généralement moisi.

rable, et lorsqu’on la mêle avec l’extrait, elle lui donne la véritable odeur du fruit récent. — Mais j’ai trouvé qu’il suffisait d’ajouter à l’extrait, un peu auparavant de le retirer de dessus le feu , une trèspetite quantité de l’écorce extérieure de ces fruits. Ou le rend, par ce moyen, entièrement semblable au fruit le plus frais ; de sorte que ceux même qui se piquent le plus d’avoir le goût fin ne pourraient y trouver la moindre différence.

Pour ce qui est de ses vertus, elles ne seront nullement inférieures à celles des oranges et des citrons récents (.r). Ceux qui sont versés dans la chimie doivent en être convaincus, sachant qu’il ne s’est perdu , par l’évaporation , que du plilegme et une partie de l’acide, à peine sensible.

L’extrait, ainsi préparé , doit être mis dans des ])Outeilles , où il se conservera pendant plusieurs années sans perdre ses qualités. Lorsqu’on le fait dans un endroit et une saison où l’on peut se procurer commodément CCS fruits, il reviendra à très-bon marché, et on pourra en pourvoir notre flotte à un prix beaucoup plus médiocre que d’aucun autre remède qui ait été proposé jusqu’ici. On éprouvera des effets extrêmement salutaires de cet extrait dans toutes sortes d'occasions; mais il sera utile, principalement pour corriger la mauvaise eaude-vie et les autres liqueurs spiritueuses nuisibles, dont les matelots font souvent un usage immodéré. On ne devrait jamais se servir du rhum et de Varrack , ou de l'cau-de-vie, qu’on ne les eut mêlés avec l’extrait; par ce moyen on les rendrait, non-seulement plus agréables au goût, mais on convertirait ces boissons pernicieuses en un souverain remède, en un préservatif sûr contre le scorbut, la peste des mariniers. — Je rapporterai à cette occasion l’observation suivante. La Jamaïque est aujourd’hui

(x) Tous ceux qui ont fait usage de cet extrait ne sauraient douter, je crois, de ce que j’avance ici, non plus que ceux qui voudront se donner la peine de l’éprouver, et de le comparer avec le suc de limons et d'oranges le plus récent. A la vérité, l’ulilité qu'on a attribuée à la partie odorante de ce fruit est si petite , que le simple extrait est entièrement suffisant. Les officiers pourront donner à leur punch cette odeur agréable qui manque à l’extrait , en y mettant un peu d’écorce d’orange confite.

TRAITÉ

moins sujette au^ maladies qu’elle ne l’était autrefois. Nos flottes qui étaient aux Indes occidentales eurent beaucoup plus de malades au commencement qu’à la fin de la guerre. Ceci a été attribué généralement, avec beaucoup de raison, à la grande quantité d’acide de limons, dont on s’est servi pour acitluler le punch et le rendre plus faible. — Voici maintenant quelques autres instructions pour les commandants des vaisseaux , et pour ceux qui ont leurs commodités, lesquels peuvent secourir les malades dans l’occasion , en leur faisant part de leurs provisions.— La plupart des fruits peuvent se garder long -temps lorsqu’ils sont cueillis avant leur maturité, dans des jours secs , où ils ont été exposés aux rayons du soleil , et lorsqu’on a eu soin de les mettre dans des pots de terre, ou plutôt dans des bouteilles sèches et bien bouchées , de sorte que l’air et l’humidité ne puissent point y pénétrer. On les trouvera un an après aussi frais que lorsqu’on les a cueillis. Les capitaines de vaisseaux peuvent faiie provision de ces fruits dans tous les ports d’Angleterre , après les avoir fait préparer d’une manière convenable, pour qu’ils puissent se conserver. Les groseilles vertes sc conserveront pendant des années entières , si , après les avoir mises dans des bouteilles sèches qui ne soient pas bien bouchées, on en fait exhaler l’humidité en plongeant ces bouteilles pendant quelque temps dans un pot d’eau presque bouillante. 11 faut ôter ensuite la petite quantité de suc qu’on trouvera dans les bouteilles, et les bien fermer. Ces groseilles, ainsi préparées , fourniront un remède souverain ; et lorsque les vaisseaux, dans les voyages de long cours, mouillent dans quelque endroit pour faire de l’eau et se ravitailler, ils peuvent, par cette méthode, faire leur provision de fruits.

On peut aussi conserver sur mer plusieurs herbes et racines salutaires, par le moyen de différents procédés qu’on trouve dans les livres qui traitent de l’art de confire. Par exemple, on peut mariner de petits ognons avec du vinaigre , du sel , etc. La plupart des végétaux récents, tels que le choux, les haricots et plusieurs autres , peuvent être conservés, en les rangeant par couches avec du sel, lorsqu’ils sont très-secs, dans des vases de grès secs et propres; ces couches doivent être minces, et lorsque le vase est plein , il faut couvrir le

tout avec du sel , le bien presser, et bien boucher l’orifice , afin que l’air et l’humidité ne puissent point y pénétrer.

Quand on veut faire usage de ces végétaux, il faut les laver avec de l’eau chaude, et on les trouvera frais et verts, même après les avoir gardés un an. J’ai ouï dire que le cochléaria de Groenlande (ce remède souverain pour le scorbut, qui ne manque jamais de guérir) (j) pouvait être conservé de celte manière, et qu’on en avait transporté dans des ports en Angleterre, qui s’était trouvé entièrement frais et encore vert. — Il serait nécessaire que tous les matelots fissent une provision d’ognons , car je n’ai jamais observé que ceux qui en faisaient usage fussent attaqués du scorbut.

Lorsque celte provision sera épuisée, les capitaines pourront avoir recours à leurs ognons confits ; et avec de la volaille, du mouton , ou le ]>otage portatif et les choux confits dont nous avons parlé cidessus, et dont les Hollandais (z) déhi-

(}j) Voyez la leliro de M. Maude concernani le cochléaria^ ch. v, et le cas extraordinaire d’un matelot rapporté par Bachstrom.

(z) Les matelots hollandais sont beaucoup moins sujets au scorbut que les An- I glais, à cause des choux confits dont ils j font provision sur mer. (Voyez Krameri , epistola de scorbnto.) Il paraît qu’il suffi- i rait, pour prévenir efficacement le scorbut dans notre flotte , d’ajouter aux provisions dont elle est fournie, une certaine quantité de ces choux, et d’en donner j aux matelots deux fois par semaine, i i pour les faire cuire avec leurs pois. On ' , pourrait objecter que la salure de celte . plante ainsi confite serait plutôt nuisi- i bie dans cette maladie, que salutaire ; mais cette objection est fondée "sur une opinion Irès-fausse, savoir, que le sel marin produit le scorbut. J’ai démontré suffisamment le contraire dans le cJjapitre premier. Cela est confirmé encore par i la grande utilité que nombre de malades très-affectés du scorbut ont retiré de l’usage de l’eau salée , tant sur mer que sur terre. (Voyez la lettre de M. Yves,p. ICf, et celle du docteur Granger, cbapiire 5.)

— 3fais , bien loin que les végétaux conservés de celte manière soietYt salés après qu’on les a bien lavés dans l’eau chaude, on a besoin de sel pour les manger, et ils sont aussi succulents que s’ils étaient ' tout frais. Leur vertu est la même que s’ils venaient d’être cueillis, et cette mé- i thodede les conserver est infiniment supô-

I DU SCORBUT

Itent une si grande quantité , on pourra faire sur mer un bouillon presque aussi ibon que celui que l’on donne dans nos lliôpitaux de marine pour la guérison des scorbutiques. J’ai connu plusieurs capijlaines qui avaient de très-bonnes salades, quelques mois après être sortis du port, par le moyen de caisses remplies de terre, placées sur les galeries du vaisseau; un tonnean de terreau de jardin , mis daps des caisses sur la poupe, et ensemencé avec la graine de cresson de jardin, four- : ni. ait celte plante en tout temps. On peut encore faire végéter les graines dans du ! coton mouillé.

' Outre les herbes et les fruits récents , ou conservés de la manière que nous avons dit, on éprouve dans le scorbut de bons effets de toutes sortes de liqueurs

rieure à cellede lessécherà la manière du foin. Celle dernière méthode doii détruire entièrement leur vertu anliscorbutique , comme nous le ferons voir lorsque nous examinerons (chapitre vi) les propriétés particulières des végétaux récents, si essentiels pour prévenir et guérir cette maladie. Il ne serait point inutile, dans les voyages de long cours, d'ajouter quelques boîtes de potages portatifs aux autres provisions nécessaires aux chirurgiens des vaisseaux. II conviendrait aussi de leur donner, en tout temps, quelques pots de petits ognons confits. L’expérience la plus incontestable démontre qu’une soupe aux choux et aux ognons guérit un scorbut accidentel, dans son premier période , soit sur mer, soit sur terre. Soixante-dix malades de l’équipage du Guernesey (voyez p. 118) furent parfaitement guéris par une soupe faite avec ces plantes et de la viande fraîche, sans avoir été débarqués. Il ne faut pas attribuer leur guérison à la viande fraîche qui entrait dansleur soupe, mais aux végétaux. J'ai vu des malades favorisés du capitaine, auxquels on donnait tous les jours une soupe faite avec du mouton frais, sans qu’ils en fussent aucunement soulagés. Mais, lorsqu’ils étaient arrivés au port , ils étaient guéris avec la même soupe, en y ajoutant quelques végétaux.

Il est évident, par le journal de M. Yves (voyez p. 164), que les végétaux produisent le meme effet sur mer que sur terre. On voit dans ce journal que les malades continuèrent à se rétablir sur mer, depuis le 29 novembre qu’ils partirent de Vado , jusqu’au 25 décembre, par le moyen des fruits qu’on leur donna. — Une personne qui était alors sur le bord du chef d’escadre m’a dit que toute i’es-

, PAR LlND. 267

fermentées; cependant, il y ep a certaines qui sont plus antiscorbuîiques que d’autres. Pour moi , j’ai trouvé que le cidre était la meilleure de toutes celles que j’ai éprouvées. Il paraît même que ce serait une excellente méthode pour conserver le suc des autres végétaux (tel que celui des groseilles, des mûres, des baies de sureau, et même des oranges de Séville) de les faire fermenter pour les convertir en vin ou en bière. Je crois que les sucs, ainsi fermentés , seraient préférables à beaucoup de bières et de vins médicinaux antiscorbuîiques , préparés par infusion, que je pourrais recommander ici. — On remarque que les premières colonies du nord envoyées en Amérique furent extrêmement sujettes au scorbut. Celte maladie causait une si

cadre fut réduite à un étal très-triste par le scorbut. Le vaisseau du commandant, en particulier, après avoir mis en usage tous les moyens qu’on pouvait imaginer pour arrêter les progrès de cette maladie, fut à la fin obligé de quitter son poste pendant quelque temps, et de gagner la côte d’Italie. Plusieurs malades de ce vaisseau étaient alors extrêmement mal.

A son arrivée à Vado, il trouva tout le pays couvert de neige. L’hiver était si rude, qu’on ne trouva presque aucune espèce d’herbes potagères pour le soulagement de l’équipage ; sur quoi le commandant (aujourd’hui l’amiral Osborn) ordonna très-prudemment à ses gens d’acheter toutes les oranges et les citrons qu’ds trouveraient dans la ville; ils en portèrent à bord une quantité considérable. Comme il fut obligé de u|e demeurer que très-peu de temps à Vado, il vint tout de suite au lieu de sa destination, avec une provision de ces fruits; ses gens étaient encore dans un très-mauvais état. On continua à croiser, pendant trois semaines, par un temps très-rude. Malgré cela, plusieurs de ceux des scorbutiques qui étaient très-mal, et tous ceux qui étaient dans le premier période de la maladie, furent parfaitement guéris, quoique sur la mer. Par le moyen de ces fruits, personne ne mourut.

Nota. Cette relation m’a été donnée par M. Russel (voyez p. 260). Elle ne s’accorde pas entièrement avec le journal de M. Yves, quant aux fruits pris à Vado.

11 semble que différents vaisseaux prirent des fruits différents : cependant beaucoup de personnes doivent être bien informées de ces faits, car celte escadre était considérable, et composée de trèsgrands vaisseaux.

268 TRAITé

grande mortalité pendant l’hiver, surtout parmi les premiers Français qui habitèrent le Canada et la Nouvelle-France, qu'ils lurent souvent sur le point d’abandonner leurs habitations. Les naturels du pays n’étaient pas même exempts des ravages de cette cruelle maladie (a) , au lieu qu’à présent ces colonies sont entièrement saines, de même que plusieurs autres qui sont situées dans des endroits plus froids et plus au nord. On serait porté à attribuer ceci aux fatigues et aux incommodités auxquelles les colonies naissantes sont nécessairement exposées; mais nous voyons que beaucoup de misérables passent tous les hivers dans la nouvelle Finlande, lesquels , à cause de leur extrême pauvreté , souffrent davantage, ou du moins tout autant que les premières colonies ; ils sont privés, près de huit mois de l’année, de végétaux récents, et n’ont d’autre nourriture que du poisson salé et séché, du gros pain'; en un mot, leurs provisions sont beaucoup plus mauvaises que celles qu’on a sur les vaisseaux. L’air qu’ils respirent est plus froid, plus grossier et plus humide que ne l’est ordinairement celui de la mer. Malgré tous ces inconvénients, ils sont assez communément exempts du scorbut; et c’est ce qu’on attribue à la bière de sapin dont ils se servent pour boi.sson ordinaire.

Une chose surprenante, c’est la parfaite santé dont on jouit maintenant à la baie d'Hudson. ( Nous en avons déjà parlé, comme de la preuve la plus convaincante de la possibilité de prévenir cette maladie}. On voit dans la relation d’ElIis, que de cent personnes qui y sont employées dans nos quatre comptojrs , il n’en meurt quelquefois aucune dans l’espace de sept ans (Z;), au lieu que les premiers voyageurs qui furent dans cette partie du monde, et qui passèrent l’hiver dans les mêmes endroits qu’on habite aujourd’hui , périrent presque tous par le scorbut. C’est ce qui arriva à l’équipage du capitaine Monck , eu 1G19 (c), à celui de Thomas James, dans l'ile de Charleton , en 1631 (r/j , et à la plu-

(o) Voyez la troisième partie, chapitre 1.

(b) Voyez le Voyage to Hudson baij,

(c) Churcbiirs collection of voyages , V. I, p. 541.

(</) Harris's collection of voyages, v. ir, p. 406* .

part de ceux qui tentèrent d’habiter ce pays. On voulut éprouver si on ne pourrait point passer l’hiver en Groenlande ' et au Spitzberg ; pour cela , on laissa ^ sept matelots dans chacun de ces endroits. La première épreuve fut faite en j 1633 et la dernière en 1624. Le scorbut j lit périr les matelots pendant l’hiver, et on ne trouva, le printemps suivant, que le journal qu’ils avaient laissé de leurs ' malheurs (e). Il paraît qu’on doit altri- ’ buer le triste sort de ces malheureux au ii peu de connaissances qu’on avait alors sur cette maladie, et aux moyens pernicieux ^ qu’on leur recommanda pour s’en préserver ; ces moyens étaient principalement des potions antiscorbuliques purgatives, j des esprits distillés, tels que l’eau-de-vie j. et autres semblables , lesquels augmen- ^ tèrent infailliblement la maladie et abré-». gèrent leurs jours. — Ces mauvais suc- || cès firent croire qu’il n’était pas possible d’habiter ces contrées pendant l’hiver; | mais l’accident suivant fournit une preu- ^ vé évidente du contraire. Un vaisseau | ’ laissa par hasard presque dans le même |, endroit (f) huit hommes de son équi- ‘ ])agc, lesquels , par conséquent , furent ; obligés d’y passer l’hiver; la saison fut j également rude, ils n’avaient d’autre nourriture que celle qu’ils pouvaient se procurer à la chasse : aucun d’eux ne périt. Ce bonheur fut du au manque des ^ moyens qu’on aurait crus nécessaires ^ (quoique pernicieux en elFet) pour les faire subsister et les préserver de cette maladie, c’est-à-dire d’eau-de-vie, de | biscuit , de viande salée, etc. — Mais ce qui mérite une attention particulière, ji c’est que dans les pays les plus froids et ^ les plus septentrionaux , ceux qui font usage d’une nourriture salée et grossière, et qui en même temps boivent de la bière ' de sapin, ne sont jamais affligés du scorbut , ou du moins rarement. On observe en Hollande que cette maladie fut moins fréquente lorsque l’usage du vin y devint plus général (g). Le vin d’absinthe est un des premiers remèdes qu’on ail re- ■ commandés dans ce cas-ci (h). En Saxe , où le scorbut était particulièrement endémique (/}, on en a fait long-temps usa- '

(<?) ChurchiU’s collection, vol. iii, page

( f) Idem, vol, iv, p. 745.

{g) Brunneri Traefatus de scorbulo.

(h) Voyez part, iii, chap, i , Olaüs Magnus.

(î) Voyez part, jii; ch. ii.

ge comme d’un préservatif. En effet , toutes sortes de liqueurs fermentées sont ici d’une très-grande utilité : nrais il paraît par l’expérience des colonies qui ont été envoyées du Nord en Amérique, ainsi que par celle de plusieurs pays situés en Europe sur les côtes de la mer Baltique, etc., que de toutes ces liqueurs, la bière de sapin ou sapinette est le meilleur remède pour prévenir et guérir cette maladie.

La vertu anliscorbutique du sapin, ainsi que plusieurs de nos meilleurs remèdes , fut découverte par hasard (A-) dans une guerre que les Suédois faisaient aux Moscovites. L’armée des premiers fut presque entièrement détruite par le véritable scorbut, tel qu’on l’observe sur la mer et dans les pays marécageux ; témoin la putridité des gencives, la roideur des tendons et autres symptômes de cette nature ; mais on arrêta les progrès de cetle calamité avec une simple décoction de jeunes branches de sapin , par le conseil d’Erbenius, qui était le médecin du roi ; par ce moyen , les malades les plus affectés furent parfaitement guéris , et le reste des soldats fut préservé des atteintes de celle maladie. Celle décoction fournit encore un excellent gargarisme pour la putridité des gencives. Ce remède devint alors très-fameux, et le sapin mâle, picea major sive abics rubra^ fut appelle pinm antiscorbiUica, On a trouvé aussi que le pin des montagnes, pinus sylvestris^ était un très-bon antiscorbutique. — L’équipage du capitaine Cartier fut guéri très-promptement par le moyen d’une décoction de i'écorce et des feuilles de Vameda. La description qu’il donne de cet arbre me porte à ocoire que ce n’est autre chose que le grand sapin de LAmérique (/) ; car, quoique les pins et les sapins, dont il y a beaucoup de variétés , diffèrent les uns des autres par leur grosseur et leur forme extérieure , la longueur et la disposition de leurs feuilles, la dureté de

(A) Vid. Moellenbroek , de arthritlde vaga scorbutica, p. 116. Etmulleri opéra,

(/) Voyez partie ni, chap. i. llackluit’s collection of voyages, vol. ni, page 225. Quelques-uns ont cru que c’était le sassafras, et d’autres l’aubépine; mais Cartier, dans son troisième voyage, parle de l’aubépine et dit que Vameda a trois brasses de çirçonférençe.

leur bois, etc., ils paraissent avoir les mêmes vertus , et sont très-efficaces dans le scorbut. Le petit sapin avec lequel on fuit celte bière salutaire fournit un baume supérieur à la plupart des térébenthines ; ce baume est connu d’un petit nombre de médecins (1). — La simple décoction des sommités des feuilles, ou même de l’écorce et du bois de ces arbres , est antiscorbutique ; mais elle devient beaucoup plus efficace lorsqu’on la fait fermenter avec la mélasse, comme quand on veut faire la bière de sapin (2).

(1) C’est le baume blanc du Canada.

Les Anglais l’appellent baume de Gilead. Nous donnons en France à l’espèce de petit sapin dont il découle le nom de baumier du Canada.

(^) Voici la manière de faire celte espèce de bière connue en Canada et à l’ile Royale , sous le nom de sapinette ou d’espinette, telle qu’on la trouve décrite dans le traité des arbres et arbustes de M. Duhamel de Monceau.— On fait en Canada cette liqueur avec une espèce de sapin qu’on nomme épinelte blanche; abies picea foliis brevîbus , conis minimis : Raii, On la pourrait faire aussi avec notre épicias, abies tenuiori folio ^ fructu deorsum înjlexo. Inst. — Pour faire une barrique d’épinetfe, il faut avoir une chaudière qui tienne au moins un quait déplus. — On l'emplit d’eau ; et dès que celte eau commence à être chaude, on y jette un fagot de branches d’épinette rompues par morceaux. Ce fagot doit avoir environ vingt-un pouces de circonférence auprès du lien. — On entretient l’eau bouillante jusqu’à ce que la peau de l’épinelte se détaclie facilement de toute la longueur des branches. Pendant celte cuisson , on fait rôtir à plusieur|^ reprises , dans une grande pbcle de fer, un boisseau d’avoine. On fait encore griller une quinzaine de galettes de biscuit de mer, ou, à leur défaut, douze à quatorze livres de pain coupé par tranches. Quand toutes ces matières sont bien rôties, on les jette dans la chaudière, et elles y restent jusqu’à ce que l’éplnelte soit bien cuite. — Alors on retire de la chaudière toutes Içs branches d’épinette , et. l’on éteint le feu ; l’avoine et le pain se précipitent au fond. Les feuilles d’épinette surnagent, et on les emporte avec un écumoire. Enfin, en délaie, dans celte liqueur, six pintes de mélasse ou gros sirop de sucre, ou à son défaut , douze à quinze livres de sucre brut. — On entonne sur-le-cliamp cetle liqueur dans une barrique fraîchement Vide de vin rouge, et lorsqu’on veut

TRAITE

La mélasse conti’ibue , par sa qualité diaphorétique , à en faire un remède plus convenable ; on peut transporter sur mer quelques sacs de branches de sapin et préparer celte boisson salutaire en tout temps; mais, lorsqu’on ne peut point faire cette provision , on devrait faire bouillir dans de l’eau les jeunes branches de sapin ordinaire , dont on se sert pour faire du feu dans les vaisseaux ; il faudrait ensuite faire fermenter cette décoction avec la mélasse. Gomme cette liqueur est diurétique et diaphorétique , elle est peutêtre l’antiscorbutique le plus efficace de toutes les liqueurs fermentées. Ori peut enfin tenter l’eau de goudron fermentée de la même manière ; il est certain qu’elle deviendra, par ce moyen, beaucoup plus antiscorbutique.

Voyons maintenant quel est le traitement qui convient aux convalescents épuisés par de longues maladies, pour les empêcher d’être attaqués du scorbut. Les deux principaux moyens, pour les garantir de cette maladie, sont une nourriture convenable et l’exercice. Pour ce qui est du premier, il faut qu’il soit proportionné à la faiblesse de leurs forces digestives et à l’acrimonie du sang et des autres humeurs ; quant à l’exercice , il doit être mesuré à leurs forces. On observe que les convalescents , tant sur mer que sur terre , sont très-sujets à de-

qu’elle soit plus colorée , on y laisse la lie avec cinq ou six pintes de vin. — Quand la liqueur n’est plus que tiède, on délaie dedans une chopine de levure de bière, que l’on brasse fortement pour l’incorporer avec la liqueur, bnsuile, ou achève d’emplir ki barrique jusqu’au bondon qu’on laisse ouvert. — La liqueur fermente et jette dehors beaucoup de saletés. On tient toujours la barrique pleine, en ajoutant de la même liqueur qu’on conserve à part dans quelque vaisseau de bois. — Si l’on ferme le bondon au bout de vingt-quatre heures, ou si , au bout de quelques jours , on en tire l’épinette en bouteille, elle reste piquante comme le cidre ; mais, si on la veut boire plus douce, il ne la faut bondonner que quand elle a entièrement passé sa fermentation, et avoir soin de remplir la barrique deux fois par jour. — Cette liqueur est rafraîchissante , et quand on y est habitué , on la boit avec plaisir, surtout l’été. — Je crois qu’on pourrait substituer les semences de genièvre aux. brançUes d’épinette.

venir scorbutiques; lorsqu’on les met trop tôt à l’usage d’une nourriture grossière et visqueuse. Cela arrive plus souvent sur la mer, à cause de l’humidité ' de l’air qu’on y respire. Je voudrais donc qu’à la place de bœuf et de porc salés , on leur donnât de la fleur de farine, et qu’au lieu d’employer cette farine à faire Ats puddings ^ comme c’est l’usage, on en fît du pain bien fermenté et bien cuit ; car le biscuit de mer est un aliment trop grossier pour les convalescents. Ce pain récent est un très-bon antiscorbutique , et les malades attaqués du scorbut le désirent avec beaucoup d’ardeur, ainsi que les végétaux. Ceux qui ne savent point combien on a de commodités sur les vaisseaux pourraient penser qu’il n’est pas facile de mettre ce moyen en pratique ; mais il faut qu’ils sachent que tous les vaisseaux de guerre et plusieurs vaisseaux marchands ont des fours , et que la plupart des capitaines font faire du pain pour leur table deux ou trois fois par semaine. Lorsque le ma-J lade est extrêmement faible , on peut faird une panade avec le pain frais, et y ajou j ter un peu de suc ou d’extrait de limon/ et une cuillerée de vin. i

Les autres aliments dont les convales cents devraient se nourrir sont le gruau d’avoine, la bouillie d’avoine, le riz.' les pommes cuites , la bouillie d’orge / les raisins secs, les groseilles rouges, h sagou, le vin, etc., mais surtout Ier choux confits et les ognons dont nou; avons parlé ci-dessus ; il faut faire cuin ces derniers avec du potage portatif fai-;; ble. La plupart des aliments et des bois^ sons doivent être acidulés avec du siu< d’oranges ou de limons; ils deviendront, par ce moyen, exlrêmcmenl*agréables ai; goût et bons à l’estomac. — A mesun que l’appétit, et surtout les forces di malade augmenteront, on lui donner/ des aliments plus solides; on fera bieil cependant de le priver, pendant quelqul temps , des substances animales et grosî sières , et de ne lui faire prendre auciitl restauratif que le vin , avec les végétauj convenables et les substances farineuseï les plus légères. Il est nécessaire auss que les convalescents prennent peu di nourriture à la fois , mais souvent, afi^ de ne pas surcharger les organes de la drj gestion. I

Il est encore très-important d’accou j tumer à l’exercice, par degrés, le corp affaibli par la maladie qui a précédé Rien n’est plus inhumain , que d’obligej!

DU SCORBUT, TAR LlND. 271

un pauvre convalescent à faire plus que ses forces ne lui permettent ; et rien n’est plus préjudiciable à son rétablissement , que de le forcer à reprendre trop tôt ses fonctions de matelot, s’imaginant le mettre par là à l’abri du scorbut.

D’un autre côté , le défaut total d’exercice produit particulièrement cette maladie. La règle est donc d'en proportionner la durée et le degré aux forces du malade , de commencer par le plus léger, et de passer ensuite par degrés au plus violent, à mesure que les forces reviendront. Ainsi , après l’avoir accoutumé à se tenir assis sur son lit quelques lieures par jour , on lui permettra de se lever , et de se tenir hors du lit, autant ie temps qu’il pourra le faire sans trop ?e fatiguer. On peut ensuite le placer îur un siège suspendu sous le château d’avant, ou entre les ponts; par ce moyen , non- seulement le malade respirera un nouvel air , mais il reprendra de aouvelles forces; il sera en état, après :ela , de supporter le mouvement d’une planche, dont les deux bouts seront ap- 3uyés sur des coffres , et où il éprouvera les secousses plus sensibles. Il faut remarquer à cette occasion que , comme >ur la terre, les personnes faibles retirent pour l’ordinaire une plus grande utilité lu mouvement du carrosse , de la chaise )u du cheval, que d’aucune autre espèce d’exercice , de même sur un vaisseau les :onvalescenls, surtout les scorbutiques , >e trouvent mieux du trémoussement de a planche, que de la promenade , de la murse, ou d’aucune sorte de mouvement musculaire , dont l’exercice demande aeaucoup de forces'. Tl paraît que cela vient de ce que, dans le dernier cas , il >e fait une grande dissipation d’esprits , Bt que ces sortes d’exercices sont suivis ardinairement d’une lassitude ; au lieu jue, par les secousses réitérées de la machine dont nous avons parlé, la circulation est accélérée , les fibres fortifiées , et les fonctions animales exeitées sans aucune perte considérable d’esprits, perte [jue les convalescents ne peuvent supporter.

Ces sortes d’exercices sont absolument nécessaires à ceux qui sont hors d’état lie marcher à cause d’une blessure, d'une entorse, d’ulcères aux jambes, ou d'autres maladies; sans quoi ils sont bientôt attaqués du scorbut, lorsqu’ils se nourrissent des aliments grossiers dont on fait usage sur mer. — En même temps que les convalescents font les exercices

dont nous venons de parler, on peut les faire promener un peu sur les ponts , évitant de ne pas trop les fatiguer. Ils peuvent être employés ensuite aux fonctions que leur état pourra leur permettre de remplir. On aura recours à l’élixir de vitriol, aux amers , au quinquina ou au mars , selon qu’on jugera ces remèdes nécessaires pour leur parfait rétablissement ; rien cependant n’y contribue autant , et rien en même temps n’est aussi efficace pour prévenir le scorbut, que l’exercice du corps. Le temps le plus convenable pour cet exercice, c’est lorsque l’estomac est vide, et principalement avant le repas. On observe sur mer que, lorsque les scorbutiques demeurent dans l’inaction, leur maladie fait des progrès très-rapides ; c’est pourquoi , s’ils sont en état de supporter le moindre mouvement, il faut le leur prescrire souvent , et ne pas permettre que le corps demeure dans un repos continuel. Lorsque le malade est obligé de se tenir dans son lit . on peut employer les frictions sur les extrémités et sur le tronc. Ressouvenons-nous cependant qu’un exercice trop violent est aussi pernicieux dans le scorbut, que la trop grande inaction.

Je vaismaintenantindiquer les moyens propres à corriger , ou à éloigner plusieurs inconvénients auxquels on est exposé sur mer. Je m’attacherai surtout à ceux que l’observation a prouvé contribuer à la production du scorbut. La cause principale et la plus puissante de cette maladie {m) , ainsi que de plusieurs autres, c’est l’humidité de l’air qu’on respire dans un vaisseau , surtout lorsque le temps est couvert et chargé de brouillards pendant long-lenips, ou lorsqu’il est orageux et pluvieux. Comme on observe que cette humidité est la cause la plus fréquente de cette terrible maladie, et que ses effets sont encore plus pernicieux lorsqu’elle est combinée avec le froid , il est nécessaire de se mettre à l’abri de ces deux causes d’une manière particulière : ainsi on doit, ou les corriger immédiatement, ou en prévenir les effets. — Quant aux moyens de corriger l’humidité et le froid , quoiqu’on ne puisse pas transporter tout-à-coup une personne dans un autre climat , ou sur le rivage; cependant, nous pouvons donner aisément à l’air qu’elle respire une qualité plus salutaire, en le rendant plus

(m) Yoyez part, ji, çh* i.

TRAITÉ

chaud ou plus fi’oid , plus humide ou plus sec , suivant que le cas et les circonstances l’exigent. J’ai remarqué ailleurs («) que les mauvaises qualités de l’air humide qu’on respire sur la mer étaient extrêmement augmentées , parce qu’il n’est point renouvelé dans les vaisseaux ; mais l’ingénieuse machine de Sutton remédie très-bien à cet inconvénient ; elle renouvelle l’air du vaisseau , et prévient par ce moyen beaucoup de fièvres malignes contagieuses , produites par la corruption de ce fluide. Il paraît aussi qu’il ne manque à cette machine , pour être un excellent préservatif contre le scorbut, que de pouvoir corriger l’humidité de l’air de la mer , et le rendre plus chaud et plus sec entre les ponts.

Je pense qu’on pourrait lui donner cette perfection , en y ajoutant quelque chose qui put changer son opération ; c’est-à-dire, qu’au lieu de tirer l’air de bas en haut , elle obligeât l’air échauffé par le feu à passer entre les ponts , par le moyen de ses tuyaux , lorsqu’il serait nécessaire. Je ne parle de ceci que pour engager les gens versés dans les mécaniques à imaginer quelque chose de cette espèce. Au reste , c’est par l’expérience seule qu’on doit perfectionner cette machine , ayant soin de mettre en usage les précautions nécessaires pour empêcher qu’il n’en survienne des accidents fâcheux. Si l’addition qu’on ferait à la machine de Sutton était peu de chose , et qu’elle ne fut point incommode dans un vaisseau , on en retirerait de trèsgrands avantages , comme il paraît évidemment par ce que nous avons dit en parlant des causes du scorbut (o). Ce serait une chose extrêmement utile dans les climats froids, et dans les voyages du Nord en hiver , si, par une simple machine de cette espèce , le feu de la cuisine pouvait servir à chauffer tout l'équipage, même dans leurs lits. On sait que, dans ces sortes de voyages, les matelots , non-seulement sont attaqués du scorbut le plus terrible , mais encore qu’ils meurent souvent de froid , ou que leurs membres tombent en mortification.

— Le feu fait avec les bois aromatiques , ou même avec le sapin ordinaire , ou le pin , le genièvre , et autres bois de cette espèce , corrige efficacement le froid et l’humidité de l’air , et le rend en même

(w) Part. Il, ch» I, p. 147.

(0) Ch. I,

temps plus salutaire à tous égards. Il faut observer qu’entre les tropiques , les saisons pluvieuses sont les plus malsaines et les plus dangereuses, tant sur mer que sur terre : elles produisent des fièvres malignes, le scorbut, etc.; dans ce cas, on pourrait tenir du feu bien allumé dans un fourneau , entre les ponts sous les écoutilles ; il n’y aurait aucun danger, pourvu qu’il fût bien gardé ; par ce mojen , l’air serait extrêmement purifié , son humidité dissipée,) et la chaleur n’en serait pas fort aug- j; menfée, s’il brûlait sous une écoulillei ouverte. Il y a certainement moins de danger, et même moins de chaleur à craindre de la part d’un feu gardé par une sentinelle , qui brûle une heure ou deux par jour dans cet endroit, que de cinquante ou soixante chandelles qu’on m allume le soir, ou qui brûlent nuit el jour sous letillac, el dans d’autres lieux è obscurs. Ces chandelles remplissent les endroits où elles brûlent, des exhalai- : sons fétides du suif corrompu. A la vé-T' rité , il ne serait point difficile de les hja convertir en un préservatif contre lc:(,œ scorbut, et autres maladies produites pai ^ l’air humide et corrompu , en faisan! k entrer dans leur composition quelque « substance aromatique convenable. Il sera utile aussi de brûler des liqueurs spiritueuses dans le quartier des malades, i Les capitaines et ceux qui pourroni fournir à cette dépense ne trouveront i rien de mieux contre l’air humide des vaisseaux , que les bougies faites avec la m cire végétale (1).

Noiisdevons considérer, en second lieu. 4 quels sont les meilleurs moyens pour prévenir les mauvais effets de i’humiditt : de l’air, lorsqu’on ne l’a pas corrigé pai i les méthodes que nous venons de proposer. — Le feu, comme nous l’avons oh servé , est le moyen le plus certain poui j consumer l’humidité de l’air. Il est cer- ,re tain encore que les exhalaisons des sub ,5, stances aromatiques empêchent les effet m pernicieux de celte humidité sur le corpj humain : ces exhalaisons ne sèchent pas l’air , à proprement parler , mais elles le remplissent d’un acide subtil , dont h t qualité astringente et antiseptique es' opposée à ce relâchement, et à la pu-;

(1) On tire celte cire du fruit d’un ar- i brisseau qui croît en Virginie, dans la I Caroline , etc. On le connaît dans ces pays sous le nom d’arbre de cire.

i)U scorbut', ^AR LINUi

ndité que l’humidite tend à produire ; insi, nous observons souvent que les sthmatiques peuvent à peine respirer 3rs(jue le temps est humide ; mais , si n parfume kur chambre en y faisant ruler un peu de benzoin , ou de quelu’autre gomme aromatique semblable , s reçoivent un soulagement sensible , t respirent avec beaucoup de facilité, e voudrais donc recommander ici une léthode très-simple et très-facile pour arfumer les vaisseaux , lorsque le temps st humide. Il n'est besoin pour cela ue de mettre du charbon allumé dans in vase rempli de goudron , et de le ransporter dans tous les différents en- Toits du vaisseau , une ou deux fois par Dur, afin de les remplir de celte salutaire apeur antiseptique. — Il est à propos, [uand le temps est humide et disposé à produire le scorbut , de se tenir bien 'êtu , et de changer souvent de linge , yant soin qu’il soit bien sec. Un excelent préservatif contre le scorbut , c’est le se tenir proprement et sèchement.

)n doit faire usage des frictions avec une >rosse ou une étoffe sèche : il faut manjer le matin , avant de s’exposer à la >luie et aux vagues de la mer, un raor- ;cau d’ognon cru ou une tête d’ail. Tout :e qui augmente la transpiration est dors utile ; et rien peut-être ne l’augnente plus efficacement, dans cette occasion , qu’un ognon cru. On ne doit las négliger cependant de faire un exercice convenable pendant le jour , et de enir les lits toujours secs.

Lorsqu’on ressent les premières alteines du scorbut, on doit exciter une douce liaphorèse, en prenant à l’heure du couber quelques verres de gruau à l’an- :laise avec du vinaigre , et le suc ou 'extrait de limons. Il faut faire usage de teaucoup de moutarde et d’ognons avec es aliments. On peut alors user plus jibreraent des liqueurs fermentées , vilieuses , telles que le cidre , la bière et ,e vin ; mais lorsque, faute d’autre boision , on est obligé de faire usage des liqueurs spiritueuses, il faut toujours les jciduler avec l’acide de limons ou d’o- ! anges. Moyennant ces précautions , les iiariniers se préserveront , non-seuleiient du scorbut, mais encore de pilleurs autres maladies , telles que les )ux, les catarrhes , etc. , qui viennent e la transpiration supprimée par l’hulidilé de l’air. — ^ L’eau et les provisions )nt souvent corrompues à un tel point, u’on peut supposer qu’elles augmen-

Lind^

tent la malignité de la maladie ; ainsi, il ne sera pas hors de propos d’ajouter quelques considérations pour remédier à ces inconvénients et pour les prévenir.

— L’eau se conserve difficilement sur la mer (/o), et même quelquefois on ne peut pas en trouver de bonne dans les endroits où les vaisseaux abordent. — Il y a deux espèces de mauvaise eau: 1° l’eau corrompue et puante; 2° l’eau crue, c’est-à-dire , celle qui ne dissout point le savon , et qui ne ramollit pas les pois qu’on y fait cuire : ces deux espèces d’eaux sont très-malsaines. — L’eau se corrompt sur la mer plus tôt ou plus tard, suivant les différentes substances qu’elle contient , et suivant la façon dont on la conserve. L’expérience montre qu’elle se conserve plus long-temps douce , lorsqu’on parfume les tonneaux avec la vapeur du soufre ; quelques-uns y ajoutent un peu d’huile de vitriol , ce qui l’empêche aussi de se corrompre si tôt. On a coutume d’y jeter un peu de sel en la faisant chauffer, et d’enlever soigneusement l’écume épaisse et malsaine qui s’y forme à mesure qu’elle devient chaude : cette méthode est très-bonne , et on devrait toujours la mettre en usage lorsqu’on fait bouillir des pois et du gruau d’avoine.

Il y a un moyen d’adoucir et de corriger l’eau , lorsqu’elle est corrompue et puante , c’est de boucher les tonneaux qui la contiennent, de l’exposer à l’air , de l’agiter et de la verser d’un vaisseau dans un autre. Un autre moyen encore , c’est de la faire bouillir promptement , prenant garde que l’ébullition ne soit pas trop longue , car elle dissiperait les particules les plus actives. On rendra cette eau encore plus douce et plus saine , si on y ajoute un peu de suc ou d’extrait de limons. Cet acide sera plus innocent pour l’usage ordinaire que les acides vitrioliques et marins qu’on recommande dans cette occasion : il contribuera aussi à précipiter les particules terreuses , et les différents animalcules détruits par l’ébullition^ — Mais, comme on pourrait trouver ces moyens embarrassants pour tout un équipage , il y a

ip) Voyez la manière de conserver l’eau sur la mer, par le moyen de la chaux vivo, part. III, cü. II. Voyez encore les expériences curieuses du docteur Haies, et les moyens qu’il indique pour conserve!

l’eau et les provisions sur mer.

274 TRAITE

une autre méthode de corriger Teau corrompue. Quelquefois , comme Ta observé le docteur Home {q) , en tenant chaudement de l’eau ainsi corrompue dans un grand vaisseau bien bouché , elle redevient bonne' à boire lorsque la putréfaction a cessé. Les particules nuisibles ^ ‘putrescentes ayant été entièrement volatilisées par le mouvement intestin, elles se dissipent d’elles-mêmes : c’est' ce qui arrivé souvent à l’eau de la Tamise. On devrait donc mettre un grand tonneau rempli d’eau corrompue et bien bouché, dans la chambre où l’on fuit le feu , et y entretenir un degré de chaleur suffisant pour accélérer la putréfaction; par ce moyen , les particules hétérogènes et putrides étant volatilisées , se dissiperont promptement , la putréfaction cessera , et l’eau deviendra saine et bonne à boire. — Outre cette eau corronipue , les mariniers sont souvent obligés de se servir, faute d’autre, d’une eau crue , chargée de particules salines et terreuses : cette eau est trèsmalsaine , quoiqu’elle soit douce et fraîche. La pierre à filtrer, dont on se sert sur plusieurs vaisseaux , est très-lionne pour la rendre salutaire, lorsqu’elle n’est point trop chargée de. sels vilrioiïques et marins; mais cette opération est fort longue , et on ne saurait par ce moyen en filtrer une suffisante quantité pour tout l’équipage d’un vaisseau. Le sable est la substance la plus propre à séparer de l’eau ces particules hétérogènes et malsaines ; à celle occasion, je renverrai encore une fois à l’ingénieux essai de M. Home (r).

{q) Voyez son ingénieux ess.ti , on the Danse Spaw , p. 119.

(r) « Lorsque l’armée autrichienne » campait en Hongrie, elle ne trouvait de «bonne eau que quand elle était sur les «bords de quelque grande rivière. Ainsi « les soldats 'étaient obligés de boire de « l'eau des lacs, qu’ils purifiaient de celte »manièr.ê. On prenait un petit bateau » long, danslequelon faisait plusieurs di- > visions , par le moyen de cloisons trans- « vcrsales. On remplissait de sable toutes «ces divisions, excepté la dernière, en- » suite on mettait le bateau sur le lac. Un « trou pratiqué à un des bouts du bateau, « au niveau de la surface de l’eau, lais- « sait entrer l’eau dans la première divi- «sion; elle passait ensuite dans la se- » conde , par le moyén d,’un trou qu’on » avait fait à la partie inférieure de la

Lorsque la viande de porc et de bœuf est devenue rance et putride , le mieux est de n’en point manger, ou du moins il faut en corriger les mauvaises qualités, en faisant usage cn,^ même temps de beaucoup dé vinaigre , d’oranges , de limons et de végétaux. Je crains fort qu’il ne soit point facile de mettre etv pratique sur mer les méthodes qu’on ; pourrait proposer pour corriger les viandes corrompues. — . Il y a plusieurs moyens généralement connus pour raccommoder la bière , le vin , et les autres liqueurs fermentées, lorsqu’elles sont gâte'es; et comme toutes ces liqueurs sont d’excellents anliscoi’butiques , elles valent bien la peine d’être conservées.

On devrait pour cela porter sur mer de la levure de bière : lorsque celle levure vient à vieillir, il faut y mêler un peu de fleur de farine, de sucre , de sel et de. I bière chaude , ou bien de l’eau chaude et du sucre seulement. En ajoutant à cette levure les restes de bière forte , et laissant ce mélange pendant quelque temps devant le feu , il servira , ou à faire fermenter la bière , ou à faire du pain.

Lorsqu’on n’a point de la levure de bière, on peut se servir du miel, du sucre, du levain , ou de la. mélasse , pour renouveler la fermentation des liqueurs.

— Les provisions sèches , telles que les pois , le gruau d’avoine , et la fleur de

» première cloison ; de la seconde elle » coulait dans la troisième, par un autre «trou pratiqué à la partie supérieure de ^

» la seconde cloison. On avait ainsi pra- ]

» tiqué tous ces Irous alternativement au ! :

» haut et au bas de chaque cloison., afin i » d’obliger l’eau à traverser tout le, sable. j„s » On .ajoutait un tuyau au trou de la der- « nière division , par lequel il sortait une » eau aussi pure et aussi claire que celle » d’une fontaine. Lorsque les mariniers,

» dans leurs voyages, trouvent des eaux » de cette espèce , ils peuvent la purifier «dé la même manière. Gôt auteur pro- » pose , dans le môme dessein , de se ser- » vir dans les maisons de quelques ton- » neaux partagés dans leur milieu par des «cloisons : on les emplit de sable; on «jette l’eau dans la première division,

» comme dans une citerne. Ces tonneaux «doivent communiquer ensemble par » des tuyaux ; et en faisant ainsi circuler » l’eau par huit ou dix divisions remplies » de sable, on peut avoir une source d’eau » pure^ en quelque fieu que ce soit, » P,

DU SCORBUT, PAR LlND. 275

farine, sont sujettes à se moisir, et à être gâtées par les calandres et les vers. On peut faire périr ces insectes destructeurs des àlimenfs , en les exposant à la vapeitr du soufre, dans un endroit bien fermé ; mais les calanJrçs, quoique mortes , ne laissent pas que d’être encore Irès-rnalsaines , quand elips se trouvent dans ce qu’on mange. On dit qu’elleà ont une qualité si caustique , qu’étant appliquées sur la peau,, en fpvme de cataplasme, elles font élever des vésicules comme les cantharides, puand on ne peut point avoir de raeirieures provisions , il . faut mettre en un monceau la fleur de fariné, le gruau d’avoine ouïes pois. Ces insectes gagnent alors la partie la plus élevée , et on peut en emporter par ce moyen un grand, nombre. On doit ensuite remuer ce qui reste , et l’amonceler dé nouveau jusqu’à ce qu’on en ait enlevé autant qu’il est possible. On peut tquiner le gruau et les pois dans un crible de fjL d’archal , qui laissera passer la poussière et les calandres., — 'Il est trèsdmportant sur mer d’avoir dehon pain. . Lorsque le biscuit est moisi' ou gâté , il faut le mettre dans un four chaud , ou sous l’endt'oit où l’on fait, le feu, jusqu’à ce que iMiuiniditç, qui est la c.ausede la pourriture, soit tout-à-fait dissipée, et que les aninialcüles ou petits insectes qui peuvent s’y trouver soient entièremejat détruits par chaleur ; ensuite il faut avoir soin de les en ôter. Apres cette préparation , on peut le pianger en le trempant dans du vinaigre. La meilleure façon de conserver le biscuit et les autres provisions sèches, c’est de les tenir dans des tonneaux fermés. Oq ne saurait prendre trop de précautions pour les tenir sèchement , et les préserver de l’humidilé.

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