CHAPITRE V
pE LA CUBE PE LA MALADIE ET DE SES SYMPTOMES.
Si l’on prenait les précautions convenables pour prévenir le scorbut, et qu’on observât exactement les règles que nous venons de prescrire , rarement verrions- [iious cette maladie portée à un haut legré , soit sur mer, soit sur terre. Eri dîel, il est très-difficile de persuader à rîeux qui sont en santé , de mettre en pratique les moyens nécessaires pour conserver un bien si précieux. Tous lés 'lommes n’ont point l’avauluge de res-
pirer ini air pur et .«^ain , d’être logés dans des appartements secs et chauds ; tout le monde enfin n’a point les commodités nécessaires pour se mettre à l’abri des injures du temps , et de la rigueur des différentes saisons. Beaucoup de personnes sontpbligécs de se nourrir d’aliments grossiers, qui ne sont pas proportionnés, a \eurs forces digestives, à leur constitution et à l’exercice qu’ils font ; de sorte que par là ils peuvent être sujets a contracter le scorbut. Nous ne pouvons donc nous dispenser de donner la curation de cette maladie. A la vérité, nous avons déjà parlé de la méthode générale et dés meilleurs remèdes dans le chapitre précédent,. L’expérience montre que la cure du scorbut accidentel est très-simple lui air pur et sec suffit la plupart du temps avec l’usage des végétaux récents, presque de toute espèce.
— La première chose qu’on doit donc faire pour guérir cette maladie , c’est de changer d’air. Plusieurs auteurs nous informent , à celte occasion , d’une coutume pratiquée depuis long-temps dans quelques endroits de la Norwége , pour la guérison des scorbutiques. On expose ces malades eu été dans une île voisine déserte, où ils se nourrissent principalement de mûres sauvages (ij; et on remarque qu’en mangeant copieusement de ces fruits , et en respirant un nouvel air, ils sont parfaitement rétablis en trèspeu de temps. C’est une opinion reçue danS; ce pays, que les fruits cueillis par les mêmes malles sont les plus efficaces : la raison eu est claire ; c’est que , par ce moyen , les malades respirent un air salutaire dans la pleine campagne. II paraît donc que rien n’est plus excellent pour la guérison du scorbut, que de respirer l’air pur de la campagne , et de faire un exereice modéré , qui puisse contribuer à amuser et à dissiper le malade. ,
La nourriture des scorbutiques doit être légère et facile à digérer. Celle qui convient le mieux , c'est du bouillon ou de la soupe, faits avec de la viande fraîche et beaucoup de végétaux , tels que les choux, les poireaux , les ognons , etc. Il faut leur donner du pain de froment qui soit frais et bien cuit. Les salades de toute espèce sont utiles , surtout celles qui sont faites avec les herbes savonneu-
(1) Chamœmorns. Y. lom. ii, § 1163,
tRAlTÊ
ses ; par exemple, la tient de lîon , l’oseille, l’endive, la laitue, la fumeterre et le pourpier : on peut y ajouter le cocMéaria , le cresson , ou quelqu’une des plantes plus échauffantes , afin de corriger la qualité rafraîchissante de quelques-unes des premières; car on éprouve que cette maladie se guérit plus facilement, lorsqu’on fait usage d’un mélange convenable des plantes échauffantes et rafraîchissantes. Toutes sortes de fruits d’été sont ici de bons spécifiques : tels sont les oranges, les limons, les citrons , les pommes, etc.; on doit prescrire pour toisson de la bonne bière , du cidre , ou du vin du Rhin. — Nous avons nombre d’exemples de scorbutiques réduits à un état déplorable après de longs voyages, qui ont été guéris comme par miracle , par le moyen d'une nourriture végétale , sans le secours de beaucoup de remèdes ; en effet, les remèdes ne sont point ici fort nécessaires , pourvu que les herbes et les bouillons récents lâchent le ventre , et qu’ils passent librement par les urines , la sueur ou la transpiration; autrement il sera néces^^ saire de lâcher le ventre de deux jours l’un , par le moyen d’une décoction de tamarins et de pruneaux , avec quelque sel diurétique. 11 faudra donner Je malin , dans les jours intermédiaires, des bols de thériaque camphrés , et quelques verres de la décoction des bois sudorifiques chauds, afin d’exciter la sueur, et faire prendre deux ou trois fois par jour, comme il a été d’usage dans quelquesuns de nos hôpitaux, douze ou quinze grains des pilules scillitiques de la pharmacopée d’Édimbourg.
Mais il est bon d’observer que, quoique les scorbutiques paraissent d’abord SC rétablir promptement , il faut cependant qu’ils fassent un beaucoup plus long usage qu’on ne s’imagine communément, des aliments végétaux, et d’un régime convenable , pour que leur rétablissement soit parfait. On a vu souvent des matelots , qui , en sortant des hôpitaux , où ils avaient demeuré trois semaines ou un mois , paraissaient jouir d’une santé parfaite, et qui cependant retombaient peu de temps après , et devenaient extrêmement scorbutiques. Il scraft à souhaiter qu’on permît à ces malades de demeurer plus long-temps dans les hôpitaux ou qu’on les fît suer pendant quelques matins, afin de rendre leur guérison plus parfaite. — On observe souvent en effet que ceux qui ont
été affectés gravement du scortut , sont extrêmement sujets à être attaqués des symptômes de cette maladie, dans les différents périodes de leur vie. Il y a aussi certaines constitutions qui, par une disposition particulière de leurs humeurs à la corruption scorbutique , sont plus sujettes que d’autres à être attaquées du scorbut, lorsqu’elles sont exposées a^ux causes les plus légères. Outre la nourriture et le régime que nous avons recommandés ci-devant , ces sortes de personnes doivent avoir recours à d’autres remèdes , afin de détruire cette disposition scorbutique , enracinée dans leur sang. Nous avons parlé de quelquesuns des meilleurs remèdes dans le cha- ^ pitre précédent; mais nous donnerons ici d’une façon plus particulière:
La méthode de corriger la constitution scorbutique , soit qu’on l’ait contractée après un scorbut porté à un haut j degré , soit qu’elle soit naturelle.
2° Le différent traitement qui con- u vient aux différents symptômes , lorsque V urgence des cas demande une attention particulière ; mais surtout lorsque la i( méthode curative générale ne peut point être mise en pratique. /,
3° J’observerai quels sont les remèdes qui ont été recommandés sur de bonnes p( autorités , et dont on se sert dans différents pays. *
40 Je finirai par quelques observations ies et quelques précautions nécessaires.
Commençons par le premier de ces jji articles. Les vues qu’on doit se proposer {j, pour corriger entièrement cette disposi- jç tioii scorbutique des humeurs , c’est de ' ,jj tenir les couloirs libres , c’est-à-dire le ventre, les voies urinaires et les conduits excrétoires de la peau , afin de procurer une douce évacuation de l’acrimonie scorbutique. 11 faut adoucir en même (çjj temps la masse des humeurs, par le (Pj moyen des aliments et des remèdes antiscorbutiques convenables. Il faut remarquer qu’on excite plus efficacement les évacuations dont nous venons de par- : 1er , lorsqu’on joint les antiscorbuliques j aux remèdes propres à ces intentions. — j jJ Toutes les espèces de lait sont utiles 1,^^^ dans cette occasion , pourvu que le ma- < lade puisse les supporter : c’est un vrai 1 çhyle végétal , une émulsion préparée I des herbes les plus succulentes et les plus salutaires. Le petit-lait est cepen-j dant préférable, à cause de sa vertu plus diurétique et plus purifiante. Il sert très-utile d’y ajouter le sel polychreste
Dü SCORBUT
c’est un doux purgatif et un excellent diurétique. Lorsqu’on prend le sel à petite dose, dans une suffisante quantité de véhicule, il évacue copieusement par la transpiration .ou par les urines , suivant qu’on dirige son action vers la peau ou vers les reins, par l’exercice , ou par la chaleur du lit, en tenant le corp> plus chaudement ou plus froidement
La chèvre est de tous les animaux celui qui fournit le petit-lait le meilleur et le plus anliscorbutique ; il contient un baume végétal très-restaurant et trèsprécieux, lequel adoucit et corrige l’acrimonie scorbutique d’une manière particulière. — Les sucs antiscorbutiques des pharmacopées d’Edimbourg et de Londres sont des remèdes très - bons dans la saison. Les parties âcres et volatiles des plantes les plus échauffantes y sont tempérées par une quantité convenable de suc d’oranges de Séville. Ces sucs seront encore d’une plus grande utilité, si on les rend plus diurétiques et plus purifiants , en les délayant avec le petit-lait. Le malade ne doit pas se contenter de prendre ces sucs ainsi préparés pendant le jour; il faut qu’il en prenne le matin, deux ou trois fois par semaine, quelques verres mêlés avec le petit-lait, pour se faire suer. — Celte méthode ne saurait être assez recommandée. La sueur est de toutes les évacuations celle que les scorbutiques supportent le mieux, et dont ils retirent le plus d’avantage. La nature l’a indiquée aux habitants des Indes septentrionales pour la guérison de cette maladie qui est endémique parmi eux (a) , et l’expérience confirme la grande efficacité de ce remède. Les chirurgiens du Cap de Bonne-Espérance , qui sont le plus à portée de traiter des nmriniers scorbutiques , y pratiquent cette méthode avec beaucoup de succès {b). Elle est recommandée par les premiers et les meilleurs auteurs qui aient écrit sur cette maladie (c) ; et il paraît que c’a été la façon la plus ordinaire de donner ces sucs aux scorbutiques.
Il y a encore d’autres herbes dont les sucs sont très-efficaces dans cette occasion ; telles sont principalement la dent de lion et la fumeterre , à raison de leur
(a) Voyez pai’t. ni, ch. i.
(b) Voyez Kolben’s Account of the cape üfGood llope.
(ç) Wierus, AlberluS; etc.
qualité savonneuse et légèrement apéritive. Le suc des jeunes sommités de froment dans les mois de juin et de juillet , mêlé avec le suc d’oranges de Séville, est un autisc&rbulique qui ne le cède à aucun autre. — Pendant l’usage de tous ces remèdes, les personnes disi'oséis au scorbut doivent prendre des bains chauds, dans lesquels ou aura fait infuser des plantes aromatiques ; par exemple, le romarin , la marjolaine, le tliym , etc. 11 faut prendre garde , cependant , qu’il n’y ait point d’hémorrhagie à craindre. On éprouvera de très-bons elfels de ces bains , et ils sont préférables aux étuves dont on se sert ordinairement pour faire suer. — On doit prescrire en hiver , pour la cure de celte maiadic, de la véritable bière de sapin avec le suc de limons ou d’oranges. On peut y substituer une bière antiscorbutique, préparée en y faisant infuser rabsynlhe, la racine de raifort, la graine de moutarde et autres plantes semblables , et on peut la rendre légèrement laxative , en y ajoutant le séné. — 11 faut que ces bières soient assez nouvelles lorsqu’on en fait usage : mais le printemps est la saison la plus favorable pour guérir parfaitement la constitution scorbutique.
En voilà assez sur la cure de la maladie en général. Venons maintenant au second article , et voyons quels sont les moyens convenables pour soulager et pour guérir les symptômes les plus pressants.
Lorsque le malade commence à se plaindre d'une démangeaison, d’un gonflement spongieux des gencives et de la vacillation des dents , les remèdes tirés de l’alun , seront très-utiles pour arrêter le relâchement qui commence à s’emparer de ces parties. Mais , lorsque la putréfaction augmente , il faut faire usage d’un gargarisme fait avec l’eau d’orge , le miel rosat , et acidulé avec les acides minéraux. On prescrit ordinairement pour cela l’esprit ou l’élixir de vitriol ; mais quelques-uns ont cru que l’esprit de sel était moins dangereux pour les dents. On doit proportionner la quantité d’acide au degré de putréfaction de ces parties. Il faut emporter souvent les chairs fongueuses des gencives , en les coupant, s’il est nécessaire. On doit avoir soin de tenir^ sa bouche aussi propre qu’il est possible en gargarisant fréquemment, l.orsque les ulcères sont profonds, et qu’ils fout des progrès, il faut içs toucher avec l’huile de viUipl
278 TRAITÉ
pure ou déiayée , suivant que le malade peut la supporter. — Dans le cas d’une salivation spontanée , ou lorsqu’elle a été excitée maUieureusement , comme il arrive le plus souvent par quelque remède mercuriel , voici les moyens qu’il faut mettre en pratiqtie. Comme cette salivation menace d’un danger prochain, il faut faire une prompte révulsion des glandes salivaires , en appliquant les épispastiques sur différentes parties du corj s. On doit mettre des sinapismes à la plante des pieds et aux jarrets , lâcher le ventre par des lavements et des purgatifs doux, et dont l’action se borne aux premières voies. Il faut déterminer l’effort du sang et des humeurs dissoutes, particulièrement vers la peau : le défaut de IraAispiration , qui est accompagné ordinairement de la constriction et du spasme de la peau dans les constitutions scorbutiques , est la vraie cause de la grande impétuosité avec laquelle le mercure SC porte aux glandes salivaires. On donnera pour cela des bols de thériaque avec le camphre et la fleur de soufre , qu’on répétera toutes les quatre ou six heures afin d’exciter la siieiir. C’est le meilleur moyen de diminuer la salivation , et d’empêcher le malade d'être suffoqué. Il faut fldre usage en même temps de gargarismes avec l’oxymel scillitique, afin d’atténuer la salive épaisse et visqueuse. Lorsqu’on a remédié par ce moyen au danger le plus pressant , la salivation ne laisse pas que de continuer ordinairement pendant Un temps considérable; elle incommode beaucoup le malade ; elle est accompagnée d’une grande putridité de la bouche, et il est très-difficile de l’arrêter. On peut cependant la diminuer en tenant le ventre et les couloirs des reins libres , par des lavements ou par les diurétiques et les doux purgatifs. Il faut éviler les loris cathartiques, et tout ce qui peut aiign enter la dissolution du sang. Les remèdes visqueux et glutineux sont quelquefois utiles :;par exemple , la gomme arabique, la colle de poisson, etc. , dissoutes dans la tisane , dont on se sert pour boisson ordinaire. Les gargarismes astringents avec l’alun et la décoction de l’écorce de chêne, sont indispensables, ainsique l’usage intérieur du quinquina, et de l’élixir de vitriol. On doit avoir soin en même temps de soutenir les forces du malade avec du vin chaud brûlé avec du sucre , etc. Lorsque ces malades sont extrêmement épuisés , il
faut les mettre h l’usage du lait et des végétaux pour toute nourriture.
Quand les jambes sont enflées et œdémateuses, il faut y faire d’abord de logéres frictions avec de la flanelle chaude 'l ou une étoffe de laine parfumée avec le d' benzoin et l’ambre, ou quelqu’autre gomme aromatique. Il faut ensuite en- î tourer les parties d’une bande peu serrée de bas en haut. Les frictions ne doi- ; vent être mises en usage que lorsque J renflure est peu considérable, molle et peu douloureuse. Mais , si les jambes sont fort enflées, raides et douloureuses, on doit se servir d’une fomentation chaude et discussive ; elle procurera un soulagement momentané, sons cependant arrêter les progrès de renflure. On peut i encore exposer les jambes à la vapeur de cette fomentation sous une bonne cou- t verture de lain<; : j’ai trouvé celle méthode préférable à la première. Il faut répéter cette opération soir êt matin; elle assoupit ordinairement les articulations et soulage la douleur. J’ai ordonné souvent , à cette occasion ; la vapeur de l’eau chaude , sans y rien ajouter qu’un peu de vinaigre ou de sel ammoniac cru. Après que les articulations ont reçu celle vapeur pendant une demi-heure, il faut les oindre avec l’huile de palme. Si l’enflure des jambes ne se dissipe pas bientôt après qu’ou a mis le malade à la dièle végétale^ on doit exciter une sueur dans ces parties , en les exposant à la vapeur d’une eau spiritiieuse enflammée, ou en les mettant dans des sacs remplis de sel chaud. — Les ulcères des jambes et dés ( autres parties demandent à peu près le même traitement : c’est-à-dire, une très- i légère compression , afin d’empêcher ü l’accroissement , et l’applica- •
tion des remèdes antiseptiques que nous avons recommandés pour la putridité des gencives, tels que le miel ro.sal acidulé avec l’esprit de vitriol , l’origuent r
Égyptiac , etc. Mais Iqus ces rémèdes :
seront inutiles , lorsque le malade ne ])Ourra point se procurer des fruits et d’autres aliments végétaux pour sa nourriture. .
Dans le cas d’hémorrhagies dangereuses, soit de ces ulcères , soit des gencives ou du nez, etc., il faut donner les acides minéraux, l’esprit ou Félixir ffe vitriol par exemple. On doit faire prendre cet acide souvent et à petite dose , !
afin qu’il entre plus facilement dans les vaisseaux lactés, et qu’il soit porté dans le torrent de la circulation. Il faut faire
DU SCORBüt,
usage en même temps du quinquina à petites doses , si l^estomac peut le supporter. — Ces remèdes , avec le vin rouge , sont ceux auxquels on doit le plus se fier pour guérir les fièvres putrides et colliqualives des scorbutiques.
— L’oxymel scillitique est le remède qu’on doit administrer dans les douleurs des membres , des lombes , de la poitrine, et généralement dans les douleurs des scorbutiques , soit qu’elles soient vagues ou fixes. Il faut le faire prendre dans une potion diaphorétiquc chaude, où le vin soit mis à la place d’un cordial spiritueux. Le malade doit tacher de se procurer une sueur, en prenant à l’heure dû coucher quelques verres de gruau à l’anglaise chaud, mêlé avec le vinaigre simple , ou bien avec le vinaigre thériacal. Mais la plupart de ces douleurs cèdent promptement à la méthode curative générale , et on ne peut que les pallier, jusqu’à ce qu’on en vienne à cette méthode. — Je crôfe pouvoir placer ici une lettre de M. Murray, mon ami, sur laquelle je prendrai la liberté de faire quelques remarques.
Extrait d’une lettre de M. Murray.
« Ma mauvaise fortune ne m'a que trop souvent fait trouver parmi un grand nombre de scorbutiques , dans les occasions où nous manquions de végétaux et d’une nourriture convenable, et même de plusieurs remèdes nécessaires , et où tous les éléments s’étaient déchaînés contre nous. J’ai passé bien de tristes moments à considérer quels étaient les meilleurs moyens pour arrêter cette maladie souvent fatale et toujours fâcheuse. Mats, quoique je l’aie guérie rarement sans le secours des végétaux, le soulagement que j’ai procuré à plusieurs malades m’a récompensé amplement de mes peines , et c’est avec plaisir que je me le rappelle aujourd’hui. Je commencerai par vous faire part de ma méthode curative générale, et je rapporterai ensuite un exemple de ses succès.
» Plusieurs personnes furent attaquées d’une fièvre miliaire , que je crus alors scorbutique. Mais depuis la réception de votre dernière lettre, j'ai changé de sentiment^ je me soumets à votre décision , et je reconnais qu’il n’y a point de fièvre à laquelle on puisse donner ce nom. Je ne fus jamais porté pour la saignée , par les mêmes raisons que celles que vous donnez. Cependant, quand lé scorbut
était la principale mâladie ( comme jé croyais alors) , quahd il était précédé pair de violents symptômes fébriles, et que le malade était d’un bon tempérament ou pléthorique, je n’ai jamais observé de mauvais effets d’une* petite saignée. Un émétique, donné après cette évacuation, était toujours plus sûr. Après l’émétique, je donnais un purgatif rafraîchissant ou échauffant , suivant que les symptômes l’indiquaient. Le sel de tartre, ou le tartre vitriolé , dissous dans la décoction des bois sudorifiques' , ou l'infusion de séné ou de tamarins, etc., répondaient à la première indication. L’infusion des plantes amères avec lé- séné , à laquelle on ajoutait une quantité convenable de canelle blanche , remplissait la seconde.
Ces purgatifs éfai'èrït réitérés suivant que le cas l’exigeait.
» Aussitôt que les symptômes du scorbut paraissaient, jç retranchais aux malades les aliments salés ; et parmi les substances qui composent la nourriture des matelots , je né leur donnais que les végétales avec les provisions fraîches que la table des officiers pouvait leur fournir. Leifr boisson ordinaire était la décoction des bois sudorifiques , mêlée avec leur portion de rhum (d). Le remède dont je leur fis’ faire Usage fut, la plupart du temps , un mélange de vinaigre et de sel de tartre, dont ils prenaient depuis deux onces jusqu’à quatre, deitx ou trois fois par jour ; quelques malades éprouvèrent de bons effets de l’esprit de Mindererus ; mais, la petite quantité de sels et d’esprits volatils qu’on transporte sur mer, m’empêcha d’en faire un usage général. J’ai donné aussi , avec succès , un mélange de crème de tartre et de sef de tartre, et quelquefois le tartre vitriolé (e). J’ai éprouvé de très -bons effets des potions sudorifiques anodines faites avec le vinaigre thériacal ou la tbériaqUe d’Andromaclius , l’espidt de Mindererus et i’oxymel scillitique, dans les violentes
(d) Le vin aurait certainement été meilleur, car quelques effets que le rhum ainsi délayé avec un remède anliscorbutique ail eus , cependant on doit toujours se délier de toutes les liqueurs distillées spiri tueuses.
(e) Ces remèdes convenaient très-bien dans CCS cas , c’est-à-dire dans le scorbut et la fièvre ; car il est certain que ces potions salines sont préférables alors aux pilules de savon, de scille et d’ail , qu’on prescrit dans le scorbut avec fièvre.
TRAITÉ
douleurs scorbutiques. Ce dernier réussissait plus particulièrement dans les affections de la poitrine. Dans les obstructions des viscères , je donnais les gommes férulacées avec la gomme de gayac , le savon et le tartre vitriolé ; quelquefois , je me contentais d’ajouter îa gomme de gayac et le tartre vitriolé ^ùx pilules scillitiques. Le foie ou la ïate , et peut-être l’un et l’autre, sont quelquefois affectés dans cette maladie , et surtout le lobe du foie qui s’étend sur le pylore. De là, la violente douleur que les malades ressentent quelquefois dans le creux de l’estomac. La dureté et la douleur que j’ai quelquefois observée au fond de ce viscère , prouvent certainement que le pancréas est obstrué. Les glandes mésentériques sont également affectées. C’est de ces obstructions , comme vous l’avez remarqué dans la description de cette maladie , que viennent les violentes coliques , la jaunisse, etc., qu’on observe vers la fin du dernier période , ainsi que la grande tension de l’abdomen , la lienterie , etc. On commence alors à perdre l’appétit , les poumons sont affectés, la respiration devient courte, les contractions du cœur faibles, la circulation languissante, et le malade meurt paisiblement.
«Mais revenons à ma pratique. Lorsqu’il y avait quelque douleur locale , je fomentais la partie avec une lessive de cendres ordinaires , dans laquelle je faisais bouillir les fleurs de camomille et de sureau, l’absynthe, la rhue , etc., et l’écorce de limons, lorsque je pouvais en avoir. Je me servais du remède suivant pour la fungosité des gencives. Je mettais en poudre du bol d’Arménie , de l’alun de roche, du tartre vitriolé et de la myrrhe ; j’arrosais cette poudre avec l’infusion de sauge , et j’y ajoutais l’élixir du vitriol ou l’esprit de sel. Ce remède servait aussi pour les ulcères de la bouche; mais alors j’y ajoutais du miel. Je les touchais souvent avec un linge trempé dans un mélange de miel rosat, d’esprit de sel dulcifié et de teinture de myrrhe : c’était principalement avec l’onguent mercuriel et le baume d’Arcéus mêlés ensemble que je pansais les ulcères des extrémités. Lorsque le malade était entièrement sans fièvre, je lui donnais trois ou quatre onces deux fois par jour de la iinctura ad stomachicos (J') delà pharmacopée d'Édimbourg,
(/) Tinç(um «d ^Wmçhm^ un
à laquelle j’ajoutais la graine de moutarde et l’écorce de Winter. Je faisais prendre en même temps la décoction des bois sudorifiques. Lorsqu’il commençait à se rétablir, je le pressais vivement à faire de l’exercice , et je faisais des embrocations sur les tendons retirés , de la manière que vous le prescrivez. Yoilà en général quelle était ma pratique; le cas suivant est un exemple de ses succès.
w Benjamin Lovelay, âgé de vingt-cinq ans, fut attaqué d’une fièvre dans le mois de septembre de l’année 174G ; il fut envoyé à l’hôpital de Louisbourg , dont il revint le 13 octobre suivant, se portant bien selon toutes les apparences. Le 30 de novembre (il était retombé le jour précédent) il eut la fièvre, se plaignit de douleurs violentes dans les os et les articulations. Comme le scorbut était alors épidémique , il fut saigné très-peu, prit un émétique et fut purgé ensuite. La fièvre diminua un peu, et il parut une éruption miliaire , suivie bientôt après de plusieurs symptômes scorbutiques portés au plus haut degré. Il se joignit à ces symptômes une douleur vive au creux de l’estomac, qui se portait vers le côté droit : cette douleur était souvent si violente , qu’elle faisait pousser des cris au malade. Les symptômes continuèrent à augmenter pendant quelque temps, et ce jeune homme fut réduit à un si mauvais état , qu’il se trouvait mal au moindre mouvement qu’il faisait; je lui fis garder exactement le régime prescrit ci-dessus. Sa boisson ordinaire était la décoction des bois sudorifiques acidulée avec l’élixir de vitriol. 11 prenait pour nourriture du gruau, du riz, du sagou avec du vin , ou quelquefois un peu de bouillon ou de viande fraîche de la table des officiers. Les différents remèdes dont nous avons parlé , furent administrés , suivant que les symptômes l’exigeaient.
Je crois que ce malade eut presque tous les symptômes du scorbut, accompagnés de fièvre , jusqu’au déclin de la maladie :
excellent reslauralîf propre à prévenir le scorbut chez les convalescents , après d’autres maladies, et à rendre les forces aux scorbutiques dans leur convalescence. Mais il faut avouer que ce remède ne convenait point dans le cas où M. Murray l’a prescrit. Les amers térébenthinés, quoique secs et vieux , sont néanmoins de très-bons antiscorbutiques, de même que toutes les plantes fraîches et succuèt toù$ fruitç do çeue qualité.
Dü SCORBUT,
j’ajoutai alors l’aloës et l’extrait de gentiane à scs pilules , et je commençai à le nieltré à l’usage de la teinture ad stomachicos. La bile, dans la plupart des maladies chroniques et surtout dans le scorbut, pèche par sa quantité ou par sa qualité : ainsi , il faut donner quelque chose qui puisse suppléer aux vices de celle humeur. La maladie prit un tour favorable au commencement de janvier , et il reprit ses fonctions le 22 février (g).»
Il me reste encore à parler des deux symptômes les plus opiniâtres de celle maladie , lesquels ne cèdent point , quoique le malade respire l’air le plus pur , et qu’il fasse usage des remèdes et des aliments aiitiscorbutiques les plus convenables. Ces deux symptômes sont la dysenterie chez quelques-uns , et une toux violente chez d’autres , accompagnée de la difficulté de respirer et d’une douleur dans la poitrine : celte toux se " termine souvent par la phthisie. La dysenterie est très difficile à guérir, et quelquefois même elle emporte le malade.
— On ne doit point arrêter subitement les diarrhées scorbutiques sur mer, parce qu’il faut que l'humeur acrimonieuse soit évacuée par quelque couloir, et elle peut l’être par les intestins, aussi bien que par tout autre ; elles doivent cependant être modérées. Il faut fortifier le tonus des intestins , et en même temps évacuer doucement l’humeur peccante , par le moyen de petites doses de rhubarbe, répétées suivant l’occasion. On doit toujours joindre à la rhubarbe un peu de Ihériaque ou de diascordium , afin d’entretenir la transpiration , ce qui est un point très-im portant. 11 faut surtout donner dans ce dessein la décoction de Fracaslor, ou des bols de diascordium , avec les autres remèdes fortifiants etdiaphorétiques chauds , et même l’opium dans les cas extrêmes. Les forces du malade doivent être soutenues en même temps avec du vin rouge, fort, austère et trempé , et une nourriture mucilagineuse , un peu astringente. J’ai donné quelquefois quatre ou cinq grains d’alun cru dans un bol de diascordium, lorsque le malade rendait le sang en grande quantité : si ce remède passait par l’estomac , sans le mettre en désordre , il produisait ordinairement de bons effets : la teinture de roses rouges bien acidulée, et les autres styptiques , sont nécessaires dans ce dernier cas.
{g) Ce ça§ est çuriçuji et singulier.
Je ne connais aucun traitement particulier , convenable dans la dysenterie scorbutique , différent de celui qu’ont recommandé les auteurs qui ont écrit sur celle maladie , sinon qu’on doit permettre dans ce cas ci l’usage des végétaux récents, et surtout des fruits acides et acerbes. M. Gristie, autrefois chirur-r gien de l’hôpital de marine de Port- Mahon , m’a informé qu’après avoir éprouvé beaucoup de remèdes , il n’en avait trouvé aucun aussi efficace pour guérir celle dysenterie , que l’infusion d’ipécacuanha dans l’eau-de-vie, donnée souvent et à petite dose. La rhubarbe donnée à doses purgatives , les écorces amers stomachiques , l’élixir de vitriol , ou l’usage de quelque eau minérale légèrement ferrugineuse, serviront à procurer un rétablissement parfait. Ces remèdes produiront le même effet dans tous les autres cas, où les malades auront été fort épuisés par les hémorrhagies et les évacuations colliqualives , ordinaires dans le scorbut. — Les vésicatoires et les cautères sont des remèdes convenables sur terre , pour les affections scorbutiques de la poitrine, aussi bien que l’équitation à la campagne et en bon air. Il faut prescrire le lait et les végétaux pour toute nourriture , ayant soin en même temps de tenir la poitrine libre , par le moyen des expectorants, tels que l’oxymel scillilique , la gomme ammoniaque et le baume de Copahu. Lorsque la corruption scorbutique a été entièrement corrigée , elle laisse quelquefois après elle d’autres maladies. Ces maladies demandent le même traitement , que lorsqu’elles viennent d’autres causes ; il faut cependant mêler lesanliscorbutiques avec les autres remèdes , pour plus grande sûreté. — Outre la disposition à la phthisie, dont nous avons parlé, l’hydropisie est quelquefois une suite du scorbut, ou, ce qui est plus fréquent, les jambes demeurent enflées , œdémateuses et ulcérées. Dans ce dernier cas, si les ulcères sent anciens , après avoir fait les remèdes convenables pour les cicatriser , en purgeant le malade , et pratiquant des cautères près de la partie affectée, on peut donner un électuaire d’antimoine cru préparé , auquel on ajoutera l’æthyops minéral. Il faut faire usage en même temps d’une boisson antiscorbutique. Si les ulcères sont opiniâtres, que les gencives soient suffisamment raffermies , on peut administrer au malade quelques légères frictions
TRÀtré
de loin en loin. Lorsque j’emploie le mercure chez les personnes dont la constitution est scorbutique, je l'éteins ordinairement avec une petite quantité de baume de soufre térébenthiné ; et il me réussit bien, lorsque je n’ai point intention d'exciter une copieuse salivation. Il faut en même temps que le malade prenne tous les jours une bouteille de la décoction des bois sudorifiques : cette décoction , en augmentant la transpiration , aidera l’opération du mercure , et déterminera les humeurs dissoutes à se porter plus paiticulièrement vers les couloirs de la peau. Après avoir cessé fusage de ces remèdes, il sera peut-être nécessaire de prendre , matin et soir , quelques grains de soufre doré d’antimoine, ou le remède du docteur Plummer (A), et de continuer à faire usage de la décoction des bois sudorifiques ; ces remèdes, suivant toutes les apparences, achèveront la cure.
II reste quelquefois, après être guéri du scorbut, un engourdissement et une douleur dans les articulations , ou des douleurs rhumatismales chroniques. Il faut dans ce cas , monter souvent à cheval , et prendre une cuillerée de graine de moutarde non écrasée , une ou deux fois par jour, ou subir les frictions mercurielles, administrées comme nous avons dit ci-dessuset bien suer. —Nous allons ôbsêi^ver en troisième lieu quels sont les autres remèdes qui ont été recommandés pour cette maladie, et qui sont en réputation dans différents pays. Nous avons parlé ailleurs (i) du sapin ordinaire (pinus antiscorbiitica) ^ du baumier de Canada , et de leurs vertus. On dit que le savant Boerhaave prescrivait ,'la plupart du temps, le lait de heure récent. L’écorce de Winter commença à devenir fameuse, à cause des bons effets qu’on crut qu’elle avait produits dans l’équipage du capitaine Winter , de l’escadre commandée par François Drake. — Bernard Below {k) nous donne une observation remarquable sur la grande vertu àxs. sedum minus y acre y ou herba vermicularis , dans cette maladie. Il faisait bouillir dans un vaisseau fermé huit
(A) Voyez les essais d’Edimbourg, tom. I.
\k) Miscel. Curios. Medico-Physic.
Acad. Centur. Curios., an. 6 et 7 , observ. 22,
oignées de cètte plante dans huit pintes e vieille bière douce (l) , réduites à moitié; il donnait trois ou quatre onces de cette décoction chaude , tous les matins à jeun , ou de deux en deux [.ours, suivant les forces du malade. Ce remède produisit des effets si heureux , qu’il guérit presque tous les soldats de l’armée, attaqués du scorbut , à l’exception de ceux que la rigueur de l'hiver précédent avait réduits à un état incurable.
Cet auteur observa que les malades qui vomissaient facilement et très-copieusement après avoir pris ce remède, étaient le plus tôt guéris. Tous ces malades avaient les gencives affectées et putrides, et il leur faisait user de cette décoction en gargarisme, en y ajoutant l’alun et le miel rosat. 11 guérit par le moyen de ce simple remède plus de soixante scorbutiques , qui avaient déjà les tendons du jarret retirés , ih faisait appliquer sur ( cette partie , la plante bouillie et encore chaude : il lavait les ulcères avec la même décoction , et y appliquait la plante de la même manière.
On trouve dans Etmuller , que les soldats d’une garnison assiégée , exl^'êmement affectés de celte maladie, furent tous parfaitement . guéris par le . moyen de la sauvé-vie, ou rata muraria. — La petite cbélidoine, oii petite scrqpluilairc, a été appelée schorbocL ro.ut, par les Allemands , à cause des grandes vertus qu’on lui a attribuées. Le trèfle d’eau [trifolium palustre y ou meiiyanthes palustre) , est la plante que les Danois /• estiment le plus [m) : ils la donnent tan- | . tôt seule et tantôt avec le cocliléaria. — Les Suédois regardent la décoction des jeunes branches de sapin comme entièrement spécifique dans le scorbut, depuis que leurs troupes furent guéries de cette maladie par ie moyen de ce remède [n). — ; Herman Nicolai (o) , qui a été deux fois en Groenland , ou cette maladie est extrêmement , fréquente ,
(l) C’est une bière sans houblon -, elle s'appelle A/e en anglais.
(/) Schroderi dilucidati Pbylojogla.
(m) Vid. Act. Haf. , vol. ni, obs. 75.
■Elmull. Schrod. dilucid. Phytol., p. 104. Simon. Pauli digress. de vera causa febrium Scorb., etc.
(«) Vid. Moellenbroek, p. H6. Etmull.
Schrod. dilucid. Phytol., p. 2. Voyez la page 269 du chapitre précédent.
(o) Vid. Act. Iloff., vol. 1, obs. 9.
nous apprend que les naturels du pays se servent du cochléaria (p) et de l’oseille qu’ils mêlent ensemble. Il dit que
(p) Voici ce que m’a communiqué à ce sujet M. Thomas Mande, chirurgien. — Il n’y a point de. vaisseaux qui soient aussi bien équipés , tant pour la variété que pour la qualité des aliments, que ceux qu’on emploie annuellement à la pêche de la baleine; leur voyage est court , et les mariniers font beaucoup d’exercice : ainsi il est très-rare qu’ils soient obligés de se nourrir de provisions gâtées et de mauvaise eau. Cependant tout le monde sait que les équipages des vaisseaux ne sont nulle part aussi sujets au scorbut que sous le cercle polaire. Ceux qui en sont alFectés lorsqu’ils commencent à entrer dans ce climat froid éprouvent une augmentation des symptômes quand ils arriye;it dans les glaces. Cette maladie paraît ici d’une manière lus subite, et fait des progrès plus rapies que partout ailleurs,. Rarement le malade pqut-il étfe guéri ou soulagé, que le temps ne soit adouci. Le mois de juillet y est très-modéré , et c’est presque le seul intervalle de l’iiiver^ Le cochléaria fait alors des cures merveilleuses : j’ai été témoin de la guérison de plusieurs scorbutiques réduits à un état qu’on aurait cru incurable : ils recouvrèrent la santé par l’usage copieux de cette plante Fiaangée en salade : les personnes en santé aiment celte salade avec autant de passion que les malades. Le eocbléaria de nos jardins et de nos campagnes est amer et piquant; celui du Groenland est tîoux et bon à manger; il ressemble à notre cochléaria maritime, ou cochléaria minima ex montibiis Wallîœ. On dit qu’il devient âcre lorsqu’on le transplante dans des pays chauds; mais je doute de celte circonstance. Quoi qu’il en soit, on éprouve tous lesjours dans ce pays, d’une manière incon-testable , l’efficacité de celte plante dans le scorbut, et on peut la regarder, avec raison, comme le plus puissant de tous lesanliscorbuliques. Une nourriture végétale guérit le scorbut de mer partout , mais il ne faut pas plus d’heures au cochléaria de Groenland , pour rétablir les scorbutiques, qu’il faut de jours aux autres remèdes pour produire le même effet. Observons , avant de finir ces réfiexions , la bonté de la Providence qui fait croître cette plante en abondance dans tous les pays, nbi morbus, vbi remeilium; c’est une observation des anciens , et elle ne se trouve nulle part aussi justement vérifiée que dans celte occasion.
les bouillons faits avec ces plantes, et avec de l’orge ou de l’avoine, et de la volaille , ou de la chair de renne , guérissent les scorbutiques en très-peu de temps , lors même qu’ils ont perdu l’usage des jambes, — Le remède de la Norwêge nous fournit le seul exemple bien attesté de la guérison du scorbut , par le moyen d’une substance aussi différente des végétaux, que l’est une terre. Ce fait est rapporté par des auteurs trèsdignes de foi (<7) , et particulièrement par Petræus (r) , qui pratiquait en ce pays (1), Ce remède paraît avoir été connu, avant qu’EugalenUvS eût confondu la plupart des autres maladies avec le véritable scorbut : car Sennert en parle en 1624 ; et, suivant toutes les apparences, les ouvrages d’Eugalenus ne pouvaient pas encore être connus en Nor- Avègc. C'est une terre rougeâtre ou noirâtre, qu’on trouve dans les entrailles de la térre près de Bergen. Sa dose est d’une demi-drachme jusqu’à une drachme : elle opère parles sueurS , et on dit qu’elle guérit le malade en peu de temps.
J’ai parlé ailleurs de deux très-mauvais cas scorbutiques , observés dernièrement dans la province de Fisc (s) ; mais j’ai renvoyé à cet endroit-ci té détail de leur traitement. Dès que le chirurgien eut Vu les malades , il leur demanda^' quelle avait été leur nourriture ordinaire, et s’ils mangeaient communément des végétaux récents : un d’eux, c’était un pêcheur , répondit qu’il se nourrissait de pain , de poisson salé et séché, et quelquefois de bœuf salé; il ajouta que c’était les seuls aliments qu’il fût en état d'acheter, et qu’il aimait passionnément le dernier. Le chirurgien leur ordonna de s’abstenir de ces aliments , et de faire à leur place deux bons repas par jour avec une soupe aux choux et aux herbes , et de manger du cresson d’eau en salade. Il leur prescrivit, outre cela, une fomentation pour les jambes , et leur donna une ou deux pri-
(c/) Vid. Wormii Musœum; Barihol# Epist. Cent, i., n. 80.
(r) Vid. Dissert. Harmonie.
(1) M. Lind avertit dans l’errata qu’il a des raisons pour croire que ce livre h’est pas d’Olaüs Peiræifs, médecin à Bergen, mais de' Henri Petræus , professeur à Marburg.
(s) Voyez ch.’ page 260.
284 TRAITÉ
ses d’un purgatif très -doux; par ce moyen , les malades furent bientôt rétablis; et un d’eux, ravi de joie d’avoir recouvré l’usage de ses jambes, fut bientôt après à quelques railles de l’endroit oïl il était, pour remercier le chirurgien de son conseil salutaire. — Je finirai ce que j’ai à dire sur ce sujet, par les avis et les observations suivantes.
Quant aux évacuations , il est à remarquer que cette maladie , surtout lorsqu’elle est avancée, ne supporte aucunement la saignée , lors même que les douleurs les plus aiguës des membranes, une fièvre portée à un haut degré , et des hémorrhagies dangereuses sembleraient l’indiquer. Le malade meurt bientôt après cette opération. Les forts purgatifs qu’on donne souvent par imprudence dans les commencements du scorbut , y sont contraires. Plusieurs de ces remèdes ne font qu’augmenter la colliquation et l’acrimonie du sang et des autres humeurs. Il faut tenir toujours le ventre libre , mais principalement , lorsqu’on ne peut avoir des végétaux récents, par le moyen des aliments qui puissent répondre à cette intention , tels que l’orge, les groseilles sèches , les prunes cuites , etc. , ou bien avec une décoction de tamarins , et la crème de tartre, l’électuaire lénitif, l’eau de mer, et autres remèdes semblables. Avec les vésicatoires, on risque de faire tomber en gangrène les parties sur lesquelles on les applique. Pour ce qui est des émétiques, quoique je ne les aie pas beaucoup éprouvés , d’autres cependant ont observé de bons effets de la scille.
2® Les malades qui sont dans les derniers périodes de cette maladie, ne doivent être exposés subitement à un nouvel air, qu’avec beaucoup de précautions et de prudence. Ceci doit être observé , lorsqu’on les tire de leurs lits pour les débarquer. Il faut alors, quoiqu’ils soient assez forts en apparence, leur donner un verre de bon vin , bien acidulé avec le suc d’oranges ou de limons; c’est aussi le meilleur cordial qu’on puisse leur prescrire dans leurs faiblesses. Il serait à souhaiter que, lorsque ces faiblesses les réduisent à un état semblable à la mort , on éprouvât quelques méthodes pour les faire revenir. On pourrait, par exemple, les mettre dans un lit chaud , leur donner de forts stimulants , des frictions , leur souffler dans les poumons , dans l’anus, etc.
3® Les scorbutiques, après une longue
abstinence d’herbes et de fruits, doivent < être traités comme les personnes que la 1 faim a épuisées. Il faut les empêcher , 1;
pendant quelques jours, de manger ces il fruits avec voracité, afin d’éviter les in- n digestions , autrement ils sont sujets à l'o! être attaqués de la dysenterie , qui les tr met souvent au tombeau. k
4® Enfin , parmi les remèdes dont on lv3 fait provision sur mer, il y en a très-peu jo qui soient utiles dans cetle maladie, iai Ceux qui sont tirés du règne minéral , n sont manifestement nuisibles : tels sont r le fer , l’antimoine, et surtout le mercure (i). Les narcotiques causent une (ci faiblesse et un abattement inexprimables, fc avec une oppression de poitrine. Lors- joi qu’ils sont absolument nécessaires, com- odi me dans le cours de ventre , il faut tou- ([Oi jours donner ceux qui sont les plus le: échauffants. Ils font plus de bien quand ral on procure une selle avant ou pendant leur opération : on doit ensuite fortifier jn le malade avec du vin. Dans le cas où la poitrine était fort affectée, je les donnais toujours dans un verre de potion scillitique : ou si les selles n’étaient pas bien fréquentes, j’ajoutais quelques grains de tartre vitriolé au bol narcotique, afin de ù procurer une évacuation des premières iîüi voies. 1
J’ai éprouvé plusieurs des remèdes fe dont on fait provision sur mer, et il n'y h en a que deux que je puisse recoraman- vi der particulièrement. — Le premier , Je c’est le quinquina infusé dans du vin. Je leu donnais en même temps une décoction Çu de bois de gayac ( dont on ne manque par point sur les vaisseaux), à laquelle j’a- ' reu joutais la racine de Réglisse ; cette racine lire empêchait l’ardeur d’entrailles, que la eat décoction aurait occasionnée sans cela. Tio L’estomac ne supportait pas toujours le cac quinquina; mais lorsqu’il s’en accommo- fit dait, j’observais qu’en arrêtant la pulré- laij faction , il corrigeait le mauvais état des mi; gencives et des ulcères. Deux scorbuti- ^ ques , auxquels un bandage trop serré *“ avait causé une disposition gangréneuse, ( ayant pris ce remède, la suppuration fut plus louable le lendemain. Le quinquina ilce était utile dans les salivations et les hémorrhagies ; mais il était plutôt nuisible
(t) Il est surprenant que M. Lind condamne si fort l’usage du mercure dans cette maladie , et que cependant il le recommande dans les ulçôre§ scorbuti- , ques.
Dü SCORBüt,
dans les cours de ventre. Sî le malade suait après avoir pris quelques verres de k décoction de gayac chaude, il se sentait toujours soulagé , et le quinquina était alors plus salutaire. — - Mais un autre remède , meilleur encore , c’est l’oxymel scillitique. J’en ai éprouvé de très- bons effets: il tient ordinairement le ventre libre, pousse par les urines, et évacue par ce moyen les humeurs aciimonieuses. Il procure du soulagement dans plusieurs douleurs , particulièrement dans celles de la poitrine, dont les scorbutiques sont rarement exempts. J’avais ramassé une grande quantité de scilles, lorsque j’étais à Minorque ; j’en fis l’oxymel scillitique , dont je donnai à nos malades, en 1747 , une once ou une once et demie dans l’espace dé vingtquatre heures. Ce remède apportait à leurs douleurs un soulagement considérable (/j.
Suite de la lettre du docteur Grainger
(voy. pag. 253.}, dans laquelle il