DES DISSECTIONS
J'ai rangé sous différents nombres les phénomènes qu’on observe dans le corps des scorbutiques après leur mort. C’est pour pouvoir y renvoyer plus commodément dans le chapitre suivant.
Le 1 contient les observations des chirurgiens du lord Anson sur le sang des scorbutiques dans les différents périodes de la maladie , et sur leurs cadavres.
On voit dans le n® 2 la dissection d’un scorbulique de l’équipage de Jacques Cartier (a).
Les n°® 3 , 4 , etc, , jusqu’au n« 21 inclusivement , renferment l’histoire des dissections très-exactes qui furent faites à Paris, dans l’hôpital de Saint-Louis en 1699 {b). Il n’est pas douteux que la hîâladie qui régna à Paris celte anncc-là ne fut le véritable scorbut ; elle reconnaissait les mêmes causes que celles que nous avons décrites ; c’est-à-dire une longue disette, une nourriture malsaine, le chagrin , la tristesse , le froid , etc. Ses symptômes étaient entièrement semblables à ceux qu’on observa dans l’équipage du lord Anson. Une putridité extraordinaire des gencives , l’enflure des jambes, les taches livides , la rudesse de la peau , la raideur des articulations, les défaillances, souvent une mort subite, des flux , des hémorrhagies de toute es-
(I) En France, on donne communément le nom de citron au fruit qui est le vrai limon, quoiqu’on ait conservé aux deux compositions dans lesquelles entre ce fruit une dénomination qui ne participe pas de cette erreur, je veux dire la limonade et le sirop de limon. Pour ne pas laisser d’équivoque, j'avertis ici que j’ai toujours traduit lemon par limon, qui est le nom véritable du fruit que l’on appelle chez nous> fort improprement, citron.
(a) Voyez la troisième partie, chapitre I.
(b) Etranges effets du scorbut arrivés à Paris, par M. Poupart. Mém. de l’Acad, des sciences , 1690, p, 237.
pèce , etc., caractérisaient cette maladie.
1 . Dans le commencement de la mala^ die , on pouvait observer dans le sang qu’on tirait des veines un mélange de raies obscures et vermeilles. Parla suite, le smg paraissait dissous et très-noir en sortant des vaisseaux ; mais, après avoir demeuré quelque temps dans la palette, il s’épaississait , et prenait une couleur obscure. II ne se faisait point de séparation régulière de ses parties , et sa surface était verdâtre dans plusieurs endroits. Lorsque la maladie était parvenue à son troisième degré, le sang était aussi noir que de l’encre ; et, quoiqu’on l’eût gardé plusieurs heures dans le vase en le remuant souvent, sa partie fibreuse ressemblait précisément à de la laine ou à des cheveux flottants dans une substance bourbeuse. Après la mort , le sang était entièrement dissous dans les veines.
Cette dissolution était si considérable , qu’en coupant quelque rameau de veine un peu gros, on pouvait vider toutes les branches voisines avec lesquelles il communiquait, de la liqueur noire et jaunâtre qu'elles contenaient. Le sang extravasé était de la même nature. Enfin, ce fluide avait la même apparence , tant pour la couleur que pour la consistance, dans les hémorrhagies qui arrivaient fréquemment dans le dernier période de la maladie ; soit qu’elles vinssent de la bouche, soit qu’elles vinssent du nez , ou de l’estomac , ou des intestins, ou de quelque autre partie (1).
2. Le cœur était blanc et pourri; ses cavités étaient entièrement remplies d’un sang corrompu. Les poumons étaient noirâtres et putrides. On trouva plus d’une pinte d’eau rougeâtre dans la cavité de la poitrine. Le foie était en assez bon état; mais la rate était un peu corrompue, et sa surface était inégale et raboteuse.
3. Tous ceux qui avaient eu de la peine à respirer , ou la poitrine embarrassée , y avaient une quantité de sérosité plus ou moins grande, à proportion que les malades étaient oppressés.
4. La poitrine , le ventre, et plusieurs autres parties , étaient remplies de cette sérosité. Celte liqueur était de différentes couleurs , et si corrosive , qu’y ayant plongé nos mains, elle produisit une inflammation de la peau , et fit séparer l’épiderme.
(1) Mead, Diççourse on tbe Scurvy.
6. Nous avons vu des malades, dont la poitrine est devenue si oppressée , qu’ih sont morts tout d’un coup. Cependant nous ne leur avons trouvé aucune sérosité dans la poitrine , ni dans les pou-, mons. Mais le péricarde était entièrement attaché aux poumons : les poumon* étaient collés à la plèvre et au diaphrag ; me ; et toutes les parties étaient telle ' ment mêlées et confondues ensemble !
qu’elles ne formaient plus qu’une massd si embarrassée , qu’à peine pouvait-or les distinguer les unes des autres. Com-ia me les poumons se trouvaient comprimé:'! au milieu de cette masse, ils étaient pri [ vés de leur mouvement, et les malade .o étaient suffoqués.
6. Tous ceux qui moururent sublte-iij ment , sans aucune cause visible de leuii mort , avaient les oreillettes du cœuÿ aussi grosses que le poing , et remplie;'| de sang coagulé.
7. Nous en avons vu plusieurs qu tombaient tout-à-coup sans vie, n’ayan souffert aucune douleur. A les voir , oi^ ne les aurait pas crus malades; ils avaien >; seulement leurs gencives ulcérées , c leur peau n’était point rude ni couverte! de taches. Nous trouvâmes cependan i leurs muscles gangrenés et farcis d’ui ^ sang noir et corrompu ; ils tombaient ci i pièces dès qu’on les maniait.
8. Un jeune enfant de dix ans avai les gencives fort enflées et profondémen ulcérées ; son haleine répandait un»
puanteur insupportable. Le chirurgiei fut obligé de lui arracher toutes le, dents , pour pouvoir mieux panser sj bouche. Il parut ensuite des ulcères su; la langue et les joues. Cet enfant mouru subitement, et on trouva que toutes le parties intérieures de son corps étaien pourries.
9. Quelques malades , sans d’autre symptômes qu’une légère ulcération dei] gencives , eurent ensuite de petites tu meurs dures et rouges sur les mains , le pieds, et les autres parties du corps. I se forma après cela des abcès dans le aines et aux aisselles , et leur corps s( couvrit de taches bleuâtres. Nous trouvâmes les glandes des aisselles très-gros ses , environnées de pus. Les interstice des muscles des btas et des cuisseij étaient entièrement remplis aussi di cette matière.
10. Nous avons vu des malades don les bras, les jambes et les cuisses étaien d’un rouge noirâtre : cette couleur venait d’un sang noir et coagulé, quenou
i)Ü SCORBUT
rouvions toujours sous la peau de leurs adavres.
1 1 . Nous trouvâmes aussi leurs musles enflés et durs. Ceci était occasionné lar le sang figé dans le corps de ces (luscies. Ils en étaient quelquefois si :orgés, que leurs jambes demeuraient (liées, sans qu’ils pussent les étendre.
13. Les taches bleues, rouges, jaunes t noires qui paraissaient sur le corps , enaient simplement d'un sang extraasé sous la peau. La tache était rouge tendant tout le temps que le sang conervait sa couleur rouge ; si celui-ci était loir et coagulé, la tache était noire ussi , etc.
13. Nous observâmes quelquefois ceraines petites tumeurs, lesquelles, velant à se percer , formaient des ulcères corbuliques. Ces ulcères venaient du ang qui formait ces tumeurs ; car toues les fois qu’on levait l’emplâtre, nous
trouvions dessous une grande quantité e sang coagulé.
1 4. Quelques vieillards eurent des hélorrhagies si copieuses du nez et de la oiiche , qu’ils en moururent. Les tuniues des vaisseaux étaient rongées par humeur corrosive.
15. Nous entendions chez quelques talades un cliquetis des os , lorsqu’ils se emuaient. A l’ouverture de leurs cadares, nous trouvâmes les épiphyses enèrement séparées des os; c’étaient leurs 'ottements qui occasionnaient ce cliques ; dans d’autres , nous observâmes un etit bruit sourd, lorsqu’ils respiraient, ous leur trouvâmes les cartilages du ernum séparés des côtes.
16. Tous ceux à qui l’on trouvait du us et des sérosités dans la poitrine vaient les côtes séparées de leurs cartiges, et elles étaient cariées de la lonueur de quatre travers de doigt du côté U sternum.
17. Quelques cadavres nous présenlè- :nt le phénomène suivant. Si on preslit entre les doigts l’extrémité des côtes ui commençaient à se séparer des carlages , on en faisait sortir une grande aantité de matière corrompue. Cette latière était 1a partie spongieuse de l’os; e sorte qu’après l’avoir exprimée il ne îstait plus que les deux lames osseuses 3 la côte.
18. Les ligaments des articulations aient corrodés et détachés. Au lieu de ouver dans la cavité de ces articulaons le doux mucilage huileux qui les ibrifie, elles ne contenaient qu’une li-
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queur verdâtre. Celte liqueur était d’une nature caustique, et avait corrodé les ligaments.
19. Tous les jeunes gens au-dessous de dix-huit ans avaient en partie leurs épiphyses séparées du corps de l’os, cette liqueur caustique ayant pénétré dans leur substance.
20. Les glandes du mésentère sont généralement obstruées et tuméfiées dans les scorbutiques. Nous avons trouvé quelques-unes de ces glandes en partie corrompues et abcédées. Quelques-uns avaient du pus durci, et, pour ainsi dire , putréfié dans le foie. Leur rate était trois fois plus grosse que dans l’état naturel , et tombait en pièces en la maniant, comme si elle n’eût été composée que de sang coagulé : quelquefois les reins et la poitrine étaient remplis d’abcès.
21. Une chose surprenante, c’est que le cerveau de ces pauvres misérables était toujours sain , et qu’ils conservaient leur appétit jusqu’à la mort.