‹ Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisonsChapitre 86 sur 117 · SYMPTÔMES PAR LA THEORIE ET LES DIS- SECTIONS PRÉCÉDENTES · texte numérisé non relu

SYMPTÔMES PAR LA THEORIE ET LES DIS- SECTIONS PRÉCÉDENTES

Le symptôme qui précède le plus ordinairement les autres dans cette maladie , c’est un changement de la couleur de la face. Pour expliquer ce symptôme, il faut savoir d’abord que la proportion des solides dans le corps humain est extrêmement petite, eu égard aux fluides.

Ceci paraît clairement dans le cas d’inanition et d’atrophie ; mais la couleur de tout le corps, principalement celle du visage, dépend de la nature et de l’état des fluides. Nous observons qu’une petite quantité de bile mêlée avec le sang, donne une couleur jaune à toute la surface du corps; et une heureuse injection anatomique fait prendre à la peau du cadavre la couleur que l'on veut. Une ( ouleur de la face vive et naturelle, indique un sang sain et bien conditionné , tel que celui qui est produit par l’intégrité de toutes les forces digestives, et par une action des poumons et des solides , capable d’élaborer le chyle et de l’assimiler à la nature animale. Un visage pâle et bouffi est au contraire le signe du relâchement des solides , et de la crudité et de l’état morbifique dés humeurs. — Le chyle est blanc lorsqu’il entre dans le

TRAITE

sang; mais s’il ne peut être travaillé à cause de sa viscosité, et de la faiblesse des organes de la sanguification (comme cela arrive dans les scorbutiques), il subit différents changements de couleur , il devient jaune, verdâtre, livide, etc. Ces changements se voient sensiblement dans le visage , à travers les vaisseaux transparents de la peau , où la moindre alteration de couleur dans les fluides s'aperçoit aisément ; surtout dans les endroits où les vaisseaux sont les plus exposés à la vue, par exemple, dans les lèvres, les gencives, les caroncules lacrymales, etc.

Mais celte humeur crue et hétérogène distendant les vaisseaux, qui de leur côté sont dans un état de relâchement, devra naturellement croupir dans les vaisseaux capillaires latéraux , à travers lesquels elle ne peut être poussée qu’avec peine, ou s’extravaser dans la tunique adipeuse, aux endroits les plus éloignés du cœur , où la circulation est la plus languissante, et où le sang a besoin d’une force contraire à sa pesanteur, pour le pousser en avant, comme dans les jambes, lorsqu’on est debout ; ainsi on observe que ces personnes cacochymes ont d’abord une endure œdémateuse aux malléoles et aux jambes. Celte enflure augmente à mesure que leur corps se surcharge d'une plus grande quantité de crudités. Les autres parties aussi, surtout la face, deviennent pâles et bouffies. — Lorsque le chyle n’est point assimilé, la nutrition se fait imparfaitement, et la masse des humeurs augmenle ; mais les forces motrices diminuent en même temps, car on sait que la force du corps dépend principalement d’une nourriture bien digérée. De là vient la lassitude , la pesanteur du corps et l’aversion pour l’exercice. — En eflèt, on observe constamment que toutes les maladies putrides sontaccompagnées d’un abattement subit et considérable des forces [a] , et parmi les maladies chroniques, le scorbut est celle où la putréfaction est portée au plus haut degré. Mai.s il y a quelque chose de particulier aux scorbutiques; c’est que, quoiqu’ils se trouvent parfaitement bien lorsqu’ils sont en repos, ils sont sujets à être tourmentés par une dilficulté de respirer, au moindre exercice qu’ils font. Cette difficulté dégénère, à mesure que la maladie augmente, en une disposition à tomber

en faiblesse ; et enfin , quand la malad'u est portée à un haut degré, ils meuren souvent subitement, lorsqu’ils font quel que exercice , quelque effort , ou qu’oi les expose tout d’un coup à un nouve air.

Afin d’expliquer ces phénomènes, i faut observer que , quoique la lassitud< scorbutique en général soit causée pai la suppression de la transpiration , ce pendant elle ne vient pas tant du poid: de quatre ou cinq livres retenues dan le corps, que de la diminution des force! motrices, c’est-à-dire du relâchement de: fibres : car toute personne peut porlei aisément cette augmentation de poids sans ressentir aucune incommodité. Le: J' symptômes particuliers dont nous vel‘ nons de parler, sont produits aussi pai‘i les effets de celte suppression de la tran-*[ spiralion, surtout de celle qui se fait par ^ les poumons. — Il est assez difficile (hî* déterminer exactement la quantité d< ^

matière perspirable qui sort par les pou | mons [b) ; mais nous reconnaîtrons qui î cette quantité doit être très-considérable ^ si nons faisons attention à la vaste élen ' due de la surface perspirable de cet or gane , h la vapeur aqueuse , si sensibh dans un air froid, qui en sort continuel lement; et enfin à l’exacte observatioi de Sanctoriiis , qui remarqua « que c’é » tait un signe de santé , lorsqu’aprci » avoir monté un lien escarpé, le corp- » se trouvait plus léger (c). « Cela paraîl venir de ce que le poumon étant dégagi de la matière perspirable , la circulatior se fait plus librement dans ce viscère — Mais un air, tel que celui qui cou-’ court à produire le scorbut, est déjà chargé d’humidité ; ainsi il ne peut poinlj absorber celle qui sort des poumons* Cet air, au contraire, entre continuellement dans les vésicules bronchiques ; el par-là , ce viscère est non-seulemeni oppressé par son Inimidité naturelle , mais il est , pour ainsi dire , abreuvé des parties aqueuses de l’air extérieur. Il se fait en conséquence un amas de sérosités dans les poumons, les fibres de cel organe sont relâchées, et quelques-uns des vaisseaux capillaires sont nécessairement comprimés et obstrués.

{b) Sanctorius tenta de déterminer celle quanlilé, en respirant sur une glace; mais le docteur Haies a fait des expériences plus exactes.

(c) Aph. 17.

{a) Yid, floffman ; dé Pulredine.

DU SCOBBUT

Lorsque le corps est en repos , la circulation est lente et languissante : par conséquent, le sang passe doucement et en petite quantité à travers les poumons, quoiqu’ils soient obstrués; mais lorsqu’on vient à faire quelque exercice , ou quelque effort, la vitesse du sang est accélérée , et il se porte en beaucoup plus grande quantité dans le ventricule droit du cœur, et de là dans les poumons. Les vaisseaux relâchés et obstrués des poumons, n’étant point en état de transmettre assez promptement une si grande quantité de sang , il doit nécessairement s’accumuler dans le sinus veineux , l’oreillette et le ventricule droit. De là , la respiration courte et pressée , c’est-àdire un effort de tous les muscles de la respiration , pour dilater davantage et plus fréquemment la poitrine , afin de faire passer par les poumons cette quantité surabondante de sang. — On sera encore plus convaincu de ce que nous venons de dire , si on considère que , lorsqu’on vient à faire quelque effort, on relient sa respiration ; que le ventricule droit du cœur est plus grand que le gauche ; que leurs contractions se font en même temps ; et que cependant f ce qui est singulier) la veine pulmonaire est plus petite que l’artère pulmonaire. — Mais, lorsque la transpiration a été long-temps supprimée par cet air humide (d) , le passage du sang par les poumons doit être encore plus gêné ; par conséquent, si on fait le moindre mouvement qui accélère la circulation , et qui fasse porter tout à- coup une plus grande quantité de sang vers le cœur, le cœur, dans ce cas, n’est point en état de surmonter la résistance que lui offrent les poumons , ainsi que toutes les artères relâchées. Le sang, comme nous avons observé ci-devant, s’accumule et croupit, pour ainsi dire , dans les cavités du cœur ; la circulation cesse presque entièrement pendant quelque temps, et le malade tombe en syncope. Cette syncope dure jusqu’à ce que le cœur ait vidé le sang qu’il contient, par l’effort du principe vital , et par la cessation de tout

{d) Sanctorius dit (Aph. 14G) que cet air convertit la matière perspirable en sérosité ou en ichor, pour me servir de ses termes. La dissection des cadavres I prouve que cela a réellement lieu chez I les scorbutiques. Voyez le ch. vit; n. 2 i el5.

PAR LÎND. 303

mouvement musculaire ; alors la circulation se rétablit , et le malade reprend ses sens (e).

Enfin , il paraît par la faiblesse du pouls, et par plusieurs autres symptômes du scorbut , ainsi que par les effets connus de la putréfaction (1) sur le corps des animaux , que tous les solides sont portés au plus haut degré de relâchement et de faiblesse dans cette maladie. L’ouverture des cadavres a fait voir que le cœur lui-même était putréfié ( n» 2 ). On sait que la force de ce viscère n’est pas moins bornée que la capacité de ses ventricules , lesquels ne peuvent contenir qu’une certaine quantité de sang. Il n’est donc pas douteux que la force de ce muscle ne soit extrêmement diminuée , lorsqu’on trouve ses cavités extraordinairement affaiblies et dilatées (n° 6). Le cœur et les solides étant en cet état de faiblesse et de relâchement dans les scorbutiques , on ne doit pas être surpris de les voir mourir subitement , lorsqu’ils font quelque exercice ou quelque effort , et surtout lorsqu’on les fait passer tout-à-coup , de l’air chaud et humide qu’ils respiraient dans le fond de cale ( /") , à un air pins froid , plus pur et plus sec. Cet air froid, en resserrant toute l’habitude extérieure du corps, chasse tout-à-coup et avec force le sang vers le cœur. La vitesse et la quantité de ce fluide sont alors augmen-

(e) Les défaillances des scorbutiques sont différentes de celles qui arrivent aux personnes extrêmement affaiblies et épuisées par d’autres maladies, lorsqu’on les lève. Les scorbutiques se sentent parfaitement bien lorsqu’ils sont assis, et ils ont même assez de force.

(1) On sait que la putréfaction rend les fibres tendres et mollasses.

(/) L’air du fond de cale est toujours plus humide que sur le dernier pont.

Comme il n’y circule pas librement , les câbles mouillés et les autres choses qu’on serre dans celle partie du vaisseau ne peuvent point se sécher, et y rendent l’air plus humide que dans aucun autre endroit. Le fond du vaisseau devient extrêmement humide aussi, à cause de l’eau douce et de la bière qu’on répand en les tirant des tonneaux , et de l’eau qui entre par les fentes du vaisseau. La transpiration cutanée et pulmonaire d’un grand nombre de personnes renfermées dans le quartier des malades y contribue beaucoup aussi.

ÎRAIIÉ

tées dans les parties internes. Le cœur n’est point en état de vaincre la résistance des poumons lâches et obstrués , dont les vaisseaux sont aussi rétrécis par le contact de cet air froid. Il ne saurait vaincre non plus la résistance des artères, qui est proportionnée à la quantité de Sang dont elles sont distendues. Les artères faibles et sans élasticité ne sont point capables de se contracter avec assez de force, pour pousser le sang dans leurs canaux. Les vaisseaux cutanés , au contraire , étant ainsi resserrés par l’air extérieur , le sang a peut-être pour un instant un mouvement rétrograde vers le cœur, qui, étant affaibli (n° 2), ne peut point vaincre ce mouvement. Le malade doit donc mourir subitement, sans autre cause apparente de mort , lorsqu’on fait l’ouverture du cadavre (no 6), que la dilatation et le relâchement des oreillettes du cœur , distendues par le sang qu’elles contiennent. On observe que ces personnes ont la respiration courte et pressée pendant environ une demi-minute avant qu’ellesexpirent {g). — On remarqua dans l’équipage du lord Anson , que la constriction de la poitrine, avec une constipation opiniâtre , était un symptôme des plus dangereux et des plus funestes. Or, dans ce cas, la poitrine ne recevait aucun soulagement, n’y ayant point d’évacuation qui la délivrât de la matière perspirabledont elle était surchargée. Il n'y a point de doute que cette humeur ne puisse être évacuée en partie par les selles. Ainsi les scorbutiques respirent généralement avec beaucoup plus de facilité, lorsqu’il se fait une dérivation des humeurs par des selles fréquentes.

La vapeur qui s’exhale continuellement de toutes les parties internes dans les cavités du corps, est peut-être de la même matière que celle qui transpire par les poumons et par la surface extérieure de la peau. Elle est du moins fournie par la même matière , c’est-àdire par les aliments {h). Cette vapeur sert à lubréfier les viscères, et à les em-

{g) Voyez dans Lans. de Auevrismatibus in genere, prop. 52, pourquoi il n’y a que les oreillettes du cœur qui deviennent anévrismatiques dans ce cas. Le grand Ilarvée appelle cette espèce de mort subite, snffocatio ob copiam ; et il l’explique de la manière la plus satisfaisante par ses expériences (Exercitat. i, de motu cordis).

(/<) Voyez p. 292.

pêcher d’adhérer aux parties adjacenlesi Le défaut de celte humeur fut la cause de la mort de quelques scorbutiques ( n° 5 } , tandis que la putréfaction et la corruption de toutes les humeurs termina les jours de quelques autres (n°» 7, 8, 9).

' — Je vais maintenant rendre raison des signes pathognomoniques de cette maladie , c’est-à-dire , de la putridité des gencives , etc. Il n’est pas facile d’expliquer pourquoi , dans plusieurs maladies qui affectent généralement tout le corps, il y a certaines parties qui sont principalement et uniquement affectées , tandis que d’autres, dans un état de putréfaction presque universel , comme dans le scorbut, continuent à remplir leurs fonctions comme dans l’état de santé (voyez n° 21). Nous pouvons cependant reconnaître en cela la bonté de la Providence , qui , par certains signes particuliers à chaque maladie, nous indique telle ou telle maladie, et donne au médecin une certitude démonstrative de son existence. Mais , comme ce raisonnement pourrait paraître trop peu philosophique , je tâcherai d’expliquer ces symptômes mécaniquement. — Les signes pathognomoniques du scorbut , la putridité des gencives, la puanteur de l’haleine et la vacillation des dents, s’observent aussi chez les personnes , qui , par de longs jeûnes, sont privées d’une suffisantequantité de chyle pour réparer les pertes du corps Ceci confirme ce que nous avons déjà observé; c’est-à-dire, que la corruption scorbutique est l’effet naturel du mouvement et de la chaleur ; les humeurs du corps devenant rances et putrides, faute d’un chyle convenable pour les délayer et les adoucir. Ceux qui, dans plusieurs ordres de différentes religions , sont obligés par pénitence de s’abstenir d'aliments pendant un temps considérable , s’aperçoivent que leur haleine devient puante , que leurs dents vacillent , et que leurs gencives deviennent mollasses et spongieuses (/]. On observe aussi les mêmes symptômes chez les personnes exténuées par la faim {k). Dans tous ces cas, ainsi

(i) J’ai toujours observé q?ie les moines des ordres rigides, dans l’église romaine, ôtaient forts sujets au scorbut.

On remarque assez communément que plusieurs d’entre eux ont les gencives putrides et en partie rongées; qu’il leur manque des dents, et que leur baleine est fort puante.

{k) Vid. Tsçhirnhaus. Médecin, corpo-

que dans les scorbutiques , ces symptômes paraissent dépendre principalement de râc!'|^é que la salive contracte dans ces occasious. Tout le monde doit savoir par expérience que celte liumeur est plus acre , lorsqu’on a demeuré dix ou douze heures sans manger , que dans d’autres temps.

Mais, afin de mieux entendre pourquoi cette acrimonie affecte principalement les gencives , et pourquoi ces parties sont souvent les premières qui en ressentent les effets , il faut observer que les vaisseaux, dans cet endroit, sont trèsexposés à l’air extérieur. Or, l’air extérieur accélère beaucoup la corruption.

Les restes des aliments retenus dans les interstices des dents peuvent contribuer aussi à cet effet. Il faut considérer encore que la substance des gencivès est la plus ferme et la plus tendue de toutes les parties de la bouche (/j, et peut-être de toutes les parties dti corps. Maintenant on peut supposer que l’acrimonie du sang , de la salive , et des autres humeurs, n’est autre chose qu’un changement de figure dans leurs parties , c’està-dire que les particules de ces liqueurs deviennent anguleuses, raides et tranchantes , de molles et obtuses qu’elles étaient dans l’état de santé; par conséquent, l’effet de l’acrimonie sur le corps humain est de stimuler et d’irriter. — Ainsi, ces particules acres causent d’abord dans les gencives une démangeaison incommode. Or, ces parties sont les plus tendues, et en conséquence les plus élastiques de toutes les parties de la bouche. Les oscillations des vaisseaux qui rampent en très-grand nombre dans leur substance , seront donc augmentées à raison de leur vibralité; l’action et la réaction des fluides et des solides , deviendront plus fortes dans cet endroit [que dans tout autre; le sang, parconséjquent, sera agité, brisé, et même poussé, [suivant le système de Rocrbaave, dans des vaisseaux lymphatiques latéraux, lesjquels, dans ce cas, admettront des g!o- ‘bules trop gros pour pouvoir passer par I leurs extrémités. Les gencives paraîtront donc tuméfiées et disiendites par un jiang livide; et leurs vaisseaux, tendres et iiélieats, seront sujets à sc rompre et à

| is, page 21. — Lister, de lîumoribiis,

. np. 12.

I (/) Voyez Winslow, Expos, anatom. de !a struefure du corps humain.

Lind.

laisser échapper le sang pour peu qu'on les frotte ; mais la résistance des solides étant à la fin entièrement surmontéè, et leur élasticité détruite , le sang croupira dans tous les vaisseaux. Ce sang croupissant deviendra plus âcre, corrodera les vaisseaux, et produira une putréfaction générale de ces parties. — Les effets des sucs acrimonieux se font sentir généralement dans tout le corps , lorsqu’on fait quelque mouvement, et qu’on augmente par ce moyen leur action contre les , vaisseaux. Les scorbutiques ressenleiit plus vivement leurs douleurs, lorsqu’ils font quelque exercice de quelque espèce que ce soit. C’est une suite de cet axiome connu : Acria nulla agunt , si non moveaniur.

Nous avons déjà observé que la situation perpendiculaire des jambes, lorsqu'on est debout ou assisy détermine particulièrement les humeurs à croupir dans ces parties , même dans le commencement de la maladie. L’enflure que ces humeurs y cause devient souvent monstrueuse par la suite ; mais le sang et les humeurs ainsi croupissantes et corrompues , sont sujets à former des ulcères scorbutiques , à la moindre blessure de la peau. Ces ulcères viennent ordinairement sur la partie antérieure de la jambe, où la moindre pression fait une contusion considérable sur la peau mince et légère qui couvre l’épine du tibia. Les phénomènes qu’ils présentent sont décrits exactement au n» I3, et expliqués ])ar les nf'» 10 et 11. — Si nous considérons l’état du sang ( n» I ) , tant pendant la vie qu’après la mort, nous ne devons point être surpris des hémorrhagies fréquentes de toutes les parties du corps, des flux, des dysenteries, etc., auxquels les scorbutiques sont sujets , ni du passage qu’jl se fait à travers les cicatrices des anciennes blessures , comme on l'observa dans l’équipagedu lord Anson.

Ces anciennes blessures sont sujettes à cet accident, non-seulement à cause de la cicatrice dure eiimperspirable ^ dont elles sont ordinairement couvertes, mais encore parce que la membrane adipeuse manque dans ces endroits. C’est dai s les cellules de cette membrane qu’est contenu le sang extravasé, lorsqu’il forme des taches sur le corps (n® 12). — La putréfaction est le plus subtil de tous les dissolvants. Elle sépare et résout q)uissamment les parties des mixtes; et en particulier , brise et dissout le tissu du sang; de sorte que les taches parais-

TRAITÉ

Sent entièreniênt semblables dans le scorbut et dans la peste , comme l’a observé Diemerbroeck (1).

Il y a quelque chose de singulier dans les effets de l’acrimonie scorbutique sur les os ( voy. n®* 15 , 16 , mais plus particulièrement n° 17). Il paraît qu’elle affecte principalement le diploë, qu’on sait être d’un tissu différent des lames csLtérieurcs de l’os. Il est aisé de rendre raison par-là de ces cas singuliers , qui se présentèrent aussi dans l’escadre du lord Anson ; les os fracturés , dont le cal était parfaitement formé depuis longtemps, furent séparés de. nouveau; on trouva le cal dissous , et la fracture paraissait n’avoir jamais été consolidée. Il faut se ressouvenir que les os , ainsi que toutes les autres parties du corps, sont nourris et réparés tous les jours par le suc nourricier. On a vu plusieurs fois des régénérations d’un os entier dans le corps humain. Il paraît aussi que le cal n’est point, comme on le suppose vulgairement, une masse glutineuse et informe, versée par les extrémités des os, par laquelle ils sont collés ensemble; mais qu’il est réellement une partie organisée, dont la structure est la même que celle du tissu cellulaire du reste de l’os. Il y a cependant une différence : c’est que le cal n’a point de lame osseuse externe , semblable à celle des autres parties de l’os {ni) ; de sorte que , par le défaut de celle lame, il est de toutes les parties de l’os, la plus sujette à être affectée par la corruption scorbutique. — Or , si les humeurs du corps, dans les derniers périodes du scorbut , sont capables d’acquérir un si haut degré d’acrimonie , qu’elles puissent faire l’oftice de menstrué , et dissoudre le tissu cellulaire des os; il est naturel de supposer que le suc nourricier est si dépravé dès le commencement de la maladie, ou même lorsque le corps est simplement disposé au scorbut , que le cal ne saurait se former.

M. Méad nous en fournit un exemple très-remarquable {n) : cependant, il arrive presque toujours dans le scorbut , comme nous l’avons observé ailleurs (o), que , tandis que l’os est suffisamment défendu par les lames externes , il se conserve sans aucun vice ; mais, lorsque

(1) De peste.

{m) Vid. Ruisclî. Thés. Anatom., n. 8.

{n) Discourse on lhe Sçurvy, p, f 17, (o) Part, I, çh* II.

ces lames sont rompues et séparées ( comme dans les n°s 16 et 17 ), en sorte que l’humeur corrosive ait accès dans les interstices de la substance cellulaire, alors l’os se corrompt et se carie. C’est pour cette raison que la carie de l’os de la mâchoire est rare , après les plus malins ulcères des gencives ; à moins que, par quelque accident , par exemple, en arrachant une dent , une partie de la lame extérieure de cet os n’ait été enlevée. Les dents également se conserveront saines, si leur lame extérieure n’est point endommagée. .

On voit au n® 1 8 la raison de la perte du mouvement de l’articulation du genou , ordinaire dans cette maladie. On peut ajouter que l’humeur onctueuse qui lubrifie les articulations est regardée comme composée en partie de la matière de la transpiration [p] : or, comme celte matière manque, ou est viciée dans cette maladie , elle peut produire ce symptôme. — Il paraît aussi que le mucilage huileux qui lubrifie les tendons et leurs gaines , et qui les rend propres aux mouvements , est de la même nature que la liqueur des articulations (<y). Nous avons une preuve de son extrême dépravation dans le n® 18; ainsi, les tendons ; doivent nécessairement devenir durs , raides et peu propres au mouvement. En effet , c’est l’humeur qui s’exhale de tou- | tes les parties du corps , tant internes i qu’externes , qui donne la mollesse et la J; flexibilité à toute la machine. C’est le j. défaut de cette humeur qui occasionne l la rudesse de la peau , le retirement des membres , la perte du mouvement et la v,| dureté des tendons, chez les scorbuti-.jj ques. — Enfin , si nous considérons les , ^ autres particularités que nous offrent les corps des scorbutiques après leur mort , . telles que la tumeur, l’obstruction et la corruption des viscères ( n° 20 ) ; la pu- ^ tridité du cœur même ( n® 2 ) ; la putré-, ^ faction universelle du corps dans quelques-uns (r) (n®® 7, 8 et 9) ; l’acrimonie l|j caustique de la lymphe contenue dans les différentes cavités ( n® 4 ) , avec l’état du '

(p) Vid. Van-Swieferi , Comment, in .lis Boerhaave, Aph. 546.

((/) Vid. Kaau , de Perspiratione

(r) Bachstrom observe, page 20, que;},; les cadavres des scorbutiques se corrom- ). pent beaucoup plus tôt que les autres, et qu’ils répandent une fétidité insupportable.

PAR LTND.

DO SCORBUT

sang, même pendant la vie (n® 1 ) , et dont la couleur noire et livide , mais surtout verdâtre , indique le plus haut degré de putréïaction ; nous ne serons aucunement surpris des symptômes les plus extraordinaires qu’on a quelquefois observés dans cette maladie.

J’ai reçu trop tard la lettre suivante pour pouvoir l’insérer dans sa vraie place. Elle est du docteur Jean Cook, médecin (1) à Harailton.

« Je vous envoie quelques courtes remarques que j’ai faites en général sur le scorbut, dans la Russie, la Tartarie, etc., où cette maladie est endémique , et fait de très-grands ravages.

» Taverhoff est situé à l’endroit ou la Verona se jette dans le Don , au cinquante-deuxième degré de latitude septentrionale. 11 est bâti comme la plupart des villes qui sont sur les bords de cette rivière , dans un terrain bas et sablonneux, environné de lacs, de marais et de bois. L’hiver y commence ordinairement dans le mois d’octobre. Les rivières , les lacs et les marais sont entièrement gelés dans le mois de novembre , et tout le pays est couvert de neige ; ce qui dure jusques vers le commencement d’avril v.

s. La neige se fond alors subitement , et laisse la terre couverte de verdure et de plusieurs plantes salutaires. Le printemps y est si court, qu’on ne s’en aperçoit presque pas. Le temps devient excessivement chaud en moins de quinze jours ; ainsi , un hiver rude fait place tout-à-coup à un été très-chaud. Cette îaison dure jusqu’au mois de septembre , 2t le temps est toujours très-chaud et très-humide. J’étais dans ce pays en 1 737 ît 1739. Il y avait vingt-sept raille pay- »ans occupés à couper du bois , et à le .préparer pour la construction des vaisieaux ; cinq ou six cewls matelots qui les lirigeaient dans leurs travaux, et envi- •on deux ou trois mille soldats pour em- |)êcher les paysans de s’enfuir. Le scor- )ut commença à paraître dans le mois de évrieren 1748. Les paysans n’en furent )as aussi affectés que les matelots , ni les natelotstant que les soldats. On envoya jlans le courant de ce mois plusieurs

' (s) Voyez l’expérience 45 du docteur f’ringle , sur le sang putréfié, j (1) M. Lind avertit dans l’errata, qu’il appris , après l’impression de cette let- |re , que^ M. Cook n’était point médeçin , :aai§ çhirurgieu.

3or

matelots et soldats à notre hôpital ; mais le nombre de ces malades augmenta extrêmement dans le mois de mars. La plupart furent guéris sur la fin d’avril , et on en renvoya plusieurs de l’hôpital. Il n’y en resta aucun dans le mois de juillet, excepté ceux dont le mal était le plus invétéré. Il régna dans le mois de juillet une fièvre intermittente et une fièvre rémittente opiniâtre. Nous eûmes peu de malades depuis le premier jusqu’au vingt d’août. Les fièvres intermittentes régnèrent avec plus de violence que jamais , depuis le vingt d’août , jusqu’au premier octobre : elles furent suivies de cours de ventre. Il commença à tomber de la neige dans ce mois , et les enfants furent attaqués généralement d’un mal de gorge. Le temps se décida ensuite à la gelée , et nous n'eûmes que peu de maladies pendant le reste de l’année, à l’exception de quelques fièvres inflammatoires. Le scorbut parut de nouveau au commencement de 1739 , environ dans le même temps que l’année précédente, et dura également.

M Astracan est situé au quarantesixième degré de latitçide septentrionale, dans une petite île formée par le Volga. Il y a plusieurs lacs d’eau salée , tant dans rîle que dans le désert. Les soldats de la garnison sont beaucoup plus sujets au scorbut que les paysans, et les paysans plus que les matelots. Les soldats mènent une vie très-indolente, leur service étant peu considérable. Rarement ont-ils d’autre nourriture , même dans leurs hôpitaux , que du pain et de la farine de seigle avec du poisson. Ils n’ont pour toute boisson , que de l’eau , excepté les décoctions que les chirurgiens leur prescrivent. Leurs hôpitaux sont très-humides , malpropres et malsains. Celle pauvre garnison, composée de cinq régiments , qui font en tout six mille hommes , lorsqu’ils sont complets , est recrutée toutes les années de sept à huit cents hommes. Les paysans vivent aussi dans l’indolence et la pare.sse : ilsf n’ont d’autre occupation que de conduire de grands bateaux d’Astracan quelquefois jusqu’à Tweer. Les matelots , au contraire , travaillent beaucoup , tant dans les chantiers que sur mer, et vivent beaucoup mieux, ayant de bonnes provisions de toute espèce. L’hiver commence ordinairement dans le mois d’octobre , et continue jusqu’au mois de mars. Il est extrêmement rude en janvier et en février. Le scprbut paraît généralement.

TRAITlè

à la fin de février , et règne avec violence. J’observai qu’il était souvent compliqué avec d’autres maladies, telles que la vérole, les fièvres d’accès , Miydropisie et la phthisie. Rarement la violence de cette maladie continue-t-elle après le mois de juin , ou jusqu’au milieu de juillet, excepté lorsqu’elle est compliquée.

w Riga, la capitale de la Livonie, est la dernière ville dont je parlerai. Les hivers y sont très-longs. Elle est située dans un terrain sablonneux , qui s’étend à plusieurs milles autour de la ville. Ce terrain est rempli de lacs et de marais. Les paysans vivent mieux ici qu’en Russie et en Tartarie ; leur travail leur procure de l’argent pour acheter de la viande en hiver. Ils sont moins sujets au scorbut que les soldats de l’armée , et ceux-ci moins que les soldats de la garnison. Ces derniers , dont le nombre est de six à sept mille , sont très-mal logés. Les murailles de leurs casernes , mal construites , sont continuellement chaudes et humides. Le scorbut régna avec la dernière violence dans cette ville en 1749 et en 1750, mais surtout en 1751. Il commença à paraître cette dernière année, dans le mois de février. Je fus témoin alors du spectacle le plus affreux que j’aie jamais vu. Les gencives et les lèvres pourries et gangrenées tombaient par lambeaux ; le sphacèle^ gagnait les joues et les muscles de la mâchoire inférieure ; et quelquefois l’os delà mâchoire tombait sur le sternum. Nous éprouvâmes le quinquina , lorsque la mortification commençait ; mais ce fut inutilement. La mort seule était en état de délivrer ces malheureux de leur effroyable misère.

» La méthode curative du sieur Nitzch (/) est conforme à celle qui est pratiquée en Russie, principalement par les médecins et les chirurgiens allemands. Ce que cet auteur appelle scorbut chaud ou douloureux , est ordinairement une complication de cette maladie avec la vérole.

Quoiqu’il y ait des malades qui meurent dans rét.d qu’il décrit sans aucune tumeur extérieure, cependant ces sortes de personnes ont toujours les glandes de l’abdomen tuméfiées et squirrheuses , particulièrement le foie et les glandes du mésentère. Ces tumeurs sont sensibles au toucher , même avant la mort. Voici

quelle était ma méthode curative en gé". néral , à moins que quelques symptômes particuliers ne m’obligeassent à m’eu écarter. Je commençais ordinairement par un ou deux purgatifs très-doux. Je faisais prendre ensuite la décoction antiscorbutique (m) et l’essence contre le scorbut. A Asiracan, nous donnions deux fois par jour le suc de la racine de raifort mêlé avec une très-petite quantité d’eau-de-vie. Les malades avaient tous les jours de la viande fraîche et les herbes ou les salades que nous pouvions leur procurer. Ils prenaient un bain chaud une ou deux fois par semaine, lis lavaient bien leur bouche avec une dissolution de nitre, etc., avant de manger, de boire , ou d’avaler aucun remède. On pansait leurs gencives avec l’onguent égypliac , la teinture de myrrhe, la teinture de gomme lacque , etc. J’obligeais ; les malades à faire de l’exercice , à se ; promener le matin et l’après-midi , lors- j que le temps le permettait. Je leur or- ! donnais de dormir modérément, et je 1 leur défendais tous les aliments salés , I séchés et gras. On a coutume en Russie ; de parfumer les hôpitaux.

» Lorsque je vins en Écosse , je trou- ' vai qu’on donnait généralement le nom de maladies nerveuses aux indispositions i les plus chroniques et les plus cachectiques. J’examinai ces maladies parmi le bas peuple qui se nourrit entièrement de farine et d’aliments grossiers. Je trouvai que ces malades éprouvaient une lassitude universelle , des douleurs vagues qui parcouraient tout leur corps , et qu’ils appelaient rhumatismales ; et une difficulté de respirer lorsqu’ils faisaient quelque exercice. Leurs jambes étaient quelquefois enflées , et leur ventre presque toujours tendu et tuméfié. Mais, soit que ces parties fussent enflées ou non , leur visage avait toujours cette mauvaise couleur qu’on observe chez les scorbutiques; ils étaient nonchalants et inactifs, et ressentaient des douleurs dans les mâchoires, dans les dents, etc. Je n’hésitai point à prononcer que ces maladies étaient scorbutiques ; et les malades manquaient rarement de recevoir un soulagement très-sensible , par le moyen d’un régime antiscorbutique convenable , des remèdes , de la nourriture et de l’exercice. J’ai fait de la peine à plusieurs

(u) Je crois que M. Cook entend par là la décoction des sommités de pin , décrite par Nilzsçh,

(t) Voyez part, iii.

personnes, en leur disant qu’ils avaient le scorbut (maladie aussi détestée dans cette partie du monde , qu'elle y est inconnue) ; mais le soulagement qu’ils re-

cevaient des antiscorbutiques leur prouvait bientôt, aussi bien qu’à moi, que je ne m’étais pas trompé dans le jugement que j'avais porté de leur maladie.»

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