A DONNÉES
Cette maladie, appelée en latin barbare scoibuhis, tire son nom, selon quelques-uns, du mot danois schorbect ^ ou du vieux mot hollandais scorbeck , qui signifient l’un et l’autre déchirement y ou ulcère de la bouche. La plupart des auteurs ont t'ait venir le nom de scorbuùis da mot saxon schorbock y tranchée on déchireme}it da ventre. Mais ce symptôme n’est nullement ordinaire dans cette maladie , quoique les auteurs l’aient cru, par une erreur dans l’étymologie du mot. Ce terme me paraît dérivé très-naturellement du mot esclavon scorby qui signifie maladie; le scorbut étant endémique en Russie et dans les pays septentrionaux, d’où nous avons emprunté le nom de celte maladie [a). — On prétend que le scorbut a été connu et décrit par les médecins de l’antiquité sous d’autres noms, et particulièrement par Hippocrate, sous celui de stlsô; at|jt,aTw^-/2ç , ou troisième espèce de vohulus {b).
« Ceux, dit-il, qui sont attaqués de cette » maladie ont l’iialeine puante, les gen- }) cives mollasses, et sont sujets h une hé- » morrhagie du nez ; ils ont quelquefois » des ulcères aux jambes, lesquels se ci- » catrisent, tandis que d’autres parais- » sent de nouveau. La couleur de ces » malades est noire, leur peau mince et
(a) Vid. Histor. natural. Russiæ, Com- .rnerc. Lillerat. Norim., ann. 1733, page
{b) Lib, de inlern. affect, edit. Foësii, p. 557.
» délicate; ils sont dispos et alertes » (l). Il ajoute ensuite que cette maladie demande un traitement long , qu’elle guérit difficilement, et qu’elle accompagne souvent le malade jusqu’au tombeau.
Langius croyait que ce passage contenait une description de notre scorbut moderne. Il pensait aussi que la vérole n’était autre chose qu’une complication de symptômes et de maladies décrites par les anciens. Il écrivit deux de ses lettres pour le prouver [c). Foësius, Dodonée et quelques autres voudraient bien suppléer à ce qui manque à la description d’Hippocrate, en y ajoutant la particule négative ou, haud. Cette particule , en effet, changerait entièrement le sens. Hippocrate dirait alors que les malades avaient une aversion pour toute sorte d’exercice, ce qui est plus conforme à la véritable nature du scorbut.
Mais l’opinion la plus commune est qu’ Hippocrate a décrit cette maladie dans plusieurs endroits de ses ouvrages, sous le nom de (j'n'krt-'j [zs*ya;^ tumeur et ob~ struction de la rate. Après avoir dit [d) qu’une hémorrhagie du nez, chez les personnes qui paraissent d’ailleurs saines, présageait la tumeur de la rate , une douleur de tête, ou des images voltigeantes devant les yeux, il ajoute que ceux dont la rate est tuméftée ont les gencives malsaines et l’haleine puante. Si ces symptômes ne paraissent point, il survient des ulcères aux jambes et des cicatrices noires. Après avoir rapporté quelques symptômes qui donnent lieu d’attendre une hémorrhagie du nez, il
(1) [Voyez dans Van-Swiefen , §1148, note (g), une interprétation différente de ce passage. ]
(c) Epist. 13 et 14,
\d) Prorrhetiç, lib. ii; p. 111.
ÏRAITÉ
ajoute un autre diagnostic, savoir, une enflure sous les paupières. Si celte enflure est accompagnée de cellç; des pieds, il paraît que le malade est attaqué d’une îiydropisie. Il traite de la même maladie dans un autre endroit (e), mais il ne fait point mention que les gencives soient affectées ; il dit seulement que l’haleine est puante, que le malade perd sa couleur ordinaire, devient maigre, et a des ulcères de mauvaise qualité. La rate est dure, et conserve toujours sa grosseur naturelle dans les tempéraments bilieux; mais dans les constitutions pituiteuses; ce viscère est quelquefois plus gros, d’autres lois plus petit que dans l’état naturel. Plusieurs malades furent un peu soulagés par les purgatifs, lesquels ordinairement ne diminuaient pas beaucoup J’enflure de leur raie. Lorsque cette maladie ne céjdait à aucun remède, elle causait quelquefois, par la suite des temps, des hydropisies ; d’autres fois, le malade vieillissait avec cette tumeur et cette dureté de la rate. Si elle venait à suppurer, on guérissait le malade en appliquant le feu sur la partie. Il décrit ailleui’s (/} encore plus particulièrement celte maladie. Le ventre, dit-il, s’enfle d’abord , la rate grossit ensuite, devient dure, et on y ressent une vive douleur. Le malade perd sa couleur naturelle, devient noir ou pâle, de la couleur de l’écorce de grenade. Les gencives sentent mauvais et se séparent des dents. II survient des ulcères aux jambes ; les membres s’atrophient, et le ventre est constipé. Il attribue, dans un autre endroit (gj, celte enflure de la rate aux eaux crues, croupissantes et malsaines dont on use pour boisson ordinaire, et il dit que ceux qui ont cette maladie [lienosi] sont Jluets , maigres et exténués.
Le lecteur sera par là en état de juger (et mieux encore s’il consulte l’original) jusqu’à quel point Hippocrate a décrit le scorbut, sous le nom de fw/newr de la raie. Il paraît, par plusieurs endroits de ses ouvrages, qu’il regardait l’ictère jaunecornme une maladie causée par robstruction du foie, et Tictère noir par l’obstruction et surtout le squirrlie
{e) Lib. de întern. affeclîonibus, page
(/) Lib. de inlern. affectîonibus, page
{g) Lib, de acre, locis et aquis, page
de la rate. On observe souvent, dans la pratique, une obstruction ou une dureté de ce viscère, ainsi que des parties qui lui sont contiguës, et qu’Hippocrate pouvait aisément prendre pour celle de la rate. Celte obstruction est due principalement aux causes qu’il assigne (A); c’est-à-dire à des fièvres de mauvaise nature, surtout aux intermittentes. Elle n’est point , ajoute-t-il, une maladie mortelle par elle-même, quoiqu’elle demande un long traitement (/). Mais les dissections ont suffisamment prouvé que la rate est rarement affectée dans le scorbut, ou du moins qu’elle n’est point la cause ou le siège de cette maladie. Le docteur Mead nous donne un exemple {k) d’une enflure extraordinaire de la rate, trouvée dans le cadavre d’un habitant de rîle de Sbeppey, qui avait eu des symptômes scorbutiques. Mais il faut remarquer que le scorbut , chez ce malade , était compliqué, particulièrement avec une fièvre intermittente violente.
Or, on sait que ces sortes de fièvres sont souvent accompagnées de l’obstruction des viscères. Ce qui prouve encore davantage qu’Hippocrate n’a point connu ou décrit le scorbut, c’est qu’il ne parle point des taches ordinaires dans cette maladie , ni de plusieurs autres symptômes qui l’accompagnent presque constamment. En un mot, nous pouvons être persuadés que, si cet auteur, à qui l’antiquité a donné le nom de Divin, avait vu celte maladie, lui qui étudiait la nature avec tant de soin, qui la copiait avec une si grande exactitude,, il nous en aurait laissé une description plus exacte. Mais ce qu’il y a de vrai, c’est que le climat où il vivait n’était pas plus sujet au scorbut alors qu’aujourd’hui, et que la manière de naviguer des anciens, qui ne faisaient que ranger les côtes, ne lui a pas pu donner l’occasion d’observer cette maladie sur mer. Ainsi on ne doit point s’attendre que cet auteur ait indiqué, et beaucoup moins encore qu’il ait
(h) Lib. de intern. affectîonibus, page
{ï) Mon ami , M. Clegborn , observe que cette maladie est une de celles auxquelles les habitants de Minorque sont sujets, à cause de la rareté de la bonne eau et de la fréquence des fièvres tierces dans cette île. (Observ. on ihe Epidem, discas of Minorca, Introducl., p. 67.)
(/.) Monita et prcecepta medica, cap. 16, de scorbuto,
Bü SCORBUT
décrit une maladie que, suivant toutes les apparences, il n’avail jamais observée, et dont il n’avait point entendu parler. Si le scorbut n’était autre chose que la maladie qu’il décrit si souvent dans ses ouvrages et d’uiie manière si étendue , sous le nom de tumeur de la rate-, certainement il aurait dû être très-fréquent de son temps. Mais, si nous avions pu espérer de trouver la descriptiori du scorbut dans les écrits d’Hippocrate, ce serait dans l’endroit où il parle des habitants de Phasis (/). C’est là où il compare le naturel et la forme extérieure des Asiatiques et des Européens, et où il rend raison du tempérament, des mœurs, etc., de différentes nations, par le terrain parliculicr qu’elles habitent, par leur climat, et l’air qu’elles respirent.
« Les Phasiens, dit-il, habitent un ter- » rain bas, humide et marécageux. Leurs » maisons sont de bois et construites sur » l’eau : elles communiquent les unes » aux autres par le moyen de fossés qu’ils » traversent continuellement dans des » troncs d’arbres creusés, qui leur ser- » vent de barques. L'air qu’ils respirent 3) est épais, humide et impur. L’eau qu’ils » boivent est chaude, croupissante, cor- » rompue par le soleil, et fournie par w les pluies qui tombent continuellement M dans leur pays en grande abondance.
» Leur forme extérieure est différente de « celle des autres hommes, à cause de » cette situation. Ils sont plus grand.s ,
» et si gras, qu’à peine voit-on leurs )) veines et leurs articulations. Leur coua leur est pâle, tirant sur le jaune. Leur a son de voix est plus rude que celui des » autres nations, et ils sont naturellement » plus lents. » Voilà k)utes les remarques qu'il fait sur ce peuple; il ne parle point d’aucuns symptômes scorbutiques auxquels nous pourrions supposer naturellement qu’ils étaient sujets.
Les auteurs grecs et romains qui l’ont suivi gardent entièrement le silence sur cette maladie. Ils copient d'Hippocrate, à peu de chose près, la description de la rate {lienosi). Ils n’y ajoutent aucun symptôme qui puisse nous porter à croire que, soit Hippocrate ou eux, aient
(/) Lib. de aère, locis e» aquis — Phasis était une ville de l’ancien royaume de Colchos, situé sur le côté le plus oriental de la mer Noire, entre la Géorgie et la Circassie ; elle n'était pas fort éloignée des anciens Sauromt^hes.
, PAR LINDi 311
jamais entendu par là le scorbut (m). — Il paraît aussi que cette maladie a été entièrement inconnue aux auteurs arabes.
Ils n^c parlent, dans aucun endroit de leurs ouvrages, d’une maladie semblable au scorbut. Avicenne cependant, le plus considérable d’entre eux, a décrit très au long la maladie de la rate ,.%ivec les mêmes symptômes que les auteurs grecs («). — Quelques personnes extrêmement entêtées de l’étendue des connaissances des anciens, veulent que le scorbut soit la même maladie que Voscedo de Marcellus [o). M. Poupart pensait que le scorbut qui régna à Paris en 1699 ressemblait à la peste des Athéniens , décrite par Lucrèce [p). Moellenbroeck croyait que le serviteur du centenier de Capharnaum était attaqué de cette maladie {q). De pareilles opinions ne demandent aucune réfutation sérieuse. — Enfin, on a cru que cette maladie était la même que celle qui affligea l’armée romaine commandée par César Germanicus. Ce sentiment a plus de vraisemblance que les autres. Pour en décider, il convient de donner la relation de celle maladie, telle qu’on la trouve dans Pline {r). ^ •
(c L’armée romaine, commandée par » César Germanicus, campa en Allemaw gne, au-delà du Rhin, et assez près » des côtes de la mer. Ils trouvèrent » dans cet endroit une fontaine d’eau » douce, dont l’usage, au bout de deux 3) ans, leur fit tomber les dents, et leur 33 rendit les articulations des genoux pa-
(m) Celse, avec son élégance ordinairetraduit presque littéralement Hippocrate.
— « Quibus sæpe ex naribus fluit san- »guis, bis aut lien tumet, aut capilis » dolores sunt; quos sequiturut quœdani » ante oculos tanquam imagines obver-.
* sentur. At quibus magni sunt lienes » » bis gengivæ malæ sunt, et os olet, aut » sanguis aliqua parle prorumpit. Qno- » rum si nibil evenit, necesse est in cru-
• ribus mala ulcéra, et ex bis nigræ ci- » catrices fiant. » Lib. ir, cap. 7. — Ælius^ telrab. iii , serm, 3. — Paulus Ægineta, lib. 111, cap. 49. — Aretæus, de causis et. signis morb., lib. i , cap. 14. — Cœl. Au-, relian. ebron. sive lard, pass., lib. ni, cap. 4.
(?i) Gon. in, feu. xv, tract, ii, cap. 5, de signis apostematum splenis.
(o) Lib. de Medicamentis, cap. 2.
(p) Lib. 6. Voyez Thucydide.
(f/) Voyez S. Mathieu , 8, 5.
(r) Histor. natur.; lib. xxv, cb. 3,
traÎté
)> raly tiques (^),. Les médecins appelaient )) celte maladie slomacact ç.\ scéléiyrbe, » ils trouvèrent le moyen de la guérir 3) par MiPrba britannica , Cette plante » était non-seulement salutaire dans les » maladies de la bouche et des nerfs, mais )» encore dans là squinancie, la morsure >3 des sei^pents, etc. »
Toute cette narration paraît assez extraordinaire. Je ne saurais m’empêclier de remarquer que la perte des dents et de l’iisage des jambes, deux ans après avoir bu de celte eau, les vertus extraordinaires attribuées à Vherba britannica, et les instructions frivoles qu’il donne ensuite pour cueillir cette herbe avant qu’il ne tonne, se ressentent beaucoup de cette crédulité fabuleuse qu’on a si justement reprochée à cet auteur.
Mais, quand même un auteur plus digne de foi nous aurait donné cette relation, il y a plusieurs raisons de croire qu’elle ne se rapporte poit)t au scorbut. — Ces endroits au-delà du Rhin dont Pline parle, c’est-à-dire les j)ar!ies septentrio' nalcs des Pays-l>as, sont aujourd’hui luen connus, et on n’y a jamais découvert une pareille fontaine. Il n’est point fait mention, dans cette relation, des taches scorbutiques qu'on observe plus fréquenrment que la faiblesse des genoux , par laquelle Pline a interprété le scéléiyrbe. On a supposé que ce terme se rapportait à la raideur des tendons du jarret qu’on observe dans le scorbut.
Mais l’interprétation de Pline ne paraît cxpi imer en aucune façon ce symptôme particulier. Galien, le seul auteur qui se serve du mot scelctyrbe {t), entend parla une espèce de paralysie très-différente du retirement des tendons qu’on observe chez les scorbutiques (i). — Slrabon {u)
(s) Compages in genibus solverentur.
(/) In delinitionibus xMedic., p. 265 , loin. Il, edit. Charlerii.
( I) Voyez la définition de ce terme dans le § 1148, de Van-Swieten.
(//j 'Iroy.xvAy.Yi rk y.at cYlso']vp^-n rstpa Çou.svvî; T'4; çpc/S\iôiç sznyMploiq Tra-
OSŒL , TWV p,£V TtSpl TO çôp.U. ^ TWV (ÎÆ
TTSpt rà gy.sIy} Tcxpcilvaiv riva êri'Koxjrorj ,
£*/ Ta TWV Ufîpwv , */at TWV ^Ci']avwv.
Strabo, Geograph., lib. xvi, sub finem.
C’est-à-dire : L’armée était attaquée du stomacace et du scéléfyrbe, deux maladies du pays causées par les eaux et par les fruits, dont première se déclare
fait mention d’une pareille maladie , occasionnée par l’usage de certains fruits , etc., qui régna dans l’armée commandée parÆlius Gallus en Arabie. Mais on peut croire avec raison que le mot slomacacé signifie plusieurs autres maladies de la bouche, telles que les aphlhes, etc., sans supposer que ce soit le scorbut. Si cette calamité avait été générale dans une armée, au point d’occasionner le scéletyrbe, c’est-à-dire de priver les soldats de l’usage de leurs jambes, elle aurait nécessairement élé accompagnée d’autres symptômes constants, et aussi remarquables que celui-là, et nous les trouverions sans doute décrits d’une manière particulière dans les auteurs de médecine qui vinrent après Pline et Strabon, et qui furent à portée de voir leurs ouvrages (.r).
On peut regarder comme une question peu importantede savoir si jes anciens ont bien connu celte maladie ou non ; aussi ne me serais-je point arrêté si long-temps à celte recherche, si une estime mal entendue pour leurs ouvrages n’avait eu de mauvaises suites dans la pratique. Plusieurs médecins, croyant que la rate était le siège du scorbut, ont pris leurs indications du vice de ce viscère. D’autres ont écrit des volumes entiers pour découvrir la véritable britannica^ a laquelle on avait attribué faussement des vertus si miraculeuses. — Mais, comme on est sujet à passer d’une extrémité à l’autre, plusieurs personnes ne trouvant point celte maladie décrite chez les anciens, ont supposé qu’elle était nouvelle. Ils ont cru qu’elle paraissait dans le monde après un certain période de temps, de même que la vérole {y). Cette
par nu mal de bouche, et l’autre par une paralysie aux jambes.
(x) Je ne prétends point que le scorbut n’ait jamais régné dans les armées des anciens, mais seulement que les descriptions qu’ils nous en ont laissées sont douteuses et imparfaites. Le premier scorbut véritable dont je trouve la descriplion est celui dont l’armée de Saint- Louis fut attaquée en Egypte, environ l’an 1260. Mais on voit dans celte relation, que non- seulement les jambes étaient affectées, mais qu’il paraissait des taches sur le corps. Les gencives putrides et fongueuses y sont décrites d’une manière particulièi'e, etc. (Voyez l’IIist. de Saint-IxOuis, par le sieur Joinville.)
(y) Voyez l’Histoire de la médecine, par Freind.
opinion est aussi peu fondée que la première, si même elle ne l’esl encore moins ; car il paraît que les deux principales raisons pour lesquelles celte maladie n’a point été décrite par les anciens, ou du moins pourquoi elle l’a été si imparfaitement, sont; 10 parce qu’ils avaient trèspeu de connaissance des pays du Nord, où le scorbut est endémique ; 2° parce qu’ils n’osaient entreprendre de voyag’es de long’ cours, et qu’ils ne faisaient que ranger les côtes; aussi voyons-nous qu'aussitôt que les arts et les sciences commencèrent à être cultivés parmi les nations du Nord (1), les historiens et les autres auteurs en font mention. Si nous réfléchissons sur l’extrême ignorance des médecins de ce pays-là, et sur le peu d’estime qu’on y faisait de la médecine, nous ne serons pas surpris qu'ils n'aient pas plus tôt décrit cette mala<lie(z); mais, après la prise de Constantinople, les auteurs grecs furent dispersés dans tout le monde ;et l’art d’imprimer, nouvellement inventé, les rendit publics dans le commencement du siècle suivant.
La médecine commença alors à fleurir dans les parties septentrionales de l’Europe, et les médecins du Nord donnèrent l)ientôt aprèsdes descriptions exactes du scorbut.
De même , la navigation ayant été perfectionnée, elles Indes découvertes à peu près dans le même temps , nous voyons qu’on n’eùl pas plus tôt fait des voyages de long cours, que les mariniers furent attaqués de celte maladie. Ainsi l'équipage de Vasco de Gama, qui trouva le premier un passage aux Indes orientales, par le cap de Bonne-Espérance, en 1497, fut cruellement affligé du scorbut. De cent soixante hommes dont j il était composé, il en mourut plus de 1 cent. C’est dans la relation de ce voya- ! ge qu’on trouve la première descrip- I tion de celte maladie, observée sur la i mer {a). Elle était alors, et même long- I temps après, peu connue, comme il pa- I raît par la narration suivante.
I (1) Ce fut vers le commencement du I seizième siècle, époque remarquable pour l’avancement des sciences dans toute I l’Europe.
\ (z) \ icl. Olaiim Magnum , de Medicina
^ et Medicis scplenlrionalibus.
(o) Voyez l’Histoire des découvertes des Portugais, etc., par Herman Lopès de ! Gastanheda.
Le second voyage de Jacques Cartier, à la Nouvelle-Finlande par la grande Baie, sur la rivière du Canada , en 1535 [b).
a Nous apprîmes, dans le mois de décembre, qu’il régnait une maladie contagieuse parmi les habitants de Stadacona, et qu’elle en avait déjà fait périr plus de soixante. Nous leur défendîmes, en conséquence, de s’approcher de nos forts et de nos vaisseaux. Malgré ces précautions, cette maladie commença à se répandre parmi nous, et de la manière la plus surprenante. Quelques-uns perdirent entièrement leurs forces, de sorte qu’ils ne pouvaient se tenir debout. Leurs jambes s’enflèrent ensuite, et devinro'rit aussi noires que du charbon : les tendons de ces parties se retirèrent. La peau se couvrit dans d’autres de taches pourprées ; ccs^Iackes s’observaient sur les malléoles, les genoux et les cuisses, les épaules, les bras et le cou. Leur bouche devint puante, les gencives parvinrent à un si haut degré de putridité, qu’elles tombèrent par morceaux et laissèrent la racine des .dents à découvert; ils perdirent aussi presque toutes les dents. Celte maladie devint si géiiérale, vers le milieu de février, que, de cent dix hommes, il n’y en avait pas dix en santé ; de sorte qu’ils ne pouvaient se donner mutuellement aucun secours.
Spectacle horrible et pitoyable ! Huit de ces misérables avaient déjà perdu la vie, et plus de soixante étaient réduits à un état entièrementdésespéré. Cette maladie nous étant inconnue, nous fîmes l’ouverture d’un cadavre (c), pour voir si nous ne pourrions point en trouver la cause et y porter du remède ; mais cette calamité augmenta de telle sorte, qu’il ne restait plus alors que trois hommes en santé. Trente-cinq de nos meilleurs matelots étaient déjà morts, tous les autres étaient dans un état si déplorable, que nous n’espérions plus qu’ils en revinssent. Dieu voulut bien alors nous regarder en pitié, et nous fit connaître un remède qui nt)iis rendit la santé. — Notre capitaine, considérant la triste situation de son équipage, sortit un jour du fort, et fut sc promener sur la glace. Il
(b) Il^'kluil's collection of voyages, v. iJi , p. 2^5.
(c) Voyez le chap. 7 de la seconde partie, n® 2,
TRAITE
vit une troupe de gens qui venaient de Stadacona, parmi lesquels était un certain Domagaïa , qui avait eu les genoux, dix ou douze jours auparavant, aussi gros que la tête d’un enfant de deux ans, les tendons des jambes retires, les dents gâtées et les gencives pourries et puantes. Le capitaine le ’^yant en parfaite santé, fut pénétré de la joie la plus vive, espérant d’apprendre de lui la manière dont il avait été guéri. Il lui dit qu’il avait pris le suc des feuilles d’un certain arbre, qui était particulièrement efficace dans cette maladie. Cet arbre est appelé dans ce paysameV/a ou annéda (d). Nos malades prirent une décoction de son écorce et de ses feuilles, et furent tous guéris en peu de temps. » — Cette maladie fit périr, pendant l’hiver, soixante personnes de la colonie française, envoyée sous les ordres de M. de Roberval (e). Nous trouvons, qtielque temps après, une autre relation de la même maladie, que je vais insérer ici.
Nowelle-France. , ou description de cette partie de la Nouvelle- F rance qui est dans le même continent que la Vir^inie^ d'après les trois derniers voyages et plantations faites DE Monts, Pontgrave et de Poütrin- GOüRT [f] ; publiée par l’Escarbot, en 1604.
« Bref (1) , voici les maladies inconnues, "semblables à celles que le capitaine Jacques Cartier nous a représentées ci-dessus, lesquelles, pour celte cause , je ne décrirai pas , pour ne pas faire une répétition vaine. De remèdes il ne s’en trouvait point; tandis que les pauvres malades languissaient, se consommant peu à peu, n’ayant aucune douceur, comme de laitage ou bouillie pour substanter cet estomac , qui ne pouvait recevoir de viandes solides , à cause de rempechement d’une chair pourrie , qui croissait et surabondait dans la bouche ;
(d) Voyez part. ii.
(c) Année 1542. (Voyez llalduit, v. iir, p. 240.
(/) Collection of voyages and travels, compiled from ibe library of Ihe laie Lord Oxford, vol. ir, p. 808.
(1) La traduction anglaise de pe passage de l’Cscarbot ne ni’a pas paru bien exacte; c’est pourquoi j'ai rapporté les propres paroles de l’original.
et quand on la pensait enlever , elle renaissait du jour au lendemain plus abondamment que devant. Quant à l’arbre améda , dont ledit Cartier fait mention , les sauvages de ces terres ne le connaissaient point. Si bien que c’était grande pitié de voir tout le monde en langueur, excepté bien peu, et les pauvres malades mourir tout vifs, sans pouvoir être secourus. De cette maladie, il y en mourut trente-six , et autres trente-six ou quarante qui en étaient touchés, guérirent à l’aide du printemps, sitôt qu’il fut venu. Mais la saison de mortalité en icelle maladie, sont la fin de janvier, les mois de février et de mars , auxquels meurent ordinairement les malades, chacun à son rang, selon qu’ils ont commencé de bonne heure à être indisposés ; de manière que celui qui commencera sa maladie en février et mars pourra échapper; mais qui se hâtera trop, et voudra se mettre au lit en décembre et janvier, il sera en danger de mourir en février, mars, ou au commencement d’avril; lequel temps passé, il est en espérance , comme en assurance de salut. Néanmoins, il en est demeuré à quelques-^uns des indispositions , pour avoir été trop vivement touchés. — Le sieur Monts, étant de retour en France , consulta nos médecins sur le sujet de celte maladie, laquelle iis trouvèrent fort nouvelle à mon avis; car je ne vois point que, lorsque nous nous en allâmes, notre apothicaire fut chargé d’aucune ordonnance pour la guérison d’icelle. »
L’auteur observe ensuite, que celte >i maladie est le scorbut, auquel les nations septentrionales, les Hollandais, etc., sont j très sujets. Il cite , à celte occasion , un | passage d’Oiaüs Magnus, cl dit: « J’ai j pris plaisir à rapporter les paroles de cet auteur, parce qu’il parle savamment de celte maladie et qu’il l’a bien décrite. Il n’y a que deux symptômes dont il ne fait pas mention , c’est-à-dire le retirement des tendons du jarret et l’excroissance de chair qui vient dans la bouche.» L’Escarbot observe encore que les sauvages sont dans l’usage d’exciter des sueurs fréquentes pour la guérison de celte ma- . ladie, et que la gaieté en est un excel- i lent préservatif, parce qu’elle attaque ordinairement ceux qui sont tristes, chagrins et oisifs. Mais le plus souverain remède était l’améda, dont parle Cartier ; il l’appelle l’arbre de vie. M. Champlein, qui était alors dans ce pays, eut ordre de chercher cet arbre parmi les indiens
DU SCORBÜT,
et d’en faire provision pour la conservation de leur colonie. — On dit que le nom de celte maladie se trouve dans riiistoire de Saxe , écrite par Albert Kranlz. Si cela est vrai, je crois que , parmi les auteurs qui nous restent, il est le premier qui ait appelé cette maladie scorbut (g). Euritius Cordus en parle ensuite dans s>QnBolanicologicon, publié en 1 534. Un des personnages de’ce dialogue observe que la petite chélydoine est appelée par les Saxons Schorbock roui , parce qu’elle est un excellent remède contre le scorbut. On lui demande ensuite quelle est celte maladie, et il réond : Il paraît que c’est la siomacace de line, car elle fait tomber les dents et affecte toute la bouche. Jean Agricola, en 1539, en parle de la même manière dans la Medicina herbaria. Olaüs Magnus , dans son histoire des peuples du Nord, publiée en 1 655 , observant les maladies particulières à ces peuples , donne uue longue description du scorbut {h).
(g) Cet auteur poussa son histoire jusqu’à l’année 150i. Il mourut en 1517, suivant Melchior Adam, et Chevreau dans son histoire du monde. Je n’ai pas trouvé le nom de scorbut dans l’édition que j’ai vue. Cependant Wierus , Schenkius dans ses observations, et plusieurs autres auteurs disent J’y avoir trouvé. Je ne sais si ces auteurs [ Wierus ne peut point avoir été dans ce cas J n’auraient point pris Albert Krantz , pour George Fabrice , qui écrivait environ l'année 1570. Celui-ci , dans ses Ayinales urbis Misnccy fait mention d’une maladie qui régna en 1486; c’est-à-dire du scorbut , et il en donne une description très-imparfaite.
(h) « Est et alius morbus castrensis,
» qui vexât obsessos et inclusos; talis, » scilicet, ut membra carnosa, sfupiditate » quadam densata , et subeutaneo îabo , » quasi cera liquescens, digitorum im- » pressioni cedant; dentesque, veluti cassures, stupefacit; colores cutium cans didos reddit cæruleos, torporemque insducit, cum medicinarum capiendarum » nausea ; vocaturque vulgari gentis lin- » gua scorbock, græce forsilan
3» a subeutanea mollitie putrescentc, quæ svideturesu salsorum ciborum , nec di- » gestorum , nasci , et frigida muroruni » exhalatione foveri. Sed vim tantam non » habebit , ubi rnuri interius tabulis quo- D rumeunque lignorum sunt cooperti. In- » super, si diutius grassetur iste morbus, » absinthiaco potu continuato ilium ar- ■i çer^ soient, » biJ?. xvi, çap, 51, « Yiri-
PAR LIND. âî5
Nous trouvons bientôt après trois célèbres médecins , tous trois contemporains , qui traitent expressément de cette maladie. Ces auteurs sont Ronsseus , Ecthius et Wierus. On peut encore joindre à ceux-là Langius , qui a écrit deux lettres surj cette matière. L’ouvrage qui porte le nom à'Epitome à!Echthius fut écrit le premier. Il paraît, suivant Forestus (/) que cet ouvrage était une lettre d’Echlhius adressée à Blienburchius, médecin d’ütrecht. La réponse de ce dernier ne subsiste plus. Ronsseus publia , sous la forme d’une lettre, le premier ouvrage qui traite expressément du scorbut. On ne sait pas précisément en quelle année ce livre parut, parce qu’il le corrigea ensuite et le fit réimprimer sous une forme différente. Cet auteur porte la modestie au point de dire qu’il n’aurait rien publié sur cette matière , s’il avait vu auparavant les observations exactes de Wierus. Il y a une édition de Ronsseus, donnée par Merckün [k) et Lipenius (/), en 15G4, et une édition des observations de Wierus en 1567. — Le savant M. Astruc {ni) croit que ce dernier ouvrage ne fut publié qu’en 158o.
Il est certain que ces auteurs étaient en correspondance les uns avec les autres , et Wierus ayant envoyé à Ronsseus la lettre d’Echthius , connue sons le nom A'Epiionie , Ronsseus la fit imprimer avec son ouvrage , les observations de Wierus et les deux lettres de Langius, en 1583.
» bus , primis annis ; demum (milite stra-* » gibus confinais diminuto) arlibus, dolis » et insidiis, obsidentium subripiunt corn- » mealum , præsertim pecudes ; quas se- » cum abductas , in herbosis domorum » tectis pascendas imponunt; ne, defectu » carnium recentiorum , morbum incur- » rant , quibusvis ægritudinibus tristio- » rem, patria lingua scorbock nuncupa- »tum; hoc est, saucium stomachum , » diris cruciatibus et diuturno dolore ta- » befactum. Frigidî enim et indigesti cibi » avidius sumpti morbum hujusmodi cauj sare videntur, qualem medici ca- » chexiam universalem appellant. » Lib.
IX, cap. 58.
(i) Observ. Medic., lib. xx, obs. 11.
{k) Linden, renovatus.
(/) Bibliotheca real. Medic.
(m) Lib. de Morbis veuereis.
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