I. M. ÉMERY
On connaît la sagesse de M. Émery, ses longues souffrances, sa sollicitude pour l'Église. Quand il était en prison , s'attendant, d'un moment à l'autre , à monter sur l'échafaud , il eut le bonheur de ramener à l'unité catholique plusieurs prêtres et évêques, qui avaient prêté le serment à la constitution civile du clergé, et de les préparer à une mort chrétienne. Quelques-uns de ceux qui avaient donné dans les plus grands écarts, lui avouèrent qu'ils s'étaient laissé entraîner dans ces excès par de fausses doctrines contre l'autorité de l'Église romaine.
M. Émery, sorti de prison, fit au pape Pie VI une
relation détaillée de l'état de sa petite Compagnie, de la situation de la France, de ce qu'il avait fait pendant les jours de sa détention. Il terminait sa lettre par cette prière : « Je finis en suppliant Votre Sainteté « de vouloir bien donner sa bénédiction apostolique <( au chef et aux membres encore vivants d'une Com- « pagnie qui, dès son origine et sans aucune varia- « tion, a toujours été parfaitement dévouée au Saint- « Siège, et qui désire uniquement consacrer tout ce <( qui lui reste de vie et de force au service de l'Église « catholique. » Le 10 mars 1796, le Pape lui fit répondre par le prélat Caleppi, qu'il était très satisfait de sa conduite et qu'il lui conseillait de ne pas transporter sa Compagnie en Amérique , comme il en avait eu la pensée pendant les désastres de la France. « Sa Sainteté , écrivait le secrétaire du Pape , adresse « au ciel des vœux ardents pour qu'il continue à (( bénir les efforts de votre zèle et à veiller à votre « conservation, comme à celle de tous les membres de <( votre congrégation, si utile à la religion et qui <( s'est tant distinguée dans les malheurs actuels de la « France (1). »
La Société de Saint-Sulpice se releva donc sous la bénédiction du pape Pie VI, pontife de sainte mémoire, et par les soins de M. Émery. Nous n'avons pas à dire les difficultés de toute nature qu'elle eut à surmonter pour la réorganisation des séminaires; on peut facilement les supposer dans l'état où était la France à cette époque. Elle en triompha par la patience et par (1) Histoire de M. Émery, tome I. p. 180, 421; éd. 1883.
son dévouement . sous la direction saee et ferme de son vénéré supérieur.
Qu'il nous soit permis de nous arrêter un moment sur ce digne enfant de M. Olier.
Nous ne comprenons pas le zèle que deux ou trois écrivains modernes ont mis à abaisser M. Émery, qui a été certainement une des g-loires de l'É.slise de France. Il nous est bien permis de dire qu'ils n'y réussiront pas et que leur autorité n'est pas grande à côté de celle de ce prêtre vénérable.
Ils lui ont reproché d'avoir conseillé à un professeur du séminaire de Lyon de ne pas qualifier les propositions de la théologie de Valla que l'archevêque , de Montazet . avait imposée ; mais ils ne disent pas que M. Emery demandait qu'à côté des thèses insidieuses, on établit solidement les vrais principes (1), Valait-il mieux déserter le poste où l'on maintenait les saines doctrines par l'enseignement oral, et l'abandonner aux jansénistes que l'archevêque n'aurait pas manqué de substituer aux prêtres de Saint-Sulpice? Les prêtres les plus recommandables de ce temps-là, bien mieux en état d'en juger, ne l'ont pas cru.
Les directeurs, sous l'inspiration de M. Émery, imprimèrent si profondément dans l'esprit de leurs élèves les bonnes doctrines, que, lorsque les prêtres de Saint-Sulpice furent expulsés du séminaire de Lyon , et que les nouveaux professeurs qui avaient eu la faiblesse de prêter le serment à la constitution civile du clergé, leur furent substitués, les élèves les entrepri-
(1) Vie de M. Émery, tome 1, p. 210; éd. 1861.
rent sur l'irrégularité de leur conduite, soutinrent contre eux les droits de l'Égiise avec une telle vigueur, que l'un des professeurs dut descendre de sa chaire , et tous les séminaristes désertèrent ensuite la maison (1).
On lui fait un crime d'être resté gallican et d'avoir conservé les quatre articles de 1682. Hé ! mon Dieu! il a eu cela de commun avec bien d'autres prêtres fort estimables de diverses congrégations et avec presque tous les évêques de France. Ses opinions n'ont pas empêché les prélats , les cardinaux les plus attachés au Saint-Sièg'e, les Souverains Pontifes Pie VI et Pie VII de lui témoigner de l'estime et de la confiance , parce qu'ils ne doutaient pas de sa bonne foi et de la droiture de ses vues. Avec ses théories spéculatives, il avait un tel respect, une si parfaite soumission pour le Souverain Pontife, qu'il n'hésitait pas à écrire à Pie VII que, pour lui, la distinction du Pape parlant ex cathedra et du Pape qui parle comme personne particulière , n'était d'aucun usage ; qu'il ne soutiendrait jamais un sentiment qu'il saurait n'être pas le sien (2). Il interprétait les quatre articles dans un sens que les évêques de l'assemblée de 1682 n'avaient pas eu probablement en vue, mais qui montre quelle hberté d'interprétation pouvaient se donner ceux qui étaient, ou qui se croyaient être, dans la nécessité de les enseigner. Il pensait qae l'article sur les jugements doctrinaux n'intéressait pas nécessairement la doctrine de
(1) Histoire de M. Èmery, tome I, chap. vu, n" 6. (?.} Vie de M. Éinenj, tome I, p. :i25; éd. 18G1.
l'infaillibilité du Pape et la laissait dans son entier; que les paroles : Nec irrefonnabile essejudicium (Pontificis) , nisi Ecclesias consensus accesserit, peuvent être entendues en ce sens que le j ugement du Pape ne devenait une règle immuable de foi catholique, que lorsque l'Eglise l'a accepté : ce que l'on pouvait soutenir avant le concile du Vatican. Il donnait aux deuxième et troisième articles de la déclaration un sens qui se rapproche beaucoup de l'opinion commune ; les libertés prétendues de VEcjUse gallicane lui étaient plus que suspectes, depuis surtout qu'il avait vu l'abus qu'en faisaient les fauteurs de la constitution civile du clergé (1).
Ce furent son amour de l'Église et son dévouement à Tautorité du Saint-Siège, qui le portèrent à publier les Nouveaux ojjuscules de Fleury. Des hommes qui se rendent peu compte de la situation des esprits à cette époque, peuvent ne pas apprécier ce travail ; il ne fut pas jugé ainsi à Rome. Il ne s'agissait nullement de justifier toutes les opinions personnelles de Fleury, c'était bien loin de la pensée de M. Émery; mais il importait de dégager le texte du discours sur les //bertés, des altérations graves qu'on lui avait fait subir dans le but de rendre odieuse la sainte Église romaine ; de rétablir des paroles qu'on avait supprimées à dessein , parce qu'elles étaient favorables à l'autorité du Souverain Pontife et qu'elles montraient les abus qu'avaient commis les magistrats au détriment de
(1) Nouveaux opuscules de Fleury, p. 298 et suiv. ; éd. de 1818. — Vie de M. Emery. tome II, p. 188.
cette autorité. Comme dans le monde politique où s'agitaient alors les questions relig-ieuses sur les rapports de l'Église et de l'État, le nom de Fleury jouissait d'une grande considération, il était très utile de lui dire ce que cet historien avait écrit sur les excès de la magistrature , qui , sous le nom de libertés , avait imposé de vraies servitudes à l'Église de France. Aussi, M. Émery ne doutait-il pas qu'il ne lut agréable au Pape de recevoir l'hommage de ce livre; il le lui adressa avec le traité de Fénelon sur l'autorité du Souverain Pontife. Il ne s'était pas fait illusion. Le cardinal Antonelli lui écrivit : « J'ai parlé au Saint-Père de ces (( deux objets. Il a reçu avec beaucoup de joie les Ojnis- « cules de Fleury et il m'a chargé d'offrir ses remer- « cknents à l'éditeur, dont le dévouement envers le « Saint-Siège apostolique se manifeste si évidemment « dans cet ouvrage. Il m'a recommandé de déposer « aux archives du Vatican la dissertation de Fénelon « avec les lettres que vous avez écrites sur ce sujet (1). » Dans les temps très difficiles qu'il traversait, M. Émery examinait devant Dieu jusqu'où l'on pouvait aller en fait de concessions, pour sauvegarder des intérêts majeurs , et le point qu'il ne fallait pas dépasser. S'il fut inflexible pour le serment de fidélité à la constitution civile du clergé, il se montra tolérant pour celui cV égalité et de liberté. Il le prêta et il conseilla de le prêter. Ce fut pour lui une occasion de très pénibles épreuves , plus pénibles peut-être que celles de sa longue détention à la Conciergerie , parce que plusieurs ,
(1) Vie de M. Émery, tome II, p. 184.
même parmi les membres de la Compagnie, qui étaient alors réfugiés en pays étrangers, et qui connaissaient mal la vraie situation, le blâmèrent en termes très durs , comme s'il avait trahi les intérêts de TÉglise. 11 ne se consola de ces récriminations que par le témoignage de 5ia conscience, parles motifs très sérieux qui lavaient dirigé, motifs qu'il explique dans ses lettres et qui n'ont pas été réfutés; par la conviction enfin qu'il avait rendu service à l'Église (1). Quoi qu'on en ait dit, ce serment n'a jamais été condamné par le Saint-Siège (2).
Il vit plus de difficultés dans le serment de haine à la l'oijauté qui fut imposé le 5 novembre 1797. Le terme était fort mal choisi, il se ressentait des passions révolutionnaires de l'époque; la pensée, telle qu'elle était expliquée par le rapporteur de la loi , au nom de la commission , n'était pas qu'on dût jurer haine au système monarchique, considéré en lui-même, ni à la personne des rois, mais qu'on renonçait en France à la monarchie pour s'attacher au régime républicain. M. Émery ne prêta pas ce serment et ne conseilla à personne de le prêter; cependant, tenant compte des explications officielles et des circonstances, il inclinait à croire que le serment, ainsi entendu, n'était pas absolument contraire au droit naturel; il n'improuvait pas la conduite des prêtres qui, s'étant formé la conscience, le prêtaient pour se soustraire à la peine du
(1) Vie de M. Éraenj, tome I, p. 307-330.
(2) Collection des brefs et des instructions de Pie VI relatifs à la ne voludon française, tome II. p. 402, 498.
bannissement dont ils étaient menacés , et pour ne pas abandonner leur troupeau, qui serait demeuré sans pasteur. Il était d'ailleurs parfaitement soumis, d'avance, au jugement que le pape porterait. On sut plus tard que Pie VI avait condamné verbalement ce serment (1). En considérant le bref que le Pontife écrivit plus tard, le 30 janvier 1799, au sujet d'un serment analog'ue que le gouvernement républicain, installé à Rome , avait exigé et qu'avaient prêté des professeurs du Collège romain et de la Sapience, il nous semble que le Pontife n'avait pas condamné ce serment dans le sens selon lequel M. Émery le supposait tolérable, mais qu'il l'avait déclaré illicite dans ses termes , dans sa formule officielle , quelle qu'eût pu être l'intention du gouvernement (2) ; ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question.
M. Émery n'avait eu d'autre mobile dans sa conduite relative aux serments, que son amour de l'Église. Ce fut sous les mêmes inspirations et par respect pour la hiérarchie, qu'il refusa d'approuver les mesures que Napoléon voulut prendre, à l'exemple de Louis XIV, pour faire gouverner les Églises vacantes par des prêtres qu'il nommait à ces sièges épiscopaux et auxquels Pie VII refusait les bulles d'institution canonique. Le cardinal Maury rédigea un projet d'adresse, qui devait être présentée au prince par le chapitre de
fl) Collection des brefs, etc., lonie II ; supplénienl, p. 22, 26.
''21 Voir Mémoires pour servir à l'hisfoire ecclésiastique^ pendant le dix-huitième siècle, par Picot, tome VII, année 1797, p. 106 et suiv.; — année 1799, p. 215 et suiv.
Paris. '( M. Émery, obligé de se trouver au conseil où a elle se délibérait, rapporte l'historien de Pie VII, « s'opposa fortement à deux assertions entièrement u fausses que contenait cette adresse : 1'' que c'était « l'usage anticfue des Églises de France de déférer « tous les pouvoirs capitulaires aux évoques nommés; (( 2° que c'était en vertu d'un avis de Bossuet, que « tous les évèc[ues nommés par Louis XIV dans le « temps de ses démêlés avec Innocent X, avaient pris « l'administration des Églises auxquelles ils étaient « nommés. M. Émery s'éleva surtout avec beaucoup « de chaleur contre ce dernier point et prouva qu'il « n'y avait aucune preuve dans l'histoire de ces temps (( que Bossuet fût l'auteur d'un pareil avis. L'adresse « fut changée, mais M. Emery ne voulut pas la signer. » Toutes les instances du cardinal pour l'amener à donner sa signature furent inutiles; il no voulut jamais reconnaître aux chapitres le droit de révoquer les grands vicaires , pour donner tous les pouvoirs spirituels à l'évèque nommé en dehors du Souverain Pontife; enfin, pour se délivrer de ces importunités, il sortit brusquement de la salle (1). Il était autrefois d'usage dans quelques provinces, paraît-il, que les chapitres donnassent, ad lionorem , des titres de vicaires capitulaires aux évèques nommés; cela du moins se faisait de temps en temps; mais l'administration demeurait aux vicaires nommés d'abord , et on
(1) Histoire de Ui rie de Pie Vif, par Artaud, lonif II. p. 287. 288. — Vie de M. Émenj, toiiio II. \k 292 et suiv. — Histoire de M. Lmerij, tome II, p. 322 et suiv.
n'entendait pas se faire de cette pratique une arme contre le Pape , pour se passer des bulles d'institution, comme l'avait prétendu Louis XIV.
M. Émery fut le premier à dévoiler au cardinal Caprara les articles dits organiques du concordat , qui soulevèrent de si graves réclamations de la part du Saint-Siège; il lui soumit, en même temps, un mémoire tendant à montrer ce que ces dispositions prises àl'insu de Rome avaient d'inconciliable avec les droits de l'Église (1).
Personne ne travailla plus que lui, en France, pour faire respecter l'acte de suprême autorité que venait de faire le Pape en supprimant tous les sièges épiscopaux des églises des Gaules et en exigeant la démission des titulaires. Aucun des Pontifes romains, depuis l'origine, n'avait fait un exercice aussi extraordinaire de la juridiction éminente que Notre-Seigneur a donnée à saint Pierre ; il y eut de très vives oppositions , un nouveau schisme était à craindre. M. Émery démontra la parfaite légitimité de l'acte de Pie VII; il amena plusieurs évêques, et par eux un grand nombre de leurs collègues dans l'épiscopat , à une religieuse soumission , en les engageant à se démettre , entre les mains du Pape, de leurs sièges, sans condition. De plus, il n'y a rien qu'il n'entreprit, autant que le permettaient les circonstances , pour écarter les évêques et les prêtres constitutionnels, des nouveaux sièges que rétablissait le concordat.
(1) Histoire de M. Émenj, tome IF, cliap. m, Concordai et articles organiques, n" vi.
La conduite toujours mesurée, mais ferme, de ce bon prêtre , son dévouement l)ien connu aux intérêts de lÉglise . les impressions qu'avait laissées dans l'esprit des hommes politiques la publication des Opiisculr's de Fleury. lui suscitèrent vers la fin de sa vie de graves embarras du côté d'un pouvoir ombrageux et violent.
Les jansénistes et les constitutionnels ne lui pardonnaient pas sa fidélité inébranlable à la doctrine catholique, sa soumission constante aux évèques, son respect pour les traditions, son dévouement au Saint- Siège; ils ne négligeaient aucune occasion de.prévenir contre la Compagnie de Saint-Sulpice les ministres de l'Empire, Fouclié surtout, ministre de la police, qui était mal disposé à son égard . et l'empereur que le moindre soupçon d'opposition irritait. Celui-ci ne doutait pas de la soumission du supérieur de Saint-Sulpice à l'autorité civile tant ([uelle se maintiendrait dans les termes de son droit légitime ; mais il le savait inflexible sur les principes de Tautorité de l'Église, et il prétendait que tout, sans réserve, fût subordonné aux intérêts de sa politique, ce que M. Émery ne pouvait pas admettre. Le prince disait un jour à son oncle, le cardinal Fescli : " Vous ne traitez pas les conslitu- (' tionnels comme les anticonstitutionnels. Cependant « les uns sont bien plus nos amis et ceux de l'État, « qu'une partie des autres. Méfiez-vous beaucoup des « Sulpiciens. >> Sous ces préoccupations et à l'occasion d'un incident survenu, il décida, le 11 janvier 1810, que la Société serait dissouto et le shninairp détruit.
dès le mois suivant. Par son ordre, le ministre des cultes, Big'ot de Préameneu, écrivait aux vicaires généraux de Paris : « Il convient que le séminaire de « Saint-Sulpice change tout à fait de main et de nature, « à dater d'après-demain..., qu'on n'y emploie aucun « Sulpicien et que M. Émery cesse sur-le-champ d'y « remplir aucune fonction. »
Le digne supérieur dut se retirer. Il réunit la communauté , à l'heure de la lecture spirituelle , pour lui faire ses adieux. Il lui parla avec une tendresse paternelle de la peine qu'il éprouvait à se séparer de ses enfants. Il l'entretint de son dévouement à l'Église romaine; il exhorta les séminaristes dans les termes les plus affectueux à suivre fidèlement la règle, à prier pour l'Église et à demeurer inébranlables dans une obéissance filiale et absolue à tous les enseignements émanés du Saint-Siège. Les élèves, profondément touchés, lui demandèrent sa bénédiction. L'historien de la vie de M^^ Eugène de Mazenod , mort évêque de Marseille , nous dit que le vénérable prélat , qui était alors élève du séminaire, ne parlait de cette scène, quarante-cinq ans après, que les larmes aux yeux (1).
M. Émery, retiré à Issy, continua à travailler pour l'Église , dont il ne cessa de soutenir les intérêts dans les commissions auxquelles l'empereur voulut qu'il prit part; car, malgré ses colères et l'injuste persécution qu'il lui fit subir, il ne pouvait se défendre d'un sentiment d'estime pour son intelligence et pour la dignité
(1) Vie de M. de Mazenod, tome \, p. 65. — Histoire de M. Émery) par M. Méric, tome II, p. 374, 378.
et l'élévation de son caractère. « L'abljé Émery, dit « l'auteur de Y Histoin' universelle de iEijiise catholl- « que, fut fort assidu (aux réunions de la commission) « et y parla comme il convenait à un théologien exact, « et à un ami courageux de l'autorité pontificale. » Il discuta et repoussa énergiquement les articles proposés qui tendaient à ce qu'on pût se passer du pape pour les dispenses, et pour l'institution canonique des évoques [1). Dans une assemblée solennelle, dont tout le monde connaît l'histoire, et où étaient réunis, avec des cardinaux et des évèques , les grands dignitaires de l'État, sous la présidence de l'empereur, il prit seul la défense du Souverain Pontife et des droits de l'Église Romaine, avec un calme et une fermeté qui excitèrent l'admiration de tous. Les derniers jours de sa vie se passèrent dans de grandes amertumes ; il souffrait pour l'Église ; il travaillait nuit et jour pour prévenir les dangers qu'il redoutait de la faiblesse de plusieurs, si le concile national se réunissait. « Ce malheureux con- « cile, disait-il quelquefois, me donnera la mort. » 11 n'en vit pas la réunion ; Dieu le retira plus tôt de ce monde et lui donna, comme nous en avons la confiance, la paix promise au serviteur fidèle. Plusieurs années après, le cardinal Lambruschini, alors nonce en France , visitant à Issy le tombeau où était déposé le corps du vénérable supérieur, fit de lui ce bel éloge : C'est un prêtre qui a beaucoup aimé l'Église. L'historien dont nous venons de citer les paroles,
(I) Mode. M. Lincnj, lome II, p. 9.95-303.
termine ainsi la narration de la séance solennelle où Napoléon fut frappé de la tenue de 31. Émery, de Tàpropos et de la gravité de ses observations : « Puisse « la congrégation de Saint-Sulpice se montrer tou- « jours digne de ce vénérable supérieur, .nous en «donner une Vie semblable à celle de M. Olier, et (( former beaucoup de prêtres qui lui ressemblent : « c'est ce que nous pouvons lui souhaiter de plus utile « et de plus glorieux , non seulement pour elle , mais « pour l'Église entière (1). »
II. REPROCQES FAITS A LA COMPAGNIE DE SAINT-SULPICE. LIVRES CLASSIQUES DE THÉOLOGIE.
La Compagnie de Saint-Sulpice reprit ses travaux, qu'elle a continués jusqu'à nos jours , désirant demeurer fidèle, avec la grâce de Dieu, aux maximes qu'elle a reçues de M. Olier et de M. Émery.
On lui a reproché d'être restée, après le concordat, au moins un certain temps , dans les idées gallicanes, et d'avoir pris , pour les cours de théologie , un manuel où ces idées étaient enseignées. On a poussé bien plus loin l'attaque. On a écrit dans le tome XL^ de la continuation de Y Histoire de l'Église, cette phrase inouïe
{i) Histoire universeUe de VÉglise catholique, par l'abbé Rorhbacher, tome XXVIII, liv. 91, pag. 108, 127. — C'est pourtant de M. Émery que l'on a écrit : « Nous l'eftaçons de nos dyptiques et le clouons « au pilori de l'histoire. » Nous plaignons le prêtre, qu'une imagination exallée entraîne à de pareilles intempérances de langage. 11 a du zèle, nous n'en doutons pas, mais, un zèle qui n'est pas selon la science, comme le disait saint Paul de certains zélateurs de son temps.
que nous citions dans lintrûduction de notre opuscule : « Un séminaire du gouvernement avait charge « spéciale d'en fourbir l'enseignement (des quatre « articles) et de former des provins ecclésiastiques (■ pour faire provigner ces semences de schisme et • d'hérésie (i). »
11 est facile de nommer le séminaire dont parle ici l'historien. Mais que sont-ce que ces ji ravins qui font provigner des semences? Termes bizarres, qui, si nous les comprenons , exprimeraient plus qu'un blâme immérité ; ce serait une indignité . une odieuse calomnie portée, non seulement contre le séminaire de Saint- Sulpice, mais contre tous les évèques et contre tous les séminaires de France ; car tous ces établissements ont été dans les mêmes conditions. Ce ne sont pas les séminaires du gouvernement , mais des évèques; et les uns n'ont pas eu plus que les autres, pour charge particulière, de répandre en France des semences de schisme et d'hérésie. Cette pensée seule révolte le sens chrétien.
Plusieurs de nos anciens , élevés dans les opinions du clergé de France des derniers siècles, les avaient effectivement conservées: car ce n'était pas pour eux une affaire de parti, mais de conviction, qu'on ne change pas à volonté du matin au soir. Ces messieurs n'en étaient pas moins, comme l'avait été M. Émery, profondément attachés au Saint-Siège , ne discutant aucun de ses actes, acceptant d'esprit et de cœur tout ce qui venait de la sainte Église romaine, et nous ins-
(1, ïoiiif XL, f). 503.
pirant à nous, leurs jeunes confrères, les mêmes sentiments. Nous devons ajouter qu'ils ne nous témoignaient pas moins un aff-ectueux intérêt, quand ils voyaient que nous nous écartions de leurs idées.
A l'époque du rétablissement des séminaires, les évêques donnèrent , comme livre classique, la théologie de Bailly, bien qu'on ne s'en dissimulât pas les défauts , parce qu'on n'en avait pas d'autre qui fût dans un ordre convenable; les mêmes motifs firent adopter plus tard les institutions de droit canonique de M. Lequeux, les seules qui s'occupassent de la situation des Églises de France. On a abandonné ces deux livres sans hésiter, dès qu'on sut qu'ils venaient d'être mis à l'Index,
Les nombreux élèves qui ont suivi nos cours et qui sont actuellement répandus dans plusieurs provinces, savent que , tout en leur mettant entre les mains ces livres écrits selon les maximes de l'ancien clergé de France , nous leur enseignions cependant les doctrines romaines. Il en a été de même pour un traité du mariage, où l'on soutenait sur les empêchements des opinions abandonnées depuis : nous maintenions les doctrines qui ont prévalu, et cela, dans le séminaire principal de la Compagnie, sans aucun signe d'improbation de la part de nos supérieurs. Nous pouvons en dire autant de la plupart de nos confrères, soit à Paris, soit dans les provinces. Le changement s'est opéré sans secousse, sans aucune injonction des supérieurs, tout naturellement , sous l'action de Dieu. L'étude plus approfondie de la tradition des saints
Pères, une connaissaace mieux: étudiée de la constitution de lEglise, l'abus qu'avaient fait du g-allicanisme, au siècle passé, les jansénistes et les auteurs de la constitution civile du clergé, ont fait abandonner les théories gallicanes.
Le critique veut bien reconnaître que « de nos jours, « avant les condamnations du Vatican , Saint-Sulpice « était venu par les Hamon et les Icard , à peu près « aux doctrines romaines ». Cependant M. Hamon et celui qui écrit ces lignes n'ont pas le mérite qu'il leur attribue; ils ne sont ni les seuls, ni les premiers qui aient concouru à faire prévaloir les doctrines romaines dans la^ Compagnie. Sans parler de beaucoup d'autres, qui sont bien connus, tels que M. Caval, M. Faillon, 31. Lehir, M. Grandvaux, etc. , etc. , la plupart d'entre nous peuvent attester qu'ils ont reçu ces doctrines d'un directeur plus ancien , qui les leur a transmises. — Il ne restait plus , à notre connaissance , plusieurs années avant le concile du Vatican , un seul membre de la Compagnie qui ne les enseignât.
Un autre reproche auquel nous ne nous attendions pas et que nous avouons ne pas comprendre , est que « en 1828 les nourrissons de Saint-Sulpice persécu- (( talent l'Église x. Cette phrase est pour nous une énigme. L'historien qui emploie une si étrange expression, vise-t-il M. Feutrier, évèque de Beauvais, ministre des affaires ecclésiastiques, qui a signé les ordonnances de juin 1828 , sur les petits séminaires? Nous n'en savons rien. Tout ce qui ressort de son langage, c'est qu'il rend Saint-Sulpice responsable de ce qu'ont
pu faire ou dire des hommes autrefois élevés dans l'un de ses séminaires, ce qui est assurément aussi déraisonnable qu'injuste. S'il avait à raconter les désordres du cardinal de Retz, par exemple, dirait-il qu'un nourrisson de saint Vincent de Paul scandalisait la capitale ? Appellerait-il Voltaire nourrisson des Pères Jésuites? Cela n'est pas sérieux.