V. RIGORISME
Nous avons encore un mot à dire sur le rigorisme. On a dit que les prêtres de Saint- Sulpice, en s'assujettissant aux évêques , se sont faits comme eux gallicans et 7'if/oristes.
Pendant le dix-septième siècle, on enseignait dans nos séminaires un probabilisme tempéré. Nous le concluons des écrits de M. Tronson , plus à même que tout autre d'être bien informé là-dessus. Plusieurs de ses lettres attestent la sollicitude de ce digne supérieur à veiller sur renseignement de la morale , afin de maintenir les professeurs dans de sages limites. Ayant su qu'un professeur du séminaire de Clermont avait avancé des propositions trop sévères, il lui donna des avis fortement motivés, il exigea que ces propositions fussent effacées de ses cahiers et qu'on ne les enseignât plus.
Il écrivait à cette occasion au supérieur du séminaire de Clermont : « On a cru peut-être qu'il était utile de « donner des maximes sévères , parce qu'on se relAche (( toujours assez dans la pratique; mais peut-être « n'a-t-on pas assez considéré que c'était exposer les « séminaristes à se relâcher encore davantage , lors- « qu'on les aurait exposés au péril de perdre toute la (( confiance qu'ils avaient dans leurs directeurs , parce '< qu'ils verraient que ce qui leur a été enseigné n'est <> point le sentiment commun des docteurs, ou du «' moins que les plus habiles croient qu'on peut suivre X en sûreté de conscience des sentiments opposés. (' L'on ne croit pas d'ailleurs qu'il soit utile pour la « gloire de Dieu , ni pour le bien des âmes , d'exposer « des personnes à pécher en les mettant en mauvaise « foi dans des choses qui peuvent être fort innocen- « tes (1). » Pour mieux faire ressortir encore les
(1) Lotlroii M. C.av, le 5i nnvPinlnc Uifl2.
doctrines que le sage supérieur a inculquées à la Compagnie , comme maximes traditionnelles , nous ajouterons une lettre écrite plusieurs années auparavant à M. Dollier, supérieur du séminaire de Montréal , dans le Canada : « Je ne puis qu'approuver la « conduite que vous me marquez touchant les règles (( que l'on suit pour la morale. Les meilleures et (( celles que l'on a toujours enseignées, sont celles « qui ne sont ni trop relâchées , ni trop rigides , et « qui, tenant un juste milieu, évitent avec soin les (( deux extrémités. C'est la conduite qu'ont suivie nos « très honorés Pères qui nous ont devancés. C'est celle « que nous insinuons toujours ici , en tâchant de ne « pas nous écarter de leur esprit et de marcher, au- « tant que nous pouvons , sur leurs traces ; c'est celle « sur laquelle vous faites bien de règ-ler votre con- « duite. » (Juin 1681.)
Ces maximes sont constamment demeurées dans la conduite de la Compagnie , nonobstant quelque modification qui s'opéra dans l'enseignement du séminaire de Saint-Sulpice, à la suite des délibérations de l'assemblée générale du clergé de France de 1700. Les cardinaux, archevêques et évèques qui composaient cette assemblée , frappés d'un relâchement déplorable dans la doctrine, qu'introduisait l'abus du probabilisme , et dont les Souverains Pontifes Alexandre Yll et Innocent XI s'étaient plaints dans les termes les plus sévères (1) , proscrivirent plusieurs propositions , dont la
(!) Decretum Alex. VU, Sanctissimus ISoster, 24 sept. 1C65. — Decretum Innocenlii XI, 2 mart. 1679.
plupart ont été condamnées par le Saint-Siège , et ils conclurent que « comme on doit improuver l'excès de « ceux qui rejettent les opinions, même celles qui « sont les plus probaljles entre les plus probables , il « ne faut pas moins s'opposer à l'autre excès , qui est « celui où , dans le doute , on suit le moins sur en ma- « tière de salut ; où, ce qui est encore plus dangereux, « on suit le moins probable et le moins sûr tout en- « semble (1), »
L'assemblée du clergé est allée plus loin que le Saint-Siège, en blâmant le probabilisme. Les Souverains Pontifes ont seulement condamné l'abus que certains théologiens en ont fait, soit en descendant à un laxisme non tolérable , soit en étendant la théorie à des matières auxquelles le probabilisme ne doit pas être appliqué. On ne peut pas dire, toutefois, qu'elle ait donné dans le rigorisme , si l'on prend ce terme dans le sens théologique. Les évêques de France sont demeurés dans les limites d'une incontestable orthodoxie. Ils n'ont jamais admis le tutiorisme rigide des jansénistes , ni même le tutiorisme mitigé de l'ancienne école de Louvain, mais seulement le probabiliorisme , qu'ont enseigné des théologiens fort respectables de différents ordres religieux, des Dominicains, des Jésuites, etc., et qu'on peut toujours soutenir en sûreté de conscience, bien que le système moral de saint Alphonse de Liguori soit aujourd'hui communément
(1) Extraits des Procès-verbaux de l'assemblée générale du clergé de France de 1700. — Œuvres de Bossuet, tome VII, p. 351 ; éd. de Versailles, 1813.
admis, comme répondant mieux à la situation des esprits.
Le Saint-Siège ne s'en était pas expliqué alors, comme il l'a fait depuis dans l'approbation de la théologie de saint Alphonse de Liguori. La Compagnie , sous la direction de M. Leschassier, crut devoir modifier un peu son enseig'nement , pour ne pas se mettre en opposition avec les Évêques qui lui confiaient leurs séminaires ; mais elle ne s'écarta pas des principes de modération que lui avait inculqués M. Tronson. Elle concilia avec une respectueuse déférence aux décisions de l'assemblée du clerg*é, cette sage réserve qui fait pencher la balance du côté qui expose le moins le salut des fidèles , autant que le permettent les saintes maximes de l'Évangile (1).
La théorie du probabiliorisme est assez flexible , pour qu'on puisse la rapprocher beaucoup , dans l'enseignement pratique, du probabilisme de saint Alphonse de Liguori. Nous n'avons pas vu de différences bien accentuées dans la direction donnée aux âmes par des hommes sages , qu'ils eussent admis l'un ou l'autre système. Depuis les décisions données à l'occasion de la théologie de saint Liguori , les professeurs des séminaires sont généralement revenus aux théories du dix-septième siècle, et si aujourd'hui nous avons un péril à éviter, c'est bien plus celui d'une trop grande facilité , que celui de la sévérité.
(1) Mémoires pour servir à l'histoire de la Compagnie de Sainl- Sulpice, mss., tome I, p. 397-421 ; tome II, p. 26, 27.
VI. LA COMPAGNIE SE CONSERVE PAR LA GRACE DE DIED , AD MILIEU DES DIFFICULTÉS DES TEMPS.
GriVce à la vigilance douce, paternelle, mais continue et ferme de ses supérieurs , la Compagnie a pu traverser des époques bien troublées , sans éprouver dans son sein ces discordes qui ont désolé en France tant d'ordres religieux et de congrégations. On a toujours écarté d'elle les hommes suspects dans la doctrine , les livres dan g"ereux, la hardiesse des opinions.
Les supérieurs ont eu à cœur de prévenir ou d'arrêter tout ce qui pouvait , comme nouveauté de doctrine, altérer l'esprit de la Compagnie. 11 ne s'est rencontré qu'un seul de ses prêtres qui l'ait affligée, à l'époque où le jansénisme trouldait si profondément les âmes; ce prêtre, appelé Oursel, se joignit , dans l'assemblée de la Sorbonne du 5 mars ITli, au petit nombre de docteurs qui refusèrent d'accepter la bulle U/iir/eniius; il fut exclu de la communauté de la Paroisse et de la Compagnie de Saint- Sulpice. Le cardinal de Noailles l'accueillit et en fit le grand pénitencier de son diocèse (1) . Cette fermeté produisit le meilleur effet, et, depuis ce seul exemple, on n'a eu qu'à bénir Dieu de la parfaite union des âmes.
Cette unité de vue, la docilité de la Compagnie à suivre la direction qu'elle recevait de ses supérieurs, lui ont permis de poursuivre son œuvre avec la bénédiction de Dieu, et de l'étendre même par de nouveaux sémi-
(1) Mémoires, etc., lome H, p. 21 -2i.
naires cjui lui furent confiés dans les diocèses d'Avignon, d'Angers, d'Orléans, de Toulouse, indépendamment de plusieurs communautés de philosophes dont elle a dû se charger aussi. Le séminaire de Paris subit, à l'époque de la régence et sous le règne de Louis XV, l'influence des mœurs de cette époque; il y eut un relâchement momentané dans sa discipline ; mais il se releva sous la main de M. Émery, qui par sa sagesse , son grand esprit de foi , la fermeté de son caractère, et avec le concours de ses confrères, qui ne lui fit jamais défaut, ramena le respect, l'amour et l'observation des règles.
A cette époque, aux approches de la Révolution, tandis que l'on s'efforçait au séminaire de préparer des prêtres qui pussent lutter par leurs vertus et par leurs lumières contre les scandales publics , et demeurer fermes dans leurs voies , au milieu de tant de défaillances, des directeurs du séminaire, associés aux travaux de la Sorbonne, combattaient les erreurs du jansénisme et de la philosophie rationaliste ; MM. Régnier, Delafosse, Montagne, Legrand, publièrent des livres fort utiles pour la théologie et la défense de la religion. M. Legrand donna les censures de Berruyer, du Bélisaire de Marmontel, de V Emile de Rousseau.
Nos confrères du Canada travaillaient à maintenir dans l'ile de Montréal les saines doctrines et les pratiques de la vie chrétienne , malgré de graves difficultés qui naissaient de la situation nouvelle que leur fit le traité de ITôT, qui cédait le Canada à l'Angleterre.
A Paris , à côté du séminaire , le clergé de Saint-
Sulpice, chargé depuis M. Olier d'une paroisse immense , ne cessa pas de donner l'exemple du dévouement, et d'un zèle pour les bonnes œuvres qui eut une très heureuse influence sur les autres paroisses de la capitale.
La Compagnie conservera avec reconnaissance pour es dons de Dieu , les noms de ces pasteurs vénérés, qui succédèrent à MM. Olier et de Bretonvilliers : MM. de Poussé, de la Barmondière , Baudrand, de la Chétardie , Languet de Gergy, Dullaud'Allemans, de Pancemont, Citons un ou deux traits entre beaucoup d'autres.
Le nonce Bentiglovio, témoin du zèle apostolique de M. de la Chétardie pour toutes les œuvres de la paroisse , et surtout du soin paternel qu'il avait pour les petits enfants, l'engagea à faire hommage au pape des livres qu'il avait publiés pour l'instruction de ses paroissiens. Il se rendit à cette invitation, et reçut un bref des plus consolants de Clément XI (15 mai 1714). « Nous avons bien connu, lui disait le Pontife, non « seulement la continuation, mais la grandeur de « votre amour filial pour nous. Aussi avons-nous reçu (( vos livres avec une joie très grande , soit parce qu'ils « nous viennent de vous , que nous aimons cordial e- « ment et que nous estimons d'une manière toute parce ticulière, soit parce que vous en êtes l'auteur, et « qu'ils sont à nos yeux des marques de votre piété , « de votre doctrine et du soin continuel que vous avez « d'explicjuer au peuple qui vous est confié les saintes (( vérités de la foi et la doctrine du salut, et de lui « inspirer l'amour de la loi du Seigneur. Mais ce qui
« nous console surtout, c'est de voir que vous vous (( appliquez avec tant de zèle et d'assiduité à ensei- <( gner aux enfants les éléments de la foi , ce qui est , (( en effet , le devoir principal d'un pasteur des âmes. (( Nous souhaitons de tout notre cœur que vous conti- <( nuiez d'apporter vos soins , comme vous l'avez fait « jusqu'ici, à une œuvre si sainte et si salutaire , et à « laquelle, comme vous l'avez appris, nous avons « continué de nous appliquer Nous-méme, pendant « notre séjour à la campagne. Soyez, au reste, bien <( persuadé , Notre très cher fils , qu'il n'y a point de « marques d'affection, ni de bienveillance, que nous « ne croyions être dues à vos vertus et à vos saints tra- « vaux. »
M. de la Chétardie était très malade quand le nonce vint lui remettre le bref du Saint-Père ; il n'osa l'ouvrir par humilité , et voulut en déférer l'honneur au cardinal d'Estrée, qui, l'ayant lu, le lui rapporta. Le malade prit alors le bref, le baisa, l'appliqua sur ses yeux et sur son cœur et le garda sur lui jusqu'au dernier moment de sa vie, en signe de respect et de reconnaissance pour le Saint-Siège (1).
L'histoire de M. de la Chétardie est , au fond, celle des autres curés de Saint-Sulpice, que nous avons nommés. On ne peut se défendre d'un sentiment d'admiration en parcourant, dansles Rema?'ques historiques de Doncourt, les mesures qu'ils prirent pour soulager les pauvres, instruire les fidèles et spécialement les en-
(1) Mémoires siir les curés de Saint-Sulpice, mss. Notice sur M. de la Chétardie, p. 77, 97.
fanis, maintenir et augmenter la dévotion au Saint- Sacrement et à la sainte Vierge. Ils travaillaient à l'œuvre de Dieu, à côté des supérieurs et directeur du séminaire, avec une fraternelle émulation et dans une parfaite union.
Ce fut alors aussi que M. Émery, en prévision des malheurs qui allaient affliger la France, et dirigé par une inspiration providentielle, envoya plusieurs de ses confrères fonder un séminaire à Baltimore , et encouragea quelques-uns d'entre eux , entre autres le saint M. Flaget, à se livrer à des missions très laborieuses, qui eurent pour résultat la création de quelques évêchés , commencements de cette grande Église des États-Unis que Dieu bénit manifestement.
Nous touchons à la fin du dix-huitième siècle. Quand des trouilles avant-coureurs de la Révolution amenèrent des défections nombreuses dans les ordres religieux et dans les congrégations, à l'occasion de la constitution cicile du clergf' , pas un seul membre de la Compagnie ne se laissa ébranler : les uns émigrèrent dans les pays étrangers, d'autres travaillèrent, au milieu de mille périls, à sauver des âmes, dixhuit versèrent leur sang, pour conserver intacte la fidélité aux prescriptions du Souverain Pontife.
Elle demeurera inscrite dans les annales de l'Eîrlise de France, la journée du dimanche 9 janvier 1791, que Ton avait marquée pour le serment du clergé de l'Eglise métropolitaine et des paroisses de Paris. Les agents de l'autorité tenaient à ce que le serment à la constitution civile du clergé fût prêté par le curé de
Saint-Sulpice, persuadés, comme le dit un écrivain du temps , « qu'aucune paroisse ne résisterait , si Saintce SuJpice était ébranlé ». M. de Pancemont, curé de la paroisse, monta en chaire, entouré de tous les prêtres de sa communauté , en présence d'un immense auditoire, dans lequel on remarquait des groupes nombreux de révolutionnaires , dont l'attitude annonçait le tumulte qui allait éclater. Il fit son prône, sans paraître déconcerté , et sans dire un mot qui eût trait aux circonstances. Il allait descendre de chaire , quand des cris sont poussés de divers côtés : Le serment ! Le serment! Le serment ou la lanterne !... M. de Pancemont reprend la parole et dit à haute voix : Jamais ! ma conscience me le défend. Les perturbateurs se précipitent en foule vers la chaire pour faire violence au pasteur ; on eut la plus grande peine à l'arracher de leurs mains. Pas un seul des prêtres de la communauté ne fit défection : sommés par Bailly, maire de Paris , de prêter le serment , pour prévenir les troubles qu'occasionnerait leur résistance, ils répondirent qu'ils ne le pouvaient pas , parce que la constitution civile portait atteinte aux droits sacrés du Souverain Pontife et des évêques.
Ainsi s'est conduite jusqu'à la fin du dernier siècle, parmi les plus grands dangers , cete petite Compagnie, que le continuateur de X Histoire de rÉf/lise nous dit être « restée -pétrifiée , depuis Bossuet j usqu'à Frays- « sinous, dans les quatre articles de 1682 ».