IV. — Type Sensoriel
Ici l'attention dirigée sur le mouvement ralentit la réactio , tandis qu'elle l'accélère en se concentrant sur le signal sensoriel. Le fait fut d'abord signalé par M. Martius, mais il ne s'y arrêta pas et l'attribua à la nouveauté du stimulus employé, qui, captivant outre mesure la pensée du sujet, l'aurait empêché d'exécuter convenablement l'ordre de faire attention au mouvement*. Cette explication, bonne peut-être dans le cas particuHer, ne saurait prévaloir d'une manière générale en face des observations publiées depuis lors ^ et l'on ne peut plus guère mettre en doute la réalité d'un type naturel qui est en quelque sorte la contrepartie de celui de Lange.
Le type sensoriel présente deux variétés (si ce n'est davantage), dont un heureux hasard me fit rencontrer simultanément quelques échantillons presque au début de mes expériences de réaction, à un moment ou je ne connaissais que la règle de Lange et m'attendais candidement à la voir se vérifier toujours. Qu'il me soit permis, pour caractériser la difiérence de ces deux variétés, de reproduire la note résumant mes premières observations sur ce sujet communiquées à cette époque à la Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève ^ :
1 Phil. Studien, t. VI, p. 409.
* Pour les indications bibliographiques, je renvoie au bon résumé des cas favorables ou çj.éfavorables à la loi de Lange, publié par M. Titchener {Mindj jaftv. 1895, p. 74-76) en y rajoutant toutefois mon observation de 1892 (v. plus loin p. xi9), ainsi que celles de M. Baldwin {Médical Record, 15 avril 1893, et Psychol. Review, mai 1895, p. 259).
* Séance du 7 avril 1892. {Arch. se. phys. et nat. Mai 1892, p. 575). Cette note m'ayant été demandée de divers côtés, je saisis cette occasion de la réimprimer, bien qu'elle ne renferme aucun chiffre, parce que la distinction des deux variétés visuo motrice et kinésomotrice du type sensoriel s'y trouve énoncée aussi clairement que possible.
« M. F. lit une note préliminaire relative à l'influence de la direction de l'attention sur les temps de réaction aiix impresaions auditives, mesurés avec le chronoscope de Hipp chez un certain nombre d'étudiants.
« Tous les sujets examinés sont arrivés aisément à tourner à volonté leur atlen ion tantôt vers l'impn ssion sonore, tantôt vers le mouvement de réaction qu'ils devaient effectuer avec le iloigt. Mais, tandis que chez les uns cette seconde attitude de l'esprit accélère le m »uvement et le rend de plus en plus machinal (comme la fort bien décrit L. Lange en 1887), chez les autres au contraire elle le retarde et lui laisse le caractère d'un acte volontaire. Ces derniers individus, qui se sont tiouvés les plus nombreux, se divisent en deux groupes :
« 1° Il en est chez lesquels le retard de la réaction, dans l'attention au mouvement, est attribuable au fait qu'ils conçoivent ce mouvement, non au moyen de données motrices, kinesthésiques, mais sous forme visuelle; s'ils cm les yeux ouverts, ils fixent leur doigt et ont la vision anticipée de son déplacement ; s'ils les ont fermés, ils le voient en imagination ; dans les deux cas, cette représentation visuelle les distrait du signal auditif sans faciliter en rien le mouvement de r* action. Quelques-uns de ces sujets Unissent avec le temps par rentrer dans le type de Lange, et réagir plus vite et mécaniquement en pensant au mouvement; on constate alors, en les interrogeant, que des images kinesthésiques, des sensations de tension dans le doigt et dansle bras, sont venues s'adj »indre ou même se substituer à l'image purement visuelle du début. Mais la plupart n'arrivent point à ce stade : après bien des séances et des séries d essais, ils continuent à réagir plus vite dans Tattention sensorielle.
(( 2^ Chez d'autres, cette inversion de la loi de Lange est beaucoup plus frappante, presque paradoxale, parce que l'image du mouvement à exécuter est kmesthésique et s'accompagne dans le doigt, et souvent le poignet et le bras, d'un état de tension, de raideur qui semble annoncer une réaction musculaire au sens de Lange. En dépit de cette contraction, ou peut-être à cause d'elle, ils r 'agis>ent beaucoup plus lentement, moins automatiquement, que s'ils portent leur attention sur le signal auditif. On dirait que, chez eux, l'attention consciemment dirigée sur le mouvement en trouble et en retarde l'exécution.
« Il semble en résumé que si tous les individus sont capables, par une décision préalab e et une certaine orientation de leur esprit, de se transformer en mécanismes réflexes, prêts à partir comme un ressort, sans nouvelle intervention de la vol mlé, au signal convenu, — tous ne s*y prennent pas de la môme façon. Les uns doivent pour cela détourner leur ateniion de l'organe récepteur et la concentrer sur l'idée du mouvement à effectuer, ce qui prépare et adapte leur système moteur de la manière la p us propice à une rapide réaction. Les autres au contraire n'obtiennent rien de ce procédé ou n'arrivent ainsi qu'à entraver, par des innervations exagérées ou impropres, un jeu réflexe qui s'établit en revanche de luimême dès qu'ils n'y pensent plus el appliquent leur esprit à l'impression sensible attendue.
« On retrouve les mêmes différences individuelles dans les expériences de réactions avec choix (main gauche réagissant sur un bruit, et main
droite sur un autre). Ces recherches, interrompues par les vacances de l'Université, demandent à être reprises et poursuivies sur un plus grand nombre d*individus. »
Les professeurs proposent, et l'eugreiiage universitaire indisr pose. D'autres préoccupations et des nécessités plus pressantes venant sans cesse à la traverse ont mis un frein imprévu aux recherches commencées, et j'ai dû en particulier renoncer provisoirement aux expériences de réaction avec choix, pour m'en tenir aux réactions simples. Ces dernières du moins, comme il a été dit au début de ce mémoire, se sont accumulées avec le temps en assez grand nombre pour autoriser quelques inductions, et elles m'obligeraient aujourd'hui à apporter diverses modifications à la note ci-dessus. La principale, c'est que les exceptions à la loi de Lange présentent plus de variété que je n'en avais reconnu alors ; aux deux formes indiquées, il convient d'ajouter celles que j'ai déjà décrites sous les noms de type central et de type indifférent, sans compter celles qui se dégageront peut-être un jour du fouillis encore obscur des cas mixtes et indéterminés dont il sera question plus bas. Quant à la distinction, parmi les personnes qui réagissent plus vite dans l'attention au signal, entre celles dont l'attention motrice consiste en une représentation exclusivement visuelle du mouvement, et celles qui éprouvent au contraire des sensations kinesr thésiques préalables dans le membre chargé de réagir, elle me paraît de plus en plus fondée.
M. Baldwin est arrivé de son côté, d'une façon tout à fait indépendante, à reconnaître ces deux variétés d'attention au mouvement. Il les désigne par les épithètes, que je m'empresse d'adopter, de Visuomoirice et Kinésoniotrice, et il a récemment étudié la modification que subit la durée de la réaction chez le même individu selon qu'il déploie son attention motrice sous l'une ou l'autre de ces deux formes ^ J'ai peu de résultats por-
^ Baldwin, Types of Reaction. Psych. Review, t. II, p. 259. — M. Buldwin, qui paraît attacher une grande importance aux questions de priorité, m'a faitrhonnenr de déclarer spontanément, à. la tin de son article, que je Tai nettement précédé dans la publication de la distinction entre ces deux manières de faire attention au mouvement dans les expériences de réaction. Pour ne pas être en reste de courtoisie avec mon aimable et savant collègue d'outre-mer, je me fais k mon tour un plaisir de reconnaître que, bien que mon nom ait été parfois joint au sien à propos de la théorie des types, je n'ai nulle part émis l'idée d'une connexion spéciale entre les "ormes de la réaction et celles du langage intérieur, en sorte que je n'ai aucune
tant directement sur ce point, n'ayant généralement pas dicté d'avance à mes sujets, mais seulement enregistré après coup, leur façon spéciale dépenser au mouvement projeté; cependant l'influence différente de cec deux modes de représentation chez la même personne, s'est manifestée spontanément d'une façon très nette dans quelques occasions (v. p. ex. plus haut p. 14 le cas de M"« M., et plus loin celui de M. Ms.). Mais le point dont il est ici question est bien plutôt l'emploi instinctif et naturel de l'une de ces formes à l'exclusion de l'autre par certains individus.
Sous ce rapport, si je ne craignais les généralisations fondées sur une base d'observation trop étroite, je serais porté à dire que tous les visuomoteurs — c'est-à-dire ceux qui instinctivement conçoivent et prévoient (c'est le cas d'employer ce mot) leur mouvement de réaction en images visuelles — sont du type sensoriel, c'est-à-dire réagissent plus lentement dans l'attention motrice. Mais il n'en faudrait pas conclure que tous les kinésomoteui*s (qui pensent à leur mouvement sous forme kinesthésique, avec ou sans image visuelle concomitante), sont étrangers à ce type. C'est sans doute le cas du plus grand nombre, mais il y a des exceptions ; et cette existence de kinésomoteurs réagissant plus lentement dans l'attention au mouvement, en dépit des sensations musculaires préalables qu'ils éprouvent, légitime la division du type sensoriel en deux groupes qui méritent d'être considérés séparément.
P Type sensoriel visuomoteur. — L'attention motrice consiste ici en images visuelles du mouvement projeté, et non en sensations kinesthésiques. J'en ai publié précédemment un exemple détaillé \ dont je rappellerai les traits essentiels, n'eu
prétention à partager avec lui la paternité de la théorie des types ainsi entendue. Je me suis borné, dans mes deux articles de 1892, les seuls que j'aie publiés sur ce sujet, k relever l'existence d'autres schémas de réaction que celui de Lange, et, dans un cas particulier, à me demander si le type essentiellement visuel de l'imagination y était pour quelque chose. Mais je prenais ce terme d'imagination dans son acception la plus générale, et non au sens restreint de VimsLginaûon verbale. L'hypothèse d'une relation entre cette dernière, c'est-à-dire le type endophasique, et le type de réaction, revient tout entière à M. Baldwin dans son mémoire de 1893 (Médical Reord)^ et je parlerai plus loin de la part de vérité qu'elle me paraît renfermer. — J'ai abrégé en Kinésomoteur le terme de Kinesthetic motor employé par M. Baldwin.
* Tempi de réaction simple chez un sujet du type visuel. Arch. se. phys. et nat. t. xxviii, octobre 1892, p. 319,
ayant pas retrouvé d'autre exemple à la fois aussi prononcé et aussi pur. Il s'agissait d'un étudiant serbe, M. Y., qui présentait une différence d'environ Vg de seconde au profit de la réaction sensorielle, comme l'indique le tableau VI, où je condense les chiffres donnés tout au long dans le mémoire primitif auquel j'emprunte les extraits suivants :
« . . . Au moment où M. Y. se tient prêt à réagir, Texamen et la palpation de son bras droit n'y révèlent aucune différence entre l'attention sensorielle et l'attention motrice. Dans les deux cas, la position de la main et des doigts est la m<^me, le bras est souple, les muscles mous; et interrogé, M. Y. n'accuse dans le bras aucune sensation particulière dans l'attention motrice. Il ne réalise donc pas la tension préparatoire qui est un des caractères de la vraie réaction musculaire. Et ce n'rst pas par suite d un malentendu, mais bien par impossibilité de nature. . . Toutes les fois qu'à ma demande il a essayé de donner à ses muscles un certain degré de tension préalable, il est tombé dans l'autre extrême et n'a abouti qu'à une contracture de tout le bras. . . Lorsqu'il veut réagir le plus vite possible, il ne s'occupe point de ses muscles et du mouvement de réaction, mais di>ige simplement son attention expectante sur 1^. signal; la main part al'»rs toute seule et sans effort. Lorsqu'au contraire il détourne son attention du signal pour la concentrer sur le mouvement, cela lui semb'e une distraction d'où le signal vient le tirer avec un certain effort et le faire réagir en retard ; mais il n'y a ni plus ni moins de préparation musculaire dans un cas que dans Taulre.
« Quant aux images mentales, M. Y. a toujours déclaré n'avoir aucune image visuelle dans l'attention sensorielle ; il est tout entier absorbé 5ar l'attente de l'impression auditive ou tactile, et n'a remarqué aucune es représentations visuelles qui sembleraient devoir y être associées. Au contraire, dans l'attention motrice, c'est la perception ou l'image visuelle de son bras droit qui occupe sa pensée.
« Les réactions aux impressions visuelles présentent un trait particulier :... dans l'attention sensorielle, il fixe la pointe de l'aiguille, qui seule l'intéresse et dont il épie le brusque départ; dans l'attention motrice au contraire il arrête ses yeux sur une région toujours la même du cadran