II. Véniel a reproduit cet épisode de la bataille
appelée la canonnade du 20 septembre 1793 , à cause du rôle principal que l'artillerie y joua, etc....
J'ajouterai que le nouveau matériel , plus mobile que l'ancien, rendra probablement à l'avenir les batteries plus indépendantes des autres troupes.
Au surplus, la cavalerie combat-elle sur toute espèce de terrains ? Ses manœuvres ne sont-elles pas subordonnées à celles des autres armes? Toutes sont plus ou moins solidaires, suivant les circonstances.
• (Page 25.) — « Les soldats de l'artillerie et du génie ne sont que « des aides, les uns manœuvrant des machines , les autres exécute tant des œuvres d'art, tous ensemble représentant la puissance « des machines de guerre de* anciens , ou des engins du moyen « âge.»
Toutes les troupes s' entr' aident et concourent au même but. Les cavaliers et les fantassins, qui manient des armes à feu ou blanches, pour soutenir une batterie ou défendre un retranchement, ne sont pas autre chose que des aides pour l'artillerie comme pour le génie.
La comparaison qui termine la phrase n'est pas complètement exacte. Nos armes , nos machines , nos exercices et nos manœuvres sont bien plus compliqués que ceux des anciens et, par conséquent, bien plus difficiles à connaître. En effet, quoique les anciens fissent un très-grand usage des fortifications, leurs notions sur l'attaque et la défense des places étaient très-peu de chose en comparaison des nôtres. De plus, si l'invention de leurs machines de guerre, telles que catapultes t béliers, tours, etc., fait honneur à l'imagi-
per une nouvelle position dans la plaine , à 4oom de la foret. De là, elle l>alayait toute la gauche des Austro-Bavarois, qui s'étaient repliés, et prenait leur centre d'écharpe. — A cinq heures du soir, de Wrède, voyant le désordre de son armée, ordonna la retraite sur Hanau. »
nation de quelques-uns de leurs guerriers, il suffisait d'avoir vu jouer quelquefois le mécanisme de ces machines , pour le connaître presque aussi bien que l'inventeur lui-même.
Aussi, le génie militaire était très-peu avancé et les machines de guerre très-simples ; il ne fallait à un officier de l'antiquité ni beaucoup d'études ni beaucoup de temps pour acquérir ce qu'on regardait alors comme le nec plus ultra de l'art des ingénieurs et des machinistes. Il n'en est pas de même de nos jours : l'invention de la poudre et des bouches à feu, le perfectionnement des sciences mathématiques, mécaniques et physiques, la création de nouveaux arts, de nouveaux instruments et de nouvelles machines, ont rendu l'attaque et la défense des places très-difficiles, et le service du génie militaire et de l'artillerie exige des connaissances variées et étendues, que l'on n'acquiert que par des études constantes et particulières. Mais ce qui prouve que ces études n'excluent ni le coup d'œil militaire ni l'aptitude aux commandements généraux , c'est que les officiers de l'artillerie ou du génie qui sont passés dans l'infanterie ou la cavalerie , ne s'y sont pas moins distingués que dans leur propre corps.
Personne ne soutiendra que MM. les lieutenants généraux Fabvier, Tholosé, Lamoricière, etc., les maréchaux de camp Auvray , Guingret, Hecquet, Duvivier, Marey, Cavaiguac , etc. , et tant d'autres dont les noms m'échappent, déparent en rien l'arme dans laquelle ils ont obtenu leur grade actuel.
Avant ces généraux , dont l'armée s'honore , d'autres officiers de l'artillerie et du génie , dont quelques-uns sont cités par M. le général de Préval, avaient aussi montré une double aptitude.
Le duc de Raguse, qui occupa, bien jeune encore, les
emplois les plus élevés de l'artillerie, fut toujours classé au premier rang pour des commandements importants.
Le lieutenant général Foy, dont l'armée et la tribune législative peuvent également s'enorgueillir, avait été colonel d'un régiment d'artillerie à cheval.
Le colonel du génie Bachelu sollicite un régiment d'infanterie et l'obtient; il prend rang de suite parmi les généraux distingués.
Le général Bertrand, devenu grand maréchal du palais impérial , avait fourni une belle carrière dans le corps du génie , avant de prendre le commandement d'un corps d'armée.
Le lieutenant-général Lawriston, qui commandait la grande batterie de Wagram, eut, en 1813, le commandement d'un corps d'armée , où il fit de nouveau remarquer ses talents et sa bravoure. L'armée se félicita de compter une noble victime de moins à Leipsick en 1813, et un maréchal de France de plus en 1823, devant Pampelune.
Le duc de Bellune avait servi dix ans, comme soldat, au 4e régiment d'artillerie à pied. Certainement Victor Perrin n'eût pas été improvisé officier supérieur et général, si l'arme d'où il sortait n'avait été pour lui une bonne école.
Le maréchal Grouchy débutait le 31 mars 1780 , comme élève à l'école d'artillerie de Strasbourg, et il ne quitta l'arme que quatre ans après, lorsque son instruction militaire (théorique au moins) était terminée.
J'abandonne la conduite politique de Pichegru à l'inflexible jugement de l'histoire; mais si je repousse le fauteur de troubles, j'admire l'ancien sous- officier d'artillerie, qui, improvisé général en chef, contribua si puissamment, malgré la spécialité de son début , aux premiers succès de nos armées nationales, et compta, dans ses services vendus au pays . la conquête de la Hollande.
Le général Abattucci, son ancien aide de camp , qui trou va à 26 ans, devant Huningue une mort si glorieuse, était sorti, en 1791, de l'École militaire, et avait servi trois ans dans le 2e régiment d'artillerie à pied , avant de passer, en 1793, dans l'artillerie à cheval, etc., etc....
Enfin, l'auteur lui-même de l'écrit que je cherche à réfuter, n'a-t-il pas imprimé , dans le premier volume de ses mémoires sur l'avancement : « Je n'ai garde d'oublier l'ar- « tillerie; je me souviens que j'ai eu l'honneur d'être un de « ses auxiliaires pendant les campagnes de l'an II et de « l'an III de la République. J'étais alors capitaine de la com- « pagnie d'artillerie d'une demi-brigade. »
Peut-être M. le général de Pré val eût-il été moins heureux dans le cours de sa carrière militaire, s'il n'avait pas été initié de bonne heure, et par une pratique personnelle , aux services de l'artillerie et du génie.
(Page 25.) — «L'artillerie et le génie n'ont aucune influence « sur les dispositions organiques d'une armée, ni aucune initiative « dans ses opérations, etc. »
Cette prétendue vérité pratique de tous les temps me paraît une grosse hérésie militaire.
En effet , supposons que la France soit attaquée en même temps par les Alpes, les Pyrénées et la Flandre, et que le Gouvernement ordonne la formation de trois armées de cent mille hommes chacune , pour défendre ces trois frontières. Il est bien certain que le ministère aura égard aux localités, et enverra dans les pays de montagnes beaucoup d'infanterie légère , moins d'infanterie de ligne , peu d'artillerie et presque pas de cavalerie; tandis qu'il renforcera l'armée de Flandre d'infanterie de ligne, d'artillerie et surtout de cavalerie; car 1rs immenses plaines de ce pays sont favorables
aux grandes réunions de cavalerie et d'artillerie , et les rendent même indispensables.
L'artillerie , comme l'infanterie et la cavalerie , exerce donc une influence positive sur les dispositions organiques d'une armée , et, par suite, sur ses opérations du commencement, du milieu, comme de la fin.
Il me semble évident que le théâtre de la guerre, comme la composition des armées à combattre, ont toujours fait varier, dans certaines limites, le nombre, le calibre des bouches à feu agissant avec les autres armes. Ainsi, en 1813, quand une grande partie de l'infanterie française était peu exercée et formée principalement de nouvelles levées , lorsque les ennemis amenaient k et 5 pièces par mille hommes , la force de notre artillerie dut être accrue en proportion. Ainsi, dans les guerres d'Afrique, où les Arabes n'ont que peu ou point d'artillerie à nous opposer, on n'emploie contre eux que peu de canons et principalement quelques obusiers de montagne, avec lesquels les officiers d'artillerie ont tantôt pris l'initiative des opérations, et tantôt les ont terminées.
(Page 27.) — «Il est incontestable que l'artillerie et le génie « concourent aux manœuvres, aux combats, aux batailles, en ad- « jonction à l'infanterie et à la cavalerie. »
Cette déclaration de l'utilité de l'artillerie et du génie n'apprend rien de bien neuf en 1844. Toutefois, on doit savoir gré d'une si bienveillante concession.
(Pages 28 et 29.) — « En conséquence, l'officier d'une arme « spéciale doit pouvoir prendre , selon son ancienneté et par inté- « rim, le commandement d'une place assiégée....; mais personne « n'imaginera que.... on puisse tirer des inductions favorables au « commandement d'une armée assiégeante. »
Dans la défense d'une place, il faut savoir manier les
troupes de toutes armes. Puisque M. le général de Pré val a été conduit à reconnaître que les officiers de l'artillerie et du génie sont éminemment propres à diriger la défense d'une place forte, l'exclusion qu'il demande contre eux , en rase campagne, n'est pas logique ; car enfin, dans la défense d'une place, on fait des sorties. C'est un moyen très-efficace de retarder les travaux et de faire échouer les attaques. Qui ordonne les sorties faites par les différentes armes, si ce n'est le commandant de la place?
Il est reconnu que l'attaque des places est plus avancée que la défense. M. de Préval, qui exclut les généraux de l'artillerie et du génie du commandement des troupes chargées de faire un siège, et qui les admet néanmoins à jouer le premier rôle dans la défense, leur assigne, par le fait, le rôle le plus difficile et le plus important. Voici une des conséquences de celte doctrine : Si Carnot, après la défense d'Anvers, Haxo , après celle de Magdebourg , eussent dû aller faire un siège avec l'armée sous leurs ordres, d'après M. le général de Préval, ils auraient été incapables de la commander pour l'attaque, et ils auraient dû se placer au deuxième rang, après avoir occupé le premier ! !
( Page 51 . ) — « Au surplus , ces cas sont si rares , que depuis « Vauban jusqu'au maréchal Valée, on n'avait pas vu un maré- « chai sorti immédiatement de l'artillerie ou du génie, etc »
On serait porté à penser , d'après ce paragraphe, que les services de l'artillerie et du génie nuisent au talent militaire et ne le laissent pas arriver à son complet développement. M. le général de Préval donne à entendre que Marmont , Bertrand, Lawriston.... n'ont fait de bonnes choses comme généraux en chef, qu'après s'être purifiés, ravivés, en quelque sorte, hors de leur arme. Il faudrait prouver, avant tout, que leurs débuts de généraux en chef ont été malheureux.
Si le contraire est démontré , pourquoi n auraient-ils pas pa bien commander aussi par intérim , sans sortir de leur arme ?
(Pages 35 à 44.) — « La prise de Constantine.... est un de ces « cas tout à fait exceptionnels.... »
M. le général de Préval s'appuie sur la première promotion de maréchaux , faite par l'Empereur , qui n'y comprit aucun général de l'artillerie ou du génie, pour établir que, dans la pensée de Napoléon , les services purement spéciaux ne devaient jamais conduire au bâton de maréchal ni au commandement des années.
Toute la pensée de l'auteur concernant l'article 1er de la loi du 4- août 1839, sur l'organisation de l'état-major général de l'armée, qui rend accessible aux officiers d'artillerie etdugénie la plus haute dignité militaire, et notamment sur la promotion de M. le maréchal Valée à Constantine, était déjà connue par un discours prononcé par lui, le 15 juillet 1839, à la Chambre des pairs. Les paragraphes y relatifs n'ont qu'un rapport bien indirect avec la question du droit au commandement, et semblent être des morceaux inédits de ce discours très-éloquent, sans doute, mais qui n'a pas empêché l'adoption de la loi.
Comment décider aujourd'hui si Napoléon ou ses conseillers pesèrent dans une balance bien exacte les divers services des généraux, et si l'on fit bien ou mal, en ne nommant pas maréchaux de l'Empire , en même temps que Serrurier, Kellermann, Lefebvre et Pérignon, sénateurs généraux hors de commandement, les sénateurs d'Aboville et Lamartillière ou le lieutenant général Éblé, qui comptaient de longs et beaux services dans l'artillerie ? Les commandements d'armée , exercés temporairement par les généraux d'Aboville et Eblé, ne leur avaient pas d'ailleurs fourni l'occasion d'entreprendre des opérations militaires importantes, et l'on n'aja-
mais prétendu que le titre seul de commandant en chef d'une armée, dévolu à un général, quel qu'il fût, dût conduire, sans faits remarquables, à la plus haute dignité militaire.
Contre l'avis de M. de Préval, je soutiens seulement, et la loi de 1839, la seule autorité à invoquer maintenant, dispose, que des services spéciaux très-distingués, rendus dans certaines conditions et sur une large échelle, donnent des titres au bâton de maréchal , avec tout autant de justice que d'autres services. Ainsi pensait Louis XIV, en nommant Vauban maréchal; et qui pourrait s'étonner, de nos jours, de voir conférer le même titre à l'un de ses plus dignes successeurs , chargé de l'exécution des fortifications de Paris , travaux gigantesques de la plus haute importance pour la défense du royaume, et si heureusement arrivés à leur terme?
Par l'éclat et l'importance de sa carrière militaire , le général Éblé eût pu être le premier candidat de l'artillerie au grade de maréchal , à la promotion du 29 floréal an XII ; mais il n'avait pas encore servi sous les ordres de l'Empereur. Après lui, les généraux d'Aboville et Marmont, premiers inspecteurs généraux, l'un honoraire, l'autre en exercice, celui-ci aide de camp de l'Empereur, dont il avait l'affection et la confiance, prétendaient peut-être aussi à la première dignité de l'armée. De là, des rivalités possibles, qui ont pu empêcher le choix du plus digne, peu connu du chef de l'État.
« L'opinion publique, a dit le général Oudinot, ratifia gé- « néralement ces choix (ceux des quatorze maréchaux de « l'an XII). On regretta cependant de ne pas voir figurer « alors sur la liste des maréchaux quelques noms illustrés « sur des champs de bataille autres que ceux dont le nou- « veau trône tirait particulièrement son éclat. » {Spectateur
militaire, t. xv, 1833, p. 280 : Aperçu historique sur h ■maréchalat. )
Au surplus, la lutte opiniâtre de M. le général de Préval contre la faculté accordée par une loi, aux officiers de l'artillerie et du génie, de pouvoir arriver au maréchalat par des services dans leur arme, est d'autant plus inconcevable, que l'on compte un assez grand nombre de maréchaux de France parmi les anciens grands maîtres de l'artillerie; savoir :
De Brisack (Charles), grand maître de l'artillerie en 1547 ; maréchal en 1550 ; mort en 1563.
D'Estrées (Jean) , grand maître de l'artillerie en 1550; maréchal en
De Biron (Armand) , grand maître de l'artillerie en 1569 ; maréchal en 1577; quitte l'artillerie en 1578; tué au siège d'Épernay en 1592.
D'Épinay de Saint-Luc (François), grand maître de l'artillerie
en 1596 ; maréchal en ; tué au siège d'Amiens en 1597.
De Sdlly, grand maître de l'artillerie en 1599 ; maréchal en 1634 ;
mort en 1641.
De Schomberg, grand maître de l'artillerie en 1621 ; maréchal en
1625; mort en 1632.
D'Effiat, grand maître de l'artillerie en 1629; maréchal en 1631;
mort en 1632.
De Lameillerate , grand maître de l'artillerie en 1634 ; maréchal
en 1639 , nommé sur la brèche de Hesdin par Louis XIII ; mort
en 1664.
D'Humières, grand maître de l'artillerie en 1685; maréchal en 1688; mort en 1694.
(Page 36.) — «Jamais les officiers de l'artillerie et du génie « n'aspirèrent à recevoir, en cette qualité , le commandement des « troupes. »
Leur droit étant écrit et l'usage étant consacré , quoique rare, ces officiers n'avaient pas de prétention à former pour le commandement des troupes de toutes armes.
Les généraux et ofBciers supérieurs qui conduisaient les batteries dans les journées d'Austerlitz, Friedland, Eylau,... ou qui dirigeaient les travaux du génie, devaient être satisfaits de leur position , et n'aspiraient nullement à en changer : il y a peu de commandements plus beaux que celui de 60 à 80 bouches à feu bien servies.
Ils n'aspirent pas plus aujourd'hui qu'autrefois au commandement général , et à sortir de leurs attributions habituelles ; mais ils soutiennent qu'ils sont en état de l'exercer, quand il y a lieu, et ils réclament contre l'interdiction ou l'incapacité dont on voudrait gratuitement les frapper, sous le prétexte d'une spécialité qui certainement ne gêne l'essor d'aucune faculté; ils tiennent, en un mot, à n'être pas mis hors de la loi commune, contre toute raison.
(Page 19.) — «L'exercice du commandement n'intéresse pas « seulement le général qui prétend y avoir des droits; il intéresse « des tiers, etc....»
Il y a aussi des tiers intéressés à ce que les généraux de l'artillerie et du génie ne soient pas déshérités du droit de commander à leur tour d'ancienneté. Ces tiers sont 18 régiments d'élite et un autre personnel nombreux qui s'y rattache. Ce serait les humilier que de placer leurs chefs dans une position d'infériorité patente, vis-à-vis des chefs des autres corps , quand, dans leurs propres rangs, la supériorité du grade ou de l'ancienneté confère toujours le commandement. «< L'artillerie et le génie ont aujourd'hui une bien autre im- « portance qu'il y a un siècle. L'esprit de corps et la haute « et juste opinion que ces deux armes ont d'elles-mêmes « sont trop féconds en excellents résultats, pour que l'on ne « doive pas se garder d'y porter atteinte. » (Page 13. )
(Paçe37.) — «Parlera-t-on des camps d'instruction? etc....»
Il n'est que trop vrai que les troupes de l'artillerie et du génie ont été appelées en trop petit nombre dans les premiers camps d'instruction. Mais on a fini par mieux apprécier les avantages , pour tous les corps , de les exercer sur une plus large échelle. C'est ce qui a motivé la réunion de 12 batteries à Strasbourg, en 1842, et d'une vingtaine de batteries et de compagnies du génie , au simulacre de siège de Metz et au corps d'opérations de la Moselle, en 1844. On est en voie de progrès sous ce rapport , et il est à espérer qu'on ne s'arrêtera pas là.
Si l'artillerie de bataille, devenue plus mobile qu'autrefois, est destinée à un rôle encore plus brillant que dans les dernières guerres, tous les officiers généraux seront dans l'obligation de connaître mieux la composition, les effets et les manœuvres de cette artillerie. •
Un des meilleurs moyens de rendre , en temps de paix , ces manœuvres profitables à tous les corps, c'est de les exécuter en grand dans les camps d'instruction. Deux ou trois batteries ne suffisent pas pour simuler les mouvements que ferait l'artillerie, bien commandée , sur un théâtre de guerre favorable. Les officiers des autres armes ne peuvent bien voir ainsi les dispositions à prendre, de leur côté, pour préparer, protéger et suivre les mouvements du canon. Dans les plus importantes batailles de l'Empire, ce fut par des masses de 40 , 60 , 80 bouches à feu et au delà , rapidement mises en ligne et tonnant à la fois, que l'empereur Napoléon produisit des résultats décisifs et fixa si souvent la victoire à ses aigles. M. le général de Préval l'a reconnu lui-même, dans la note 1 de la page 23. Mais ce qu'il a regardé comme accessoire et accidentel , était devenu habituel et très-important.
Pour que la tradition de nos plus glorieuses journées ne
soit perdue pour personne , ne conviendrait-il pas d'en faire une espèce de simulacre? Si 10 ou 12 batteries manœuvraient souvent Sous les ordres directs d'un général d'artillerie, elles pourraient donner sur le terrain une idée juste du rôle , parfois capital, que l'artillerie est désormais destinée à jouer, rappeler ce rôle à ceux qui l'oublient, et l'enseigner à ceux qui ne le connaissent pas. Ainsi se perfectionnerait peut-être la taclique de cette arme; ainsi serait visible poulies moins clairvoyants l'importance relative que la nature des choses assigne aux diverses troupes.
. (Page 25.) — « Guibert ne considérait l'artillerie que comme « une arme accessoire. »
Les Allemands ont déjà publié des essais de traités de tactique des trois armes : l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie. M. le vicomte de Préval semble n'avoir eu égard qu'aux évolutions des deux premières. On pourrait, avec autant de raison que lui, ne reconnaître à la rigueur qu'une seule arme, l'infanterie. Elle fait la force principale des batailles ; mais si la cavalerie et l'artillerie sont des accessoires, elles n'en sont pas moins tout à fait indispensables, et il serait hors de propos d'insister ici longuement sur ce point.
Sans la cavalerie, linfanterie peut avoir des succès un jour; mais les poursuivre et les compléter, non. L'ennemi se rallie sans obstacle le lendemain, quelquefois le jour même de la défaite, comme à Lutzen, et à quelques pas du champ de bataille.
Sans l'artillerie , au point où l'emploi de cette arme terrible est arrivée chez les principales puissances de l'Europe, avec l'importance que lui assignent les opérations de la guerre moderne , ne pas la multiplier convenablement dans
une armée, ou diminuer l'influence de ses officiers, de ses généraux, ce serait s'exposer aux plus graves dangers; ce serait un contre-sens.
Dans les premières guerres , des généraux, formés pendant une longue paix, à la tête de jeunes soldats, seront, pour aborder l'ennemi, moins aventureux qu'avec de vieilles troupes habituées au feu. Us ne voudront pas tout exposer au sort d'une bataille , et il est probable que le canon jouera le principal rôle.
M. le général de Préval, qui ne conteste pas à l'artillerie le rang élevé qu'elle a su prendre , aurait dû mieux apprécier les très-notables changements apportés, au commencement de ce siècle, par cette arme, dans les règles longtemps stationnaires de la tactique et de la stratégie ; et quand, dans une question relative au service de campagne, il remonte à des ordonnances vieilles de près d'un siècle, on peut bien le suivre dans l'espoir de le trouver en défaut une fois de plus; mais, en vérité, les pratiques d'une époque si éloignée ne peuvent guère tirer à conséquence pour l'époque actuelle.
Si un général de cavalerie, dont l'arme n'est que le cinquième ou le sixième de l'armée, peut commander des corps de toutes armes , pourquoi un général d'artillerie qui aura passé vingt-cinq ou trente ans de sa vie dans des corps composés à la fois d'hommes à pied et d'hommes à cheval , n'aurait-il pas , à égalité de moyens et d'instruction , la même aptitude au commandement des corps mixtes?
Quant à Guibert, il a dit aussi qu'un général dément le titre qu'il porte, lorsqu'il n'a pas l'universalité des connaissances pour commander et diriger toutes les armes, ce qui ne veut pas dire qu'un général doive connaître en détail toutes les armes, au point de pouvoir remplir auprès de chacune d'elles les fonctions de chef de corps. Guibert exige
seulement qu'il sache les commander et les diriger, ce qui est bien différent de connaître à fond.
La connaissance des rapports généraux des armes entre elles suffit à un général , même à un général en chef; et je ne crains pas de dire qu'aucun de nos généraux les plus célèbres ne connaissait à la fois l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie et le génie , ni même deux de ces armes , comme un colonel de chacune d'elles doit la connaître.
Du reste, Guibert, qui était incontestablement un des meilleurs officiers de son temps , a avoué qu'il ne connaissait ni la cavalerie, ni Y artillerie.
(Page 42.) — «En effet, s'il arrivait que le commandement « d'une armée pût être livré à l'ancienneté d'une manière absolue, « les commandants en chef de l'artillerie et du génie non excep- « lés, ceux-ci, pris habituellement parmi les plus anciens lieute- « nants généraux de ces armes , primeraient constamment les gé- « néraux de l'infanterie et de la cavalerie, choisis ordinairement « parmi les plus jeunes. »
En établissant un parallèle entre des généraux de l'artillerie et du génie sexagénaires , et des généraux d'infanterie et de cavalerie de trente ans, on peut prouver, sans beaucoup de peine, la supériorité physique des uns et l'infériorité physique des autres. Mais, d'une part, maintenant la paix et les lois militaires nivèlent à peu près les âges des généraux , dans quelque arme qu'ils aient servi; et, d'autre part, ce n'est pas sur des données si dissemblables que l'on doit s'appuyer, quand on veut être impartial, surtout après avoir dit (page 45) : « Ces fonctions (celles des lieutenants géné- « raux commandant l'artillerie et le génie) sont d'ailleurs si « importantes, qu'elles ne permettent l'adjonction d'aucun «emploi, d'aucun soin qui leur seraient étrangers.... Ja- « mais.... elles n'ont empêché les généraux qui les remplis-
« saient d'èlre auprès du général en chef dans les combats , « et de courir les chances les plus périlleuses de la guerre. » Et page 40 : « Depuis cette époque (l'avènement de Napoléon « au pouvoir), d'éclatants services furent rendus dans les « grandes guerres de l'Empire par les généraux qu'on pou- « vait regarder comme les sommités de l'artillerie et du « génie.»
Que pourrait exiger de plus M. de Préval des plus vigoureux , des plus jeunes généraux d'infanterie et de cavalerie ?
Les fonctions importantes dans l'artillerie et le génie ne sont jamais dévolues à l'ancienneté. Si , d'après M. de Préval lui-même (page k) , l'avancement au grade de général, dans ces armes, a presque toujours été donné au choix, même sous l'ancien régime, pourquoi supposer qu'on n'aura pas le même discernement , à l'avenir, pour la répartition des premiers emplois en campagne?
(Page 45.) — «Je le demande.... si M. le maréchal Soult.... « eût été blessé dans cette mémorable journée (Austerlitz), aurait- « il laissé le commandement à son général d'artillerie ou du gé- « nie ? »
Ce qu'il y a de mieux dans ce paragraphe , c'est un hommage à M. le maréchal duc de Dalmatie, que j'approuverai complètement, en quelque circonstance qu'il lui soit rendu.
Je dirai à mon tour :
L'armée de Boulogne, livrée aux grandes évolutions, est une exception , et l'intérim dans le commandement d'une pareille armée en est une autre. Pourquoi tant se préoccuper et faire si grand bruit de cas particuliers de généraux en chef à remplacer, éventualités qui ne se présenteront peutêtre pas deux fois dans un siècle?
Au surplus, le général de brigade de Lariboisière com-
mandait l'artillerie du 4e corps à Austerlitz, et le colonel Poitevin de Maurcilhan commandait le génie. D'après leurs grades , ni l'un ni l'autre n'auraient pu concourir au remplacement de M. le maréchal Soult, avec les généraux de division Legrand, Saint-Hilaire et Vandamme. L'exemple cité est d'autant plus mal choisi, que le général de Lariboisière contribua puissamment à la victoire d'Austerlitz, par l'heureux emploi qu'il fit de ses batteries , et par le feu terrible qu'il dirigea, ainsi que l'artillerie de la garde, sur l'étang glacé de Ménitz, qui portait une parlie de l'infanterie russe. Quant au colonel Poitevin, il devint un des lieutenants généraux les plus distingués de son arme. Il arrive d'ailleurs, je le répète, presque toujours, comme à Austerlitz, que l'artillerie et le génie ont pour premiers chefs des officiers d'un grade inférieur à celui des commandants de ces corps d'armée ou divisions.
Je ferai remarquer que le commandant de l'artillerie doit toujours accompagner le général en chef sur les champs de bataille (1). Il doit être initié à son plan d'opérations , que ce dernier est souvent obligé de modifier d'après ses observations. Il doit connaître parfaitement le pays sur lequel on opère, les ressources et les obstacles qu'il présente, le terrain sur lequel on combat , les mouvements de l'ennemi , etc. S'il est le plus ancien de grade, il sera donc, par ce qu'il aura appris des intentions du général en chef , d'autant plus propre à le remplacer temporairement. Le remplacement ainsi effectué a, en outre, l'avantage de n'enlever à aucun lieutenant général , dans un moment critique, le commandement
(0 Le général d'artillerie Saint-Hilaire eut le bras emporté par le même boulet qui tua Tnrenne; — le général Lamartillière fut blessé par le même obus qui !ua Dugonimier, etc.
de -sa division, et, par suite, de ne priver aussi aucune brigade de son chef.
A l'appui de ces assertions, je citerai le changement qui fut apporté aux dispositions de l'Empereur, par les rapports des généraux Sorbier et Dulauloy , après la bataille de Leipzig (i).
Quanta l'initiation du général d'artillerie dans les projets les plus secrets du général en chef, on en trouve une preuve bien frappante dans les extraits suivants des lettres écrites , en 1811 et 1812, par l'Empereur, au général de Lariboisière :
De Saint-Cloud, le 11 mai 1811. — « M. le général comte « de Lariboisière, je désire que vous preniez des renseigne- « ments et que vous me remettiez directement , sans confier « à personne mon secret, un projet d'équipage de siège suffi- « sant pour assiéger et prendre Spandau , tiré de la place de « Magdebourg; un projet d'équipage pour prendre Colberg, « en le tirant de Stetin et de Custrin ; enfin un projet d'équi-
(i) Extrait du Bulletin de la Grande Armée du il+ octobre i8i3. — A 6 heures du soir, le 18 octobre i8i3, l'Empereur Napoléon ordonna les dispositions pour la journée du lendemain. Mais, à 7 heures, les généraux. Sorbier et Dulauloy, commandant l'artillerie de l'armée et de la carde, vinrent à son bivouac lui rendre compte des consommations de la journée; on avait tiré 95,000 coups de canon; ils dirent que les réserves étaient épuisées, qu'il ne restait plus que 16,000 coups de canon; que cela suffisait à peine pour entretenir le feu pendant deux heures, et qu'ensuite on serait sans munitions pour les événements ultérieurs; que l'armée, depuis cinq jours, avait tiré plus de 220,000 coups de canon, et qu'on ne pourrait se réapprovisionner qu'à Magdebourg ou à Erfurt.
Cet état de choses rendait nécessaire un prompt mouvement sur un de nos deux grands dépôts; l'Empereur décida pour Erfurt, par la même raison qui l'avait décidé à venir sur Leipzig, pour être à portée d'apprécier Pinlliienee de la défection de la Bavière. {Moniteur du 3o octobre i8r3.)
« page pour faire le siège de Neiss , ne le composant que de « l'artillerie que fournira la place de Glogau et de l'artillerie « que peut avoir la Saxe.... »
De Paris , le 6 février 1811. — «Je n'ai pas besoin de vous « faire connaître que le Ministre doit ignorer ces disposi- « tions. Le major général n'en est point instruit; vous êtes « seul dans le secret.... Vous me rendrez compte de cela « confidentiellement. Je vous recommande que cette lettre « ne soit lue de qui que ce soit, et que les noms de Spandau, « de Colberg et de Grandeuz ne sortent pas de vos mains, car « dans ce moment je suis très-bien avec la Prusse, etc.... »
De Paris , le 14 mars 1812. — « Je vous envoie cette lettre « par un de mes pages, afin d'être sur qu'elle vous sera re- « mise en mains propres, et pour qu'elle ne sorte point de vos « mains. L'objet de cette lettre est de vous faire connaître « (et je vous mets seul dans mon secret) que mon intention est « de débuter dans la campagne par le siège de Dunabourg « et celui de Riga, etc.... »
Plusieurs autres passages de l'écrit de M. le général de Préval pourraient donner lieu à réfutation. Les remarques qui me restent à faire trouveront leur place dans les paragraphes suivants.
Motifs pour que les officiers «le l'artillerie et «lu génie soient admis . d'après leur grade ou leur ancienneté . à concourir pour les commandements de toutes armes, quand ils viennent A vaquer.
Pourquoi les généraux de l'artillerie et du génie seraientils exclus, par la spécialité de leurs fonctious, du commandement intérimaire d'un corps formé de toutes armes ?
On ne pourrait motiver 1 exclusion (jne sur une incapacité notoire, pour un pareil commandement , résultant de la pratique d'un service spécial. Or, que font les ofûciers de chaque arme , dans les mêmes grades?
Sur 1,300 officiers environ , composant le corps proprement dit de l'artillerie; sur 6+0 officiers environ, composant le corps proprement dit du génie; 960 à peu près sont présents aux régiment d'artillerie; 340 à peu près sont présents aux régiments du génie , ou concourent à un service se rattachant au personnel. Les uns et les autres suivent, par grades, toutes les pratiques de l'officier de troupe : ils s'occupent , au moins sur la même échelle que les officiers d'infanterie et de cavalerie, de cette longue nomenclature d'objets et de détails divers sur la discipline , l'administration , la tactique et l'art militaire, compris dans les règlements sur le service intérieur, sur le service en campagne, ou dans les places; sur les instructions à pied, à cheval; sur les manœuvres et évolutions de batteries, d'escadrons ou de bataillons.
Personne n'admettra que les officiers de l'artillerie ou du génie soient dans de pires conditions que les autres pour comprendre les matières recommandées par les règlements et celles des cours spéciaux qu'on leur fait sur le même objet , tant à l'école d'application de Metz qu'aux écoles régimentaires. On peut même présumer que l'habitude du travail qui résulte de fortes études , sans précisément en faire de profonds tacticiens, des génies prodigieux pour la guerre, des administrateurs transcendants, pas plus sans doute que la très-grande majorité des officiers des autres armes , leur rend , en définitive, ces matières tout aussi faciles à comprendre, à retenir et à appliquer.
Ainsi, c'est à peine V00 officiers d'artillerie, c'est-à-dire
moins du tiers de ce corps, et un peu plus de la moitié de celui du génie, qui sont écartés, et momentanément encore, des régiments. Ces officiers s'engourdissent-ils dans une molle oisiveté?
Les uns dirigent tous les travaux dans nos places fortes , la construction et l'entretien de tous les bâtiments militaires, préparent et font exécuter les nombreux et laborieux projets qui s'y rapportent.
Les autres sont chargés de la fabrication de toutes les armes de guerre , de la confection de la poudre et des munitions de toute espèce, du coulage des bouches à feu et des projectiles dans les fonderies et les forges, de la construction des équipages de campagne , de ponts , de siège , de place , de côte, dans les arsenaux, de la conservation de tout le matériel de guerre en magasin, de l'établissement et de l'entretien des usines, ateliers, bâtiments, etc., qui y sont affectés, etc....
Tout cela, en vivifiant un grand nombre de localités, met les officiers en contact avec des populations ouvrières de toute espèce , avec les autorités locales , avec les chefs de l'industrie; tout cela leur apprend à conduire des hommes de toute classe , de tout âge, à s'en faire apprécier ou obéir. Ce service fort actif, consacré à des choses d'une utilité pratique, oblige à de pénibles veilles, à des recherches et à des combinaisons qui mettent sans cesse aux prises avec plus d'un genre de difficultés. Les officiers y acquièrent une expérience et des connaissances variées, très-importantes même pour leur avenir militaire. Ils passent d'ailleurs alternativement de 1 état-major particulier de leur arme à la vie régimenlaire,et par celte rotation, sagement instituée et maintenue, ils ne cessent point d'être familiers avec les détails des ser- \ ires auxquels les chances de la guerre pourront les appeler.
Que si l'on \eut comparer main tenant les services en campagne d'une même classe d'officiers, par exemple des capitaines, il faut les supposer chacun à la tète de l'unité de commandement déterminée par les ordonnances constitutives de chaque corps.
Les capitaines de première classe commandent, sur le pied de guerre, les officiers, sous-officiers et soldats ( i ) ci-après :
Officiers (moins Sous-officiers Chevaux lecneenier). et soldais, tic troupe.
1 comp. de sapeurs ou mineurs. . 3 1 comp. d'infanterie (grenadiers) 2
I batterie à pied montée . 3
1 batterie à cheval. . . 3
!de réserve 1 de ligne > 7 légère, j
II résulte de ces effectifs que les quatre capitaines en premier ont des commandements dont l'importance est loin d'être la même. En comparant entre elles les deux troupes à pied, et séparément aussi les deux troupes à cheval, on voit que :
1°. Le capitaine d'infanterie est à la tête d'une centaine d'hommes à pied , tandis que le capitaine de sapeurs ou de mineurs en commande à peu près moitié en sus, sans compter les auxiliaires qu'il doit diriger habituellement, pour l'exécution de la plupart des travaux qui sont de son ressort en campagne ;
2°. Le capitaine de cavalerie a sous ses ordres 169 à 189 hommes, et 153 à 173 chevaux de troupe, tandis que le capitaine d'artillerie a un commandement qui comprend
(i) Ordonnances royales des 17 janvier iS3i , — 19 février i83i, — 18 septembre i83'i.
212 à 222 hommes, et 204 à 258 chevaux, avec un matériel d'une grande valeur.
Si l'on fait entrer en ligne de compte, dansles quatre armes, la responsabilité et les soins occasionnés par le payement de la solde journalière, par les remplacements dans l'habillement, par les vivres et fourrages, par les munitions de guerre consommées, et surtout par les accidents et incidents divers auxquels il faut que, dans chaque unité de commandement, on pourvoie ou l'on remédie, on verra quelle est l'énorme différence entre les rôles des quatre capitaines. On reconnaîtra l'impossibilité de rendre subalterne la position du capitaine d'artillerie, quand son ancienneté de grade lui donnera le premier rang. Ce premier rang lui est presque toujours assigné, aux yeux du public comme de la troupe, par l'importance du commandement, par l'extrême inégalité des intérêts et des moyens qui sont confiés à ces officiers, non moins que par la grande différence des résultats que chacun d'eux peut produire.
« Les guerres de l'Empire, a dit le lieutenant général Tir- « let, ont ouvert une ère nouvelle pour l'artillerie de campa- « gne. Les coups décisifs, portés par les grandes batteries « formées sur les champs de bataille de Wagram, de la « Moscoica, de Lutzen , de Leipzig,... et dans la plupart « des affaires où "Napoléon a commandé en personne , ont « laissé des enseignements qui assurent à l'avenir aux batte leries de campagne un rôle de premier ordre dans les com- « bats (i). »
Les derniers changements apportés au matériel de l'artillerie, rendu plus mobile, et au personnel, devenu plus homogène , permettent d'espérer que les batteries françaises ne
(i) Discours à la Chambre des députés, en i835.
dégénéreront pas. Une influence plus étendue et plus directe que jamais leur parait réservée, je le répète, sur les principales opérations des guerres futures.
Maintenant que l'artillerie de campagne est constituée de manière à manœuvrer avec rapidité sur les terrains les plus difficiles, il arrivera sans doute qu'elle ne se bornera plus à suivre aussi fréquemment les évolutions des autres troupes et à modifier les siennes en conséquence des premières. Elle appliquera plus souvent et plus librement sa manœuvre spéciale. Sur un terrain favorable, au lieu de recevoir le mouvement, elle l'imprimera peut-être à tout ce qui sera compris dans sa spbère d'activité et qui pourra marcher sous l'égide de ses boulets , de ses obus et de sa mitraille perfectionnée (i).
L'importance de l'unité de commandement pour cette arme paraît donc devoir s'accroître, en raison de toutes les chances qui résulteront de la plus fréquente initiative à laquelle le canon sera désormais appelé , et de la dépendance moins étroite dans laquelle il se trouvera placé , quoiqu'on ait su parfois l'en affranchir.
Certes, le moment présent serait mal choisi pour amoindrir les capitaines d'artillerie et pour les mettre, malgré leur ancienneté de grade , au second rang , quand ils se trouveront employés avec des capitaines d'une autre arme. Ceux-ci, en définitive, ne peuvent généralement produire que des effets beaucoup moindres , proportionnels aux forces dont ils disposent.
Je le demande, un officier d'artillerie dont la batterie aura été attachée successivement à une brigade d'infanterie et à
(i) On est sur la voie d'une amélioration qui permettra de tirer efficacement la boîte à balles bien au delà des limites ordinaires.
une brigade de cavalerie , soit à l'armée , soit dans les camps d'instruction ; un officier du génie qui se sera trouvé dans des positions semblables , soit à l'état-major, soit avec une compagnie de son régiment, ne devra-t-il pas connaître mieux que tout autre les rapports généraux des armes entre elles ? A moins de le supposer très-inférieur en moyens , il sera certainement le plus apte à un commandement mixte , quand l'occasion se présentera de l'exercer.
Après avoir établi que l'unité de commandement dans les quatre armes est tellement constituée, que le capitaine d'artillerie a une supériorité de fait sur les capitaines d'infanterie et de cavalerie , on pourrait poursuivre le parallèle dans les grades supérieurs, et arriver à une conséquence à peu près semblable. Mais je me bornerai à faire remarquer l'importance des cadres seuls des régiments de cbaque espèce, tels qu'ils sont déterminés par l'ordonnance du 8 septembre 1841 :
1°. Un régiment du génie (16 compagnies, 1 compagnie hors rang , un petit état-major) .
Officiers 82]
Troupe. 509
i uiuciei s oi ...
Cadres < > 591
— ij
2°. Un régiment d'infanterie (3 bataillons de 7 compagnies chacun , plus une compagnie hors rang et un petit étatmajor).
i Officiers 79 )
Cadres < m .. >
I Troupe 481 j
3°. Un régiment de cavalerie (5 escadrons, un peloton hors rang et un petit état-major).
j Officiers **V„ . j 0ï|
Cadres. < . >255 — Chevaux < A , >20b
\ Troupe. 211 j MÏ2J
4°. Un régiment d artillerie :
(a) 15 batteries, 3 à cheval , 12 à pied montées, 1 peloton hors
rang , un petit étal-major ; (6) 14 batteries, 2 à cheval, 12 à pied montées, 1 peloton hors
rang , un petit état-major ; (c) 15 batteries , 2 à cheval , 12 à pied montées, et une à pied
non montée, 1 peloton hors rang, un petit état-major.
Officiers.
Cadres
Troupe
Totaux des cadres seulement . . .
Chevaux.. . '
Chevaux. ■
les. {
Chevaux
Les effectifs de chaque régiment, en soldats d infanterie, de cavalerie ou en canonniers et chevaux de troupe, sont variables suivant les allocations du budget et les besoins du pied de paix et du pied de guerre. Mais présentement le colonel d'un régiment d'artillerie , au pied de paix , a sous ses ordres presqu'autant d'hommes qu'un colonel d'infanterie et beaucoup plus de chevaux qu'un colonel de cavalerie. Au pied de guerre, les différences sont beaucoup plus marquées.
Les fonctions des colonels de chaque arme présentent à peu près les mêmes inégalités , en temps de guerre , à l'exception que ceux des régiments d'artillerie n'ont pas sous la main, comme il arrive ordinairement à ceux d'infanterie et de cavalerie, tout le personnel placé sous leurs ordres. Cet état de choses est inhérent à la nature du service des batteries sur le pied de guerre , qui ne peuvent être réunies habituellement sur le même point ; il ne fait qu'augmenter les difficultés du commandement confié aux officiers supérieurs
d'artillerie , obligés qu'ils sont de se multiplier, pour que rien d'essentiel n'échappe à leur surveillance, pour que des batteries , plus ou moins éloignées , reçoivent à temps et suivent la direction qu'ils jugent à propos de donner sur toutes les parties du service qui rentrent dans leurs attributions ; et ces attributions sont des plus complexes , car il n'y a peut-être pas de corps moins spécial que celui de l'artillerie; organisé comme il l'est, il combat (toujours avec des moyens appropriés) sur toute espèce de terrain , en toute saison, avec toute espèce de troupes et contre toute espèce d'ennemis. Ses officiers de tous grades , outre le tir des bouches à feu , ont à s'occuper de la conduite et de la manœuvre des équipages de ponts , de la formation et de l'escorte des équipages de siège et de campagne ; de leur emploi , de leurs approvisionnements ; de la confection et du transport des munitions de toute espèce; du transport et de la délivrance de toutes les armes portatives. Rien n'est plus propre à former des officiers capables de commander des corps mixtes, que la participation à tant de services divers, qui mettent successivement en contact avec toute espèce de troupes et dans une foule de positions différentes.
On objecte , il est vrai , que les fonctions des officiers de l'artillerie et du génie sont si complexes et si importantes , qu'elles ne permettent l'adjonction d'aucun emploi, d'aucuns soins qui leur seraient étrangers. Je répondrai, que si le nombre des officiers dans chaque arme est convenablement réglé et réparti, ce qu'on doit admettre pour l'artillerie et le génie , comme pour l'infanterie et la cavalerie, et si les attributions dans chaque grade sont partout déterminées convenablement, les cas exceptionnels d'un surcroît temporaire de service ne doivent jamais donner heu à de sérieuses difficultés. Dans quelque corps qu'il survienne une vacance mo-
— Gl —
menlanée d'emploi , les officiers qui restent redoublent de zèle pour que rien ne périclite, et une expérience , souvent répétée, a prouvé que les officiers de l'artillerie et du génie, privés éventuellement d'un collègue ou d'un chef, n'en avaient pas moins rempli très-dignement leur nouvelle tâche, quelle qu'elle fût.
M. le général de Préval a écrit (page 37) que , « dans les « brigades et divisions , sauf quelques exceptions , il n'y a « plus d'emplois pour les généraux et les colonels d'artil- « lerie. »
Les généraux et les colonels d'artillerie ont compris tout autrement leur mission sur les champs de bataille pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Il est de principe que, si le capitaine ne doit pas quitter la batterie ou la fraction de batterie dont il est le chef et le guide, les officiers supérieurs et les généraux de cette arme doivent se porter partout où ils jugent lenr présence utile, dans l'étendue de leur commandement. Ainsi l'entendaient les artilleurs les plus renommés , Debelle, Donmarlin , Lespinasse, Mossel , Sénarmont , Lariboisière , Foucher, Sorbier, Drouot, Aubry, Le Nourry, etc.. Ces dignes chefs d'une arme qu'ils ont illustrée, ne dédaignèrent jamais de suivre une section de 2 pièces à l'avant-garde , et dans le poste le plus périlleux où ils la croyaient utile, pour mieux juger de l'effet des coups tirés , des formes du terrain, des mouvements de l'ennemi, dont il est si important de deviner les projets , et enfin pour déterminer le meilleur emplacement à donner, suivant les circonstances , aux bouches à feu en ligne ou en réserve , pendant une action.
Les colonels et les maréchaux de camp, dans l'artillerie , au lieu d'être des rouages inutiles , sont des intermédiaires indispensables entre les capitaines et les chefs d'escadron qui
commandent les batteries ou les divisions , entre les généraux divisionnaires et le général en chef de l'artillerie. Quand ils ne conduisent pas eux-mêmes une partie de leurs troupes, ils ont , au quartier général , pour tout ce qui les concerne , des fonctions à peu près analogues à celles des officiers du corps royal d'état-major, pour l'infanterie, la cavalerie, etc. Les batteries obéissent aux généraux de division pour tous les mouvements de la division ; mais dans certaines circonstances, dont il est juge, le colonel ou le général d'artillerie peut faire marcher lui-même les batteries qui se trouvent à portée et dont les chefs doivent lui obéir, sous sa responsabilité. Ainsi fit très-heureusement le général Sénarmont, pour le beau mouvement qui décida le gain de la bataille de Friedland. Cet exemple fut renouvelé dans la plupart des dernières batailles de l'Empire.
A Wagram , 10 batteries de la garde impériale , 6 à pied commandées par le général Drouot , et 4 à cheval par le colonel d'Aboville, furent réunies en avant de Roschdorf. Par l'adjonction de plusieurs batteries de division , le nombre total des pièces fut porté à 100, sous le commandement du général Lawriston.... Drouot fut blessé assez grièvement d'un biscaïen au pied droit; les officiers supérieurs d'Aboville, Greiner, Laguette Mornay, etc., furent amputés.
A la Moshowa , deux batteries de 60 pièces de canon chacune, battant la position de l'ennemi, avaient été construites pendant la nuit. — A six heures, le général Sorbier, qui avait armé la batterie de droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença le feu. Le général Pernetty, avec 30 pièces de canon, prit la tête de la division Compans, qui longea le bois, tournant la tête de la position des Russes. — A 7 heures, le maréchal Ney se porte sur le centre, sous la protection de 60 pièces de canon que le général Foucher
avait placées la veille contre le centre de l'ennemi. — 1000 pièces de canon vomissent, de part et d'autre, la mort. ' Une batterie de 80 pièces fut dirigée, fort à propos, par le général Sorbier, en avant du village de Semenowska, pour soutenir le maréchal Ney. Ces pièces et l'artillerie de la grande redoute, tombée au pouvoir des Français, foudroyèrent les colonnes ennemies et assurèrent la victoire.
A Lutzen, Napoléon, au moment où le village de Kaia fut repris par les Russes, ordonna au duc de Trévise de se porter, avec 16 bataillons de la jeune garde, à ce village. En même temps, il ordonna à Drouot de réunir une batterie de 80 pièces et de la placer en avant de la vieille garde , qui fut disposée en échelons, comme 4 redoutes , pour soutenir le centre, toute notre cavalerie rangée en bataille derrière. — Les généraux Dulauloy , Drouot et Desvaux partirent au galop , avec leurs 80 bouches à feu , placées en un même groupe. Le feu devint épouvantable, l'ennemi fléchit de tous côtés. A Leipzig , il y avait près de 2,000 pièces de campagne engagées, dont 600 françaises ; celles-ci tirèrent plus de 220,000 coups de canon; plusieurs grandes batteries furent formées. L'artillerie de la garde impériale y fut constamment en action. Certes , les généraux et les colonels d'artillerie ne manquaient point d'emplois dans cette sanglante lutte entre près d'un .demi-million de combattants. Le général Aubry y fut tué , comme l'avaient été ou le furent sur d'autres champs de bataille, les grands maîtres de Biron et d'Epinay de Saint-Luc, devant Épernay et Amiens; les généraux Dumetz à Fleurus, du Brocard à Fontenoy, Guiscart de Bart à Nerwinde, Donmartin en Egypte, Sénarmont devant Cadix , Debelle à Saint-Domingue , Duroc en Saxe , de Bicquelley en Espagne, Desvaux à Waterloo, etc., etc. ; les colonels Muiron ., DesmaneUe, Desgennes , Moncabrié , Pel-
tegrin , Saint-Vincent, Demay, Morasin, Chandon, elc. ; les officiers supérieurs Floch, Oudin , Saint-Michel , Bêcher, G uér in \ , Bitche, Gannal, et tant d'autres....
Ces faits prouvent jusqu'à l'évidence combien M. de Préval a eu tort d'écrire que les colonels et les généraux d'artillerie sont employés seulement , par exception , dans les brigades et les divisions d'une armée. On conçoit d'autant moins que ses idées sur ce point aient besoin d'être rectifiées , que, s'il n'a pas fait « les campagnes « entreprises après celles d'Austerlitz et d'Iéna, où l'artille- « rie et le génie se signalèrent par la plus importante et la « plus glorieuse coopération aux travaux de la Grande Ar- « mée » (page 40), il a pu voir, par lui-même, dans les campagnes qui ont précédé celles-là, les officiers généraux et supérieurs de l'artillerie remplir des fonctions de même nature.
Les attributions des commandants en chef de l'artillerie et du génie n'ont pas été mieux définies à la page 23 du mémoire. Contrairement aux assertions de M. de Préval, ces généraux ont des commandements permanents et réels ; ils disposent, dans certains cas, des troupes de leur arme, à quelque corps qu'elles appartiennent ; ils dirigent eux-mêmes, s'il y a lieu, les mouvements des bouches à feu et des troupes spéciales qu'ils jugent à propos de réunir. Sorbier, à la Moscowa, Drouot à Hanau, etc., imitèrent le général Sénarmont dans les dispositions qu'il avait si bien prises, nonseulement à Friedland (i) , mais à Ocâna.
(i) Je crois devoir rapporter ci-après un extrait de la nouvelle relation de cette bataille par M. Derode, ex-professeur à l'École militaire de Saint-Cyr. — Paris, i8 3y.
« L'arme de l'artillerie conserve encore aujourd'hui avec orgueil le souvenir de l'habileté avec laquelle Sénarmont dirigea celle du ier corps.
Les exemples donnés par ces notabilités de l'artillerie , témoignent hautement que la condition de vigueur et de jeu-
— Quand ce général arriva sur le terrain où était en jeu la batterie de la division Dupont, des sous-officiers mettaient pied à terre et attelaient leurs chevaux aux pièces, afin de remplacer ceux qui étaient déjà blessés. « A merveille, dit-il, en remarquant l'adresse et le calme intrépide des « canonniers, c'est manœuvrer comme au polygone. — Oui, mon général, « répondit le capitaine; mais voyez combien de pièces ont les Russes, à « droite et vis-à-vis de nous ! — Tenez bon , vous allez avoir du renfort. » Et aussitôt Sénarmont galopa vers le général Victor, qui depuis quelques jours commandait le ier corps d'armée. Tous deux sentaient qu'il ne fallait pas s'amuser à éparpiller les pièces en petites batteries; mais qu'il convenait de les réunir en masse, afin de briser eu peu de temps, par un puissant effort, la partie pour nous la plus importante de la ligne ennemie. — « Vous allez voir, mon général, » repondit Sénarmont, en remettant sur sa tête le cbapeau qu'il tenait à la main. Puis il partit comme un trait.
« Un instant, des généraux de division firent difficulté de se démunir de tous leurs canons; mais il fallut céder; l'injonctiou leur fut répétée d'une manière impérative. — Sénarmont forma deux batteries de i5 pièces chacune, avec 6 bouches à feu eu réserve, et ce formidable train d'artillerie, roulant à grand bruit, vint avec toute la vitesse des chevaux déboucher de deux cotés sur le revers opposé du mamelon qui abritait trois divisions du ier corps....
« Les Russes furent surpris par cette réunion subite. En vain ils ripostaient avec les batteries partielles dispersées sur toute leur ligne; quelques minutes nous suffisaient pour faire converger sur un point un déluge d« mitraille. Si c'était une batterie, en peu d'instants ses chevaux se trouvaient abattus; ses trains fracassés volaient en éclats, etses teux affaiblis s'éteignaient. Ainsi fureut contre-battues celles qui, de l'autre côté de l'Aile, avaient fait dans nos rangs de si cruels ravages. Puis on plongeait au milieu des troupes russes, qui s'amassaient vers le défilé en avant de Friedland. Enfin, par une troisième direction, en tirant sur un mamelon de l'autre côté du ruisseau, nous prenions d'écharpe leur centre. La destruction était affreuse.
« Cette artillerie s'était rapidement portée, pour première position, à 200 toises de l'ennemi. Après cinq ou six salves, elle s'en approcha à 100 toises, et commença un feu roulant qui fut poussé avec la dernière vivacité. »
£ 6. — «Napoléon avait suivi, avec la plus vive attention , toutes les
nesse réclamée pour le commandement direct, n'a pas toujours été le partage exclusif des généraux d'infanterie et de
phases de ce furieux combat, et depuis quelques moments s'était porté auprès du ier corps. — Allait-il précipiter sur l'ennemi les réserves ménagées par sa prudence ? Ici 1 5,ooo hommes étaient tout prêts sous sa main, et plus loin, en arrière, vers le centre, sa garde entière était intacte encore. — Dans cette attente, l'état-major l'observait avec un silence respectueux.
<• Mais Napoléon maintint l'ordre déjà donné, afin que ces divisions pussent, au besoin , servir également de réserve à Lannesel même à Mor lier; — car il savait combien ces deux corps avaient souffert dans les combats du malin. Craignant même que Senarmont ne se compromît, il envoya sou aide de camp Mouton reconnaître pourquoi il s'aventurait aussi loin. « Laissez-moi faire avec mes canonniers, » répondit ce général, emporté par sou ardeur; « je réponds de lout. » Cependant "Victor avait détaché, pour le soutenir de plus près, les quatre régiments de dragons de Lahoussaye, qui se rangeaient à sa gauche, et un bataillon de la brigade du général Freyre. — Quand Mouton revint, Napoléon avait déjà jugé l'effet de la batterie , et il dit en souriant : « Ce sont de mauvaises têtes ; " laissons-les faire. » Puis il continua d'observer. Peu d'instants après, un obus vint briser les baïonnettes des derniers rangs de la division Lapisse, et quelques soldats se baissèrent par un mouvement involontaire. « Tu t'enfoncerais dans une cave, que l'obus ne t'atteindrait pas moins, « s'il l'était destiné, » dit à haute voix l'Empereur, en regardant l'un d'eux. A ces mots, tout le monde autour de lui demeura pétrifié....
« Bientôt Sënarmout , afin de précipiter la retraite des Russes, pousse audacieusement ses deux batteries, réunies eu une seule, jusqu'à 60 toises de leur front. Leurs pièces étaient égales en nombre aux nôtres, et plusieurs nous prenaient d'écharpe ; néanmoins, il ordonua de ne plus tirer sur elles; plus de boulets, dès ce moment; c'est avec la mitraille qu'il plonge au sein des masses ennemies. Elles s'éclaircissaient déchirées , tombaient, puis se retiraient remplacées par d'autres qui venaient s'offrir en sacrifice avec cette constance héroïque que la discipline a su leur donner. A ce spectacle, on était ému d'horreur et d'admiration tout ensemble.
« Leur cavalerie bondissait, frémissant de rage à la vue de celte batterie funeste. Enfin elle s'ébranla pour la charger. Mais aussitôt Senarmont, faisant changer de front à ses pièces, en dirigea le feu tout entier sur elle. — On la vit tomber brisée, broyée par la mitraille. Après deux décharges elle disparut. Puis les deux fronts que nous opposait P>ragralion
cavalerie (page 45) ; que les généraux en chef de l'artillerie et du génie sont antre chose que les directeurs et les administrateurs de leurs armes (page 44);. que, quand il le faut, ils savent passer de la guerre spéculative, de la pure stratégie, aux manœuvres et aux combats (page 32) ; enfin que les batteries ne sont pas toujours dispersées pour n'agir que d'après les ordres des généraux d'infanterie et de cavalerie (page 25).
Les différences signalées par M. de Préval, dans la note 1 de la page 23 de son mémoire, auraient dû le prémunir contre plusieurs de ses assertions, entièrement contraires à des faits qui ont eu des milliers de témoins, dont un grand nombre vit encore.
On a déjà fait voir que les maréchaux de camp qui commandent les écoles d'artillerie acquièrent pour le moins, en temps de paix, autant d'aptitude au commandement des troupes, que les maréchaux de camp d'infanterie et de cavalerie qui commandent un département. Plusieurs de ceux-ci n'ont pas toujours un bataillon ou un escadron sous leurs ordres, tandis que ceux-là disposent constamment de 1,500 à 2,500 hommes, et de 800 à 1,800 chevaux d'artillerie. Nul doute que si M. le maréchal Ministre de la guerre appelait des commandants d'école d'artillerie au commandement d'une brigade dans un camp d'exercice, il ne fussent aussi bien préparés que quelques commandants de départements à proGter de l'instruction pratique qu'on y acquiert. Des lieutenants généraux de l'artillerie et du génie pourraient aussi
se rompirent comme les flancs d'une montagne qui s'affaisse et s'abîme sous les décliirfineuls convulsif» d'un tremblement de terre. L'un fut jeté à gauche dans le ravin du ruisseau ; l'autre engouffré dans l'avenue d'Eylau, en avant de Friedland.... Durant les trois heures que l'artillerie de ce corps fut engagée, elle tira 3, 600 coups de canon, dont 400 coups à mitraille. » (Victor. — Précis.)
montrer leur aptitude au commandement général, si on en appelait quelques-uns à la tète des divisions militaires, et de préférence à la tête de celles où sont les plus importants établissements de ces armes (1).
(t) Quelques explications seraient peut-être nécessaires ici pour montrer comment un général peut s'être mis en état , quoique n'ayant servi que dans une seule arme, de les diriger cl de les commander toutes. Je renvoie à un ouvrage où cette question est traitée, et qui a obtenu la haute approbation de l'Empereur Napoléon à Sainte-Hélène : Remarques critiques sur l'ouvrage de M. le général Rogniat, intitulé : Considérations sur l'art de la guerre, par le colonel Marbot (Marcellin), aujourd'hui lieutenant général. On y lit, pages 218 et 219: « Je supposerai qu'on ait envoyé un régiment ou une brigade de cavalerie ■< servir dans une division d'infanterie, commandée par un général qui, « ayant été colonel d'infanterie, n'aura jusqu'à ce jour jamais eu de •• cavalerie sous ses ordres. Si ce général est bon fantassin, comme il est «■ à présumer, il doit parfaitement connaître le fort et le faible de l'infan- » lerie; or cela seul lui indiquera le fort et le faible de la cavalerie, en •• appliquant l'observation des contraires ; car il doit savoir quels sont « les terrains , les circonstances où l'infanterie a le plus à craindre d'être ■< attaquée par la cavalerie, et c'est précisément dans ces positions, sur « ces terrains et dans ces circonstances , qu'il employera sa cavalerie contre <• l'infanterie ennemie. Il sait aussi dans quelles circonstances et posi- •< tions l'infanterie peut braver la cavalerie, et il évitera d'envoyer la « sienne sur de l'infanterie ennemie ainsi placée, etc ... »
« L'observation des contraires suffit donc pour diriger et commander, comme général , une arme dans laquelle on n'a jamais servi et dont on ne connaît pas les détails , c'est-à-dire le mécanisme particulier.
■• Quant aux manœuvres , si les détails en sont différents dans chaque arme, le fond en est toujours le même, et soit qu'une division soit composée de cavalerie ou d'infanterie, ou même de l'une et l'autre mêlées d'artillerie, c'est toujours par les mêmes principes qu'elle se ploie en colonne ou se déploie, qu'elle se met en bataille en avant, en arrière, sur les deux flancs, dans tous les sens, dans tous les ordres; qu'elle marche en ligne, fait les changements de front, passages de lignes, etc. (Marbot, page a 2 1.)
<• Quant à 1111 général en chef, il a encore moins besoin que les généraux de division de connaître les détails des différentes armes, puisque, quand même il les connaîtrait , il lui serait impossible de s'en occuper.
La première condition pour commander aux hommes est, après la décision et la résolution, la supériorité que donnent un jugement clair et sûr, l'expérience et l'instruction. Les premières qualités sont innées chez ceux qui les possèdent; elles ne sauraient être le monopole d'aucune arme. On ne refusera pas, je pense, aux officiers de l'artillerie et du génie la grande habitude du travail et celle des combinaisons de l'esprit, ni les connaissances qui en résultent. L'expérience peut manquer d'abord ; c'est le sort commun à tous ; mais elle s'acquiert d'autant plus vite qu'on y a été mieux préparé, et, dans les grades les plus élevés, les détails s'effacent, les spécialités disparaissent.
« L'art de la guerre ne consiste pas , a dit le maréchal de « Saxe , dans la connaissance parliculière des exercices des « troupes des différentes armes ; mais bien dans l'art d'em- « ployer à propos les troupes de toutes armes. »
Dans les premières campagnes de la Révolution, combien ne compta-t-on pas de généraux qui n'avaient que peu ou point servi dans les grades inférieurs? Ils surent néanmoins suppléer à l'instruction technique qui leur manquait d'abord, par une forte volonté et du bon sens.
Le rôle du général est, après la connaissance des hommes, de comprendre clairement les manœuvres d'ensemble, et d'apprécier le parti que l'on peut tirer des formes du terrain où ces manœuvres s'exécutent. Sous ce dernier rapport, les généraux de l'artillerie et du génie offrent pour le moins autant de garanties de réussite que les généraux d'in-
« L'observation des contraires lui fait connaître les rapports généraux des armes entre elles et remploi qu'on peut en faire suivant les positions, le terrain et les circonstances; l'expérience ajoute à ces connaissances, le jugement les perfectionne, et le génie les emploie. » (M/vmtor, <>ag<' a 26. )
fanterie et de cavalerie. Les premiers, dans leurs longues études sur l'attaque et la défense des positions fortifiées, contractent l'habitude de reconnaître les emplacements les plus favorables à chaque arme, de juger sainement sur le terrain les obstacles à éviter, de lire avec fruit sur un plan ou sur une carte la description des opérations militaires, de tirer parti des avantages que peuvent offrir les routes , cours d'eau , bois , villages, points culminants, etc.... Ces études et leurs applications contribuent puissammeut à les rendre aptes à faire , quand il y a lieu , marcher et manœuvrer une brigade , une division , un corps d'armée.
Quoique l'artillerie et le génie aient contribué au succès de nos armes en Algérie, toutes les fois que les occasions de les y employer se sont présentées , on se ferait une idée fausse de leurs rôles respectifs , si on ne les jugeait que par ce qu'ils sont , dans cette guerre exceptionnelle. La période des campagnes de l'Empire où ces deux corps ont dû agir sur la plus grande échelle et se sont le plus distingués est celle de 1805 à 1815; elle comprend les batailles à'Austerlitz, â'Iéna, de Friedland, Wagram, Smolensk, la Moscowa, Bautzen, Lut zen , Dresde, Leipzig , Hanau, Arapyles, Albuhera, Talavera, Ocana.... Toulouse, Waterloo, etc.; les sièges de Gaëte, Dantzig, Torgau, Glogau, Sarragosse, Lcrida, Badajoz , Tortoze, Tarragone, etc. Dans ces luttes mémorables , les officiers de l'artillerie et du génie , identifiés avec leurs propres troupes ou guidant leurs nombreux auxiliaires, ont prouvé mille fois qu'ils savaient manier tous les ressorts des commandements les plus difficiles.
Les généraux de l'artillerie et du génie, depuis le jour de leur entrée au service, n'ont-ils pas été, comme les autres, à même d'apprendre l'organisation , la discipline, l'administration , les manœuvres des corps de troupes? N'ont-ils
pas exerce, en temps de paix et en temps de guerre, soil dans leur grade , soit dans les grades inférieurs , des commandements importants , où le Gouvernement a pu les apprécier? Ne savent-ils pas la langue et les besoins du soldat? N'onl-ils pas eu de nombreuses relations avec les autorités civiles, avec les notabilités des lieux où leurs fonctions les ont appelés? Ne sont-ils pas, en un mot, des hommes d'expérience et d'instruction militaires?
Il ne peut donc exister aucun motif pour les exclure du concours aux commandements temporaires des troupes de toutes armes, dans les rares occasions où ils viennent à vaquer.
Il serait impolitique de réduire les meilleurs élèves de nos écoles militaires au regret d'avoir réussi dans leurs premières études, d'avoir subi avec honneur tant d'épreuves rigoureuses dans lesquelles plusieurs de leurs émules, devenus généraux d'infanterie et de cavalerie, ont succombé. A quoi servirait d'acquérir, par un pénible et dispendieux noviciat, une abondante provision de connaissances, si les officiers à qui on les impose n'y trouvaient, en définitive, au lieu de garanties de supériorité continue, ou tout au moins d'égalité déposition, qu'un véhicule enrayé par moments, qu'une entrave savamment organisée, pour les empêcher d'arriver au premier rang ? Pourquoi faire naître , à si grands frais , tant d'ambitions militaires , et employer toute espèce d'excitants pour les développer , si les plus hauts échelons de la hiérarchie leur étaient à jamais fermés par la nature de leur service ? 2,000 officiers ne doivent pas céder le pas à leurs cadets, sous le prétexte d'une différence d'origine et d'attributions, qui exciterait tôt ou lard les premiers à déserter les carrières de leur choix, ou à briser leur épée , pour échapper à l'injurieux soupçon d'être incapables de s'en servir.
Exemples de commandements de toutes armes, exercés par des généraux de l'artillerie et du génie, et par d'autres officiers de ces corps.
Comme des faits valent mieux que des articles d'ordonnances, ou même que leurs commentaires, quelque serrés et irrésistibles qu'on les suppose, je vais relater maintenant plusieurs exemples qui montreront clairement que l'usage du droit au commandement des corps formés de toutes armes, n'a pas toujours été contesté, comme aujourd'hui, aux officiers de l'artillerie et du génie ; ce n'est que depuis la paix de 1815 que cette singulière chicane leur a été suscitée.
Qu'on veuille bien remarquer que M. le général de Préval, malgré sa doctrine exclusive , n'a cité aucune exclusion du commandement intérimaire qui eût été prononcée contre les officiers de l'artillerie et du génie, avant la décision de 1817. Certes, c'est un trop habile argumentateur , pour avoir manqué de s'en prévaloir, s'il avait eu à son secours quelques noms propres.
Je ne remonterai pas au siècle de Louis XIV , ni même au commencement du règne de Louis XV ; les guerres de la République et de l'Empire seront mon point de départ pour les exemples des commandements de troupe , comme pour ceux des places et des convois.