‹ Obstétrique journalièreChapitre 99 sur 157 · TROUSSEAU · texte numérisé non relu

TROUSSEAU

quiétudes et « jeté l'agitation dans la tranquille école de M. Dubois dont les idées semblaient en effet inattaquables parce qu'elles n'avaient pas été sérieusement discutées », il résume son opinion sous forme de propositions, de conclusions qui ne pourront laisser de doutes sur sa manière de voir.

Ces propositions les voici :

« 1° La maladie dite fièvre puerpérale ne diffère pas de la fièvre dite chirurgicale ou de résorption ou purulente.

« 2° Dans la presqu'universalité des car. la plaie placentaire ou le traumatisme quel qu'il soit est l'occasion de la maladie.

« 3° Sa cause efficiente est dans un principe spécifique, inconnu clans son essence mais connu par ses effets.

« J'ajoute un peu timidement cjue 4° il n'est pas impossible que, dans un foyer épidémique, on puisse contracter la maladie sans aucun traumatisme. Ces cas sont fort rares.

« Il y a dans la fièvre chirurgicale ou puerpérale, comme dans la morve, comme dans le charbon, une cause toute particulière, engendrant des effets particuliers : c'est le virus générateur de la fièvre puerpérale ou chirurgicale.

« Votre génie malfaisant, votre influence épidémique est une nébulosité tandis que mon levain dont vous vous êtes tant moqué est une chose réelle, que je vois et que je touche.

« Nous voyons des productions organiques dissociées subir des fermentations où, — aux dépens d'une partie de leurs principes — , se développent des êtres vivants, et on peut comprendre que quelque chose d'analogue se passe dans l'organisme. Dans une décoction d'orge qui fermente, nous voyons se développer — aux dépens du gluten — des végétaux cryptogamiques, dont on constatait l'existence dans la levure de bière. Ce sont là les êtres vivants dont je parlais. De même il peut se former dans l'économie — et à ses dépens — une matière analogue à celle qui y a été introduite.

« J'arrive ainsi à la question de la contagion, question brûlante, pleine d'embûches et à l'aide de laquelle au dedans et en dehors de cette enceinte on a essayé de battre en brèche de grandes situations.

« Je crois très fermement que les miasmes contagieux, producteurs du typhus chirurgical et du typhus puerpéral, se conservent à l'état

latent, dans les salles de chirurgie et d'accouchements et que, à certains jours, à certains moments, et sans qu'il nous soit possible de connaître les causes, ils germent dans l'économie vivante et font explosion soit sous forme sporadique, soit sous forme épidémique.

« Je crois à la contagion comme M. Depaul, comme M. Danyau, comme M. Cruveilhier.

« La plaie en tant que plaie n'est rien absolument rien que la porte d'entrée, que l'occasion. Mille piqûres, milb; écorchures, mille morsures ne feront jamais naître la fièvre morveuse, varioleuse ou rabique; la cause réelle, la grande cause, c'est le spécifique (le levain) ajouté à la plaie, à l'écorchure, à la morsure. C'est ce spécifique qui infecte toute l'économie et qui la domine. Ce quelque chose de spécifique s'est ajouté à la plaie placentaire, à laplaie chirurgicale, et ce quelque chose de spécifique infectant l'économie a produit des accidents terribles aussi peu en rapport avec la lésion primitive que la syphilis constitutionnelle avec la petite plaie du prépuce. Mais vous ne voyez pas cette cause spécifique, me dit M. Cazeaux. Demandez lui s'il voit le gland d'un chêne dans la membrure d'un navire qui sillonne l'océan, s'il voit un cône dans le mât qui ploie sous l'effort de la tempête ; il ne voit ni le gland ni le cône avec lesyeuxde son corps, il les voit avec les yeux de son intelligence. Eh bien ! moi je vois tout aussi bien la cause spécifique de la fièvre puerpérale que je vois un gland dans une planche de chêne. A des effets si différents, si prodigieusement différents doit nécessairement répondre une cause différente, et comme ces effets sont univoques ils constituent une espèce pathologique, et la cause doit être spécifique.

« Pour rendre ma pensée, et continuant ma comparaison avec les maladies diverses que j'ai indiquées tout à l'heure, je dirais que si la morve procède d'une piqûre infectante, la fièvre rabique d'une morsure infectante, la vérole d'une ulcération infectante, la fièvre des blessés procède d'une plaie infectante, la fièvre puerpérale d'une plaie placentaire infectante. »

Voilà les grands mots de l'avenir lâchés : levain, germe, virus infectants.

Les temps sont accomplis. — Pasteur est en route.

A Cazeaux disant : « M. Trousseau répète à chaqueinstant : — Ma cause spécifique, je la vois,

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je la touche et je compte bientôt von- la faire toucher du Joigt. — Je tendais la main et ne rencontrais que le vide : j'ouvrais de grands yeux et ne voyais rien ; » c'est Pasteur qui va commencer à répondre. Si près de vingt ans nous séparenl encore, pour ce qui est de la fièvre puerpérale ou chirurgicale, delà découverte du germe spécifique, nous sommes bien plus près de la prophylaxie. Avant dix ans on va. sous 1 influence des travaux de Pasteur, se préoccuper d'éloigner ee germe des plaies et de prévenir ses effets infectants.

La question des fermentations pain, vin, bière), où Trousseau puisait d'instinct son argument topique, commence à sortir du cahos en 18G0. Les premiers travaux de Pasteur vont donner une signification précise à l'assimilation entre les phénomènes de fermentation et les maladies.

Dés 1833 avec Cagniard-Latour les globules ovoïdes ou sphériques d'aspecl organisé que le microscope a, depuis 1680 (Leuwenhœck , montrés dans la levure de bière, sont bien considérés par quelques-uns comme des êtres vivants susceptibles de se reproduire par bourgeonnement. Mais leur rôle vital dans la fermentation est encore méconnu par le plus grand nombre. Et Liebig argue, contre ce rôle, de l'absence de rien qui leur ressemble dans lefermentations lactique et butyrique et dans les putréfactions.

C'est là que Pasteur prend la question. Il démontre 1° qu'il y a un ferment lactique, organisé comme le globule de la levure de bière, ferment dont ions les individus se ressemblent, ferment capable de se multiplier lorsqu on en sème une trace dans un moût limpide contenant du sucre el de la craie et d'y reproduire la fermentation lactique ; 2° qu'il y aile même nu ferment butyrique ne différant des ferments alcoolique et lactique que par sa mobilité et sa reproduction par scissiparité, vibrion de la nature des rires qu'Ehrenberg (1838) et Dujardin (ls'i 1 1 ont découverts dans les infusions et nommés de ce lait inlusoires, probablement animal à cause île ga mobilité.

Ces ferments organisés sont donc spécifiques. C'est-à-dire qu'à chaque fermentation correspond un ferment particulier, que le ferment lactique pur ne donne pas d'alcool, et que le ferment alcoolique pur ne donne pas d'acide lactique.

La putréfaction est un phénomène du même ordre, une fermentation, faites macérer de la viande dans l'eau ; introduisez dans ce bouillon une goutte d'un liquide organique en putréfaction et le voilà qui fermente,- dégageant du gaz à odeur putride, sous l'influence de la vie de ferments anaérobies.

« Bref, la fermentation n'est plus une transformation vague, indéterminée dans sa cause et dans ses origines, pouvant s'accomplir sous l'influence d'une matière organique quelconque. C'est un phénomène spécifique, dû à l'existence et au développement d'un être spécifique aussi, et dont l'étude au microscope est d'autant plus facile qu'on débarrasse mieux le liquide de fermentation de ces matières organiques insolubles qu'on se croyait obligé' d'y ajouter autrefois vieux fromage, viande pourrie, etc. .

«Dès qu'en opérant sur des bouillons limpides on peut suivre de près le microbe ensemencé, s'assurer qu'il est et reste seul, c'est-à-dire en culture pure, l'étude de ses conditions de nutrition devient facile. Or en agissant sur sa nutrition, on en devient maître, on peut l'ensemencer el le cultiver avec autant de sécurité et aussi à l'abri des mauvaises herbes qu'on le fait pour les laitues dans un jardin. On peut le faire disparaître des liquides où on n'en a que faire.

« Bref, cet être infiniment petit, ee microbe devient saisissable et accessible à l'expérience, i Duclaux .

Voilà satisfaits, s'ils voulaient I être, ceux qui avec Cazeaux demandaient à toucher etàvoir.

Mais d'où viennent ces ferments ?

S'organisent-ils spontanément, comme on le soutenait alors, au dépens de la matière organique morte ? A priori c'est invraisemblable ; car ht notion nouvelle de spécificité ne peut plus aller avec cette génération spontanée. Qui dit espèce dit continuité' par le germe. 11 doit en être ainsi dans le monde des infiniments petits, qui doivent provenir par des voies régulières d'êtres semblables à eux ou de germes préexistants.

La génération dite spontanée des infiniment petits ce doit être comme la prétendue génération spontanée, dans la viande en putréfaction, de ces vers dont lîedi, par une élégante expérience, a démontré' l'origine dans les œufs pondus par les mouches 1638. Acad. del Cimenlo).

De là les recherches de Pasteur pour démolir l'hypothèse des générations spontanées de

LES GEPiMES-FEIlMENTS — PASTEUR

Louis Pasteur à 41 ans (1863).

Directeur des Études scientifiques à l'École normale supérieure. ■

Membre de l'Institut.

« J'ai exposé les faits comme ils m'ont apparu et j'en ai hasardé des interprétations ; mais je ne me dissimule pas que sur le terrain médical, il est difficile de se soustraire entièrement à des préoccupations subjectives ; je n'oublie pas davantage que la médecine et la vétérinaire me sont étrangères. Aussi j'appelle de tous mes vœux les jugements et les critiques. Peu tolérant pour la contradiction frivole ou de parti-pris, dédaigneux du scepticisme vulgaire qui érige le cloute en syslème je tends les bras vers le scepticisme militant qui fait du doute une méthode et dont la règle de conduite a pour devise : « Encore plus de lumière ! n

« Note sur l'Extension de la théorie des germes à l'étiologie de quelques maladies communes, t

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•à-dire de la naissance de vibrions, de monades, d'infusoires aux dépens des éléments moléculaires qui restent vivants après la mort de l'ensemble, lorsqu'un animal périt : de là les expériences pour montrer dans l'air des germes vivants en assez grand nombre pour expliquer la fécondité des infusions avec lesquelles cet air esl en contact.

11 suliit à Pasteur de prendre du coton poudre, de le disposer en libre, d'arrêter par là au passage les poussières d'un volume déterminé d'air et de jeter le tout dans un mélange d'alcool et d'éther où le coton poudre est soluble. Tout ce qui est la trame du filtre se dissout. Les poussière-: arrêtées entre les mailles sont remises en liberté et tombent au fond du liquide si on laisse le tout en repos. On peut ensuite décanter le liquide qui les surmonte, les laver même, les réunir enfin dans un petit volume d'eau et les étudier. On y voit alors des corpuscules, des globules sphériques, des corps ronds ou ovales tellement semblables à des spores de cryptogames ou à des œufs d'infusoires qu'aucun micrographe ne pourrait les en distinguer.

Quant à leur nombre, on en trouve plusieurs milliers dans une petite bourre qu'on a fait traverser pendant 24 heures par un courant d'air modéré. Et comme on ne compte que les plus gros de ces globules figurés, ceux qui ont un aspect évidemment organisé, comme nous laissons de côté, faute de les distinguer des éléments amorphes, les plus petits, ceux qui sont évidemment les plus nombreux, vous devez conclure qu'il y a constamment dans l'air, à l'état (lottant, une cause de vie pour toutes les infusions que vous mettez à son contact.

Ces poussières, ajoute Pasteur, sont vivantes, ou du moins elles contiennent quelque chose de vivant.

Prenez un ballon contenant une infusion végétale ou animale putrescible où vous avez, par la chaleur, détruit tout ce qu'il y a de vivant ; laites en sorte par un dispositif habile de n'y laisser pénétrer de l'air que débarrassé' de tout ce qu'il > oui ruait d'organique. Fermez-le àlalampe.N ous verrez rester limpide, après 15 jours, un mois, l'infusion organique ainsi mise au contact d'un air contenant tout son oxygène mais débarrassé de tout ce qu'il renfermait d'organisé et d'organique.

Jetez-y au bout d'un mois une bourre de coton salie par les poussières de l'air, et au bout de

24 heures voici que le liquide se trouble et qu'après 48 heures il y a poussé des millions d'êtres vivants.

Voilà l'air au premier plan comme origine des germes, des germes spécifiques et vous comprenez mieux Trousseau disant :

« .le crois très fermement que les miasmes contagieux, générateurs de la fièvre puerpérale ou chirurgicale, se conservent à l'état latent dans les salles de chirurgie et d'accouchement et que, à certains jours, à certains moments, ils germent dans l'économie vivante et font explosion soit sous forme sporadique soit sous forme épiib inique. Dans la presqu'universalité des cas la plaie placentaire ou le traumatisme quel qu'il soit est l'occasion de la maladie. Sa cause efficiente est dans un principe spécifique — dans un germe spécifique — encore inconnu dans son essence, mais connu dans ses effets. »

Bien qu'on n'ait encore isolé et cultivé que les germes ou microbes-ferments, on pressent les germes ou microbes-virus, et nous touchons à la prophylaxie des maladies contagieuses.

Cette théorie des germes île l'air comme cause sine qua non de la putréfaction des substances animales ou végétales, mise à jour par Pasteur de 1860 à 1863, frappe vivement, dès 1864, un chirurgien de la Royal InGrmary de Glascow, Joseph Lister.

Il se met immédiatement en devoir d'en faire profiler ses blessés qui, malgré tous les pansements employés, étaient décimés par la fièvre chirurgicale.

Répétant dans ce milieu infecté les expériences ci-dessus rapportées de Pasteur, il constata que l'urine, si éminemment putrescible, pouvait y être indéfiniment conservée dans des ballons stérilisés, accessibles à l'air, mais à l'air privé de germes par un dispositif approprié, tandis qu'elle se putréfiait dès qu'on y permettait l'arrivée des germes de l'air.

II en conclut que ce sont ces mêmesgermes, particules saprogènes, vibrions analogues aux levures et aux diverses espèces de champignons appelés moisissures qui, en se déposant et en se développant sur les plaies, sont la cause génératrice la plus importante, la plus difficile à éviter, de la transformation putride du sang, de la sérosité, des tissus mortifiés par l'action de la violence, qui engendre la fièvre chirur-

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