DES CAUSES ET DE LA RESPONSABILITÉ DE NOS DÉSASTRES
Ici se présente une question préalable. Le gouvernement français connaissait-il les forces de Tennemi avec lequel il entrait en lutte?
« Il devait les connaître, pourrait-on répondre à priori^ car il eût été par trop insensé de s'engager dans une guerre, sans connaître la puissance de son adversaire. » Mais nous savons qu'il les connaissait, et nous pouvons Taffirmer, car les preuves en sont publiques.
Le colonel Stoffel^ dans des rapports aujourdhui connus de tout le monde, avait étudié et exposé, dans tous ses détails, l'organisation militaire de la Prusse, et il en avait signalé Timmense supériorité.
Notre ami M. Vilbort, dans ses articles du Siècle, dans le livre remarquable qui a eu un si grand retentissement : VŒuvre de M. de Bismarck, avait calculé avec la plus scrupuleuse exactitude reffectif de l'armée allemande; à maintes reprises, il en a reproduit les chiffres, et il a multiplié les avertissements au gouvernement français.
Voilà en ce qui concerne la quantité. La qualité de Taimée allemande était non moins connue. Le colonel Stoffel et M. Vilbort avaient mis en lumière la supériorité de Tétat-major, la solidité des soldats,
l'extrême rapidité de leurs marches et de leurs mouvements tournants ou de concentration, la sûreté de leur tir, leur soumission à la discipline^ etc.
L'artillerie allemande a été Tun des principaux instruments de nos défaites, tant par le nombre que par la qualité de ses canons.
Le nombre avait été rigoureusement évalué, mais la qualité a été déplorablement méconnue par Napoléon ni/ par ses ministres de la guerre et par son comité d'artillerie.
En 1863, nous étions à Bruxelles en fréquentes et Cordiales relations avec M. le lieutenant général baron Chazal, alors ministre de la guerre; un soir nous parlions au général de certaines expériences d'artillerie auxquelles nous avions assisté la veille, et nous lui disions combien nous avions été frappé de la portée et de la justesse du tir des canons belges, (c Elles sont remarquables, en eflet, nous répondit-il, y> et tous les jours je me félicite d'avoir doté la » Belgique de canons Krupp. x> Et nous montrant des petits modèles réunis dans son cabinet, il nous fit comprendre les avantages de ces redoutables engins de destruction, encore perfectionnés par le colonel belge de Brialmont.
Gomment peut-il se faire, demandâmes-nous, que la France n'ait pas adopté ce système dont la supério- , rite est évidente?
— tt Beaucoup de tentatives ont été faites dans ce but, » et moi-même j'ai fait ce que j'ai pu, nous répondit » le général, mais vous savez bien qu'en France Ton » repousse systématiquement toute invention étran-
CONGLL'SIONS. ^203
» gère, toute découverte qui n^'émane point d'un co- » mité officiel ou, tout au moins, d'un personnage » bien encojiir! »
Nous tenons de bonne source le fait suivant :
A une époque peu éloignée de nous, le général Lebrun fit une tournée militaire en Belgique; il visita le camp de Beverloo, où le général belge Renard attira son at-^ tention toute particulière sur les canons Krupp, lui exprimant son étonnement de voir que la France persistait à ne pas renoncer à un vieux système, qui la plaçait en grand état d'infériorité vis-à-vis de rAl-lemagne.
Le général Lebrun ne fit aucune difficulté pour reconnaître l'excellence des canons Krupp, mais il ajouta en souriant et d'un air mystérieux : « Cependant nous avons mieux que cela 1 »
L'année suivante, le général Renard fut invité au camp de Ghâlons. Il y fut reçu par le général Lebrun^ dont les premières paroles furent les suivantes :
(( Mon cher général, permettez-moi de vous donner » un conseil. Ne parlez pas artillerie avec l'empereur, » ou, du moins, ne cherchez pas à lui démontrer la su- » périorité des canons Krupp. Vous ne le convaincriez » pas, et vous l'indisposeriez. »
Le général Renard se le tint pour dit.
Et en effet, Napoléon III, qui se croyait le premier artilleur du monde, ne voulut entendre à rien et ne tint aucun compte des enseignements de la campagne d'Autriche ; il se persuada qu'avec ses petits canons rayés et ses fameuses mitrailleuses, il aurait facilement raison de l'artillerie prussienne. L'événement n'a que trop prouvé combien profonde était son erreur.
Les deux causes principales de nos défaites sont manifestement le chiffre de notre effectif oX Vinfériointé de notre artillerie.
Il est avéré, aujourd'hui, que Tarmée française, disséminée sur une énorme ligne depuis Thionville jusqu'à Belfort, ne comptait que 280,000 combattants, au lieu des 600^000 annoncés.
Malgré rexiguïîé de ce chiffre^ les chances de la guerre auraient pu être profondément modifiées si Von s'était porté de suite et en masse sur la Bavière^ le Wurtemberg ou le grand-duché de Bade. L'Allemagne ne s'attendait pas à une déclaration de guerre si prompte, et elle n* était point prête pour une entrée en campagne immédiate. La veille encore, de nombreux officiers obtenaient, sans difficulté, des congés.
M. de Bismarck dit à ses agents : « Faites traîner les choses en longueur; » je ne suis pas prêt; il me faut vingt jours. » Vingt jours! c'était peu; mais, en raison de l'admirable organisation militaire allemande, M* deMoltke savait que ce délai si court suffirait. L'on désespéra de l'obtenir, lorsque Ton vit Tarmée française sur la frontière, et à ce moment l'invasion du territoire allemand fut jugée imminente et certaine, à ce point, que les hauts personnages du Wurtemberg se hâtèi'cnt d'envoyer à Genève leur argenterie^ leurs tableaux, leurs valeurs^ leurs objets pi^écieuœ^ etc. Le fait m'a été affirmé par des officiers supérieurs wurtembergeois qui, eux-mêmes, avaient pris cette précaution.
Pourquoi l'armée française est-elle restée Farme au pied et inactive pendant si longtemps ? Nous le dirons plus loin ; ici, nous nous bornons à constater que le général de Moltke obtint, contre son attente, les vingt jours dont il avait besoin ; il en profila pour masser ses
troupes, selon sa tactique habituelle, tactique qui lui avait valu de si beaux succès en Autriche, et sur laquelle M. Vilbort avait particulièrement insisté.
Que se passait-il de notre côté?
<( Le maréchal de Mac-Mahon, dit le général de Failly, » méditait, pour le 7 août, un mouvement en avant » avec le concours du 5* corps, qu'il destinait à opérer » sur le flanc de l'ennemi, mais le 6, l'attaque impré- » vue de Frœschwiller fit avorter le plan du maré- » chai en le forçant à combattre sur Theure. » (Opérations et marches du 5® corps^ page 13.)
Ainsi, dès le début de la campagne, l'un des principaux généraux français est forcé de combattre à Vimprovîste^ et à l'encontre du plan qu'il avait conçu! Et dans quelles conditions est-il forcé de combattre ?
N'ayant pu rallier le 5^ corps commandé par de Failly, et ne pouvant opposer que 35,000 hommes à 140,000 ennemis! (De Failly, loc. cit.^ pages 13-21 .)
Il en fut de même pendant toute la durée de la guerre. Le 4 août, à Wissembourg, une seule division, celle du général Douay, fut surprise et écrasée par 80,000 hommes et 100 canons. Le 6 août, à Sarrebrùcken, Frossard eut 120,000 hommes à combattre. A Sedan, notre armée fut cernée et enveloppée de toutes parts par des canons .
a A Floing, la lutte s'engagea entre les batteries » françaises et prussiennes par une violente canon y) nade, et l'on peut dire que toute l'action se passa en » combat d'artillerie. Pendant cinq heures nos canon- » niers, admirables de sang- froid et de constance, » firent des efforts héroïques pour démonter les pièces
» de Tennemi; mais celui-ci, mettant à profit l'avan- % tage du nombre, de là portée et du calibre de ses » canons, se tenait invariablement à une distance que » nous atteignions à peine^ tandis que la grêle des pro- » jectiles allemands tombait au milieu de nos batteries » avec une précision remarquable^ brisant nos affûts^ » emportant nos caissons dans les airs, sans qu'il fût » possible d^arrêter ses ravages. Aussi, vers la fin de » la journée, quelle profonde amertume se refl.était sur » les traits de nos officiers d'artillerie ! » [Des [causes qui ont amené les désastres de l'armée française dans la campagne de 1870. Bruxelles^ 1871^ page 18.)
c( La Prusse, dit l'auteur de cette brochure fort bieii » faite, a inauguré un système tout nouveau de faire » la guerre, qui consiste à mettre en présence toutes » les forces réunies de deux nations, de telle sorte que n l'armée victorieuse voit dans une seule bataille le » pays ennemi tout entier livré à sa discrétion. En » conséquence, le roi de Prusse avait envahi la France » à la tête de plus de 500,000 hommes, et, malgré tous » nos efforts, nous n'avons jamais pu lui en opposer )) plus de 250,000. Sa tactique a toujours été de ne » nous aborder dans toutes nos rencontres qu'avec » une force double ou triple de la nôtre. En outre, il » était servi par une artillerie supérieure par le )) nombre et la puissance de ses canons. » [Ibidem^ âges 99-100.)
En ce qui concerne Tinfériorité de notre efiectîf, il a été articulé un argument que notre impartialité nous ait un devoir de reproduire.
L'on dit : a Lorsque la loi sur la réorganisation mi-
» litaire de la France a été proposée, ropposition, ï) dans la Chambre et dans la presse, au lieu de Fac- )) cueillir avec empressement et d'en prendre texte » pour exalter le patriotisme français, la combattit » avec acharnement, d'une part, par un esprit de ré^ » sistance systématique à toute mesure mise en avant » par le gouvernement, et, d'autre part, en vue d'une » popularité de mauvais aloi. L'opinion publique se ti laissa entraîner, et voilà pourquoi l'effectif français » ne put pas être élevé au niveau de l'effectif aile-* » mand. »
L'argument n'est que trop juste, et, à l'époque à laquelle il se rapporte, nous avons protesté de toutes nos forces contre l'aberration anti-patriotique de l'opposition.
a Le maréchal Niel, ajoute-t-on, n'a même pas pu x) mettre en exécution la loi sur la garde nationale » mobile. »
C'est encore vrai ; mais ici le maréchal Niel s'est abstenu, parce que les mobiles, au lieu de crier vivo l'empereur, chantaient la Marseillaise!
C'est parce que l'empire ne pouvait pas compter sur ' les sympathies des populations, qu'il a dégarni les grandes villes de fusils de munition, accumulant à Strasbourg, à Metz et dans d'autres places fortes, des armes qu'il voulait soustraire aux mains des citoyens et qui, dès lors, sont tombées à celles de l'ennemi.
C'est parce que l'on se méfiait de la population de Paris que le maréchal de Mac-Mahon, au lieu de marcher sur Paris, comme il le voulait et comme le voulaient tous les hommes sensés, a été forcé par l'impératrice, par le ministre de la guerre, par le conseil des ministres et par le conseil privé, de se diriger sur Sedan!
C'est pour essayer de sauver la dynastie que Ton a perdu la France !
Mais ces méfiances, ces appréhensions, ces impossibilités politiques ne sont-elles pas pour le gouvernement impérial la plus écrasante des condamnations ? Ne prouvent-elles point que les sept millions de oui accordés au plébiscite n'ont pas été l'expression de Tamour de la nation pour l'empereur, mais celle de son amour pour la paix, et de la terreur que lui inspirait un changement de gouvernement pouvant entraîner du désordre et la guerre civile?
Et c'est dans ces conditions d'infériorité militaire et d'instabilité politique que Napoléon III provoque la Prusse! N'est-ce pas la preuve péremptoire que la guerre n'a été qu'un va-tout politique, où Ton risquait la France pour sauver le trône et la dynastie?
Quoi qu'il en soit, l'extrême infériorité de notre effectif est aujourd'hui un fait avéré. Sur qui doit en peser la responsabilité ?
(( J'ai été trompé! » s'est écrié Napoléon III, désireux de détourner de sa tête la condamnation de la France et de l'histoire.
Trompé! Mais un souverain qui, dans des circontances pareilles, peut être trompé, de quel nom faut-il l'appeler ?
Trompé! Par qui? Évidemment par le ministre de la guerre, qui ne îpouvait pas ignorer l'état réel des choses.
Où donc est M. le maréchal Lebœuf? A-t-il été traduit devant un conseil de guerre? A-t-il été fusillé? — Non.
A l'exemple du maréchal Bazaine, le maréchal Lebœuf publiera prochainement sa justification, et ces deux maréchaux nous démontreront, clair comme le jour, que nos désastres ne doivent être imputés qu'à la Providence.
Et le général de Failly confirme la démonstration : « Le malheur s^est appesanti sur nous, dit-il ; le pays » tout entier a vainement lutté contre ce fatal décret » de la Providence! »
La Providence ! Si elle n^existait pas, il faudrait l'inventer pour la plus grande gloire des incapables, des lâches et des traîtres !
La troisième grande cause de nos désastres a été rincapacité, la négligence^ Vincurie de U administration de la guerre et de l'intendance^
« L^'organisation générale, dit M. de Failly, n'a pas )) été à la hauteur de Tœuvre entreprise. »
Non-seulement elle n'a pas été à la hauteur voulue, mais elle a été d'une faiblesse, d'une insuffisance incompréhensibles ! Il faut ici accumuler les témoignages et les documents officiels.
« Tel général ne trouvait pas ses brigades, tel colo- » nel son régiment. On ne savait où les provisions )!> étaient passées; on cherchait en vain les munitions; » les caisses de l'armée étaient vides; Tétat^major, » très-brillant il est vrai;, n'avait pas une carte des )) frontières de France. Certains détachements qui » rejoignaient l'armée arrivaient sans cartouches et » sans objets de campement. » (Emile Leclercq, Le second empire français^ de la prison de Ham aux jardins de Wilhelmskœhe. Bruxelles, 1871, page 178.)
2d0 CONCLUSIONS.
Bitche se trouvait sans troupes. Les douaniers des environs, un bataillon d'infanterie et des artilleurs comme instructeurs furent désignés, avec un capitaine d'artillerie, pour former la garnison du fort. (De Failly, loc. cit., page 17.)
Le 6* corps de l'armée du Rhin n'était pas complètement constitué en artillerie, génie, cavalerie ni même en infanterie; une de ses divisions n'avait même qu^un seul régiment (Bazaine).
La brigade Lapasset ne rejoignit jamais le 5^ corps de Failly).
« La ville de Metz avait besoin de la présence de » l'armée pour terminer les forfs^ leur armement^ les » défenses extérieures du corps de la place^ et il fut » reconnu que celle-ci ne pouvait tenir plus de quinze » joursj sans la protection de l'armée. Malheureusement, » les autorités civiles et militaires n'avaient pas pris de » dispositions^ quand, il en était temps encore^ pour faire » rentier dans son enceinte toutes les ressources en vivres » et fourrages des cantons voisins. » (Rapport de Bazaine sur ifeif^ «n?;^?^^*. Luxembourg, 1870, page 65.)
Le 28 juillet, Farmée de Metz, qui devait être de 150,000 hommes, n'en réunissait que 100,000; celle de Strasbourg était de 40,000 au lieu de 100,000; le corps de Canrobert avait encore une division à Paris et une autre à Soissons; son artillerie et sa cavalerie n'étaient pas prêtes; aucun corps d'armée n'était encore complètement muni des accessoires exigés pour entrer en campagne. {Des causes qui ont amené la capitulation de Sedan, par un officier attaché à l'état-major général. Bruxelles, page 9.)
Au début de la guerre, on croyait que Tennemi ne serait pas prêt avant nous; on ignorait ses mouvements^
de quel côté il réunissait ses forces; les batailles de Wissembourg et de Voërth firent cesser toutes les incertitudes.
Nos efforts furent paralysés par r ignorance absolue où nous restâmes toujours de remplacement et de la force des armées ennemies. Les Prussiens cachèrent si bien leur mouvement derrière le formidable rideau de cavalerie qu'ils déployèrent devant eux dans toutes les directions, qu'on ne sut jamais réellement où était le gros de leurs troupes, et par conséquent où devait se produire Teffort le plus considérable; le U août, comme le i6, on ne croyait nullement avoir toute l* armée prussienne sur les bras. (Ibidem, 605, 9-11.)
Il est inutile d'insister. Tout le monde aujourd'hui connaît les documents officiels, les pièces et les témoignages de toute nature qui établissent péremptoirement que jamais guerre ne fut entreprise dans des conditions aussi extraordinaires de dénûment, d'imprévoyance, de désordre, de désarroi, d'anarchie.
La quatrième cause de nos désastres est la démoralisation des officiers et des soldats^ la rupture des liens de la discipline^ i^ absence de plan et de prévoyance au grand quartier général, Vimpéritie et Végoïsme de ISapo^ léon III.
« Les deux grandes guerres de Grimée et d'Italie, )^ dans lesquelles nous avions été plus heureux qu'ha- )î biles, n'avaient point ouvert nos yeux, et toujours » confiants dans Théroïsme de nos soldats, que le » laisser-aller de nos campagnes d'Afrique avait pour- )» tant gâtés autant que leurs officiers et leurs généraux » eux-mêmes, chacun de nous ne comptait que sur
» Vélan, rentraînement irrésistible qui constituent le » fond du caractère français pour vaincre nos ennemis. )) De là, il arrivait que chaque officier, sans souci de ï) ses devoirs^ sans se livrer à l'étude sérieuse des con- » naissances qu'il fallait acquérir pour remplir digne- » ment ses fonctions dans les différents échelons qu'il » parcourait, trouvait fastidieuses et inutiles toutes » les charges qu'on lui imposait, et ne demandait à » s'élever dans la hiérarchie militaire que pour avoir » un grade qui le posât dans le monde et lui procurât » des moyens d'existence plus doux. C'est ainsi que » dans cette guerre nous avons vu nos chefs d'étatï) major, dépourvus même des cartes indispensables » pour diriger nos mouvements^, ne connaître que mé- » diocrement la topographie du pays, ignorer les pré- » ceptes et les maximes de l'art de la guerre, et oublier » même les premiers éléments des services en cam- » pagne, en négligeant de se garder dans leurs camps y) et de s'éclairer au loin, malgré les avertissements » réitérés de deux journées de poursuites et d'escar- » mouches. C'est ainsi que nous avons vu des généraux » qui paraissaient sur le champ de bataille bien plus » pour se montrer brillants devant le feu de Tennemi » que pour ordonner des dispositions salutaires, ne » briguer le commandement d'un corps d'armée qu'afin » de devenir maréchaux de France. » {Des causes qui ont amené les désas&es de Varmée française^etc.,\)'iXges9S-d^ .)
Sur le champ de bataille lui-même, il semble que nos généraux aient été frappés d'indécision, de découragement, de stupeur.
ft La tactique des généraux ennemis, qui ont su » s'inspirer du progrès du nouvel armement et de la » supériorité de leurs canons, semble avoir été de nous
» terrifier par un feu eflroyable d'artillerie et de ne » lancer leurs bataillons en avant qu'eau moment où il » aurait achevé dans nos rangs Tœuvre de la démora- » lisation. 11 faut dire qu^'à cet égard ils ont pleine- » ment réussi. En effet, pendant plus de quatre heures, 0 leurs batteries n'ont cessé d'inonder de projectiles » les plateaux que nous occupions sous Sedan, sans » que leurs colonnes d'attaque fissent un mouvement )) en avant. Il en résultait que nos soldats, couchés à » terre, sous la grêle des projectiles qui éclataient au- » tour d'eux avec un horrible fracas, perdaient peu à » peu courage et confiance, et qu'au moment décisif^ » alors que les batteries ennemies achevaient de ré- )) pandre l'épouvante au milieu d'eux par une recru- » descence du feu de toutes leurs pièces, ils n'étaient » plus maîtres d^'eux-mêmes et se sentaien^t entraînés » par le désir de prendre la fuite.
» Pour répondre à cette tactique, il eût fallu faire » usage de celle qui nous est familière, en utilisant les » avantages de la nature ardente du soldat français » qui, tenu debout en face de Tennemi, eût senti da- » vantage la nécessité de s'élancer en avant à la baïon- » nette sur cette terrible artillerie qui le décimait sans » combattre. Dans cette disposition d'esprit, un ordre » général, donné à tous les corps engagés de marcher » en avant sous la pluie des balles et de la mitraille, » eût sans doute été accueilli avec moins de repu- » gnance, s'il est vrai que dans l'état de démoralisa- » tion d'une armée toujours poursuivie, toujours j& vaincue, sans confiance dans la victoire et dans le » talent de ses généraux, tout effort, dans quelque » condition qu'il fût entrepris, eût trouvé peu d'en- » thousiasme. Mais, que nos soldais fussent couchés ou » debout, aucun ordre de cette nature ne fut jamais
y> donné, si ce n'est pour faire sur certains points de la » ligne de bataille quelques tentatives partielles qui » ne pouvaient être que stériles; le tambour ne battit » jamais la charge; le mot : en avant! ne fut jamais » prononcé; tout a été conduit avec le silence, la mol- » lesse et l'indécision qui ont caractérisé la campagne. » Chacun de nos généraux paraissait convaincu de l'i- )) nutilité de la lutte, et le pressentiment d'une cata- » strophe anéantissait en eux toutes les facultés. La » veille de la bataille, nous a-t-on lu un ordre du jour » pour nous préparer à combattre ? Il est vrai qu'une » proclamation de Tempereur parut après la bataille, » mais son langage glacé, en menaçant de la loi mili- » taire et du mépris public les lâches que son incurie » avait fait naître dans une armée française, était-il » de nature à enflammer le courage abattu de nos sol- » dats? Avant et même pendant la bataille, une ligne » de retraite nous fut-elle indiquée? Il n'en existait » aucune, à la vérité ; mais le désastre était-il donc » connu d'avance pour que cette précaution fût inutile, JD et voulait-on nous enfermer dans Sedan, où le chef y> de TEtat, qui n'avait pas voulu mourir à la tête de » son armée, s'était enfermé lui-même, comme pour » rendre la honte plus éclatante encore? Je ne crois » pas à la trahison: je crois que l'incapacité des chefs . » et surtout l'imprévoyance du gouvernement et de » ses ministres sont les seules causes de nos malheurs ; » mais vraiment ceux qui ont cette conviction ont » quelque raison d'y croire, car si l'on voulait trahir » la France, certes on ne saurait mieux agir que dans y> !a campagne de 1870. » [Ihidem, pages 93-96.)
Le grand quartier général a-t-il montré plus de dé^ cision? L'on va en juger.
Le 4 août 1870, à 4 heures 58 minutes du soir, le gé-
néral de Failly reçoit du quartier impérial la dépêche suivante :
(( Soutenez avec vos deux divisions celle que vous avez » à Bitche, »
Le 5, le général de Failly apprend quHl passe sous le commandement du maréchal Mac-Mahon, et celui-ci lui donna Tordre de le rallier au plus tôt.
Le 6, à 2 heures, le maréchal enjoint à M. de Failly d'envoyer le plus tôt possible une division à Philipsbourg^ et de tenir les autres prêtes à marcher.
Le 7, à la Petite-Pierre, le général reçoit de Fempereur Fordre de se retirer avec ses troupes sur le camp de ChâlonSé
Le même jour, à Réchicourt, le général reçoit du quartier impérial l'ordre de marcher sur Nancy, Le 1 0, le maréchal Lebœuf écrit au général : Dans le cas ou vous vous verriez devancer à Nancy ^ par Vennemiy pour ne pas vous mettre dans la nécessité de lutter contre des forces supéineures^ vous devriez^ tout en continuant votre marche^ prendre une direction plus à gauche y vers Langres^ par exemple ; cette éventualité venant à se réaliser^ vous auriez à le faire connaître à l'empereur.
De Nancy, l'empereur vous appellera à Metz ou vous indiquera votre retraite soit sur Châlons, soit sur Paris.' Le 42, à 9 heures du matin^ nouvelle dépêche du quartier impérial.
Marchez sur Toul aussi vite que possible ; suivant les circonstances vous serez appelé à Metz ou dirigé sur Châlons.
Le même jour> à 3 heures 35 du soir arrive, toujours du quartier impérial, une seconde dépêche ainsi conçue :
« Uem'pereur annule V ordre de ce matin et vous pres- » crit de vous diriger sur Paris par la route qui vous » paraît la plus convenable, »
Le 17, le maréchal de Mac-Mahon prescrit à M. de Failly de se rendre au camp de Ghâlons par Vitry-le- Francois.
Le 20, le 5^ corps, en marches forcées depuis le 6, arrive à Châlons. Le même jour, à 5 heures du soir, il reçoit l'ordre de se porter, le lendemain, sur Reims 1 (DeFailly, Opérations et marches du ^"^ corps ^ p. 10-29.)
Ordres, contre-ordres, désordres. Telle a été Tœuvre du quartier impérial!
L'on a déclaré la guerre sans être prêt. — L^on a donné à M. de Moltke tout le temps nécessaire pour se mettre en mesure. — L'on s'est laissé devancer et surprendre par l'ennemi. -- L'on n'a rien prévu, rien préparé pour le cas d'une défaite !
La défaite de Woërth (Reischoffen ou Frœschwiller) fut une véritable déroute, une affreuse débandade, et quelles que soient la honte et la douleur que Ton éprouve à signaler de pareils faits, il faut avoir le courage de les faire connaître, pour l'éternel enseignement de nos descendants.
C'est un témoin oculaire, c'est un officier du premier corps, qui va nous décrire cet épouvantable drame.
« Ce fut un sauve-qui-peut général : trente mille » hommes de toutes armes, confondus dans un pêle- » mêle inextricable, se jettent à travers les bois, les » chemins, les sentiers, les ravins, [les précipices ; ils » fuient sans ordre, sans direction, par toutes les ■«) routes, vers Bitche, Hagueneau, Saverne, qu'une
» vague rumeur, au milieu de cetle mêlée confuse, dé- » signait comme point de ralliement. La plupart, )) affolés, frappés de vertige, incapables de se diriger » dans la profondeur des bois, vont mourir sous les » balles ou tomber au pouvoir de Tennemi. Les esca- » drons prussiens, lancés à la poursuite, volent dans » toutes les directions et sabrent^ écrasent, massacrent » les fuyards que la fatalité fait tomber sous leurs pas. » La chaussée de Wœrth à Reischoffen présente le » spectacle le plus lamentable: le convoi, les bagages, » que le vainqueur compta au nombre de ses trophées, j) s'y pressent dans un désordre inexprimable ; nos )) batteries, qui veulent à tout prix se frayer un pas- » sage, heurlent, brisent, culbutent dans leur course » insensée les fourgons, les voitures, les attelages de » toute sorte qu'ils laissent gisants sur le sol ou ren- » versés dans les fossés. On crie, on s'écrase, on s'inî) suite, on coupe les traits des chevaux pour échapper » plus vite au carnage. Une multitude de soldats, haie- )) lants, altérés, se rue sur des tonneaux de vin et » d'eau-de-vie abandonnés de Tadministration : c'est » un chaos épouvantable !
» Pour ajouter la honte à la confusion, nos soldats » qui, au début de Faction, s'étaient dépouillés de leur » sac, sans vivres et sans campement désormais, » étaient réduits à la triste nécessité d'implorer la gé- » nérosité des populations qu'ils traversaient, quand » ils ne la contraignaient pas. Cette habitude, venue » d'Afrique et apportée déjà sur les champs de bataille » de Crimée et d'Italie, peut offrir l'avantage d'alléger » le soldat pour courir à l'ennemi ; mais les immenses » inconvénients qu'elle présente quand on envisage )) rissue de la lutte, quelle qu'elle soit, parlent mainte-
» nant assez éloquemment pour la bannir à jamais de » notre manière de combattre : dans la victoire, c'est » se condamner à Timpossibilité de poursuivre les » vaincus^ et dans la défaite, c'est augmenter son dé- » sastre de toute Thorreur de la misère, de la démora- » lisation et de l'indiscipline.
» La défaite n'était point prévue, sans doute, car la » ligne de retraite n'avait pas été communiquée avant » Faction, et la déroute n'en fut que plus diffuse. Tou- » tefois, dans la fuite, on recueillait les bruits les plus » contradictoires : certains généraux avaient désigné » Bitch, d'autres avaient indiqué Saverne pour lieu » de ralliement. La plus grande partie de l'armée se » dirigea de Niederbronn sur celte dernière ville, mais i> de nombreux débris d'infanterie, d'artillerie et de » cavalerie prirent la route de Bitcli que le comman- » dant de place, informé de la véritable destination, fit » évacuer le lendemain matin par la route de Saverne, » coupée déjà p-ar les coureurs ennemis.
» Durant une longue marche de Saverne à Neuf- )) château et de la Petite-Pierre à Ghaumont, le dé- )) sordre des deux corps d'armée fut extrême. Nos » soldats, sans vivres et sans campement, offraient le » spectacle le plus douloureux du découragement et de » l'indiscipline. Le convoi étant resté aux mains de » l'ennemi, et aucune distribution régulière ne leur » étant faite, ils pillaient, maraudaient, mendiaient » même, et ce qui ajoutait à la tristesse de cette situa- » tion, c'est que Tautorité militaire, sans permettre » ces actes regrettables, se trouvait dans la nécessité » de les tolérer; de telle sorte que, encouragés par » rimpunité, les excès de toute nature ne connais- » saieut plus de bornes. La voix des chefs, impuii.sante
» à retenir leurs soldats dans le devoir, était mé- » connue, et rompant les rangs, marchant isolément » en avant, en arrière ou sur les flancs de la colonne, » ils s*arrêtaient dans les fermes, chassaient le gibier, » parcouraient les hameaux, les villages environnants, » où ils semaient l'elTroi par leurs récits exagérés ou )) par leurs exigences et leurs déprédations. Le chiffre » des disparitions dans les régiments grossissait chaque y> jour davantage et aucune mesure de rigueur n'était » prise pour en arrêter le développement ; la prévôté » ne recherchait ni absents ni maraudeurs. Certains » officiers généraux eux-mêmes ou restaient en arrière » ou gagnaient en avant quelques étapes pour prendre )) du repos. Les états-majors ne déterminaient jamais » leurs campements avec méthode et en vue d'une » attaque imminente; des grand'gardes n'en couft vraient jamais les abords ; les fausses alertes, sur- » tout dans le 5^ corps, étaient fréquentes, et toujours, » dans ces cas, l'attitude de nos hommes trahissait » leur trouble et leur inquiétude. La journée de Lu- » néville à Bayon fut entre toutes la plus lamentable : » nos soldats, dispersés par une pluie sans trêve, brisés » de fatigue, trempés jusqu'aux os, arrivaient à Bayon » dans un désarroi inexprimable, cherchant en tous » lieux leurs cantonnements épars sur le territoire de » plusieurs communes. Le désordre, la confusion, » l'indiscipline de notre armée durant ces marches » ont laissé, dans Tesprit des populations qu'elle a » traversées, une impression si pénible qu'elles de- » vront garder longtemps le triste souvenir de son pas- » sage. » {Des causes qui ont amené les désastres^ etc. y pag., 25-27 ; 36-38.)
Ne croirait-on pas lire un épisode de la retraite de Moscou?
no CONCLUSIONS.
Et il en fut partout de même. Après le combat livré leiO octobre entre G hevilly, Cercotle, Artenay et les Ormes, Tarmée française, complètement battue, se précipita dans un désordre extrême vers Orléans ; mais la défaite n'ayant pas été prévue, Ton avait négligé à'éidihïiv des ponts sur la Loire, et nos soldats n'ayant pour passer le fleuve que le seul pont d'Orléans à Ollivet, s'y étouffèrent, s'y écrasèrent et y périrent en grand nombre.
Lorsque les Allemands pénétrèrent dans Orléans, leur premier soin fut de construire un large pont de bateaux, aussi lorsqu'après la bataille de Goulmiers ils durent évacuer la ville, ils purent passer le fleuve fort tranquillement et dans le meilleur ordre.
C^est aux préoccupations personnelles et dynastiques de Napoléon III qu'il faut attribuer la catastrophe de Sedan, la capitulation de Metz et toutes les conséquences de ces deux désastres sans analogues dans l'histoire.
Il est certain, en effet, que si Napoléon III, comme cela était son devoir strict, était resté à Metz, à la tête de sa garde et de Télite de son armée, s'appuyant sur Bazaine, Ganrobert et Changarnier, les lignes ennemies auraient été percées, et que le désastre suprême de Sedan n'aurait pas eu lieu. La France était sauvée.
C'est exclusivement au point de vue de ses intérêts personnels mal compris, que le héros du 2 décembre a fui devant Vennemi^ abandonnant ses soldats, obstruant de ses bagages et de son fils les voies ferrées, paralysant les mouvements de l'armée et compromettant un succès qui, abstraction faite de sa personne, pouvait et devait être obtenu.
Cet homme lugubre et fatal n'a su ni arriver ni
CONCLUSIONS. m
partir à propos. Après avoir perdu la France par sa présence, il a encore trouvé le moyen de la perdre par son absence. Après avoir déclaré !a guerre avec une audace inouïe, il n'a pas eu assez de courage et d'énergie pour résister aux volontés d'un ministère inepte, qu'il voyait le précipiter vers sa ruine.
11 en a été de même à Châlons. Napoléon III, puisqu'il s'était décidé à y venir, devait y rester pour y reconstituer une armée qui aurait pu empêcher l'investissement de Paris et, dans tous les cas, devenir une armée extérieure de secours dont le rôle eût été immense.
C'est encore exclusivement en vue d'intérêts personnels et dynastiques et sous la pression de la Régente et de ses conseillers, que la marche sur Sedan a été décidée. Les dépêches, aujourd'hui publiées, du ministre de la guerre Cousin Montauban, dit comte de Palikao, le démontrent péremptoirement. Et cette marche a été une éclatante justification du vieil aphorisme : i( Quos perderevult Jupite?'^ dementat, ^
Tous les hommes intelligents et sensés comprirent que la marche de Mac-Mahon sur Sedan ne pouvait que consommer la perte de la France.
Dans les derniers jours du mois d'août, nous étions à la rédaction du Siècle. L'on discutait avec vivacité le rôle imposé à Mac-Mahon. Tout à coup, Ténot nous saisissant le bras et nous entraînant vers une grande carte appendue au mur : « Voyez, nous dit-il, en pro- » menant sur la carte ses doigts fébriles, voici les » positions; ceux qui veulent la marche sur Sedan » sont des idiots ou des traîtres. Si Mac-Mahon n'a » pas le courage de résister aux ordres qui lui sont 0 donnés, son armée mettra bas les armes ici î » — Hé-
las^ Ténot n'avait que trop raison! La bataille de Sedan est perdue, et l'on voit se reproduire toutes les hontes de la retraite de Wœrth.
c< La déroute était générale : les bataillons de Taile » droiteet du centre, chassés de Balan, de Daigny, de » Givonne par les Bavarois et les Saxons, et écrasés » par la mitraille des batteries de la garde royale, % avaient fui ou fuyaient encore en désordre sous les » murs de Sedan et,de tous côtés, on se précipitait » avec furie sur les issues de la ville dont la plupart » étaient encore fermées. Des régiments débandés, » dans une mêlée indescriptible, encombraient les » glacis, les fossés; des soldats de toutes armes, fan- )) tassins, cavaliers, artilleurs, se pressaient aux portes, » aux poternes, se renversant, se foulant mutuelle - )) ment; quelques-uns, ne pouvant pénétrer assez vite » à leur gré dans les murs de la place, tentaient d'es- » calader les remparts; des centaines de cavaliers, » glissant sur les talus, longeaient les fossés à travers » une agglomération d'hommes culbutés, écrasés sous » !e pied des chevaux; des caissons, des pièces d'artil- » lerie, lancés au trot de leur chevaux, refoulaient » brusquement sur leur passage la foule effarée, et, » pour comble d'horreur, le feu des batteries enne- )) mies, redoublant de violence et foudroyant impi- » toyablement cette multitude agitée, . augmentait le » désordre par ses affreux ravages, et mêlait les cris » des victimes aux imprécations des fantassins mal- » traités. » {De^ causes qui ont amené les désastres^ etc., pag. 85-86.)
Comme Tavait trop bien prédit Ténot, l'armée est encore cernée et forcée de mettre bas les armes (1).
(1) P. S. — Le général de Wimpffen s'est constitué Ta-
Que va faire Napoléon III ?
Apparaître au milieu du champ de bataille^ rallier autour de sa personne les plus hraves de ses soldats, et percer, au péril de sa vie, le cercle de fer et de feu qui i'étreint.
Non! Napoléon lll laisse au général de Wimpflfen l'honneur de tenter cet effort suprême, il refuse de s'y associer (2), et n'ayant pas voulu risquer sa précieuse existence dans un élan sublime qui pouvait racheter toutes ses fautes, il fait hisser le drapeau parlementaire, et il écrit au roi de Prusse :
c( N'ayant pas pu mourir au milieu de mes troupes, » il ne me reste quà remettre mon épée entre les mains )) de Votre Majesté. »
Toute honte bue, il reste à Napoléon lll un dernier DEVOIR à remplir.
Il FAUT, rhonneur l'exige impérieusement^ que Napoléon III accepte loyalement Tinévî table résultat de ses fautes, et qu'après avoir conclu la paix aux meilleures
pologiste de la marche sur Sedan; selon lui, ce plan était le meilleur, et il eût donné les plus beaux résultats si des hésitations, des ordres, des contre-ordres, et surtout d'inconcevables lenteurs de marche, n'eussent pas empêché Mac- Mahon de profiter des quarante-huit heures d'avance qu'il avait sur Parmée du Prince de Prusse. Que les stratégistes en décident. (De Wimpffen, Sedan. Paris, 4871, pag. 105 et suiv., 447 et suiv.)
{^) F. S. — Raoul des Horties, chef d'escadron au 2® lanciers, ne conserve, à Wœrlh que 60 hommes de son régiment. A Sedan, il se précipite tête baissée sur les lignes ennemies, les. traverse, et n'étant plus suivi que par 32 hommes, il arrive à Orléans, où cet héroïque jeune homme est mort de ses bléssures.
conditions possibles, il abdique, en mettant la volonté nationale en demeure de se prononcer.
Eh bien! cet homme trouve encore le moyen de s'abaisser davantage. Il repousse loin de lui la responsabilité de ses actes et l'impose à une femme, à la Régente, a Je ne suis plus^ àil-W qu'un prisonnier ; il h ne m'appartient plus de décider du sort de la France^ » adrêssez'-vous à la Régente. »
Il abdique moralement, et, suivi d'un brillant cortège, il s'en va, au risque de prolonger Tagonie de la France, de mettre le comble à sa honte et à sa ruine; il s'en va fumer et patiner à Wilhelmshoehe, se réservant de ressaisir plus tard, par de nouvelles intrigues, par de nouvelles corruptions, la puissance qu'il laisse momentanément échapper de ses mains pour sauvegarder de coupables et égoïstes espérances.
Pour ne pas rester courbé sous tant de misères et tant de hontes, hâtons-nous de dire que si toutes les causes que nous venons d'énumérer ont fini par jeter la peur et le découragement dans nos rangs, nos soldats, vaincus par le nombre, par les canons, par la misère, par les éléments, n'en sont pas moins restés dignes de la gloire de leurs pères.
A Wissembourg, la division Douay, son brave général en tète, a déployé un courage et une fermeté magnifiques.
A Wœrth, deux brigades de la 3^ division, les bataillons de réserve de la première division du 7^ corps, les zouaves, les cuirassiers de Septueil, les hussards ont excité l'admiration de nos ennemis eux-mêmes. A
midi nous tenions sur toute la ligne^ et les Prussiens, bien qu'ils fassent deux fois supérieurs en nombre, voyaient la victoire leur échapper, lorsque l'arrivée sur le champ de bataille de la 22^ division allemande et du corps d'armée v^urtembergeois , vint tout à coup changer la face des choses.
A Borny, à Mars-la-Tour, à Gravelotte, nos soldats se S4)rrt battus comme des héros.
Il a fallu un concours de circonstances inouïes pour paralyser les efforts de l'héroïque Bourbaki.
Malgré leurs défaites, les soldats français sont encore les premiers du monde ; les Allemands le savaient si bien, que jamais ils n'ont osé les aborder à la baïonnette ou soutenir leur choc, et partout c'est en s'abritant derrière des bois ou des murs qu'ils les ont fusillés.
Pour nous vaincre, il a fallu aux Allemands leur admirable organisation militaire, leur immense supériorité numérique, leur écrasante artillerie, et la nouvelle tactique, plus habilement prudente qu'héroïque, qu'ils ont introduite dans Fart de la guerre.
Sedan avait capitulé le 4«^ septembre, Metz capitula le 27 octobre. Si Bazaine avait tenu quinze jours de plus, Tarmée du prince Frédéric-Charles n'aurait pas pu marcher en temps opportun contre l'armée de Chanzy ; celle-ci arrivait alors sous Paris, et la France était encore sauvée.
Le procès du maréchal Bazaine nous paraît être complètement instruit. Cet homme qui, selon les expressions de Changarnier, (r a eu Tinsigne malheur de ne » pas assister à la bataille de Borny »; cet homme qui, toujours au témoignage de Changarnier, aurait pu
percer les lignes ennemies^ et qui ne Ta pas fait; cet homme qui a commis des famés graves qui ont toutes les apparences du crime, cet homme n'est pas seulement un chef malhabile et négligent, c'est un vulgaire et coupable ambitieux qui a sacrifié ses devoirs de soldat et de citoyen à des visées poUtiques, et à l'espérance de devenir l'instrument d'une restauration impériale de laquelle il aurait eu le droit de tout exiger, et le titre de prince et une principauté de plusieurs millions!
Les preuves qui justifient cette assertion surabondent, et la justification que leur a opposée l'homme du Mexique est absolument dérisoire (voy. Histoire de la capitulation de Metz. Enquête sur la trahison de Bazaine et de Coffinières. France et Belgique, 1871).
Les troupes et la garde nationale enfermées dans Paris depuis le 19 septembre pouvaient-elles encore sauver la France? Sans revenir ici sur des questions que déjà nous avons traitées, constatons seulement ici que Paris ne nous a pas sauvés ! Et c'est alors (9 novembre) qu'un ^rand citoyen, qu'un ardent patriote, c'est alors que Gambetta s'écrie :
c( Français!
» Élevez vos âmes et vos résolutions à la hauteur des » efi*royables périls qui fondent sur la patrie; il dépend » encore de nous de lasser la mauvaise fortune et de » montrer à Tunivers ce que peut un grand peuple qui ï) ne veut pas périr ^ et dont le courage s'exalte au sein » même des catastrophes. »
Hélas! le grand peuple ne répondit pas à l'appel de Gambetta ; son courage, au lieu de s'exalter, s'anéantit.
Les Français de 1870 ne surent pas opposer aux soldais de Guillaume Tinvincible résistance que les Espagnols avaient opposée aux soldats de Napoléon P'^ et les Mexicains aux soldats de Napoléon lll.
Malgré les héroïques efforts de Chanzy, de Faidherbe, la France s'abandonna! Et c'est ici qu'apparaît la cinquième et suprême cause de nos désastres : V extinction du patriotisme français! — Grande question^ que nous ne pourrions étudier convenablement qu'en entrant dans des considérations d'histoire, de politique, de morale, de sociologie, qui nous entraîneraient beaucoup trop loin.
Bornons-nous à quelques propositions aphoristiques, en nous réservant de les développer ailleurs.
L'extinction du patriotisme en France est le résultat direct de la démoralisation du peuple français.
La démoralisation du peuple français se raifache à trois influences principales %
Une influence gouvernementale.
Une influence cléricale,
Une influence démagogique.
Influence gouvernementale. Partout et toujours la corruption a été l'un des instruments préférés des gouvernements. Malgré les dures leçons de Texpérience, les gouvernants se transmettent traditionnellement cette énorme erreur historique, philosophique et morale, à savoir : que pour tout gouvernement, le moyen le plus facile et le plus sûr de se défendre et de se consolider est, non d'éclairer et de moraliser le peuple.
mais de Tabêtir et de le sensualiser; de faire appel, non à ses idées et à ses sentiments, mais à ses appétits et à ses convoitises.
De là, Topposition à l'instruction gratuite et obligatoire et à Tadjonction électorale des capacités ; la protection, Tappui donnés au parti clérical; la surexcitation imprimée à Tégoïsme, aux intérêts personnels et matériels, au luxe ; de là, le culte du veau d'or, substitué à celui de Thonneur, de l'abnégation et du dévouement. ^
La corruption gouvernementale est donc de tous les temps et de tous les lieux; mais, au point de vue de la pratique et des résultats sociaux immédiats, Tinfluence corruptrice est ramenée à une question de limites, de degré, de voies et moyens.
En ce qui concerne la France, et sans remonter bien haut dans son histoire, Ton doit dire, à Thonneur de la Restauration, que, sous Louis XVIIÏ et Charles X, le gouvernement et l'opposition se sont également maintenus sur le noble terrain des principes, des convictions philosophiques, politiques et religieuses. Aussi la révolution de 1830 a-t-elle été exclusivement politique et philosophique. C'est aux cris de vive la Charte! vive la liberté de la presse! que Charles X a été renversé.
C'est sous le gouvernement de Louis Phihppe que la corruption a été érigée en système de gouvernement^ par l'austère intrigant que Royer Coilard se défendait d'avoir appelé austère.
M. Guizot, en s'écriant à Lizieux : a Mes chers élec- )) teurSy enrichissez- 'VOUS et ne vous sentez pas corrom- » pus;>^ M. Duchâtel, en multipliant outre mesure le nombre des électeurs achetés et payés, ont commencé la démoralisation du Peuple français. Aussi la révolu-
GONCLIlSrONS. 229
tion (le 1848 a-t-elle été surtout morale, et c'est aux cris de : A bas la corruption qu'est tombé Louis -Philippe.
Et cependant ce roi était un honnête homme; ses fils étaient de braves jeunes gens élevés dans le culte de la liberté; la Cour était digne et probe; les ministres eux-mêmes, MM. Duchâtel et Guizot en tête, étaient des hommes d'une intégrité absolue qui, à titre.d'électeurs, auraient repoussé avec indignation et mépris la corruption électorale; tous les hommes d'Etat du règne ont quitté les affaires plus pauvres qu'ils n'y étaient entrés, et dans ces temps relativement heureux, la peccadille de Cubières fut considérée comme une honteuse infamie! — Morny, Saint-Arnaud, Magnan, Espinasse et tutti quanti^ combien vous avez dû rire de cette mesquine pruderie !
Et cependant Tinstruction publique et l'enseignement supérieur étaient favorisés et dirigés dans les voies libérales. Et cependant le parti clérical était maintenu dans les limites du domaine spirituel et théologique.
Et au gouvernement de Louis-Philippe devait succéder le gouvernement de Napoléon ÎII!
Sous ce règne, la corruption sue par tous les pores; partie du sommet, elle envahit l'éditlce social jusque dans sa base; les courtisans, les ministres, la Cour sont également corrompus; l'aristocratie impériale est aussi corrompue que la Cour; la bourgeoisie se met à l'unisson de l'aristocratie, et enfin le peuple se corrompt jusqu'à la moelle !
Louis XIV était le Roi-Soleil ; Napoléon 111 devient rEmpereur-aFgent!
De r argent^ beaucoup d'argent y toujours de V argent ;
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2a0 CONCLUSIONS,
perdons tout^ fors V argent l — Tel est le cri de ralliement de la nation française tout entière. — La fortune publique est mise au pillage, et tout le monde y puise à pleines mains : l'Empereur, ses cousins, cousines et alliés à tous les degrés : légitimes, naturels, ou adultérins ; ses ministres et ses maîtresses , ses maréchaux et ses espions, ses grands dignitaires et les pourvoyeurs de ses plaisirs impériaux!
La démoralisation est partout : au Sénat, au Corps législatif, au conseil d'Etat, dans toutes les administrations. Les banquiers, les notaires, les huissiers, les grands industriels, les riches commerçants, quand euxmêmes ne sont pas corrompus, n'osent plus choisir un caissier. Et alors florissent les Pereire et les Mires; et alors s'opèrent à la Bourse, en 24 heures, des fortunes frauduleuses qui troublent les esprits et pervertissent les consciences!
Le bien-être matériel devient Tunique but de la vie , l'ouvrier dépense trois francs pour son diner, le gandin trois cents francs pour son souper.
Le luxe devient non-seulement excessif, mais scandaleux. Sous rimpulsion de l'Impératrice, les femmes du grand monde compromettent l'honneur et la fortune de leurs maris pour enrichir le couturier Worth ; les femmes du demi-monde se mettent en adjudication publique, et les prix s'élèvent si haut, que pour les couvrir il se forme des sociétés en participation. La contagion s'étend aux bourgeoises^ aux ouvrières^ et chacune d'elles, dans la proportion de ses moyens, se hisse le plus haut possible sur l'échelle de la démoralisation.
Sous la Régence, sous Louis XV, sous le Directoire, la démoralisation fut grande en France, mais jamais
elle n'atteignit un semblable degré, jamais elle ne tua, jusque dans leurs racines, les sentiments d'honneur et de patriotisme.
En 1870, c'est à la démoralisation napoléonienne qu'il faut attribuer non-seulement Textinction du patriotisme dans le peuple, mais encore l'extinction de la discipline et du respect hiérarchique dans l'armée.
Influence cléricale. — L'Eglise ne veut pas comprendre que la vie c'est le mouvement, et réciproquement; que la transformation successive et progressive est la loi de l'humanité ; qu'au milieu d'une société se modifiant sans cesse, une borne religieuse est aussi impossible qu'une borne politique ; se renfermant dans un non possumus absolu, elle ne veut pas comprendre qu'en maintenant le dogme fondé sur la révélation, — révélation sur laquelle elle ne peut pas transiger sans cesser d'être l'Eglise, sans cesser d'être une religion pour devenir une philosophie — elle est tenue d'adapter au milieu social tout ce qui, dans la religion catholique, apostolique et romaine, est l'œuvre des hommes, c'est-à-dire des papes et des conciles; elle ne veut pas comprendre, enfin, ce que sa séparation complète d'avec l'État lui donnerait de liberté, de dignité et de puissance.
De là, pour l'Eglise, la nécessité fatale de transporter -son royaume du monde céleste dans le monde terrestre, et d'intervenir activement dans les choses de la politique, de la science, de renseignement, en un mot du gouvernement.
Napoléon ill, poussé d'une part par la bigoterie espagnole de l'Impératrice, et d'autre part par le besoin
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de chercher partout des appuis à son gouvernement et à sa dynastie, a cru que le parti clérical lui fournirait UQ appui solide; oublieux des enseignements de Fliistoire^ qui nous démontrent que le parti clérical est insatiable, qu'il devient impérieux, exigeant^ hostile et menaçant en raison directe des faveurs qu'on lui accorde, des faiblesses qu'on lui témoigne, Napoléon III sacrifia ses intérêts politiques les plus évidents à ceux de TEglise et subordonna la France à Rome.
Quelques archevêques et quelques cardinaux flattèrent le grand Empereur; Pie IX envoya la rose d'or à l'Impératrice, comme à Isabelle, et devint le parrain de son fils. Ébloui, subjugué et convaincu par tant de témoignages éclatants, Napoléon III se fit le champion du pouvoir temporel des papes, s'aliénant à jamais l'Italie et donnant naissance à l'alliance prusso-italique.
Le parti clérical, ébloui à son tour, mais non convaincu, abusa des faiblesses de l'Empereur sans lui donner son appui, et se jeta dans les derniers excès. De là, le dogme de l'Immaculée Conception, l'excommunication de Victor Emmanuel, et enfin Finfaillibilité du pape!
Qui ne se souvient de l'immixtion passionnée et insensée de Tépiscopat dans la discussion ouverte au Sénat sur la liberté de l'enseignement supérieur? Qui ne se souvient que l'attitude du gouvernement fut telle, que les hommes les plus éminents et les plus haut placés de l'enseignement ofticiel, furent contraints de s'abaisser à de honteuses modifications, justifications, rectifications, rétractations ; à des palinodies indignes de leur caractère et de leur position?
C'est en se discréditant par ses ambitions et par ses
excès, que Téplscopat a contribué, dans une certaine mesure, à la démoralisation du peuple. Il a affaibli les notions d'autorité^ de hiérarchie, de respect; il a fait perdre à la religion son prestige traditionnel, avant que la philosophie et la science aient pu établir leur empire universel; il a donné d'éclatants démentis à la morale religieuse, avant que la morale indépendante ait pu sutfîsamment éclairer les esprits et ^s'emparer des consciences.
A l'heure présente, l'Eglise récolte ce qu'elle a semé (1); mais à rencontre de son fondateur^ elle n'en continuera pas moins à prendre l'ivraie pour le bon grain.
Influence démagogique, — Les réformateurs de la société peuvent être divisés en quatre classes principales.
I. — Les hommes sans science et sans conscience qui, n'ayant rien à perdre et tout à gagner dans les bouleversements sociaux, profitent de toutes les occasions, bonnes ou mauvaises, pour susciter des désordres qui leur permettront de pêcher en eau trouble. Ces hommes se recrutent parmi les repris de juslice, les voleurs, les gredùts^ les ivrognes, les fainéants; ils constituent la lie immonde que recèlent toutes les grandes villes^ toutes les agglomérations humaines trop considérables.
(1) P. S. —Je n'ai pas besoin de dire que ces lignes ont été écrites avant l'exécrable meurtre de Tarchevêque de Paris, du curé de la Madeleine et de tant d'autres ecclésiastiques.
II. — Les hommes dépourvus de science, mais animés d'intentions honnêtes et généreuses, qui, touchés des misères du peuple, rêvent loi agraire, communisme, égalité sociale^ association générale^ fraternité univer» selle y etc.
Ces hommes, qui méritent seuls le nom de démagogues, les premiers n'étant que des brigands^ ces hommes sont dangereux, parce que leurs erreurs se traduisent par des écrits, des livres, des prédications qui, par leur forme et par Texpression de bons sentiments, séduisent les esprits peu éclairés et les cœurs sensibles. Que des troubles éclatent dans la rue, et ces hommes n'hésitent pas à prendre le fusil, persuadés qu'ils sont qu'ils vont faire prévaloir leurs idées, leurs doctrines, leurs sentiments ; mais bientôt ils sont absorbés, annihilés par les hommes de notre première classe, et quand ils se retirent de la lutte, vaincus ou désillusionnés, le terrain appartient à la réaction, qui fait reculer d'un quart de siècle les progrès et les efforts de la sociologie rationnelle.
Ces hommes, se laissant entraîner trop loin par leurs sentiments humanitaires^ substituent à la patrie la République universellCy à leurs concitoyens Yhumanité universelle j et, à force d'être universels, ils perdent la notion de l'amour du pays et du patriotisme.
III. — Les métaphysiciens de la sociologie, les idéologues, les rêveurs, les utopistes, les politiques de cabinet, hommes dignes de tous les respects, mais dont l'intelligence élevée se laisse entraîner par une imagination trop ardente. Etrangers à la pratique des choses humaines, ils s'absorbent dans leurs théories, et finis-
sent par laisser sombrer leur raisoa sur les écueils d'aune obscure ou fantastique théodicée.
IV. — Les sociologistes positivistes, pour qui la sociologie est une science, ayant pour base l'observation méthodique et rexpérimenlation licite et prudente.
Entre ces quatre classes d'hommes, quel est le rôle d'un gouvernement honnête, libéral, national? Il est tout tracé.
Il faut combattre et réduire à l'impuissance les hommes de la première classe; éclairer, convaincre et, au besoin, contenir ceux de la deuxième; respecter ceux de la troisième ; encourager ;, favoriser ceux de la quatrième.
C^est précisément le rôle opposé qu^a choisi le gouvernement de Napoléon III. lia persécuté, condamné, emprisonné les hommes de nos deux dernières classes; il a été pour ceux des deux premières, faible, complaisant ou complice.
Strasbourg, Boulogne et le deux décembre avaient condamné Napoléon III à voir s'éloigner de lui tous les hommes d'intelligence, de conscience et de cœur. Il le comprit, et forma dès lors la résolution de s'appuyer sur les classes ouvrières, sur les masses populaires, et de les opposer à la bourgeoisie et aux classes éclairées.
De là, des semblants de socialisme qui lui valurent de la part de M. Louis Blanc un portrait encore plus flatteur que celui qu'a tracé la plume de M. la Guéronnière.
De là, les embellissements ruineux de Paris destinés
à maintenir autour du trône une masse énorme d'ouvriers, sur le dévouement intéressé desquels Ton croyait pouvoir compter; de là, ces promenades pédestres et matinales, sans suite et sans escorte, au milieu de maçons et de tailleurs de pierre se félicitant de s'être donné un Empereur si bon enfant et si soucieux des intérêts du peuple.
Et alors, pour complaire au maître et pour obtenir ses faveurs, des financiers aventureux fondèrent et le Crédit mobilier, et la Société immobilière, et la Société des ports de Marseille, et toutes ces entreprises gigantesques, insensées ou frauduleuses, qui ont commencé la ruine de la France.
Pendant ce temps Ton condamnait Montalembert, Proudhon, Vacherot, Liprade; Ton suspendait la Revue indépendante^ où les socialistes les plus éminents discutaient sérieusement et loyalement les intérêts du peuple, et y posaient les bases de son éducation intellectuelle et morale; Ton bâillonnait la presse honnête^ tandis qu'on prodiguait l'or des contribuables au Pays, à V Etendard, dignes prédécesseurs du Drapeau et de la Situation^ feuilles immondes que solde encore à Tlieure présente l'or volé à la France.
Mais des travaux et des salaires élevés ne suffisaient plus aux exigences du peuple, convaincu désormais de sa toute-puissance, et de la prépondérance que le suffrage universel et que l'origine comme le caractère du gouvernement lui créait dans les affaires de TÉtat.
Napoléon Ili se hâta de faire intervenir des lois sur les associations ouvrières, sur les livrets, sur le témoignage des patrons, mesures équitables et opportunes entre les mains d'un gouvernement honnête et libéral; armes dangereuses entre celles d'un gouvernement ne
GUiNGLUS[ONS. 237
se soutenant que par la corruption et la force brutale.
Sous le nom de Société internationale^ il se forma à Londres, en 1862, une association ouvrière dont les ramifications ne tardèrent pas à s'étendre sur l'Europe tout entière, et qui, au moyen de cotisations volontaires et d'une forte organisation, est devenue un redoutable instrument entre les mains des partis.
Les troubles du Creuzot furent la première manifestation effective de V Internationale ; ils furent énergiquement réprimés; le sang du peuple coula, le sang des soldats n^étant que de l'eau aux yeux des démagogues, et la popularité de Napoléon III fut à jamais perdue au sein des populations urbaines.
Le meurtre de Victor Noir, Tinique et scandaleux jugement de Tours, furent la condamnation définitive du gouvernement impérial.
V Internationale avait porté les derniers coups aux notions de patrie et de patriotisme ; les clubs de Paris sapèrent jusque dans leurs derniers fondements les notions d'ordre, de hiérarchie, d'autorité, d'obéissance et de discipline militaires.
Une révolution devint imminente.
Napoléon 111 déclara la guerre à la Prusse pour sauver son trône et écarter la révolution.
Napoléon III a perdu son trône, et nous assistons à la plus effroyable révolution que présentent les annales de l'histoire.
L'horrible drame qui se déroule depuis le 48 mars, est-il le prologue sanglant, mais inévitable, de la m^o-
vation sociale que depuis longtemps nous avons considérée comme nécessaire? Nous ne le pensons pas. M. de Bismarck aurait dit de Paris : « C'est une mai-