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pièces, documents quelconques qu'ils pourront rédiger ou se procurer, à l'effet de contribuer à répandre une éclatante lumière sur l'ensemble et sur les détails, sur les caractères particuliers et sur la nature générale de l'exécrable invasion dont nous sommes redevables au second empire l 11 importe d'établir, dès à présent, aux yeux du monde entier, d'une manière péremptoire et sans contestation possible, que nos sauvages ennemis ne se contentent pas d'user du droit le plus rigoureux de la guerre pour repousser — et punir — l'absurde attaque dirigée contre l'Allemagne, par un souverain en délire, mais qu'ils poursuivent de leur haine aveugle, de leur stupide jalousie, de leur basse envie la nation française, et qu'ils s'efforcent, par le meurtre, le pillage et l'incendie, de consommer la ruine matérielle et morale, politique et économique de notre malheureuse patrie !
De là, ce spectacle monstrueux donné à l'Europe civilisée de notre époque ! Un roi, qui fait intervenir Dieu dans chacun de ses bulletins, et qui forfait à sa royale parole en refusant de signer la paix à Ferrières, après avoir itérative-
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ment déclaré à la face du monde, qu'il faisait la guerre, non à la grande et noble nation française, mais à l'empereur Napoléon III ; de là, ces machinations infâmes qui substituent : à la guerre héroïque et loyale de nos pères, la captatiou;, les trahisons, le plus abominable des espionnages; au courage, les fonds secrets; à la baïonnette, les canons à longue portée, masqués par des tranchées, des fascines, des gabions, des remparts de terre ; de là, cette nouvelle tactique qui^ dans le siège des villes fortes, épargne les fortifications, pour détruire, avec des canons invisibles et inaccessibles, les monuments publics, les éghseS; les hôpitaux, les habitations privées ; qui réserve ses obus et ses grenades pour les femmes, les enfants et les vieillards ; qui remplace les assauts par la hideuse famine ; tactique odieuse et lâche, qui n'hésite pas à bombarder et à incendier des villes ouvertes et jusqu'à de pauvres villages.
De là, ces otages placés sur les locomotives des chemins de fer, ou traînés jusqu'aux confins de PAUemagne sous les prétextes les plus injustes, les plus futiles, les plus absurdes; ces mises à
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mort de maires placés dans l'impossibilité absolue de satisfaire à des réquisitions exorbitantes ; ces violences contre des Français refusant de coopérer de leurs mains à la ruine de leur patrie, contre des prêtres ne voulant pas consentir à mettre leur influence sacerdotale au service des envahisseurs. De là, ces francs-tireurs fusillés ou pendus, ces femmes massacrées, éventrées ! De là, toutes ces férocités, toutes ces atrocités que n'oni pas dépassées les guerres des temps barbares !
De là, ces vols^ ce pillage, ces incendies, ces
destructions inutiles et sans motifs qui couvriront d'une honte indélébile les armées allemandes, et qui n'ont pas encore donné une satisfaction suffisante à leur haine sauvage et à leur brutal amour de la destruction.
Oui ! — je le répète — il importe d'établir, des à présent, les caractères de l'invasion que nous subissons et de fournir au jugement de la postérité des jalons certains, car déjà les sophistications historiques se produisent de toutes parts sous deux formes principales : ceux-ci expliquent, excusent, justifient; ceux-là trouven
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plus simple et plus commode de nier impudemment.
a De quel droit vous plaignez-vous? disent les )) uns; n'avez-vous pas été les agresseurs? )) n'ètes-vous pas les vaincus? Nous faisons la )> guerre comme vous l'avez toujours faite vous- » mêmes, comme vous l'auriez faite encore si » vous aviez été les vainqueurs. La guerre p n'est-elle pas Tart de causer à l'ennemi la plus » grande somme de mal possible? Pour attein- JD dre ce but, tous les moyens efficaces ne sonti> iîs pas légitimes? Tous les actes dont vous )) vous plaignez et que vous incriminez ne sont, )) d'ailleurs, que de faibles représailles ! »
Et alors l'on nous jette à la face Louis XIV et Napoléon P' ; le Palatinat et léna !
A ces adeptes de la doctrine qui veut qu'en toutes choses la fiîi justifie les moyens; à ces audacieux ou ineptes contempteurs de la civilisation^ du progrès, de la morale, la conscience universelle a déjà répondu ! Eh quoi ! depuis cinquante ans l'humanité est restée immobile, les pieds plongés dans la boue et dans le sang ! Nous
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sommes encore au temps des Albigeois, des dragonnades, de la Saint-Barthélémy, de la conquête de TAmérique! Les sentiments de justice^ de fraternité, de solidarité ne sont pas éclos dans le cœur de l'homme ? L'Europe civihsée ne connaît ni le droit des gens^ ni le droit international? En dehors des terribles nécessités de la guerre, les belligérants peuvent, sans honte et sans crime, obéir à leurs instincts féroces, à leurs passions déréglées, à leurs honteuses cupidités; ils peuvent fouler aux pieds toutes les lois morales? Et c'est là le Code militaire que proclame la civiKsation nouvelle de M. de Bismarck!
Non, non, peuples germains qui êtes encore les guerriers barbares et pillards qu'a décrits Tacite, à vous le monopole de ces affreuses doctrines; à vous qui, en 1870, êtes parvenus à faire regretter les Cosaques de 1815.
Vous parlez de représailles! Le jour viendra, j'en ai Fespoir, où la France pourra vous demander un compte sévère de vos insolences, de votre implacable dureté, de vos méfaits d'aujourd'hui; eh bien! j'en atteste l'honneur français ; nos soldats tueront loyalement leurs adver-
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saires, mais ils n'égorgeront pas leurs femmes et leurs enfants et ils ne pilleront pas leurs habitations.
A ceux qui nient, soit qu'ils ignorent, soit qu'ils se laissent abuser, soit qu'ils mentent sciemment et impudemment, les faits vont répondre, et l'histoire jugera.
Espérons toutefois qae les arrêts de la postérité seront devancés par le terrible châtiment que méritent tant de crimes. L'Europe ne peut tarder à comprendre toute l'étendue de la faute qu'elle a commise en permettant à la Prusse d'amoindrir la France et d'absorber toute l'Allemagne à son profit; les Etats-Unis se reprocheront d'avoir laissé immoler une sœur dont, il y a un siècle, le sang a généreusement coulé pour fonder la liberté et la puissance de l'Amérique ; il viendra même un temps oii la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, et jusqu'au grand-duché de Bade, supputeront ce qu'ils ont gagné à cette guerre impie, et reconnaîtront qu'ils ont sacrifié leur autonomie, leur liberté, leur prospérité matérielle et répandu le plus pur de leur sang, uniquement
^^i ANTE-SCRTPTUM.
pour donner satisfaction à l'orgueil et à Tambition de deux hommes, qui sont leurs plus cruels ennemis !
Arrière d'ailleurs les rois, les empereurs et les grands-ducs ! Que la France (( relevant son front cicatrisé 5) implante enfin sur son noble sol mutilé une République honnête et fière , et le flot majestueux et irrésistible de la démocratie aura bientôt submergé tous les despotismes, quels que soient les masques qu'ils revêtent, quels que soient les mensonges et les hypocrisies derrière lesquels ils se cachent ; et alors tous les peuples civilisés, unis par les liens étroits de la solidarité politique, économique et sociale, formeront une sainte alliance et se donneront la
main!
Ces temps heureux d'une véritable civilisation nouvelle, d'une régénération sociale, féconde et nécessaire, il ne me sera probablement pas donné de les voir, mais je mourrai, du moins, avec l'espérance que nos fils les verront.
Louis Fleury.
Plessis-Lalande, 40 décembre 4870,.
DE
Le 17 août 1870, paraissait dans \e Siècle la note suivante :
(( Le directeur de Tlnstitut hydrothérapique de » Plessis-Lalande nous prie d'annoncer que sa maison, )) située dans une position exceptionnellement say> lubre, est transformée en ambulance. Vingt lits sont, » dès ce jour, à la disposition des blessés. »
Le lendemain je l'adressais à l'administration de la Société internationale de secours aux blessés , et le 21, je recevais la lettre que Voici.
« Monsieur le docteur,
» Le Comité me charge de vous adresser ses vifs remercîments pour le concours que vous voulez bien lui prêter, par rolTre de vingt lits pour nos blessés,
â AYANT L'OCCUPATION.
dans votre Etablissement de Villiers-sur-Marne. Il prend note de votre offre et en profitera avec empressement, aussitôt qu'il enverra des blessés dans cette direction.
» Veuillez agréer, etc.
» Le membre du Conseil délégué, »
Le 7 septembre je me rendis à Tadminislration afin de m'entendre avec M. le docteur Chenu. J'exposai à mon confrère :
1° Qu'en présence de réventualité probable et pro^ chaîne de la présence d'une armée ennemie investissant Paris, je considérais comme un devoir d'honneur de rester à Plessis-Lalande pour y défendre^ fût-ce au péril de ma liberté et de ma vie, les intérêts des commanditaires de rinstitut hydrothérapique, dont il était absolument impossible de déplacer le matériel, les appareilSj, le mobilier, etc.
a*" Qu^un certain nombre de malades nationaux et étrangers ayant formé le dessein d'y rester avec moi^ j'avais à sauvegarder leur sécurité.
3° Que je considérais le drapeau de la Société internationale comme la protection la plus sûre, et la plus efficace, contre les violences de l'ennemi et que, par •conséquent, je venais en réclamer un.
M. le docteur Chenu loua fort ma résolution et mon courage, a Je m'estimerais fort heureux, me dit- » il, de pouvoir vous venir en aide, mais la chose est » malheureusement impossible pour le moment. Je » ne pourrai vous faire délivrer un drapeau estampillé » que lorsuu'un certain nombre de blessés aura déjà n été admis dans votre établissement. »
— Qu'à cela ne tienne, répondis-je, envoyez-moi des
blessés dès demain; vous avez tout intérêt à le faire, car il importe, au double point de vue hygiénique et militaire, de profiter de la facilité actuelle des communications pour éloigner tous vos blessés, afin de réserver les places disponibles à Paris pour Tépoque prochaine où rinvestisscment de la ville rendra Tencombrement inévitable.
— ft Vous avez parfaitement raison, mais je me » heurte à une nouvelle impossibilité. Je ne puis dis^ » poser d'un seul blessé ; l'administration de la guerre û s'est réservé le droit absolu et exclusif de diriger » les malades sur tel point qui lui convient. Je vais » néanmoins m'occuper de votre aflaire. En attendant, » arborez de suite le drapeau blanc à croix rouge, que )) justifient suffisamment et votre nom et le titre ï) de Maison de santé. L'estampille viendra à son y> temps, »
La réponse de mon confrère ne me satisfît guère, mais elle ne m'étonna point. J'avais déjà compris que le Comité de la Société internationale de Paris se laissait dominer, absorber par la Cour, par les courtisans, par les dames du palais, par l'administration de la guerre, et le 7 août j'avais écrit dans le Siècle :
« Que pour Taccomplissement de la généreuse tâche 7> qu'il s'est imposée, le Comité de la Société internay> tionale ne compte exclusivement que sur lui-même, » et qu il se garde bien de se laisser absorber par » Tadministration de la guerre. »
Le 16 septembre Pennemi était à nos portes ; j'écrivis une nouvelle lettre à M. le docteur Chenu pour le prier de mettre enfin ses promesses à exécution. Mon
4 AYANT L^OCCUPAÎiON.
confrère, fort occupé par une visite de l'Archevêque de Paris qu'entourait une foule de hauts personnages^ me fit répondre « que l'état des choses était resté le » même pour lui, et qu'il iallait m'adresser à M. le » comte de Flavigny. »
Il n'était plus temps 1 Je fis hisser le drapeau international à la grille de TEtablissement et sur le belvédère qui couronne le château de Plessis-Lalande, et j'attendis les événements. Mais déjà depuis plusieurs jours les malades, voyant qu'ils n'étaient point protégés par Vestampille officielle^ étaient partis en masse, ne laissant auprès de moi que deux d'entre eux : M. Letanneur, notaire à Vernon et M. Jorro^ médecin espagnol de Valence. Qu'il me soit permis de profiter de cette occasion pour rendre un public hommage au sang-froid, au courage, à la mâle résignation dont ces deux hommes de cœur ont donné tant de preuves pendant un mois de captivité commune. Si jamais il m'est donné de les revoir, j'aurai un grand bonheur à leur serrer la main.
D'un autre côté la situation ne se dessinait pas meilleure pour moi. Le 11 septembre j'avais signalé au gouvernement de la Défense nationale l'abandon des communes avoisinant Paris par les autorités constituées : maires, adjoints, gardes-champêtres, etc., par les propriétaires, par toute la population honnête; je montrais le danger qu'il y avait à ce que les localités délaissées fussent livrées, sans défense, sans protection, d'une part, aux violences de l'ennemi, — je n'allais pas alors jusqu'à prévoir le vol et le pillage, — et d'autre part, aux déprédations des gredins indigènes.
« Les villages abandonnés, disais-je dans le Siècle^ )) ne renferment plus qu'un très-petit nombre d'ha- » bitants, divisés en deux groupes : 1® Les citoyens » .patriotes et courageux qui restent là où le devoir » leur commande de rester; des vieillards, des femmes, » des enfants qui, en restant, subissent la loi de la » nécessité; 2.^ des vagabonds, des braconniers, des » voleurs, lesquels restent dans Tespérance d'exploiter » à leur profit personnel les malheurs de la patrie. » J'adjurais le gouvernement central d'aviser.
Le 14, j'appris que, par ordre du (jouvernement^ disait-on, Villiers-sur-Marne allait être complètement déserté : le 16, j'écrivis à M. le ministre de Tlntérieur ; je lui exposai l'état des choses, et je l'engageai, au nom d'un intérêt général facile à comprendre, à me déléguer — à moi k défaut de tout autre — des pouvoirs extraordinaires et provisoires qui me permissent de représenter et de protéger la commune. Je lui rappelai qu'en 1848 des pouvoirs semblables me furent confiés par Ledru-Rollin, et qu'il me devint ainsi possible de sauver le viaduc du chemin de fer, le château de Meudon, la propriété du géaéralJacqueminot, etc., grâce au concours de quarante élèves de TÉcole polytechnique placés sous mes ordres ; braves jeunes gens, nobles cœurs dont le respectueux et afl*ectueux dévouement est resté l'un des souvenirs les plus doux et les plus fiers de ma vie !
L'honorable M. Gambetta me fit répondre par MM. Clément Laurier et Alfred Naquet, a qu'il fallait n m'adresser au préfet de Seine-et^Oise, x>
Encore une fois, il était trop tard !
Le dimanche 18 septembre 1870, vers midi, je me promenais dans les bois qui entourent le château de Plessis-Lalande; au détour d'une allée prenant vue sur les plaines de Malnoue, je vis, à trois cents mètres de moi, un peloton de cavalerie ennemie cheminant sur la route qui conduit de Malnoue à Villiers-sur-Marne, Je revins immédiatement chez moi, pour faire face aux événements que je prévoyais devoir se produire.
Vers deux heures, trois cavaliers qui n'étaient pas des uhlans passèrent au grand trot devant la façade du château; ils demandèrent, à deux reprises, si cette propriété était bien la résidence du docteur Fleury ; ayant reçu des réponses affirmatives, ils continuèrent leur chemin, et tout fut dit pour ce jour-là.
Le soir, j'appris que Villiers-sur-Marne était occupé par des troupes allemandes, dont le commandant avait établi son quartier-général dans le château de madame Gérard, lequel, placé à l'extrémité du village, domine toute la vallée de la Marne vers Paris. — C'était le général Reitzenstein.
Le lendemain 19, vers huit heures du matin, un groupe de cavaliers montant au galop l'avenue du châ-
teau de Plessis-Lalande, pénétra dans la cour d'hon* neur et s'arrêta devant la porte du péristyle.
' — « Monsieur, me dit un officier s'exprimant facile- » ment et correctement en français, nous allons avoir » l'honneur d'installer ici le quartier-général du comte » d'Obernitz^ commandant en chef la division Wurtem'» » bergeoise de l'armée allemande )^
— Monsieur, répondis-je, Plessis-Lalande est une propriété privée habitée, une maison de santé et une ambulance internationale. A ces trois titres, et conformément aux déclarations du roi de Prusse, il doit être respecté par vous. Vous n'avez d'autre droit que celui de m^imposer Tobligation de loger et de nourrir un certain nomj}re d'hommes.
— » lîien ne prouve que le château de Lalande soit )) une maison de santé. »
— Monsieur, je suis le docteur Fleury, et le monde tout entier sait que Plessis-Lalande est un Institut hydrothérapique placé sous ma direction médicale. Il m'est d'ailleurs facile de fournir les preuves péremptoires de ce que j'avance, et voici deux malades qui les confirmeront par leur présence et par leur parole,
— « Comment est-il possible que dans les circonstances » actuelles des malades soient restés ici. »
— C'est que ces malades ont eu confiance dans les proclamations du roi de Prasse et dans l'honneur allemand; mais, d'ailleurs, n'oubliez pas, je vous le répète, que vous êtes ici dans une ambulance internationale.
— (( Vos drapeaux ne sont pas estampillés et n'ont y) aucun caractère officiel. »
J'expliquai pourquoi mes drapeaux n'étaient pas encore estampillés; je produisis l'article du Siècle et la lettre émanant du Comité de la Société internationale deParis.
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— c( Monsieur y me fut-il répondu, je vous déclare que » nous allons occuper Lalande militairement. »
— Monsieur, répondis-je à mon tour à mon interlocuteur que j'appris, plus tard, être M. le comte Polliet, JE n'ai pas les moyens de résister a la forge.
Si mes drapeaux eussent porté l'estampille officielle^ Plessis-Lalande eùt-il été respecté?
Les Allemands ont si fréquemment et si impudemment violé la convention de Genève, qu'il ne m'est pas permis de répondre par Taffirmative; cependant, ma protestation et ma résistance eussent été plus autorisées, plus énergiques, et peut-être iM. le comte Polliet n'eût* il pas osé passer outre. Quoi qu'il en soitjje suis en droit de dire que le Comité de la Société internationale de Paris porte une lourde part de la responsabilité des événements qui ont amené la ruine d'un Institut hydrothérapique modèle qui, sans analogue à l'étranger, avait été proclamé par tous les savants illustres réunis à Paris à Toccasion du Congrès médical de 1867, l'une des gloires scientifiques de la France.
Mais il ne pouvait en être autrement. Pour TAcIministration française, la lettre ne prévaut-elle point constamment sur Tesprit I
Dans tous les cas, l'on ne saurait assez flétrir et signa» 1er à l'indignation du monde civilisé un envahissement et une spoliation accomplis par la force brutale, au mépris du droit des gens, des usages de la guerre, des lois de l'humanité, d'une convention solennellement acceptée, et des proclamations du roi de Prusse luimême !
M. le comte Polliet, suivi de quelques offlciers, prit possession absolue de TEtablissement tout entier. Muni
iO L'OCCUPATION.
d'un morceau de craie, il écrivit sur les portes le nom des personnages devant occuper les chambres et les appartements; mon cabinet de consultation ne fut pas épargné. Il détermina le nombre des chevaux devant remplir les écuries, les remises, les étables^Torangerie, après avoir donné Tordre d'en expulser tout le matériel de l'Etablissement, de telle sorte que bètes et voitures durent rester exposées aux intempéries atmosphériques, dans une partie écartée du parc, jusqu'à ce que les bêtes soient mortes de faim et que les voitures aient été volées.
Après avoir accompli, de cette manière toute militaire, son œuvre de maréchal-des-logis, M. le comte PoUiet se mit en mesure de remplir ses devoirs de maître-d'hôtel ; grimaçant un sourire, qui avait la prétention très-mal fondée d'être gracieux^ il s'approcha de la directrice, madame Vinant.
— « Madame, veuillez faire préparer^ pour rnidi^ un w déjeuner de /rente couverts, »
— Mais, monsieur, vous me prenez au dépourvu et de court ; il m'est impossible de vous satisfaire.
— (( Cela vous sera, tout au contraire ^ très- facile, pour » peu que vous y mettiez de bonne volonté. Je vois d'ici )) des poulets, des canards, dis pigeons ; vous devez avoir » des œufs^ du fromage; cela suffira. Je vous recommande )) toutefois le vin, et^ en particulier, le Champagne» Donc » à bientôt et surtout soyez exacte. »
Ces messieurs remontèrent à cheval et partirent au galop.
Vers midi^ M. le lieutenant-général comte d'Obernilz, commandant en chef le contingent wurtembergeois fit son entrée à Plessis-Lalande, suivi de son état-major et de cinquante gendarmes à cheval.
L'OCCUPATION. il
Dans la même journée, la ferme Saint-Martin, appartenant à M. Edmond Santerre, le parc et le château de Cœuilly, appartenant à madame la comtesse de Biillv, propriétés très-vastes et toutes deux mitoyennes de Piessis-Lalande^ furent occupées par Tennemi : infanterie, cavalerie et artillerie. M. le général de cavalerie comte Scheller prit possession du château de Cœiiilly, après avoir constaté avec une vive satisfaction que ia ferme Saint-Martin contenait une quantité énorme de foin, de gerbes de blé, de seigle et d'avoine.
M. le général de brigade de Reitzenstein occupa comme je l*ai dit, le château de madame Gérard à Viiliers-sur-Marne.
M. le colonel de cavalerie comte Norman i^'établit à Noisy-le-Grandjet ainsi Toccupation du pays fut solide et complète.
Avant de continuer ce récit, je crois qu'il est bon de faire connaître au lecteur le nom, le grade, le caractère des principaux officiers réunis au quartier-général du corps d'armée prêté, aujourd'hui, au roi de Prusse par son ennemi de 1866, le roi, très-nominal mais fort peu effectif, du Wurtemberg.
io M. le lieutenant-général comte à'Obernitz» Prussien, et l'un des héros de Sadowa; grand, raide, froid, guindé, mais très-distingué de formes, de manières et de langage, le comte d'Obernitz est un véritable gentilhomme ; il a le sentiment du vrai, du juste, de rhonnête; il fait la guerre avec conscience et courage, mais il en déplore les malheurs et il en blâme les excès; il est humain, il est bon, dès qu'il ne se trouve plus en présence des implacables nécessités de la guerre. A la vérité, la guerre le passionne, et souvent il étend outre mesure le champ de ses devoirs militaires. Quelques traits le peindront suffisamment.
Le 23 septembre, vers huit heures du matin, je rencontre le général sur la terrasse du château ; la garde montante passe devant la grille, et tout à coup éclate
14 LE GÉNÉRAL D'OBERNITZ Eï SON ETAï-MAJOR.
une vive et brillante musique militaire. Une vive émotion s'empara de moi, et je ne pus retenir mes larmes. Le comte d'Obernilz me saisit le bras : « Monsieur^ me dit-il, 7e comprends vos sentiments et les honore, »
Madame Fleury, atteinte, en ce moment, d'une angine grave, avait éprouvé, comme moi, une commotion violente. J'ignore par qui le général en fat instruit. Immédiatement défense fut faite à la musique déjouer jusqu'à nouvel ordre. Plusieurs jours s'écoulèrent pendant lesquels MM. les officiers témoignèrent hautement le mécontentement que leur causait le silence imposé à la musique. Je demandai avec instance au général de vouloir bien autoriser la musique à jouer, (c Pas avant que la guérison de madame Fleury ne soit complète^ » me répondit-il.
Le lendemain M. le comte PoUiet aborda notre femme de chambre : « Votre maîtresse n'est donc pas encore înortel » lui demanda-t-il gracieusement.
Quelques jours après, madame Fleury écrivit ellemême au général, et voici la réponse qu'elle reçut :
0 Madame, » Votre lettre m'a vraiment touché, par la bonté et » Tamabilité qu'elle exprime. Vous désirez procurer à » mes officiers le plaisir de se distraire par la musique; * je ne résiste plus, et je vais donner les ordres néces- » saires pour remplir votre désir, très-satisfait et très- » réjoui d'apprendre que votre vie est hors de danger, » et que votre rétablissement fait des progrès rapides. » Je vous prie, Madame, d'agréer l'assurance de la » haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
)) Madame, » Votre très-dévoué
» D'Obernitz, »
LE GÉNÉRAL D'OBERNITZ ET SON ÉÏAT-MAJOR. dS
Le général se méprenait étrangement sur la nature des sentiments qui avaient dicté la lettre de madame Fleury ; mais son erreur, provoquée par son ignorance des finesses de la langue française, n'enlève rien à la délicatesse de ses procédés.
Je dois ajouter que pendant les mois suivants, malgré lesréclamationsdes officiers, lamusique ne joua quecinq ou six fois. Le général n'est-il point mélomane? J'aime mieux croire, ainsi d'ailleurs qu'il me Ta été affirmé, que le comte d'Obernitz trouvait peu convenable d'égayer de somptueux dîners par de joyeuses fanfares, alors que tant de malheureuses victimes d'une guerre impie souffraient et mouraient!
Soixante couverts de table avaient été mis à la disposition de M. le comte PoUiet^ mais le nombre en diminua chaque jour, grâce à la négligence des domestiques (allemands) et aux vols commis par les soldats. Un jour, quarante personnes prennent place à la table du général et l'on ne trouve que trente-six couverts. Grand émoi ! M. le comte Polliet s'empresse de déclarer que des couverts doivent avoir été enlevés par mes ordres. Un émissaire se présenta chez moi et me somma, au nom du général^ de restituer les couverts que j'avais pris. J'écrivis sur-le-champ.
a Général, » Je ne possède que les quatre couverts que j'ai gardés pour mon usage le jour de l'occupation de Plessis- Lalande. Je les mettrai à votre disposition aussitôt que j'aurai pu m'en procurer d'autres, en bois ou en fer.
)) Agréez, etc. »
Cinq minutes après le commandant de gendarmerie.
M. le baron d'EUrichshausen, venait, au nom du général^ me demander des explications. Celles-ci furent aussi courtes que simples et énergiques^ mais la colère me gagnant, je saisis mon interlocuteur par Tun des boutons de son uniforme et j'ajoutai avec une violence mal contenue : « Commandant, vous avez pu apprécier » la réserve, la patience, Tabnégation, la résignation » que j^apporte dans mes relations forcées avec les » envahisseurs de ma patrie, mais sachez bien que si » la moindre atteinte était portée à ma dignité, que si » la moindre suspicion pesait sur ma loyauté, je ne » le souffrirais pas , dussé-je y périr ! Sachez bien » aussi que le docteur Fleury est suffisamment connu » pour que vous ne puissiez pas le faire disparaître » sans provoquer dans le monde entier un grand re- » tentissement et une profonde indignation. » — M. d'EUrichshausen comprit mon émotion, et la calma par de bonnes paroles dont je lui sais gré.
Mes explications furent, paraît-il, considérées comme satisfaisantes, car le lendemain matin le commandant vint — toujours au nom du général^ m'exprimer des regrets « en ce qui concernait un malentendu, pour » lequel le comte d'Obernitz avait témoigné son mé- » contentement au lieutenant PoUiet. » J'écrivis :
et Général, » Je vous remercie d'avoir bien voulu comprendre et croire que je ne pouvais être qu'absolument étranger à l'incident qui s'est produit hier soir.
» Agréez, etc. »
M. le comte Dona, officier d'ordonnance du général, me demande un jour si je veux avoir la bonté de lui
prêter ma ?;o«Vwre pour se rendre à Ferrières. J'eus un nioment la tentation de lui répondre : Et si je ne vou^ lais pas avoir cette bonté, que feriez-vous? J'y résistai, et mon consentement fut froidement accordé. Quelques jours après, nouvelle demande et même réponse. Mais alors MM. les officiers de l'état-major se considèrent comme étant en droit de disposer de la voiture à leur gié; M. le prince Zeil, M. le comte Polliet s'en emparent de leur propre autorité pour se rendre à Versailles, à Ferrières, à Lagny, etc. ; ils me la renvoient couverte de boue, et trouvent fort mauvais qu'elle ne soit point nettoyée par mes gens, lesquels, pour le moment, étaient représentés par le jardinier, tout le personnel de TEtablissement, cocher, chef de cuisine, maître d'hôtel, valets de chambre, etc., ayant abandonné Plessis-Lalande dès le 15 septembre.
La voiture, Victoria très-légère, ne pouvait résister longtemps à un pareil service ; je compris que, comme tant d'autres véhicules de toutes sortes, elle allait être cassée et abandonnée sur une grande route. J'écrivis au comte d'Obernilz :
« Général, )^ Si vous considérez ma voiture comme une prise de guerre, je la ferai mettre à l'entière disposition de vos officiers, mais si vous pensez qu'elle doit rester ma propriété, je vous demanderai de vouloir bien la faire respecter.
» Agréez, etc. »
Quelques heures après, M. le commandant de gendarmerie vint me dire, au nom du général^ que désormais personne ne se servirait de ma voiture, puis il ajouta avec un certain embarras :
c( Permettez-moi^ mon cher docteur, de vous adres- » ser à cette occasion une prière : dans le cas où vous » auriez de nouvelles réclamations à exprimer, veuillez » les faire parvenir directement à moi, et non pas au » général, auquel il est très-pénible d'intervenir dans y> des questions de ce genre etc. »
Ces paroles m'expliquèrent une situation qui déjà avait attiré mon attention, mais dont je n'avais pas trouvé le mot. J'avais remarqué Tisolement dans lequel vivait le comte d'Obernitz , le rôle négatif et tout d'abstention dans lequel il se renfermait en dehors des faits de guerre, et je ne parvenais pas à concilier cette attitude avec les signes visibles d'un caractère ferme et d'une volonté énergique. Le commandant avait fait la lumière.
M. d'Obernilz est Prussien et il commande une armée et un état-major wurtembergeois ; or, comme tous les Allemands du sud^ dont le cœur est encore ulcéré et l'orgueil encore froissé par les souvenirs de <866, les Wurtembergeois détestent, exècrent les Prussiens. La plus mortelle offense que l'on puisse faire à un Wurtembergeois, c'est de l'appeler: Prussien ! — « /<? V ne suis pas Prussien^ répond avec mauvais humeur » l'officier, y^ suis uillemand » — a Moi pas Prussien ! » crie avec fureur le soldat, moi Wurtembergeois , Moi » pas camrat avec Prussien, moi camrat avec Fran- » çais / »
Ces paroles, je les ai entendu prononcer des centaines de fois! Les soldats wurtembergeois et prussiens ne se réunissent jamais, ils vivent complètement séparés, se disputent souvent, et parfois en viennent aux mains.
De là, pour le général d'Obernilz, une position faus.-^e,
LE GÉNÉRAL D'OBEHNITZ ET SON ÉTAT-MxUOR, 19
difficile, qu'il connaît et qu*il sent ; aussi pour éviter de sévir ou de compromettre [son autorité, n'intervient-il que pour les choses de la guerre ; pour tout le reste, il ferme les yeux et laisse faire ! Le placer dans la nécessité de manifester et de faire prévaloir sa volonté, c'est lui rendre un très-mauvais service.
L'orangerie de Plessis-Lalande avait été converlie en écurie ; vers la fin du mois d'octobre le général remarqua la teinte jaune qui envahissait les orangers placés devant la façade du château, et il conçut la généreuse pensée d'arracher ces pauvres arbres aux horreurs de la mort par congélation. Il donna l'ordre au commandant de la gendarmerie de faire évacuer l'orangerie et de la rendre à sa destination. La mesure ne fut pas du goût de MM. les gendarmes, et M. d'EUrichshausen eut beaucoup de peine à la faire exécuter ; il lui fallut intervenir à plusieurs reprises et user de toutes sortes de précautions oratoires.
Pendant le premier mois de l'occupation, les diverses grilles du parc de Plessis-Lalande furent maintenues fermées. Mais le siège se prolongeant au delà de toutes les prévisions allemandes, les soldats commencèrent à ressentir de l'ennui ; les officiers, de la mauvais humeur, du dépit^ de la rage. Il fallut bien songer à se distraire, et à se venger du ce criminel en- » têtement des Français. » Alors commencèrent, comme on le verra plus loin, les vols, les dévastations le pillage, etc. Les grilles du parc furent forcées. Dans un intérêt de sécurité, comme au point de vue du respect du à la résidence du général en chef, le comte d'Obernitz donna au commandant de la gendarmerie,
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l'ordre de les faire refermer. Trois jours après les grilles furent reforcées. Nouvelle intervention de M. d'ElIrichshausen. Quelques jours plus tard les grilles furent arrachées, sur l'injonclion et en la présence d'un officier subalterne. Le commandant, piqué au vif, les fit replacer, consolider et donna des ordres sévères. La semaine suivante les grilles furent bri-sées et les murs démolis. Le dernier mot resta aux démolisseurs ! — Le succès enivre. Quelques jours après, un capitaine criant avec fureur : Là où nous sommes rien ne peut être réservé », faisait arracher d'une grille intérieure par laquelle, depuis six semaines, tout le monde passait dix fois par jour, un ancien écriteau portant ces mots: Entrée réservée. ^
J'avais obtenu du général, dès le premier jour de l'occupation, que le très-petit chalet me servant d'habitation et le jardin, clos de murs, y attenant, seraient respectés. Mais le jardin était plein de fruits, et la tentation était trop forte ! Malgré la défense du chef, des officiers y pénétraient à toute heure et segorgeaient de raisin, de poires et de pêches. Je donnai l'ordre au jardinier de porter deux fois par jour au château, à rheure des repas, une abondante quantité de fruits. Mais le fruit défendu conserva tout son charme, aiguisé, en outre, par le plaisir de « vexer le Français, » — Je priai le commandant d'ElIrichshausen de vouloir bien faire afficher sur la grille la défense émanant du général. — c< Cela n'est point nécessaire^ me fut-il répondu, y<? vais donner des ordres » — Le maraudage continua. Un matin, je fis couper tous les fruits , mûrs ou non mûrs , en remplir des paniers, et porter ceux-ci dans la salle à manger du château, —
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M. le comte Poîliet, se dandinant, fumant et sifflant, continua, seul, à venir cueillir des fleurs sous les fenêtres de madame Fleury. — Plus tard, les portes du jardin furent brisées, etTenvahissement devint général. Quoi qu'il en soit,, je me fais un devoir de proclamer publiquement la haute estime et la gratitude que je conserve à M. le comte d'Obernitz pour les sentiments de justice et de bienveillance qu'il m'a témoignés, comme homme toujours et plusieurs fois comme général en chef. Je lui dois d'avoir été respecté, — sinon dans ma liberté et ma propriété, du moins dans ma personne, ma dignité et mon domicile privé.
Malgré la réserve calme et froide dans laquelle je me suis maintenu pendant trois mois, et que réclamait impérieusement le soin de ma sécurité et de ma dignité, il ne m'a point toujours été possible de réprimer les élans de mon patriotisme, de dissimuler mes angoisses et mes douleurs. Ces manifestations m'ont valu l'honneur d'être détesté et calomnié par un certain nombre de hobereaux v^urtembergeois, désireux de se faire pardonner leur nationalité et de se montrei* plus prussiens que le roi de Prusse. Mais elles ont été dignement appréciées par M. le comte d'Obernilz, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante en date du 7 novembre.
c( Monsieur, » J'ai reçu les photographies que vous avez bien voulu » m'ofjrir, et qui représentent des vues du château et » du parc de Lalande. Je les accepte avec plaisir, vous » assurant que je n'ai jamais cesser d'estimer dans /'en- » NEMi, r homme honnête et respectable.
» Comte d'Obernitz. b
2^ M, le colonel von Loos, — Prussien, aide-de-camp du général ; impatient, impérieux, violent, donnant une grande extension aux droits de la ^guerre^ mais d'une intégrité absolue et d'une courtoisie parfaite. Je n'ai eu de relations avec lui que dans une circonstance dont il sera question plus loin, et qui témoigne en faveur de l'élévation de ses sentiments.
3° M. le colonel Bock. — Prussien, aide-de-camp du général. Vieux grognard, toujours mécontent de tout et de tous, mais fort poli ; en somme bon enfant^ quoique taciturne et peu sociable.
4*' M. le comte Duna, — Prussien, officier d'ordonnance du général. Parfait gentilhomme, d'une distinction, d'une urbanité, d'une politesse exquises. Promu à un grade supérieur dans les premiers jours d'octobre et obligé de se rendre à Berlin, M. le comte Dona est venu me faire ses adieux en m'exprimant Tespoir et le désir de me revoir dans des jours plus heureux.
5^ M. le colonel l'riebig. — Wurtembergeois. Charmant homme, doux, poli, aimable, bon; faisant la guerre par devoir mais la déplorant, et pensant beaucoup à sa femme et à ses enfants.
6° M. le colonel Sieck. — Wurtembergeois, maladif, très-réservé, doux, bon et honnête. Par une exception unique, et qui mérite d'être signalée, il a voulu tenir compte à l'Etablissement de quelques bouteilles d'eau minérale bues par lui dans sa chambre.
7° M. le baron d'Ellrichshausen. — Wurtembergeois, chef d'escadron de gendarmerie. Le baron appartient à Tune des plus anciennes familles de TAUemagne, il a épousé la fille du célèbre ministre séparatiste wurtem-
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bergeois, le comte de Neurath (1). 11 a beaucoup vécu dans la haute société de Paris, et il y a puisé des idées plus larges^ plus élevées, plus généreuses que celles qui animent ses camarades ; il a l'estime et la confiance du général, mais il est tenu en suspicion par les hobereaux de l'état-major, lesquels le trouvent trop libéral et trop imbu des souvenirs de 1866. Nos relations ont été agréables et cordiales, mais ce pauvre commandant avait une peur horrible de se compromettre en rendant de trop fréquentes visites ce au Français, ))
Je sais bien que depuis le premier jusqu'au dernier jour de ma captivité^ en dépit d'une impossibilité matérielle absolue et évidente, les hobereaux du quartier général ont prétendu, de parti pris, que fêtais un espion; que f avais des intelligences secrètes avec Paris et avec les départements ; que ma présence à Plessis-La" lande ne pouvait pas s'expliquer autrement^ etc., mais je crois, néanmoins, que souvent M. d'EUrichshausen a fait peser sur moi des défiances qui s'adressaient à lui-même, et qu'ail provoquait, d'ailleurs, parles précautions et les dissimulations dont il entourait ses innocentes visites. Avec plus d'indépendance et de fermeté, il eût rendu plus nette et plus facile une situation qui, à certains moments, est devenue pénible pour tous deux.
Par un sentiment de dignité et de délicatesse que tout le monde comprendra, je dus, à plusieurs reprises prier M. d'Ellrichshausen d'interrompre des relations
(1) P. S. M. le comte de Neurath est Tua des trois députés qui, dans la dernière session du parlement wurtembergeois, ont volé contre l'accession de leur patrie à l'empire germanique*
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compromettant son repos et son avancement^ mais — et je me plais à le reconnaître, — il me portait un intérêt véritable ; mon attitude, mon caractère, mes opinions politiques et philosophiques m'avaient valu ses sympathies, et par des visites, à la vérité de plus en plus rares, il continua à veiller à ma sécurité personnelle jusque vers le 10 décembre. Le 20 je reçus de lui le billet suivant :
« Mon cher docteur^
)) Ayant eu de nouveau des désagréments à cause de » 7non amitié pour vous, fai cru devoir me priver du » plaisir de vous voir. Vous aurez votre passeport au- )) jourd'huif et f espère vous voir encore avant votre déï) part,
» Votre tout dévoué, » d'Ellrighshausen. »
Je n^ai reçu mon passeport que le 22, et je suis parti le 23 sans avoir revu M. d'Ellrichshausen, dont j'ai néanmoins conservé un affectueux souvenir en raison de ses bonnes intentions, et d'une intervention qui m'a été agréable toujours et utile souvent.
8° M. le comte Polliet. «- L'une des figures les plus curieuses de T état-major du général d'Obernitz.
Français d'origine,
Suisse de naissance.
Neveu d'une princesse russe, madame Buttura, demeurant à Paris, rue du faubourg Saint-Honoré,
Gendarme w^urtembergeois,
Maître-Jacques prussien pour le moment,
M. le lieutenant comte PoUiet cumule les fonctions demaréchal-des-logis,de pourvoyeur des subsistances,
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de maître d'hôtel, de sommelier, et voire même, au besoin, de cuisiaier.
Les circonstances à la faveur desquelles M. Polliet fut chargé de ces hautes et multiples fonctions sont caiiactéristiques. Les Allemands avaient envahi l'Alsace ; un jour, le général et son état-major pénètrent dans rhabitation d'un industriel ayant la réputation d'être fort riche, et de posséder une cave très-bien garnie; on lui commande de faire dresser un bon dîner et préparer des chambres pour la nuit. A cinq heures Ton se met à table, mais le repas, présidé par l'amphitryon, est déclaré mauvais^ détestable^ dérisoire^ inconvenant^ et les têtes se montent. L'on fait semblant d'ignorer que l'amphitryon comprend et parle l'allemand, et on le traite à! avare ^ de cuistre , d'insolent; il faut le mettre en prison^ le fusiller^ le pendre ! Le général se lève, et quitte la salle à manger suivi de tous ses officiers, et un officier reçoit des ordres.
Cet officier fait comparaître l'amphitryon, et lui déclare que si, dans deux heures, il n'a pas fait servir un dîner splendide, et couvert la table de vins de Madère, de Bordeaux, de Bourgogne, du Rhin et de Champagne, sa maison sera livrée au pillage.
Ainsi fut dit, ainsi fut fait de tous points,
car si le dîner ne laissa plus rien à désirer, la cave n'en fut pas moins livrée aux soldats, et pendant la nuit le malheureux propriétaire sauta en chemise par la fenêtre de sa chambre à coucher, pour échapper à des sévices qui menaçaient de se terminer par sa mort I
A ce moment, les fonctions dévolues au sieur Polliet étaient remplies par M. le comte Dona; celui-ci fut blâmé, réprimandé; il fut accusé d'être négligent,
trop facile, trop indulgent, etc. ; il donna sa démission, et fut remplacé parle lieutenant PoUiet, bien digne, en effet, de déplacer le gentilhomme prussien.
Malgré la manière dure, brutale et par trop bismarckienne avec laquelle il comprend et remplit sa mission, M. le comte Polliet est, néanmoins, un gandin, un beau, un poseur. — « Ce&t un mauvais soldai, di- » saient ses camarades, mais il est gracieux danseur et ^^ par fait écuyer \ ces brillantes qualités ne lui ont^ toute' y> fois^ pas valu les sympathies des daines de Stultgardt, » car elles ne le tiennent qu'en piètre estime, »
C'est probablement pour se dédommager des rigueurs de ses belles compatriotes, qu'à Plessis-Lalande, M. le lieutenant de gendarmerie n'a pas dédaigné les hommages et les bouquets (sic) d'une vieille blanchisseuse et d'une hideuse laveuse de vaisselle, élevées toutes deux par lui au rang de confidentes. A la vérité la première avouait, en toute humilité, qu'elle ne s'expliquait les faveurs dont elle était comblée, et qui, le plus souvent, se traduisaient par des vivres et du vin prélevés sur Tordinaire, fort extraordinaire, de l'état-major, que par cette considération importante, à savoir qu'elle blanchissait gratis le linge du beau lieutenant (historique). Quant à la seconde, je ne trouve pour expliquer les préférences de M. le comte, que certaines sauces qu'elle réussissait assez bien.
Quelques heures après Penvaliissement de Plessis- Lalande, M. le comte Tolliet me disait en se berçant dans un fauteuil à bascule : « Nous ne sommes pas ici » pour longtemps. Dans quatre jours nous serons à » Paris, — Vous ne croyez pas? »
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— Je ne puis rien affirmer, monsieur, mais j'espère que vous n'y serez pas !
A partir du cinquième jour, le beau lieutenant devint le plus actif instrument et le plus persistant instigateur de toutes les petites misères, de toutes les vexations, de toutes les impertinences muettes dont j'ai été abreuvé pendant deux mois. Pauvre garçon! s'il avait compris le cas que je faisais de sa personne et de ses agissements, il^ se serait épargné des efforts peu en rapport avec le résultat produit! — a. N'y faites pas attention^ » me disaient les officiers les mieux élevés de Tétat- » major; le beau Polliet est sûr d'entrer dans le royaume » des cieux ; il cherche à se faire pardonner sa qualité de » demi-Français^ et il veut vous faire oublier sa ridicule » et outrecuidante prophétie du premier jour. »
9^ M, le lieutenant de Langenbeck. — Prussien, cuirassier blanc de Bismarck, et fils de l'illustre chirurgien de Berlin. Ce jeune homme est le type du soldat prussien : arrogant, outrecuidant, peu courtois, ennemi acharné des Français, et poussant jusqu'à l'extrême les droits et les devoirs de la. guerre. Pour lui, comme pour M. de Bismarck, la force prime tout.
L'on se souvient du combat de Nogent-sur-Seine, où lesAUemands eurent d'abord le dessous; à six heures du soir, une estafette arrive au galop à Plessis-Lalande pour demander ^du renfort. L'état-major était à table. Le général d'Obernitz désigne un certain efl'ectif d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, et, s'adressant à ses officiers : « Qui de vous veut prendre le commandement » de ce détachement ? »
— (c Moi^ si Votive Excellence le veut bien. » Et M. de Langenbeck est désigné, au grand mécontentement des officiers wurtembergeois, lesquels trou-
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vent scandaleux que le commandement d'un détachement wurtembergeois soit donné à un lieutenant prussien ! — a Mais le père de ce lieutenant est premier y) chirurgien du roi ; la sœur de ce lieutenant a épousé » le fils du ministre de la guerre, M. deRoon. Ce lieu- » tenant peut donc prétendre à tout, et aucune faveur ;) ne peut lui être refusée par un génévàl prussien ! »
Quoi qu'il en soit, M. deLangenbeck quitte la table, monte à cheval, se met à la tête du détachement et part.
Le surlendemain, M. de Langenbeck revenait à Piessis-Lalande, se prélassant mollement dans un charmant coupé bleu qu'il diVSiit,,, réquisitionné k No^enisur-Seine — réquisitionner est Teuphémisme consacré — et il racontait ses exploits :
c( L'affaire a été rude : ces infâmes gueux de Français » s'étaient retranchés dans un cimetière, dont nous » avons eu beaucoup de peine à les déloger...; mais » enfin la victoire nous est restée, et l'ennemi ayant » mis bas les armes, nous entrâmes dans le village... » Un coup de fusil est traîtreusement tiré par le soupi- » rail d'une cave et nous tue un homme ; la maison est » cernée, fouillée et l'on y trouve une vieille femme » qui, ayant vu son mari périr sous sesyeux, avait voulu » le venger... L'on égorge la femme, et avec elle ses » deux enfants, puis nous mettons le feu au village.,. 7> une population éplorée de femmes, d'enfants et de » vieillards se précipite dans ia rue..., je commande le » feu... et les fusils à aiguille ont fait merveille !
» Ah! ah ! s'écriait en riant le Prussien, les Français » s en souviendront 1 » Inutile de dire que le lieutenant fut vivement félicité, complimenté et assuré d'un avancement prochain.
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Les journaux allemands ont fait grand bruit du combat deNogent-sur-Seine et de la prise du cimetière, mais aucun d'eux n'a cité le nom de M. de Langenbeck ni parlé des hauts faits de ce brillant officier. Nous sommes heureux d'être en mesure de réparer cet oubli ou cette injustice.
Reste à savoir si M. le docteur de Langenbeck a été .très-satisfait des opérations pratiquées par M. son fils, et si ce meurtre d'un certain nombre d'enfants a consolé madame de Langenbeck de la mort de son fîlsainé^ glorieusement tué à Sedan ou à Melz,
10** M, le docteur Fichte. — Médecin-général du corps d'armée wurtembergeois, M. Fichte a des allures toutes militaires, et malgré ma persistance à l'appeler mon cher confrère^il a continué, pendant longtemps, à m'appeler Monsieur, et à me traiter beaucoup plus en ennemi qu'en collègue . Du reste, Ton n'est point ^d'accord sur la valeur relative de ses qualités scientifiques et soldatesques.
« Fichte, disaient les officiers de santé, est beaucoup » /}/6/s fier du titre de général que de celui de médecin^ et :. » il a bien raison ! »
(( Fichte, disaient les militaires, est peut-être un bon v» médecin, mais il est certainement un mauvais gêné- » ra/ / »
« Fichte, disaient à leur tour les blessés, est peut-être » un bon général, mais il est certainement un mauvais » médecin! y)
Je ne me permettrai pas de décider, mais M. Fichta, fils d'un professeur de philosophie, petit-fils de Tillusire maître: de Schelling, a encore une prétention : celle d'être lui-même un philosophe transcendant, et ici je (Suis en droit de porter témoignage. Oui, mon confrère
est un philosophe-caméléon 'y tantôt animiste orthodoxe, faisant, en toutes choses, intervenir la Providence, à l'exemple de son maître, — je veux dire du roi de Prusse, — tantôt matérialiste, ne reconnaissant, à l'exemple de son modèle M. de Bismarck, d'autre Dieu que la force brutale, tantôtsceptique, tantôt éclectique, parfois cynique, mais au milieu de ces variations philosophiques, il a un thème immuable : « La guerre » justifie tout • i^
M. Fichte est d'une vivacité, d'une pétulance, d'une loquacité toutes méridionales; il ne tient pas en place, il vous adresse cent questions sans jamais attendre une réponse ; il vous glisse entre les mains, paraît et disparaît à la façon d'un météore: de là son surnom de Schwindel : vertige, tourbillon,
La naïve outrecuidance de ce général-médecin ou médecin- général, n'est pas, je le constate à regret, en rapport avec l'élendue et la solidité de ses connaissances militairo-scientifîques.
Mon nom n'avait pas eu l'honneur de parvenir jusqu'aux oreilles de M. Fichte; or, comme depuis trente ans il n'est pas un seul journal médical allemand qui n'ait maintes fois cité, analysé mes diverses publications et plus particulièrement le Compendium de médecine pratique^Xe. Cours d'hygiène et le Traité d'hydrothérapie^ il faut en conclure que l'illustre petit-fils est resté passablement étranger à la littérature scientifique de son pays, absorbé qu'il a été, probablement, par la lecture des œuvres de son grand-père.
Quoi qu'il en soit, M. Fichte, qui ne connaissait de l'hydrothérapie que le nom de Priessnitz, fut fort étonné, en arrivant à Plessis-Lalande, de voir et d'apprendre qu'il existait, de par le monde, un certain
docteur français , du nom de Fleury, lequel s'était quelque peu occupé du traitement des maladies par Teau froide. Ce qu'il vit et entendit lui inspira, paraîtil, une certaine confiance, car un jour il s'avança vers moi avec cet air tout à la fois autoritaire et protecteur qui fait de lui un véritable type.
— « Monsieur^ me dit-il, voici une brochure que je vous » prie de lire ; vous me direz ensuite votre opinion» » Et il me tendit un petit mémoire du docteur Brand, de Stettin, sur le traitement hydrothérapique du typhus des armées.
— Mon cher confrère, je connais ce travail; il ne présente rien d'original, et ne fait que confirmer des observations déjà connues depuis Gurrie.
— (c Mais^ monsieur, vous ne pouvez pas le connaître » puisqu'il vient d être publié (1870), et de m' être 0 adressé, »
— Mon cher confrère, il ne s'agit ici que d'une réimpression faite en vue de la guerre actuelle.
— (( Encore unefois^ monsieur, veuillez, je vous prie, )) Kre ce travail, et me le renvoyer dans deux heures en » m'en donnant votre opinion par écrit, »
Cinq minutes après je renvoyais à mon savant confrère le mémoire du docteur Brand, en l'accompagnant de mon opinion imprimée à la page 423 de mon Traité d'hydrothérapie publié en 1866.
En apprenant le nom et le grade du docteur Fichte, j'avais disposé, en sa faveur, d'un exemplaire du Timté d'hydrothérapie 3 en y écrivant quelques mots de dédicace.
Je ne sais par suite de quelles circonstances cet exemplaire ne lui fut pas remis le jour même ; l'observation et la réflexion modifièrent mes idées, et j'ai
gardé mon exemplaire que je conserve, avec sa dédicace, comme un précieux souvenir du docteur Fichle.
Du reste, mon confrère n'est pas aussi diable qu'il est noir; après s'être montré, à mon égard, passablement dur et très-autoritaire, M. Ficbte a été, paraît-il, fort touché des soins que j'ai donnés aux blessés allemands et il m'a exprimé des sentiments d'estime et de sympathie. « Tenez compte, me disait-il en me fai- » sant ses adieux, des nécessités de laguen^e, et ne con- » servez pas de moi un trop mauvais souvenir ! »
Non certes, cher confrère ; je n'ai pu vous prendre suffisamment au sérieux pour cela !
11° M. le prince Zeil. — Quel est, disais-je à M. Fichte, ce gros personnage traîneur de sabre, revêtu d'un uniforme de fantaisie, orné d'un front étroit et fuyant, de gros yeux ronds et saillants et d'un brassard à croix rouge ? C'est un confrère ?
— « Non; c'est un prince qui, ne se sentant pas con- )) venablement honoré par son titre, cherche à se donner » une valeur humanitaire. »
— Quel est donc son rôle ici ?
— « Celui de la cinquième roue d'un carrosse, »
— Mais il me paraît jouir d'une certaine autorité.
— c( Il se V attînbuerait volontiers^ mais^ ajouta le )) général-médecin en accompagnant ses paroles d'un » geste très-expressif, quand on avance trop la main » je tape sur les doigts ! »
M. Zeil était arrogant et fier. — Fier de quoi ? Etaitce de son titre de prince, de son brassard ou de ses gros yeux ? Je ne sais.
A table M. le prince Zeil était. à la droite du général ; à la bataille il était, dit-on, à la queue des derniers soldats.
LE GÉNÉPxAL D OBERNITZ ET SON ÉTAT-MAJOR. 33
Le reste ne vaut pas Thonneur d'être nommé.
Une vingtaine de jeunes hobereaux outrecuidants, impertinents, très-fiers de leurs titres de barons ou de comteSy professant la haine des Français, injuriant nos gloires nationales les plus pures, rêvant pour TAUemagne la domination universelle, et se considérant comme les instruments providentiels chargés d'accomplir le grand œuvre.
Dans ce groupe nous ne distinguerons que trois hommes : MM. les capitaines Heinrich et de Dillen, et M. rintendant-général Rralzer, auxquels nous accorderons, en temps et lieu, une mention honorable.
Et maintenant revenons à la journée du 19 septembre 1870.
Après avoir longuement et joyeusement déjeuné, le général d'Obernitz et son état-major visitèrent le parc de Plessis-Lalande dans toutes ses parties ; M. le comte Polliet, seul, ne s'éloigna point du château, et abordant de nouveau la directrice :
— « M^rfame, lui dit-il, le déjeuner a été satisfaisant ^ » mais le vin a beaucowp laissé à désirer (1). Comment^ » pas de vin de Madère ! pas de hauts crus de Bordeaux D et de Bourgogne ! pas de Champagne ! ! »
— Mais, monsieur, nous ne possédons pas de pareils vins.
— « Vous ne me ferez jamais accroire ^ s'écria » M. PoUiet — le maître d'hôtel — que dans un aussi » beau château la cave puisse être aussi mal garnie I »
(<) P. S. Depuis le premier jour de renvahissement de la France jusqu'au dernier jour de la guerre , la question des vins — et du Champagne en particulier — a été la préoccupation principale, le desideratum prédominant des Allemands, à partir du soldat jusqu'à l'Empereur-Roi inclusivement.
— Plessis-Lalande n'est ni un château de plaisance, ni un hôtel garni, ni un restaurant; c'est une Maison de santé, et la médication hydrothérapique proscrit le vin. Et un prospectas de TEtablissement fui placé sous les yeux de M. le comte.
— « Cest égal y vous devez avoir de meilleur vin ! Je » désire visiter vos caves, »
Et M.Polliet — le sommelier — fut introduit dans les caves, où il trouva une grande quantité d'eau minérale de Schwalheini et de Gouzan, quelques pièces de vin pour les domestiques, et quelques centaines de bouteilles de vin semblable à celui qui avait été servi au déjeuner.
Mais de même que Harpagon, après avoir visité les deux mains de Maître-Jacques, demandait à voir les autres^ M. le lieutenant de gendarmerie, après avoir compté les bouteilles, demanda à voir les autres.
— Monsieur, nous n'en avons point d'autres-, je vous ai montré tout ce que nous possédons.
— « M. Fleury doit avoir des vins fins pour son usage » personnel, »
— M. le docteur ne boit pas de vin; il ne boit que deTeau.
— R Cest bien, madame, réservons la question des » vins ; je me bornerai à vous dire^ pour le moment^ y> ajouta M. PoUiet, le pourvoyeur de subsistances^ çwe » nos fourgons de provisions ne sont pas arrivés et qu'il » faut nous faire préparer un dîner, »
^^'Le lendemain et le surlendemain, même jeu. a Ce » n est ^madame ^qu'une avance que vous nous fait es ^dhdiit 7> le lieutenant ; je vous rendrai le tout, aussitôt que nos % fourgons seront arrivés. » ^^,^^^^ ^^ ,^^,^^ ^ ^,^,,,.^ Le quatrième jour, les fourgons arrivèrent enfin ;
M. le comte Polliet demanda les clefs de la cave et du garde-manger pour serrer ses provisions; seulement il serra en même temps celles que, par précaution, Ton avait accumulées dans TÉtablissement. Ceci fait^ il ne rendit rien, mais il consomma tout, — Toux, c'est-àdire le vin, Teau minérale, Tliuile à manger et à brûler, les bougies, le vinaigre, le beurre, les œufs, les jambons, le lard, les fromages, la farine, le riz, les pommes de terre, les conserves, etc. — sans parler du foin, de la paille et de Tavoine qu'il fit consommer par les chevaux de ses gendarmes.
Lorsque madame Vinant avait besoin d'un morceau de notre fromage, elle était obligée de le demander à M. le comte Polliet, qui traitait alors les Français de « mendiants », et les choses en arrivèrent à ce point, que la pauvre femme n'osa plus rien réclamer de ce qui nous appartenait, par crainte d'un refus ou d'une impertinence ! Les mots et les actes perdirent si bien leur sens grammatical et moral, qu'en un jour de disette je me rappelle lui avoir dit très-sérieusement : a Tâchez donc » de VOLER au Polliet une poignée de notre riz, »
Terminons-en avec la question des subsistances. Après avoir mangé quelques canards soustraits aux poursuites des soldats, un porc et un veau qu'il fallut partager avec les envahisseurs ; après avoir payé des braconniers pour colleter, pendant la nuit, dans rnon parc quelques-uns de mes lapins ; après avoir arraché, dans les champs abandonnés, quelques pommes de terre échappées aux recherches des maraudeurs, nous nous trouvâmes en présence de la famine. Impossible de se procurer même du pain . L'ennemi s'était emparé de toutes les farines qu'il avait trouvées et cuisait son paiu dans les boulangeries abandonnées. A Pontault,
ns PENDANT L'OCCUPATION.
village distant de trois lieues, deux boulangers n'avaient point quitté leur domicile, mais leurs fours étaient aux mains des Allemands. Le curé vint à Plessis-Lalande pour obtenir du général que Fun des fours fût réservé aux besoins des populations voisines; Ton commença par le menace*^ de fusillade ou de pendaison, mais l'on finit par lui accorder la faveur qu'il demandait ; il ne nous fut guère possible d'en profiter. Il était fort dilïicile, même à prix d'argent, de décider un homme à tenter l'aventure d'un voyage à Pontault ; l'émissaire trouvé, il fallait obtenir pour lui un sauf-conduit, et la chancellerie du quartier-général y mettait peu d'empressement et de bonne grâce ; souvent, quoique parti de Plessisà trois heures du matin, il ne pouvait obtenir de pain et revenait les mains vides; parfois il était assez heureux pour pouvoir acheter trois ou quatre pains, mais alors, en revenant à Plessis, il rencontrait sur sa route des soldats qui le maltraitaient et lui volaient — non, pardon ! qui lui réquisitionnaient — ses pains, et il revenait battu et pas content, mais toujours les mains vides* •
Le général eut connaissance de noire situation, ne voulut pas permetire qu'on nous laissât mourir de faim, et donna Tordre de nous délivrer, chaque matin, une certaine quantité de pain de munition et de viande,
JfLFinlendant-généralKratzer jugea que pour nourrir douze personnes (madame Vinant et ses enfants, le comptable, M. Bolliet, les deux malades, le jardinier, sa femme et son enfant,moi, madame Fleury et une domestique) six livres de pain et quatre livres de viande étaient plus que suffisantes... Mais le pain manquait— nous disait-on, — au moins deux fois par semaine, et pour obtenir du soldat-bouchor autre chose que des os et des
tendons, nous étions obligés d'acheter du vin et de lui en donner trois ou quatre bouteilles par semaine !
Pendant ce temps Tétat-major faisait bombance. Les officiers chassaient dans les bois Sâint-Maitin, dans le parc de Gœuilly, et y tuaient une énorme quantité de gibier : faisans, perdrix, lapins; lièvres, chevreuils; le pillage — je me trompe toujours ! le réquisitionnage — des châteaux et des fermes, opéré dans un rayon de plusieurs lieues, fournissait en abondance des vaches, des moutons^ des poules^ des canards, des oies, des conserves de légumes et de fruits, des confitures, etc., etc.
La question des vins^ suivant les expressions de Maître-Polliet, avait pris une grande extension* L'on voulut me faire avouer les cachettes qu'avait dû faire madameVinant; Ton voulut faire avouer à madame Vinant les cachettes qu'avait dû faire le docteur; Ton interrogea, Ton pressa, l'on menaça le jardinier ; This* toire du propriétaire alsacien me fut racontée pour me donner un sévère avertissement et m'inspirer une salutaire terreur. Mais là où il n^y a rien, les rois de Prusse, eux-mêmes, perdent leurs droits. 11 fallut chercher ailleurs. Toutes les caves de Villiers et du parc de Plessis-Trévise furent visitées, explorées, fouil* lées; l'on y trouva une certaine quantité de vin, mais elle fut jugée insuffisante, et destinée seulement à tromper l'ennemi; et en ce point les envahisseurs avaient deviné juste. Tous les jardins furent alors sondés et bouleversés, quelques découvertes inattendues, faites dans les propriétés de M. Duquesnoy, de M» Combes, etc*, inspirèrent de plus vastes espérances et une nouvelle ardeur aux chercheurs d'alcool. M. le capitaine de gendarmerie Heinrich fut chargé de diriger et de méthodiser les explorations. Tous les
malins cet officier se mettait en campagne suivi d'un sous-officier et de quelques soldats armés de pelles^ de pioches, de tournées, de barres de fer et de brouettes. Parfois ces dernières ne servaient à rien, mais souvent elles ramenaient d'importantes captures dues à Yhabilité {sic) du capitaine.
Or, cette habilité consistait tout simplement à faire subir aux maisons une véritable dévastation. Les parquets étaient soulevés, les fausses portes arrachées, les placards sondés, les cheminées abattues, les soupiraux, les ventouses, les grilles d'égout élargis et fouillés, les murs suspects abattus.
Une seule maison du parc de Plessis-Trévise, celle de M. Bazin, donnait un démenti à Vhabilité du capitaine Heinrich. Pas une bouteille de vin ! L'on s'acharna avec fureur, avec rage; les fosses d'aisance furent percées, les pierres de taille du perron lurent brisées ; Ton défonça un vieux bassin en ciment romain. Des recherches aussi obstinées amenèrent des dégâts ridicules, insensés ! De la vaisselle, des cristaux, des vases en porcelaine, de la verrerie de Bohême, etc., furent trouvés dans des fosses creusées en divers points du jardin, mais de vin, point I
Le capitaine furieux en fit une question d'honneur. Ayant appris — par je ne sais quelle délation payée ou quel procédé d'intimidation — qu'un pauvre journalier, père de quatre enfants, avait travaillé chez M. Bazin, il le fît rechercher et conduire dans la propriété récalcitrante :
— (( Vous DEVEZ savoir^ lui dit-il, ou sont ici les ca- » chettes de vin^ et vous allez nous les montrer, »
— Monsieur le capitaine, je vous jure sur le bon Dieu que je ne sais même pas s'il en existe : je iie sais rien.
PENDANT L'OGGCPATION. 41
— « Ak! VOUS ne voulez point parler, mais nous avons )) un excellent moyen pour vous délier la langue* »
Le malheureux Philibert fut attaché à un arbre, et pendant trois heures des sabres, des baïonnettes, des pistolets furent dirigés contre sa poitrine ; au bout de ce temps le capitaine donna Tordre de le fusiller. En présence delà mort le pauvre diable jura, encore une fois, qu'il ne savait rien. On le relâcha. V habilité du capitaine Heinrich fut définitivement mise en défaut. M. Bazin n'avait-il point caché de vin, ou bien est-il plus habile que ses voisins et que le capitaine Heinrich lui-même (1)?
Pendant cinq semaines, et abstraction faite de nombreux intermèdes aussi réjouissants que celui que nous venons de raconter, ou même beaucoup plus réjouissants encore puisqu'il s'agit d'hommes et de femmes fusillés à Viiliers , à Noisy-le- Grand , à Petit-Bry, Plessis-Lalande fut pour Tétat-major du général d'Obernitz, une véritable Capoue. Le 18 octobre, anniversaire de la bataille de Leipzig et de la naissance du prince royal, le festin fut digne de Lucullus. La musique jouait ses plus brillantes fanfares; des vases de Sèvres, pris dans le château et contenant de magnifiques bouquets cueillis dans le parc, ornaient la table; le menu, écrit par le plus habile calligraphe de la chancellerie et distribué à chaque convive, annonçait du chevreuil, du lièvre, des perdrix, des faisans, des
(I) P. S. J'ai su, depuis, que M. Bazin n'avait pas caché do vin. Le légitime orgueil du capitaine Heinrich reste donc intact, et Vhabilité de Tillustre réquisitionneur n'a subi aucun échec.
42 PRiNDANT L'OCCUPATION.
petits pois, (les asperges en branches, des poires, du raisin, des ananas, etc. ; à chacun des quatre services et au dessert^ furent servis des liqueurs, des vins appropriés, et choisis parmi les crûs les plus renommés de France, du Rhin, d'Espagne, et réquisitionnés dd^,ns les châteaux voisins.
Le temps était splendide; les officiers pendant le jour montaient à cheval, se promenaient dans d'élégantes voitures réquisitionnées^ chassaient, jouaient au billard; le soir, commodément assis sur la terrasse du château garnie d'orangers, éclairés par des lampes, ils jouaient au w^hist, à Técarté, aux échecs, aux dames, tout en buvant du punch, du grog, du vin chaud, A la vérité, pendant qu'ils se livraient à ces distractions, à ces festins, à ces jeux, l'on entendait tonner les canons des forts de Paris; l'on se battait à Ghampigny, à Villejuif, à Neuilly-sur-Marne, etc., mais Tétatmajor ne s'en occupait guère ! Quelques officiers, armés d'une \ong\ie-\ue réquisitionnée d3.iis\di maison de mon ami M. Boffinet — voire d'une énorme lunette astrono*mique, non moins réquisitionnée ]& ne sais où (1) — montaient sur le belvédère; d'autres faisaient un temps de galop pour chercher des nouvelles, et c'était tout !
Les soldats avaient une table moins bien servie, et
(1) Cette luneUe, malgré mes avertissements, fat hissée sur le belvédère ; le lendemain un coup de vent l'abattit ; elle tomba sur le sol en rasant la tête d'un factionnaire, et elle y resta faussée, bossuée et barrant presque la porte du château. Je la fis ramasser au bout de quelques jours et porter dans le péristyle, où elle est probablement encore. Quant à la longue vue de M. Boffinet elle a été emporlée par ces Messieurs en dépit de mes plus instantes réclamations, et des assurances qui m'avaient été données ! .
PENDA^*^ L'OCCUPATION. 43
souvent ils ne se gênaient point pour dire que la différence entre eux et leurs officiers était par trop considérable ; mais la vendange et le vin doux aidant, l'ivresse leur faisait oublier leur mécontentement, que dominait, d'ailleurs, l'inexorable discipline prussienne.
Mais tout finit dans ce monde<^- même les réquisitions fructueuses et le beau temps. ^
Le pays était épuisé ; Ton avait beau chercher, fouiller, intimider, emprisonner, Ton ne trouvait plus que peu de choses, ou rien. La résistance de Tout, la destruction des ponts, celle du tunnel de Nanteuil rendaient les communications avec l'Allemagne par voies ferrées , sinon absolument impossibles, du moins très-difficiles, incomplètes^ interrompues; les routes étaient encombrées par les transports de canons, de munitions, de soldats, de blessés; les vivres allemands se faisaient attendre et le général d'Obernitz conçut de vives inquiétudes. Les soldats, casernes dans le château de Plessis-Lalande ou ayant trouvé le moyen d'y pénétrer, s'introduisaient dans la cuisine et y volaient tout ce qui leur tombait sous la main; d'autres se jetaient sur les débris et les dévoraient avec avidité; l'on rencontrait dans les allées du parc des soldats pâles et amaigris qui demandaient du pain !
Il fallut aviser; l'on accorda à quelques-uns des rares indigènes qui étaient restés à Villiers ou à Plessis- Trévise, à des hommes que vingt fois l'on avait arrêtés, emprisonnés, maltraités, menacés de la corde ou du fusil à aiguille, on leur accorda la permission de vendre du pain, du fromage, etc., et d'aller s'approvisionner soit à Lagny, soit à Meaux, à Melun, etc. Ce trafic prit un assez grand développement et les victimes
de la méfiance et de la brutalité germaniques se vengèrent en faisant payer à raison de 300 ou 400 p. 100 de bénéfice, les objets de consommation qu'ils débitaient. Mais en raison de leurs réquisitions antérieures les Allemands avaient la bourse très-garnie de monnaie française ; ils ne marchandaient pas et ne se refusaient pas le vin. Dès ce moment, tout soldat que Ton rencontrait avait les mains et les poches pleines de bouteilles. Plus tard, ainsi que nous le dirons, Tivrognerie prit des proportions dangereuses, et les officiers furent obligés d'intervenir.
La disette pesa sur nous non moins lourdement que sur les soldats, et sur Tétat-major lui-même, dans une certaine mesure, .l'obtins alors, soit pour moi-même, soit pour M. Bolliet, la permission d'aller nous ravitailler à Lagny, à la condition d'être toujours accompagnés d'un gendarme ayant reçu Tordre de ne nous quitter ni d'une semelle, ni d'une minute. A la vérité une fois arrivés à Lagny, nous introduisions le gendarme dans un café, nous lui faisions servir du vin, et nous allions tranquillement ànos affaires. Que n'obtienton pas du soldat allemand avec une bouteille de vin ! — Malheureusement le vin était très- rare, et la puissance du soldat, voire du gendarme, très-limitée 1
Quoi qu'il en soit, ce fut grâce à Tamour que le vin inspire aux races germaniques, qu'il me fut permis de serrer la main à mes excellents confrères le docteur Bonnet, maire de Lagny, et le docteur Garnier. Rencontres bien innocentes, dans lesquelles nous ne pouvions que nous communiquer les douleurs de notre patriotisme, mes confrères étant, comme moi, privés de toutes nouvelles, sans communication posssible avec l'extérieur et, de plus, étroitement surveillés,
Nos voyages à Lagny, environnés de toutes sortes de difficultés, d'entraves, ne nous fournirent ni bougies, ni huile à brûler, ni sucre, etc., mais ils nous permirent de manger à peu près à notre faim ; alors eut lieu, de la part de nos aimables hôtes, une manifestation caractéristique.
L'ingénieux ToUiet se persuada que notre prétendu ravitaillement devait n'être qu'un masque, qu'un paravent, et que les subtances alimentaires que nous prétendions avoir été achetées à Lagny devaient sortir de quelques cachettes de Plessis-Lalande. a Mais alors, se » dit le pourvoyeur de subsistances, j'ai le droit d'en » réquisitionner au moins la moitié, et même de réqui- » sitionner le tout. »
La table des employés et des malades fut rigoureusement surveillée ; deux officiers, que je m'abstiens de nommer, me firent des visites domiciliaires... d'amitié à l'heure de nos repas; leurs yeux restaient fixés sur la table, et lorsqu'ils voyaient apparaître des œufs, du fromage, un morceau de veau ou de mouton, ils s'écriaient avec colère et convoitise : « Peste I Ton mange bien ici! » Comment donc faites-vous ? ISous voudrions bien en » avoir autant. »
— Rien de plus simple. Tout ce que vous voyez ici je l'ai acheté, et payé, à Lagny; or, comme vous êtes infiniment plus riches que moi, il vous est extrêmement facile de vous satisfaire.
L'espionnage et les observations de ces deux amis devinrent intolérables, et pour les éviter nous nous empressions, au moindre bruit, de faire disparaître sous la table les plats et les assiettes contenant autre chose que des choux ou des pommes de terre. Un jour ma patience fut poussée à bout; je fis fermer la porte et
les volets pendant le déjeuner et le dîner, et nos amis les ennemis furent obligés d'interrompre leurs visites quotidiennes.
Le facétieux Maitre-Jacques fit quelques tentatives de réquisitionnage ; je donnai l'ordre de les repousser avec la plus grande fermeté, et de mettre le lieutenant de gendarmerie en demeure d'avoir recours à la force. Mais le général était là, et Ton se contenta de prier quelquefois M. BoUiet de rapporter de Lagny, contre remboursement^ un quartier de veau ou un gigot de mouton.
Ce fut à cette époque que nous vîmes apparaître, pour la première fois, de longs chariots attelés de quatre chevaux, conduits par des juifs allemands, et chargés de denrées alimentaires, de spiritueux, de cigares, de vêtements chauds, etc. Ces honnêtes Israélites se répandirent dans le parc de Piessis-Trévise, pénétrèrent dans le château, où des chambres leur furent données, et se mirent à trafiquer avec les spldats et les officiers. Ils trouvèrent facilement le placement de leurs marchandises, tout en s'occupant de s'assurer un chargement de retour qui leur permît de réaliser, en Allemagne, un bénéfice encore plus considérable que celui qu'ils palpaient en France. Le rechargement fut aussi facile et aussi prompt que le déchargement. Les officiers profilèrent avec empressement des chariots pour envoyer à leur famille des souvenirs de la guerre, c'est-à-dire des pendules, des meubles en chêne sculpté, des meubles de boule, des tapis, des bronzes, des objets d'art, des lampes, des bibelots de toutes sortes; quant aux soldats ils vendaient à vil
prix, OU échangeaient contre des cigares, de Teau-devie, un saucisson, etc., tout ce qui leur tombait sous la main. Les maisons furent de nouveau visitées, fouillées et à ce coup pillées à blanc.
Je m'arrête, un paragraphe spécial devant être consacré aux divers modes de réquisitions qui ont été systématiquement pratiquées par les armées allemandes sur le territoire français, en Tan [**' de la civilisation que M. de Bismarck a fondée sur le droit et la justice.
Cependant le siège se prolongeait ; le beau Polliet, lui-même, n^était plus sûr d'entrer dans Paris sous quatre jours ! et les officiers prévoyaient qu'ils resteraient à Plessis-Lalande « pendant tout Vhiver, » Or, les Allemands sont très-frileux, comme tous les peuples du Nord, et leur préoccupation dominante devint de s'installer de manière à souffrir le moins possible du froid.
Au château, les cheminées furent considérées comme insuffisantes, et l'on réquisitionna tous les poêles de fonte que l'on put trouver. Dans la salle de billard, parfaitement chauffée par un grand poêle de faïence, mais située au rez-de-chaussée, Ton condamna les portes de sortie sur le parc; Ton y plaça des tapis et des rideaux réquisitionnés ]q ne sais où; pour éviter de faire trois ou quatre pas dans un corridor intérieur, une communication directe fut établie entre le billard, et la salle à manger, et Ton y plaça une porte, arrachée avec son chambranle dans Tune des maisons du parc.
Les soldats se mirent à l'œuvre pour consolider et rendre plus chaudes toutes les constructions légères qu'ils avaient élevées au mois de septembre (corps de
garde, cuisines, baraques, écuries, etc.), et couvertes avec des gerbes de blé et de seigle que le fermier de M. Edm. Santerre avait en vain demandé la permission de faire battre. Les propriétés subirent une nouvelle et troisième série de visites, et la dévastation fut portée à ses dernières limites. Toutes les toitures en zinc furent enlevées, les portes et les fenêtres arrachées, les planches, les poutres, les bois de construction rejwzs2Y2o?2^e's, A Villiers, le chantier du sieur Laloge fut complètement dévalisé !
Au château, le gymnase, le promenoir couvert, le bûcher furent convertis en écuries; Tatelier de menuiserie fut transformé en cuisine.
Les mots : « Il faut bien se prémuni?^ et se défendre » contre le froidy » devinrent une réponse universelle et péremptoire, autorisant tout, justitiant tout; elle était prononcée, avec une magnifique impudence, par le pillard qui emportait une glace de Venise oa une pendule, comme par celui qui venait de réquisitionner des matelas, des couvertures, des tapis, des rideaux, etc.
Les rigueurs de l'hiver, si exceptionnellement long et froid de 1870-1871, commencèrent à se faire sentir. (( // faut bien se chauffer j dirent alors les braves Allemands, en se félicitant des immenses ressources que leur offrait, à ce point de vue, la localité. De nombreuses coupes de bois, sciées et métrées, étaient restées sur le terrain; les plus considérables appartenaient à MM. Roger, Santerre, Duquesnoy, de Bully ; toutes les maisons contenaient une certaine quantité de combustible; des réquisitions journalières permirent donc à Tennemi de se chauffer largement, d'entretenir nuit et
jour d'énormes feux de bivouac, etc., sans se donner beaucoup de peine ; il ne s'agissait que de se baisser et de prendre. Cependant les soldats casernes dans les maisons abandonnées estimèrent qu'il était encore plus simple et plus facile de brûler les meubles qu'ils n'avaient point voulu ou pu emporter ; les chaises, les tables, les commodes, ïes secrétaires, les bureaux furent successivement consumés.
Il résulte, d'ailleurs, des renseignements qui me sont parvenus et des notes qui ont été publiées dans divers journaux, qu'il en a été de même partout. On lit dans le Gaulois du 17 février (édition belge) :
(( A Montmorency, lorsque le froid vint, les carreaux » brisés furent remplacés par des planches et des » torches de paille. La commune fut mise en réquisi- » tion pour fournir du bois à brûler. Quatre-vingts )) ouvriers abattirent les arbres de la forêt, les scièrent » et les portèrent à domicile. Mais les Allemands ne » voulurent pas de bois vert. Ils arrachèrent les par- » quets, les boiseries, les cadres de glaces et pillèrent » le magasin de MM. Tessel et Vinot, marchands de )) bois. »
Au château, après avoir épuisé nos approvisionnements de bois et de charbon de terre, l'on en vint également aux réquisitions. En ce qui concerne le bois, la chose, comme nous l'avons dit, était facile ; quant au charbon il n'en existait que dans le chantier du sieur Houdin, à Villiers, et c'est là qu'il fallait l'aller chercher. M. Polliet trouva un moyen tout germanique d'aplanir les difficultés. Il faisait atteler, suivant l'état des routes, deux ou quatre chevaux à un grand chariot, il désignait quatre gendarmes pour le
conduire et l'escorter, et il priait M. Bolliet de vouloir bien se charger de le faire remplir. Celui-ci se rendait à Villiers, accompagné du jardinier, et là tous deux remplissaient le chariot de leurs propres mains, les bons gendarmes se contentant de les regarder faire en les narguant.
Ainsi que je Tai dit, les Allemands sont très-frileux, aussi les soldats firent-ils du feu un usage ridiculement immodéré. Ignorant absolument la manière de se servir de nos cheminées d'appartement et de nos fourneaux de cuisine à charbon de bois, repoussant de parti pris et avec dédain tout conseil, tout avis, ils se refusaient obstinément à scierie bois,, et jetaient dans les appareils des bûches d'un mètre de longueur, qui brûlaient les parquets et déterminaient des commencements d'incendie. Mais qu'importe 1 si la maison brûle Ton ne s'en chauffera que mieux ! Ce procédé de combustion avait un autre résultat constant , celui de produire une épaisse fumée qui remplissait les habitations, à tel point que je n'y pouvais rester une minute sans larmoiement, toux et menace de sufr:>calion. Eh bien, les braves Allemands vivaient dans cette atmosphère sans en éprouver le plus léger inconvénient ; singulière tolérance, qui établit un nouveau rapprochement entre les barbares Germains de nos jours et les peuplades les plus sauvages qui vivent dans des huttes pleines de fumée !
Le siège durait toujours et ne paraissait pas devoir se terminer de sitôt, en dépit des incessantes vantardises des hobereaux de l'état-major. Les officiers supérieurs appréciaient plus sainement la marche des
événements ; après avoir été convaincus que Paris ne pourrait pas résister au delà de quelques semaines, qu'il n'avait point d'armée, que la famine et la guerre civile ne tarderaient pas à leur en ouvrir les portes, ils comprenaient, maintenant, que la résistance pouvait encore se prolonger pendaat plusieurs mois, et ils en ressentaient une vive impatience et une grande douleur, qu'exaspéraient les lettres qu'ils recevaient de leurs familles. Les soldats étaient profondément découragés et s'abandonnaient au désespoir de la nostalgie ; la vue d'un enfant faisait pleurer la plupart d'entre eux ; ils disaient hautement que les trois mois pour lesquels ils avaient été prêtés à la Prusse étaient écoulés^ et qu'ils ne voulaient plus continuer la guerre ; que d'ailleurs la prise de Paris n'était pas indispensable, qu'il fallait se hâter de faire la paix et de reprendre le chemin de la patrie. La démoralisation générale eu était arrivée à ce point, que si à ce moment il eût été possible d'inquiéter, de harceler, de fatiguer l'ennemi par de fréquentes sorties, ou même par des attaques simulées, il eût été bien difficile aux Prussiens de maintenir sous leurs drapeaux les Wurtembergeois et les Bavarois.
Oui, tout ce que j'ai vu, observé, entendu, m'autorise à dire qu'il est profondément regrettable que pendant les trois premiers mois du siège, alors que l'ennemi n'avait autour de Paris que de l'artillerie de campagne, que ses grosses pièces restaient embourbées dans des chemins défoncés, que l'état des voies de communication rendait presque impossible le transport du matériel et des munitions de siège, des subsistances, des vêtements, etc., il est profondément regrettable, dis-je, que les cinq cent mille hommes enfermés dans
Tenceinte des forts de Paris n'aient i^oint pu (?) harceler davantage les assiégeants, détruire au fur et à mesure leurs travaux préparatoires de terrassements, de fortifications, établir des batteries avancées, s'emparer de certaines positions élevées, en un mot forcer l'ennemi à élargir le cercle de l'investissement !
Les Allemands savaient qu'à ce moment le succès de la guerre dépendait, pour eux : 1^ de la destruction de l'armée de la Loire, 2^ de la prise de Toul, du rétablissement du tunnel de Nanteuil, de la facilité et de la rapidité des moyens de transport ; 3^ de la libre disposition de Tarmée du prince Charles-Frédéric rendue possible par la reddition de Metz.
Si Bazaine avait tenu quinze jours de plus, Paris et probablement aussi la France étaient sauvés, car dans ce cas rien n'aurait pu arrêter la marche d'Aurelle de Paladines ou de Chanzy, mais si Trochu avait été plus audacieux, et surtout mieux informé par ses espions des positions et des dispositions de l'ennemi, Paris eût été probablement sauvé avant la rtddition de Metz^ car souvent pour envoyer des renforts au général Von der Thann les assiégeants furent obligés d'affaiblir outre mesure certains points de l'investissement. Que de fois des officiers ne m'ont-ils pas dit en se frottant les mains :
(i Maintenant que le danger n'existe plf/s, nous pouvom » vous le dire. Si les Français avaient su, il y a quinze y)jourSy à quel degré nous étions affaiblis sur tel point ^ n nous étions perdus. Mais de même y et pour la même » raison^ que vous ne savez pas vous garder^ vous ne savez » ni attaquer à propos,^ ni poursuivre contenablement vos » avantages, o
Plus tard l'occupation du plateau d'Avron inspira aux Allemands les plus vives inquiétudes: aussi leur
PENDANT L'OCGI'PATION, S3
joie fut-elle grande lorsqu'ils nous eurent délogés ! « Mais y disaient-ils, pourquoi T avez-vous occupé si tard^ » et pourquoi y rayant occupé, ne vous y êtes-vouspas éta^ )) blis de manière à ne point pouvoir en être dé» » logés ? ))
L'on comprend que ce n'est qu'avec une extrême réserve que je me permets de faire intervenir ici de semblables questions stratégiques et militaires, mais ces questions ont été posées par nos ennemis euxmêmes; il faut qu'il y soit répondu parles hommes autorisés et compétents sur lesquels pèse la responsabilité de nos malheurs.
Revenons à notre sujet. Dans les conditions que nous venons d'indiquer, la discipline se relâchait de plus en plus. Les soldats flânaient dans le parc et dans les propriétés de Plessis-Trévise, achevant et perfectionnant l'œuvre de la dévastation. Ils brisaient les serres, les châssis de couches empilés dans les jardins, (maisons Duquesnoy^ Bazin, etc.), renversaient les statues, les jets d'eau, les vasques (maison Gaudy), faisaient voler en éclats, à coups de crosse, les vitres et les glaces, émaillaient de coups de sabre les rampes des escaliers^ les bandes des billards (maison Brossier). Ce fut la fantaisie de la dévastation. La destruction n'avait plus d'autre motif que le plaisir de la destruction.
Le général ne voyait rien, parce que, fidèle à son système, il fermait les yeux (1). Les officiers supérieurs,
(1) La cécité volontaire du général d'Obernitz pourrait être expliquée différemment, si, comme on fassure, des ordres très- supérieurs avaient prescrit aux soldais allemands de semer sur leur passage le plus de ruines et de dévastations que possible.
o4 PENDANT L'OCCUPATION.
—je dois le reconnaître — étaient malheureux, honteux de voir la force primer à ce point le droit et la justice, mais ils étaient complètement impuissants à réprimer le désordre. Vers le milieu du mois de novembre, Plessis-Lalande reçut la visite du général Fransecky. Cet illustre officier supérieur ne put, paraît-il, dissimuler rétonnement et l'indignation que lui inspira la vue de tant de ruines. Le lendemain le commandant de gendarmerie se mit en campagne; les vasques, les jets d'eau furent relevés tant bien que mal, les fenêtres, les volets, les persiennes, les portes extérieures, les grilles furent refermés, et Plessis-Trévise revêtit une apparence d'ordre et de conservation tout à fait respectable. Trois jours après la dévastation s'étalait plus hideuse que jamais!
—aCest la faute des habitants, s'écriaient les'officiers- » Jusquà la Ferté-sous-Jouarre, personne n'avait fui et » tout a été scrupulemement respecté; à partir de cette » ville nous n'avons plus trouvé que des maisons dé' » sertesj et il nous a été impossible de les sauver du » pillage, »
— Mais, leur disais-je alors, en leur montrant les quelques maisons encore habitées du parc, voyez donc si ces malheureux ont pu préserver leurs propriétés de la fureur de vos soldais.
— c< Après tout^ répondaient-ils avec impatience, c'est X) la guerre! et si au lieu de nous, vous aviez eu des c( Prussiens vous en auriez vu bien d'autres. »
Ces paroles m'ont été répétées cent fois, par les soldats comme par leurs chefs.
J'ignore si la soldatesque prussienne vaut encore moins que la soldatesque wurtembergeoise, moinsvalue qui me parait devoir être singulièrement diffi-
cile à réaliser, maïs la vérité m'oblige à déclarer que tous les officiers prussiens avec lesquels j'ai été en contact, se sont montrés hommes distingués, bien élevés, sérieux, instruits, d'une urbanité et d'une politesse irréprochables. Parmi eux je n'ai rencontré ni un Polliet, ni un Fichte, ni un Zeil^ ni un Kratzer, ni un Heinrich, ni un Dillen.
Le temps était froid, pluvieux, tempétueux. Messieurs les officiers ne trouvaient plus autant de plaisir à manéger leurs chevaux autour de nos pelouses et à leur faire sauter les haies et les fossés de la terrasse du château ; Tétat des routes rendait les promenades peu agréables ; la chasse était impossible et, d'ailleurs, plus de cinq cents faisans ayant déjà été tués, le gibier devenait rare. Le rôt en souffrait un peu, mdÀ^V habilité du capitaine Heinrich sut trouver à cet inconvénient un agréable dédommagement. Dans une cave murée de la maison Evrard, échappée pendant six semaines aux investigations de Téminent chercheur d'alcool, l'infatigable limier éventa trois mille bouteilles de vins fins. Quelle joie 1 quel orgueil! quelle gloire! Le digne acolyte du capitaine en devint presque aimable pendant vingt-quatre heures! et sa satisfaction se traduisit par un surcroît de largesses faites à la blanchisseuse et à la laveuse de vaisselle que nous avons dit avoir été les amies intimes de M. le comte Polliet.
De temps en temps le passage d'un ballon venait distraire Tétat-major, en le plongeant toutefois dans un état d'exaspération et de fureur qui, par sa violence et ses manifestations, devenait ridicule et risible. J'ai vu
tirer des centaines de coups de fusil sur des ballons étant évidemment hors de toute portée ; j'ai vu des soldats poursuivre les hardis navigateurs de leurs cris, de leurs hurlements, de leurs injures, de leurs gestes désordonnés tant qu'ils les avaient en vue. Le 1^ novembre deux ballons (1) passèrent sur nos têtes, Tun se maintenant à une grande hauteur, Vautre (le Niepce) de couleur brune et formé d'un tissu de coton revêtu d'un enduit imperméable, marchant bas et lentement. Celui-ci devint aussitôt le point de mire de tous nos hôtes; des officiers, armés de fusils à aiguille, se précipitèrent sur le belvédère du château et dirigèrent plusieurs coups sur Taérostat. Je ne puis exprimer Témotion et Tappréhension qui nous serraient la gorge ! Le ballon passa, mais notre joie ne fut pas de longue durée ! A quelques kilomètres du château, cinq balles traversèrent rétoflTe du ballon, lequel s'abattit sur le toit d'une ferme près de Ferrières (2). Les aéronautes, que Ton eut beaucoup de peine â soustraire à la fureur de la soldatesque et qu'on parlait de fusiller, furent amenés à Plessis-Lalande d'où, sur les ordres du général, ils furent conduits à Versailles. Ils étaient au nombre de trois; je ne pus ni leur parler ni même apprendre leurs noms; les officiers, triomphants, se contentèrent de nous montrer avec orgueil les lambeaux d'étoffe qu'ils s'étaient partagés, et les journaux photographiés qu'ils avaient saisis et qu'ils ne voulurent pas me permettre de lire.
Dans deux circonstances, une récréation moins agréa-
(1) Le Daguerre et le Niepce,
{2) Voyez Les Mondes^ n° du -29 juin 1871 , pag. 381 .
ble vint distraire rétat-major. Le 28 octobre, par une nuit noire, vers neuf heures , le clairon retentit tout à coup à Villiers, vers lequel se dirige au galop un corps de cavalerie venant probablement de Noisy-le- Grand, Les soldats de garde devant la grille du château crient : Aux armes! Les officiers se précipitent hors de leurs chambres ; les uns grimpent au belvédère , les autres courent dans l'avenue de Villiers; les chevaux sont sellés précipitamment, et bientôt tout le monde est à cheval. Les domestiques font les malles de leurs maîtres; les soldats du train allument leurs falots et mettent les chevaux aux fourgons, dans lesquels les malles sont empilées à la hâte. L'on entend galoper les estafettes, Tagitation est extrême et tout annonce un départ précipité, une véritable fuite. L'on comprend quels sentiments devaient nous agiter ! Quelle est, disionsnous avec une angoisse mêlée d'espoir, la cause de cette vive alerte ? Les Allemands, à leur tour, n'ont-ils pas su se garderai Une heure s'écoula, et les malles furent réintégrées dans les chambres, les fourgons dételés, tous les chevaux ramenés à l'écurie , les armes disposées en faisceaux , et chacun alla tranquillement se coucher. Je n'ai jamais pu obtenir le moindre renseignement sur cet événement, dont la cause m'est encore parfaitement inconnue.
Vers la mi-novembre, le même fait se reproduisit un jour, à sept heures du matin, mais dans des propor* tions plus considérables. De l'infanterie , de la cavalerie, de l'artillerie prirent position devant le château et semblèrent se disposer à soutenir le choc d'un ennemi encore invisible. Après trois heures d'anxieuse attente, nous vîmes les troupes regagner leurs cantonnements et MM. les officiers se mirent joyeusement à table.
Le 16 novembre Tétat-major sentit le besoin d'égayer ses soirées. L'on transforma une chambre à coucher en salon, et l'on y installa un piano et des tables à jea réquisitionnées je ne sais où.
Le surlendemain, 18 novembre, à sept heures du matin, je fus averti que le général d'Obernitz et son état-major quitteraient Plessis-Lalande à midi. La surprise ne fut pas moins grande pour ces messieurs que pour moi-même; ils obéissaient à un ordre imprévu, motivé, paraît-il, par des mouvements opérés dans l'armée d'investissement en raison du départ de certains corps que l'on était obligé de diriger vers Orléans pour prêter main forte au général Von der Thann. A Plessis, nous disait-on, les Wurtembergeois vont être remplacés par des Saxons.
A huit heures, le comptable de l'établissement vint me demander avec qui et dans quels termes il devait traiter la question d'indemnité.
-^ Avec qui vous voudrez, mon cher BoUiet, et de la façon qu'il vous plaira ; mais soyez sûr que dans tous les cas le résultat sera le même et se chiffrera par un imposant zéro. Heureux si Ton ne se moque pas de vous.
— Mais , monsieur le docteur , depuis longtemps déjà le roi de Prusse a interdit les réquisitions^ etj d'ailleurs, j'ai ma responsabilité à mettre à couvert.
Le pauvre honnête homme ne voulut pas en démordre, et il me montra une pièce, vrai modèle de calligraphie, justifiant une indemnité de 16^000 francs pour perte de linge, de vaisselle, de verrerie, de batterie de cuisine ; pour consommation de vins, de comestibles, etc.; pour détérioration du mobilier, etCi Sur
son insistance je lui donnai le conseil de s'adresser à M. l'intendant général Kratzer. Il partit plein de confiance dans son bon droit.
M. rintendant général écouta M, BoUiet d'un air à la fois sérieux et narquois , mais après l'avoir entendu, il se mit à rire à gorge déployée; appelant quelques hobereaux, qui se promenaient devant l'intendance, il leur montra la pièce si bien calligraphiée, et leur fit connaître les incroyables prétentions du Français. Ces messieurs s'en tordirent les côtes !
Non moins furieux que désappointé, M. Bolliet revenait chez moi pour me raconter sa mésaventure , lorsqu'à mi-chemin il rencontra l'agréable Poîliet qtii déjà était instruit de l'affaire.
— « Fk ! cher monsieur^ s'écria le beau lieutenant, « il parait que vous avez une écriture superbe ! Montrez- « moi donc la pièce curieuse que vous avez dans votre (( poche, ))
— Monsieur, s'écria Bolliet, pâle de colère^ je n'ai pas affaire à vous; je la montrerai au général.
J'empêchai Bolliet de tenter cette dernière démarche^ mais le général avait été averti et dans la visite d'adieu qu'il voulut bien nous faire, M. le comte d'Obernitz prit la peine de m'expliquer, qu'en vertu du nouveau code militaire promulgué par M. de Bismarck, et en dépit des proclamations du roi de Prusse , l'administration de Plessis-Lalande n'avait droit à aucune espèce d'indemnité.
' — J'en étais convaincu par avance , mon cher général ; ne prenez donc pas la peine de pousser votre démonstration plus loin.
— « Soit, mon cher docteur ; je suis heureux de voir » que nous nous entendons parfaitement» d
Le général nous tendit la main, et prit congé de nous en nous disant : Que Dieu vous garde ! »
Nous ne Tavons pas revu, mais, comme on le verra, son rôle n'était point terminé en ce qui concerne Plessis-Lalande, — et Dieu ne nous garda pas I
Le quartier-général du corps d^armée wurlembergeois fut établi au Piple, dans un château appartenant à la famille Hottinger. M. le comte Polliet y emmena triomphalement sa laveuse de vaisselle, mais elle fut mise à la porte par la domesticité de M. Hottinger, et elle revint piteusement à Villiers, où cumulant, à l'exemple de son ex-protecteur, elle embrassa la double profession de maraudeuse et de cantinière. -- • Sic transit gloria mundi ! Et ainsi passera la gloire du beau Polliet !
Dans l'après-midi, M. le général d'Obernitz fat remplacé à Plessis-Lalande par M, le général Reitzenstein, accompagné de ses aides-de-camp, MM. PfaflP et Schmidt, et d'une compagnie de brancardiers-infirmiers commandés par M. le capitaine Dietsch, fils du directeur du Gymnase de Stuttgardt.
M. le colonel StoflPel a beaucoup vanté l'organisation de ces compagnies de brancardiers-infirmiers composées d'hommes de la Landwehr et de volontaires. Notre opinion, formée non dans le cabinet d'après les renseignements fournis par des officiers d'état-major allemands, mais sur le champ de bataille et dans les ambulances, n'est point conforme à celle du colonel. Nous reviendrons bientôt sur ce sujet ; ici, nous nous contenterons d'affirmer que les brancardiers-infirmiers, ornés du brassard à croix rouge, sont de toutes les
troupes allemandes les plus indisciplinées et les plus effrontément pillardes.
Le général Reitzenstein est le type du vieux grognard ; il ne sait pas un mot de français et vit renfermé dans sa chambre, entre un cigare et une bouteille de vin; mais il condamne sévèrement le pillage et se montre très-strict en ce qui concerne la discipline.
Ainsi que je T'ai dit, le général d'Obernitz, mû par des considérations d'art , de science et d'humanité, avait fait respecter les locaux consacrés aux appareils hycjrothérapiques ; défense avait été faite d'y pénétrer ; j'avais conservé la clef de la porte principale, et des espèces de cloisons cuvaient été élevées pour fermer les passages qui font communiquer les salles balnéatoires avec les corridors vestimentaires, lesquels avaient été abandonnés aux gendarmes.
Les brancardiers-infirmiers se précipitèrent comme un torrent dans ces corridors; en un instant toutes les barrières furent renversées, brisées, arrachées; les salles hydrothérapiques furent envahies et dépouillées de tout ce qu'elles contenaient, y compris une fort belle pendule en bois de chêne sculpté. Je fus averti ; je me rendis immédiatement chez le général et me plaignis vivement. Le général fit appeler le capitaine Dietsch, et lui donna Tordre de faire droit à mes réclamations, dans les limites du droit de la guerre.
Le capitaine, je dois le dire, fut indigné à la vue des dégâts commis; il adressa une vive réprimande au fourrier de la compagnie, fit remplacer dans les salles
hydrothérapiques tous les objets qui en avaient été enlevés, ordonna de rétablir les cloisons et de les respecter désormais ; enfin il me témoigna de vifs regrets et se mit à ma disposition.
Le surlendemain, 20 novembre, pour des raisons de convenance toute personnelle, le général Reilzenstein réoccupa la maison Gérard, à Villiers, et il fut remplacé à Piessis-Lalande par M. le colonel de cavalerie comte Norman (4^ régiment, Reine Olga), accompagné du major Rœder, du lieutenant Einziel, du médecin de régiment Eyppert, d'un médecin vétérinaire et d'une trentaine de cavaliers.
Ce jour-là s'ouvrit pour nous une ère, hélas ! trop courte, d'ordre, de calme et de bien-être relatif.
Esclave de son devoir, le comte Norman fait son métier en soldat violent, passionné, mais aussi franc et loyal que brave. Il déteste la guerre; il en abhorre les excès et les cruautés, qu'il réduit à leur minimum possible. Comme tous les officiers allemands intelligents, ayant le sentiment de la vérité et de la justice> il rend hommage à l'héroïsme de nos soldats, et fait peser la responsabilité des désastres qui, pour nos ennemis eux-mêmes, ont été un objet d'étonnement et de surprise, sur Thébêtement et l'incapacité militaire de Napoléon III; sur l'ignorance, la faiblesse ou la trahison de ses ministres; sur la légèreté, la négligence, les habitudes , les mœurs efl'éminécs des généraux ; sur l'insuffisance de nos officiers d'étatmajor ; sur le relâchement des liens de la discipline et du respect hiérarchique; sur l'infériorité de notre artillerie; sur nos discordes civiles intestines; enfin, et surtout, sur les crimes de Tadministration de la guerre et de l'Intendance. 11 prévoyait, et il m'a prédit
avec une perspicacité et une exactitude que lès événements n'ont que trop justifiées, les péripéties et l'issue de l'horrible gue^n'e dans laquelle la nation française a été engagée, contre son gré, dans le but de sauve^ garder des intérêts personnels et dynastiques.
Pendant la dernière semaine du séjour du général d'Obernilz à Plessis-Lalande, le désordre avait pris des proportions excessives. Les marchands de vins, les cabaretiers pullulaient dans le parc de Plessis- Trévise ; les soldats se livraient avec fureur à l'ivrognerie ; Ton ne rencontrait que des Allemands trébuchant, avec lesquels des misérables, indignes du nom de français^ chantaient et criaient : à bas la France, vive la Prusse !
Les sentinelles se soutenaient à peine dans leurs guérites; en plein jour, malgié ma noloriété, mes sauf-conduits, ma connaissance de la langue allemande je fus arrêté, à deux cents mètres du château, par une patrouille, dont tous les hommes, y compris le sous-officier qui les commandait, étaient ivresmorts; pendant une demi-heure des sabres, des baïonnettes furent dirigés contre ma poitrine sans que je pusse obtenir de ces brutes soit de poursuivre mon chemin librement, soit d'être conduit par eux au quartier-général . Je dus avoir recours à la violence pour me débarrasser de ces dignes suppôts de M. de Bismarck.
Des femmes de mauvaise vie s'étaient établies dans plusieurs cabarets;^ là, s'accomplissaient d'ignobles orgies, pendant lesquelles des coups de fusils étaient tirés et des coups de sabre distribués au hasard.
Dès le lendemain de son installation, M. le comte
Norman se mit en devoir de faire cesser un pareil scandale. Une surveillance sévère fut exercée sur les cabarets; le parc fut parcouru nuit et jour par des patrouilles non avinées; les hommes étrangers à la localité furent expulsés ; les femmes publiques furent renvoyées ou maintenues dans des limites plus étroites. En un mot, Plêssis-Lalande et Plessis-Trévise prirent un aspect de bon ordre que je ne leur avais pas encore vu.
A notre égard personnel, M. le comte Norman se montra d'une convenance parfaite et d'une sollicitude touchante. Avec une insistance pleine de délicatesse, il nous obligea d'accepter, chaque matin, du pain, de la viande, du café, du sucre, du riz, des haricots, et un jour il nous envoya deux bouteilles devin de Champagne ! L'un de nos chevaux étant mort de faim^ j'obtins du foin et de Tavoine pour le second. La nourriture que je me procurais à prix d'argent pour les vaches ne fut plus réquisitionnée au fur et à mesure de son introduction dans un vieux pigeonnier féodal transformé en étable.
Le comte Norman eut la courtoisie de me dire que mon couvert serait toujours mis à sa table, et à deux reprises je dus accepter une invitation trop cordiale pour pouvoir être refusée.
Le major Rœder est l'un des hommes les plus doux, les plus bienveillants, les plus humains que j'aie jamais rencontrés. Il eut mille bontés pour les enfants de madame Vinant et témoigna à madame Fleury les sentiments les plus respectueusement dévoués, s'efforçant autant que possible d'adoucir à ma courageuse compagne, épuisée de souffrances physiques et morales, en dépit de toute son énergie, les amertumes de la situation.
M. le docteur Ryppert;> homme d'intelligence, d'esprit et d'instruction, d'un caractère charmant, d'une gaieté douce, se montra pour moi plein de déférence et de respect.
Nous redevinmes libres et maîtres chez nous. Notre séquestration cessa, mon confrère nous mena luimême, avec ses chevaux, visiter Villiers, Noisy-le- Grand, Petit-Bry.
Sans doute c'était toujours la guerre. Sans doute ces hommes étaient toujours des ennemis; mais cette guerre était celle des peuples civilisés et ces hommes étaient des hommes d'intelligence et de cœur. Je serais heureux que ce témoignage de mon estime et de mes sympathies pût tomber sous leurs yeux.
Nous avions tous grand besoin de ce moment de répit; notre courage, notre résignation, nos forces étaient épuisés; mais, ainsi que je l'ai dit, il fut de courte durée, car il ne se prolongea pas au delà du 28 novembre, jour où cessa pour Plessis-Lalande la période d'occupation proprement dite, que vint remplacer une phase de carnage et de sang inaugurée par la bataille de Villiers.
Avant de retracer les terribles événements qui ont signalé Tavant-dernière phase de la période de temps qu'embrasse ce récit, je crois devoir m'arrêter un instant, et, jetant un regard en arrière, mettre en relief les caractères généraux et philosophiques de l'occupation dont je viens de faire connaître les faits principaux et les détails les plus importants.
Je crois pouvoir rattacher à quatre chefs principaux les caractères moraux dé roccupalion dont j*ai été le témoin à Plessis-Lalande. Des renseignements ultérieurs nous apprendront si ces caractères appartiennent spécialement aux Wurtembergeois ou si, comme je le crois, ils sont l'expression la plus générale et la plus tranchée du caractère national de tous les Allemands.
La méfiance, le mensonge^ la jalousie et l'envie^ V amour du vol et du pillage ; telles sont les qualités que la guerre à mises en évidence à Plessis-Lalande. Les faits qu'il me reste à faire connaître justifieront, je crois, surabondamment, cette appréciation et cette assertion.
Méfiance. — La méfiance allemande est proverbiale, mais il importe d'établir ici une distinction.
Dans les relations habituelles de la vie civile et privée, la méfiance est un vilain défaut; elle ne témoigne jamais en faveur de celui chez lequel elle est exagérée et poussée au delà de certaines limites.
Dans l'état de guerre, la méfiance est une nécessité
et une vertu militaires ; elle est toujours le gage de la sécurité des armées, et, souvent, elle est l'instrument de leurs succès. Mais pour nous, la guerre ne justifie pas TOUT, et nous croyons être l'organe de la conscience universelle en disant que la méfiance militaire ellemême ne doit être qu'une prudence perspicace^ et qu'elle ne doit pas cesser d'être raisonnable et honnête, sous peine de devenir odieuse et parfois criminelle. Telle doit être la règle de la guerre civilisée et mora- Usée,
Je dois reconnaître, tout d'abord, que la méfiance étalée sous mes yeux à Plessis-Lalande, par Tétatmajor prusso-wurtembergeois, ne s'est jamais portée jusqu'aux derniers excès; à plusieurs reprises furent amenés, comme prisonniers, à Plessis-Lalande des ofEciers et des soldats de la ligne ou de la garde mobile; des francs-tireurs, et de prétendus espions^ c'està-dire des hommes vêtus de blouses et ayant toutes les apparences de braves paysans. Les militaires et les gardes nationaux furent traités suivant les lois de la guerre ; quant aux francs-tireurs et aux prétendus espions, le premier mot des hobereaux fut toujours qu'il fallait les fusiller ou les pendre, et Taimable Polliet se donnait le plaisir d'affirmer, lorsqu'il les voyait partir, qu'on les conduisait àla mort. Cependant, grâce à l'humanité du comte d'Obernitz et à l'intervention du commandant d'Ellrichshausen, ces hommes furent dirigés sur Versailles ou livrés au général Tumpling.
11 va sans dire qu'il ne me fut jamais permis de m'approcher de ces malheureux, et de leur adresser la parole.
Mais si la méfiance de nos ennemis n'a pas été
cruelle, elle s'est montrée constamment puérile, ridicule, absurde, et, par conséquent, vexatoire, se portant à un égal degré sur les choses et sur les hommes.
A voir rinsistance, la rigueur, Tinquiétude mal dissimulée avec lesquelles les officiers exigeaient l'ouverture de toutes les portes, et même de tous les meubles, Ton aurait pu croire qu'un corps d'armée tout entier peut être enfermé dans un cabinet de toilette, et qu'un canon de 24 peut trouver place dans un tiroir de commode. Jamais agents de police, chargés d'opérer une visite domiciliaire à l'efTet de s'emparer d'un papier important, n'ont procédé à des recherches aussi minutieuses et aussi acharnées, que celles qu'ont pratiquées ces messieurs.
Dans l'appartement occupé au château par le général d'Obernitz se trouvait une chambre, dans laquelle les malades qui l'occupaient, et qu'avait momentanément éloignés l'envahissement, avaient laissé des objets à eux appartenant. Cette chambre ne put être ouverte, les locataires en ayant emporté la clef. J'exposai moimême le fait au général lui offrant, au cas où il le désirerait, de faire forcer la porte. Le comte d'Obernitz ne voulut pas y consentir, me déclarant qu'il n'avait aucun besoin de cette pièce. La confiance du général ne fut point partagée par ses officiers, et il ne s'écoula pas un jour sans que l'un ou l'autre de ces messieurs ne vînt me faire des questions, des allusions, des insinuations à propos de la chambre mystérieuse. Les choses en vinrent à ce point qu'un beau jour, à bout de patience, je fis venir un serrurier et forcer la porte. Ces messieurs purent alors constater, non sans un certain embarras et une certaine honte, que la chambre
mystérieuse ne contenait que des YÔtements d'homme et de femme, des objets de toilette, quelques volumes de littérature classique et des livres de piété ! Le château, les bâtiments de Thydrothérapie, les communs, tout fut fouillé jusque dans les derniers recoins.
A regard des personnes, la méfiance allemande se montra non moins ridicule, et fut plus regrettable. Tout homme était un espion^ un franc-tireur ou un zouave déguisé. Depuis le commencement jusqu'à la fin je n'ai pu, ainsi que déjà je l'ai dit, ôter de Tesprit de ces gens-là que j'étais un espion^ un ennerr^i chargé d'une mission secrète devant s'acccomplir actuellement où plus tard. Quelques-uns m'avouaient franchement que telle était leur conviction, partagée par la plupart de leurs camarades.
— (( Le général et moi^ me disait le commandant d'El- » Irichshausen, nous sommes pour ainsi di7'e les seuls qui ne ï) voulions pas le croire^ tant le rôle d'espion nous paraît » être incompatible avec votre position, votre caractère, jù votre attitude et votre langage. » Néanmoins toutes mes paroles, tous mes gestes, tous mes pas, toutes mes actions, toutes les différentes expressions de ma physionomie furent observés, analysés, discutés, interprétés. J'étais trop ou pas assez triste, trop ou pas assez soucieux, que sais-je i Le parc de Plessis-Trévise me fut assigné comme lieu de promenade, mais jamais je ne pus obtenir l'autorisation d'aller même à Villiers.
L'extrême sécheresse de Tannée 1870, Tusage immodéré d'eau que faisaient les soldats et les chevaux de Plessis-Lalande et des environs, amenèrent une baisse rapidement progressive dans les eaux des douves qui entourent le château. Ces messieurs le constatèrent avec
inquiétude, et le 20 octobre M. le docteur Ficbte m'aborda avec solennité en me disant :
— (( Monsieur, savez-vous que les eaux baissent beau^ coup ?»
— Je ne le sais que trop, mon cber confrère.
— « Mais, monsieur, pourquoi les eaux baissent^ elles ?
— Pour deux raisons, mon cher confrère. D'abord parce qu'on en fait une consommation énorme, et ensuite parce qu'il ne pleut pas.
~ « Ceci n'est pas une explication suffisante^ mon* sieur.
— Mon cher confrère, quand vous avez bu tout le vin contenu dans un tonneau, et que vous ne l'avez remplacé par aucun autre liquide, comment expliquez^vous que le tonneau soit vide ?
— « Mais, momieur, l'on dit que c'est volontairement que vous faites baisser les eaux.
— Vous a-t-on dit, mon cher confrère, par quel moyen j'obtiens ce résultat ?
— aNon^ monsieur ; mais vous pouvez l'obtenir par une » écluse^ un canal d'épuisement^ et par d'autres moyens » encore.
— Je vous affirme, mon cher confrère, que ni ces moyens, ni aucun autre, n'existent à Plessis-Lalande, et je vous déclare que si je possédais un moyen quelconque de faire baisser nos eaux, je ne m'en servirais pas en ce moment.
— - « Cest égal, murmura mon savant confrère en » se retirant, vous devez avoir un moyen pour empêcher )) les eaux de baisser. »
M3l culpabilité fut considérée comme démontrée par tous les hobereaux de rétal-major. Pendant plusieurs
jours Ton m'adressa toutes sortes de discours dont l'inévitable conclusion était : « Oest égal, vous devez avoir le moyen d'empêcher leseauoo de baisser. »
Fatigué de ces obsessions et de ces soupçons, je m'adressai au général ; je lui exposai le fait, qu'il connaissait, et je lui en donnai l'explication, qu'il comprit parfaitement; je qualifiai énergiquement la conduite de ses officiers, et je le priai de vouloir bien y mettre un terme. — Le silence se fit, mais ce ne fut qu'à l'époque où les pluies de novembre eurent fait remonter le niveau des eaux, que MM. Polliet et consorts voulurent bien admettre la possibilité de mon innocence !
Pour diminuer le nombre des mouches qui nous tourmentaient beaucoup, j'avais fait suspendre aux murs, couverts de treilles et de glycine, de notre chalet, quelques fioles à moitié remplies d'eau et de miel ; le petit-fils de l'illustre Fichte ayant aperçu l'une d'elles à côté de ma porte, mêla désigna du doigt: « Monsieur qu'est-ce que cela ? me dit-il avec un ton conforme à la gravité de la circonstance et à ses hautes fonctions.
— Mon cher confrère, répbndis-je gravement, c'est de ladynamite destinée à mettre le feu à une mine qui doit faire sauter le château.
Le non moins illustre petit-fils me regarda fixement pendant quelques secondes, et je ne suis pas bien sûr qu'il ait fini par comprendre que mes paroles n'étaient qu'une plaisanterie ; et je suis encore moins sûr qu'il ait saisi l'intention, peu voilée cependant^ de cette plaisantmc.
Malgré tout, M. le médecin général avait pour moi une sollicitude toute confraternelle ; il me pressa bien des fois, dans l'intérêt de ma santé, ou de celle de madame Fleury, de changer d'air, — « Allez à Lagny^ me » disait il; je puis y mettre à votre disposition une char- » mante habitation et j'y ai beaucoup d'amis auxquels » je vous recommanderai. » — Mais cher confrère, répondais-je, Lagny a été horriblement dévasté ; Ton n'y trouve plus une seule chambre habitable; Lagny regorge def soldats allemands ; Lagnv est encombré de blessés, la mortalité y est énorme, l'air y est beaucoup plus mauvais que celui que je respire ici. Que voulez-vous que j'aille faire à Lagny? Le peu de santé qui me reste y périrait.
— « Mais il vous faut cHANaER d'air, » insistait-il.
— Eh bien, obtenez que l'on me permette de rentrer dans Paris.
— a Cela est absolument impossible. »
— J'irais volontiers à Orléans.
— « Cela est non moins impossible, »
— - Que l'on m'autorise à me rendre à Bruxelles.
— « Cela est toujours impossible. Allez a Lagny. » Lagny était Tidée fixe du cher confrère, et de la part
d'un médecin aussi distingué, je n'ai pu m'expliquer la ténacité de cette hérésie hygiénique et médicale. Voulait-il, tout simplement, éloigner de Plessis-Lalande le Français^ Vespion ? Garessait«il quelque noir projet ? — M. le médecin général trouvait mon modeste chalet fort confortablement installé; peut-être n'eût-il pas été fâché de l'honorer de sa présence; peut-être même, alors, eût-il poussé la condescendance jusqu'à y réquisitionner quelques tableaux qui avaient eu le bonheur de lui plaire. Quoi qu'il en soit, il n'eut pas lasatisfac-
tion de ine voir suivre ses conseils. Quelque temps après les bombes me forcèrent d'abandonner mon
chalet, mais alors il était trop tard pour M. Fichte.
Au mois de novembre, la goutte m^envahit avec violence. Le général, je me plais à le reconnaître, en fut péniblement affecté; il me fit dire par M- d'El- Irichshausen que si j'avais une demande quelconque à lui adresser, elle serait certainement accueillie, et il chargea M. le docteur Fichte de m3 visiter officiellement, à titre de médecin.
— (( Eh bien ! me dit mon savant et affectueux con- » frère, voi/s voyez que f avais raison; vous voici sérieu" f) sèment malade ; il vous faut changer d air. Allez donc » A Lagny. »
— Confrère, répondis-je, ne parlons plus de Lagny. Son cimetière est déjà trop étroit pour contenir tous vos morts ; je ne veux pas y usurper une place qui vous appartient de droit.
Je dois rendre justice à M. Fichte : il ne fut plus question de Lagny,
Mes deux malades, MM. Lelanueur et Jorro, les deux hommes les plus inoffensifs que Ton pût rencontrer, l'excitaient également à un haut degré la méfiance de l'état-m.ajor. M. Letanneur en prit son parti et s'imposa l'obligation de ne plus franchir les grilles du parc. M. Jorro, plus indépendant de caractère, arguant de son titre d'Espagnol pour invoquer son droit et sa liberté, s'obstinait à diriger ses promenades tantôt vers Yilliers, tantôt vers Gœuilly. Maintes fois il fut arrêté et traîné à Yilliers, où son ignorance de la langue allemande et Textrême difficulté qu'il éprouvait à s'expri-
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mer en français, lui suscitaient mille embarras, mille difficultés, mille dangers. Un jour son arrestation se prolongea pendant plusieurs heures ; je conçus de vives inquiétudes et me livrai à d'activés démarches; mais partout, et même de la part de M. d'Ellrichshausen, je ne rencontrai qu'indifférencejmutismeou mauvais vouloir. Je découvris enfin^ que mon confrère était détenu à Villiers et j'obtins, non sans peine, qu'il fût ramené à Plessis-Lalande dont, sur mon invitation pressante, il ne s'écarta plus. Mais rien ne put calmer les soupçons de MM. les officiers et l'impatience qu'ils éprouvaient à voir ces deux malades se promener tranquillement sur la terrasse du château et dans le parc. Le 26 octobre, il me fut déclaré que la présence de MM. Letanneur et Jorro devenait inconvenante (sic)^ impossible ^ et qu'il était urgent qu'ils partissent.
— Soit, répondis-je, ils partiront; mais quels sont les moyens de transport et les garanties de sécurité que vous mettez à leur disposition ?
« Cela ne nous regarde en aucune foçon ; quils s'ar- » rangent comme ils pourront, »
— Monsieur^ m'écriai-je avec indignation, je vous déclare que dans ces conditions je m'opposerai, et par la forcô s'il le faut^ au départ d'hommes qui m'ont confié leur santé et leur vie. Pour les chasser d'ici de cette façon, vous serez obliges de les faire passer sur mon cadavre.
J'exigeais que ces messieurs fussent conduits à Versailles, dans une bonne voiture, munis de passe-ports en règle et sous escorte. La discussion fut vive: heureusement que M. d'EUrichshausen intervint, se chargeant de terminer l'affaire à la satisfaction de tous.
Le matin deux officiers de Versailles étaient venus.
dans une calèche, rendre visite au général ; à la prière du baron d'EUrichshausen, ils voulurent bien consentir à se charger de MM. Letanneur et Jorro, que je fis monter en voiture avec eux, après avoir constaté que les passe-ports étaient en bonne et due forme. Ce départ enleva aux hobereaux de Plessis-Lalande Tune de leurs plus graves et plus constantes préoccupations (1).
La méfiance allait croissant à mesure que le siège se prolongeait. A plusieurs reprises les quelques hommes
(1) Le 40 avril 1871 , j'ai reçu de M. le docteur Jorro une longue lettre, dont j'extrais les passages suivants;
« Depuis ce jour d'impérissable mémoire qui porte la date » du 26 octobre 1 870, je n'ai cessé de penser à vous, mon » cher et respectable ami. Je vous ai vu, pendant longtemps, » vous et les vôtres, morts de froid et de faim entre les » mains de vos assassins. Plus tard, je me suis dit: «S'ils » ont pu résister à l'horreur de leur situation, ils ont dû » périr le jour de la bataille de Villiers, » et je n'ai pu me » délivrer de ces lugubres pensées que le jour où votre lettre, » tant désirée, est venue m'appprendre que vous êtes encore » en vie... Vous me demandez ce que nous sommes deve- » nus après avoir quitté Plessis-Lalande ? — Nous sommes » arrivés à Versailles à dix heures et demie du soir-, à ce » moment la voiture s'arrêta au milieu d'une avenue plantée » de grands arbres- nous entendîmes le bruit de plusieurs « objets que l'on jetait sur le pavé ; la portière s'ouvrit et '» l'un de nos compagnons prussiens nous dit : « Messieurs^ y> descendez; vous êtes dans V avenue de Paris; bonsoir^ » et la » voiture repartit au galop. -^ La nuit était noire; le temps » était froid et la pluie tombait par torrents. Je restai de » garde auprès de nos malles défoncées, et le pauvre Lelan- » neur se mit à errer au hasard, dans une ville que nous ne y> connaissions ni l'un ni l'antre, cherchant un gi!.c quel-
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épars dans le parc de Plessis-Trévise, furent réunis, placés entre des gendarmes , interrogés, fouillés et munis de permis de séjour ; l'opération ne donnait aucun résultat, mais elle n'en était pas moins recommencée huit joars après. Parfois Ton expulsait quelques individus et on les envoyait à Lagny — probablement sur le conseil du docteur Fichte — mais ils ne tardaient pas à s'en échapper, et à revenir chez eux. Les rares habitants demeurés à Villiers furent définitivement expulsés.
» conque pour la nuit. Nous nous attendions à chaque ins- » tant à être aperçus par des soldats prussiens, à être pris » pour des espions et à être fusillés sur place. Au bout d'une » heure de recherches, Letanneur eut la bonne fortune de » découvrir une chambre où nous pûmes passer la nuit. Le » lendemain, un mauvais cabriolet, qu'il nous fallut payef » très-cher, se chargea de nous transporter à Mantes, où nous » arrivâmes le lendemain, non sans avoir été arrêtés et » interrogés un grand nombre de fois par des sentinelles » prussiennes. Arrivés dans cette ville, nous y avons été arrê- » tés pendant trois jours, au bout desquels l'on nous permit » de nous diriger sur Vernon, où nous sommes arrivés le 31 » et où je me suis séparé de mon compagnon , heureux de » se retrouver enfin chez lui.
» Je suis parti de Vernon le jour même pour me rendre à » Saint-Pierre de Vouvray, mais à mi-chemin, à Gaillon, )» mon passe-port espagnol, mon passe-port allemand et votre » certificat furent considérés comme des pièces insuffisanieSy )) et je fus arrêté encore une fois. Apres trente-six heures de » prières et de supplications, j'obtins l'autorisation de retour- » ner à Vernon pour y chercher un permis de circulation. » Celui-ci ne me fut accordé que pour Louviers, d'où Ton me » dirigea surEvreux, et ce ne fut que dans cette dernière ville » que j'obtins enfin un passe-port pour l'Espagne, Le 7 no- » vembre, j'entrais à Madrid , »
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Un jour Ton constata la rupture du fil télégraphique; quelques coups de fusil tirés le soir dans les bois firent croire à une irruption de francs-tireurs, éternel cauchemar des Allemands. L'on menaça de brûler le pays et de fusiller tout le monde. Mais le fil avait été rompu par le vent, et les coups de fusil étaient tirés par des soldats, tuant des faisans au branchage à coups do fusil à aiguille.
Enfin Ton en vint à me prier de ne plus allumer de lumière dans ma chambre à coucher, laquelle prenait vue sur Paris et particulièrement sur le fort de Nogent.
L'on sait sur quelle large échelle et avec quel dédain de tout scrupule les Allemands pratiquent Tespionnage, Certes leurs trop habiles espions leur ont rendu d'éminents servicesdepuis le commencement de cette affreuse guerre, mais que nos ennemis y prennent garde. L'arme dont ils se servent avec une si perfide dextérité est une arme à deux tranchants, qui pourrait bien, un jour, se retourner contre eux. Du moment où les succès militaires ne seront plus le prix de l'intelligence, du génie, du courage, du patriotisme, de l'abnégation personnelle, mais le résultat calculé et certain des abus de confiance les plus honteux, des délations les mieux rétribuées, des trahisons les plus richement récompensées, la nation allemande fournira certainement, à celui de ses ennemis qui sera assez riche pour le bien payer, un large contingent d'espions et de traîtres. Jusqu'ici l'honneur français a repoussé avec trop de hauteur et de mépris l'emploi de ces houleux moyens; mais, M. de
Bismarck aidant, la théorie de l'espionnage ne tardera pas à prendre place dans les traités de stratégie, et dans renseignement des écoles militaires de TEurope civi Usée !
Cette digression me rappelle un fait singulier, dont je n'ai jamais eu Texplication, et qui se rattache aux manœuvres stratégiques dont il est question.
Dans les premiers jours du mois de décembre , M. de Langenbeck se présenta chez moi à sept heures du soir, demandant à me parler.
— « Monsieur le docteur^ me dit-il, je viens au nom » du général d'Obernitz vous prier de vouloir bien » accueillir y avec bonne grâce^ trois jeunes Allemands qui » viennent de Paris^ et gui doivent passer ici quelques » jours. »
— Monsieur, répondis-je, vou's disposez ici de toutes choses ; donnez vos ordres au château. Quant ti moi, je n'ai pas à intervenir dans la réception d'hommes que je ne connais pas et qui, à aucun titre, ne peuvent être mes hôtes personnels.
M. de Langenbeck s'inclina et partit. Une heure après, trois hommes, âgés de 23 à 25 ans, de petite taille, d'apparence vulgaire et habillés en bourgeois avec des vêtements neufs se ressemblant exactement, se présentèrent chez moi. Je les pris tout d'abord pour des ouvriers cordonniers , chapeliers ou tailleurs, expulsés de Paris, mais je fus immédiatement détrompé.
— c( Monsieur, me dirent-ils, nous sommes des » officiers prussiens ; nous avons été faits prisonniers.
)) conduits à Paris et logés à TÉlysée. Au bout de trois ») jours le général Trochu nous a fait appeler et nous 0 a fait connaître que la liberté nous était rendue. L'on i) nous a revêtus des habits que vous voyez, afin de n pouvoir traverser Paris sans être exposés aux fureurs » de la populace, et Ton nous a conduits aux avant- » postes, d'où nous venons à pied. Voulez-vous être 0 assez bon pour nous accorder une hospitalité de . » quelques jours? »
— Messieurs, vous n'êtes pas ici chez moi ; vous êtes dans une propriété militairement occupée par vos compatriotes. Adressez-vous aux officiers qui se sont emparés du château de Plessis-Lalande.
L'histoire me parut fort singulière et je m'efforçai d'en obtenir Texplication, mais en vain ; mes questions ne reçurent que des réponses évasives, et je fus obligé de me contenter d'assertions auxquelles je n'accordais pas la moindre foi. Trois jours après, ces messieurs vinrent prendre congé de moi, mais cette fois ils étaient en uniforme, et ils me dirent que c'était le général Trochu qui avait eu la bonté de leur faire parvenir leurs vêtements militaires et leurs armes.
Quelqu'un possède-t-il le mot de cette étrange énigme? C'est probable. Mais ce quelqu'un le dira-l-il? J'en doute. Pour moi, voici l'hypothèse la plus probable. Ces trois officiers ont pénétré dans Paris avant l'investissement à l'aide d'un travestissement, et ils y sont restés jusqu'au jour où, leur présence y étant devenue inutile ou dangereuse, ils ont trouvé une occasion favorable pour s'échapper.
N'est-ce point par l'intermédiaire d'hommes de cette espèce et par l'emploi de semblables moyens, que M. de Mollke a pu être si constamment et si exactement
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informé des mouvements de troupes opérés dans Paris et dans Tenceinte des forts?
Mensonge. — Les officiers et les journaux allemands ont protesté avec une grande véhémence et une profonde indignation apparente, contre les mensonge^-^ les fausses nouvelles^ les bulletins trompeurs qui, pendant le cours de la guerre, ont été, suivant eux, publiés par la presse française, par les membres du gouvernement de la Défense nationale, par les généraux, et surtout par l'héroïque Gambelta.
— <c C'est une infamie, s'écriaient-ils avec fureur; » c'est une déloyauté, c'est une honte, c'est une tra- » hison, c'est un crime ! Ces gens-là mentent à la » nation française; ils propagent des illusions funestes; » ils font naître des désirs et des espérances impos- » sibles à réaliser, le tout pour servir leurs intérêts per- » sonnels et leurs passions politiques. Ceci n'est plus » du patriotisme ; c'est une ruse insensée, inspirée par » Torgueil diabolique qui caractérise les Français. »
Et ainsi ils faisaient peser leurs anathèmes non-seulement sur tous les organes de la politique et de la guerre, mais encore sur la nation tout entière.
« Prolonger la guerre, continuaient-ils, faire encore » verser des torrents de sang, accumuler les ruines sans » rien changer à une issue désormais fatale, est le seul » résultat possible de ces criminelles machinations. »
Les événements n'ont hélas ! que trop justifié ces sinistres prédictions, mais le résultat eùl-il été tout différent que nos ennemis n'eussent pas hésité à traiter de misérable et de malfaiteur celui qui, par un effort suprême de son génie, eût trouvé le moyen de
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sauver la France au prix de longs et douloureux efforts.
Prolonger la guerre! — Là était le mot de la situation. Ces hommes étaient tellement fatigués^ épuisés; tellement impatients de reprendre le chemin de TAllemagne; tellement désireux de retourner à leurs affaires; ils avaient une telle soif de revoir leur patrie, leurs femmes, leurs enfants, leurs familles, que toute intervention ayant pour effet de prolonger la guerre excitait leur haine et leur colère, et devenait un crime à leurs yeux I S'avouer vaincus et se rendre à discrétion , tel était, suivant MM. les Allemands, le seul et strict devoir des Français.
Je n'avais ni les moyens ni la volonté d'entamer des discussions qui, pour arriver à une conclusion sérieuse, eussent exigé des détails, des renseignements, des pièces que je ne possédais pas; mais je disais hautement que ces objurgations ne faisaient que démontrer, une fois de plus, réternelle vérité de la parabole de la poutre et de la paille.
Quoi! c'était à moi que Ton osait tenir ce langage; à moi , que l'on n'a pas abordé une seule fois sans me débiter, avec une impudente audace, des mensonges^ des fausses nouvelles, des bulletins trompeurs et même des inepties que repoussait le plus simple bon sens.
Je me suis demandé bien des fois jusqu'à quel point ces hobereaux wurtembergeois me supposaient crédule, stupide, idiot, pour penser qu'ils pouvaient ainsi non-seulement me faire prendre des vessies pour des lanternes, mais encore des lanternes à double réflecteur pour des vessies !
(( Paris est affamé^ me disait-on dès les premiers jours » d'octobre; le peuple parcourt les rues en demandant » du pain: on lui répond par des coups de canons
» chargés à mitraille. — Rochefort s'est emparé de la » dietature, et la guillotine est en permanence sur la » place de la Concorde. — La grande majorité des » habitants de Paris veut la capitulation et la paix ; les » rouges seuls poussent à la résistance, et les deux » partis en sont venus aux mains; le canon tonne dans » les rues de Paris. »
— Vos espions vous volent indignement votre argent, disais-je en souriant à M. d'Ellrichshausen, ou bien vos camarades me tiennent pour le plus grand imbécile d« la terre. Dites-leur donc que je ne crois pas un mot de tout ce qu'ils racontent.
Un incendie se déclara dans un entrepôt de pétrole de la Villette^ au commencement du mois de novembre. — « Voyez, s'écrient ces messieurs, nos bombes ont » mis le feu aux quatre coins de Paris ! » — Pas un seul projectile allemand n'était encore tombé dans la capitale !
Les capitulations deLaon, de Strasbourg, de Melz, m'ont été annoncées cinq ou six fois avant qu'elles n'aient eu lieu.
Tout le monde s'étonnait de l'inaction dans laquelle se maintenaient nos ennemis depuis deux mois — » C'est un effet de la générosité, de la magnanimité de » notre roi. Il ne veut plus qu'une seule goutle de » sang soit versée. Paris ne sera ni bombardé ni pris » d'assaut ; nous nous contenterons, en maintenant )) l'investissement, de le réduire par la famine. » — Cependant des combats avaient lieu chaque jour et le sang allemand coulait non moins abondamment que le sang français. — La magnanimité de votre roi, leur disais-je, n'atteint pas son but ; \ous feriez donc bien d'en finir au plus tôt, si cela vous est possible,
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— c( Nous sommes prêts ; notre roi n'aurait qu'à dire y> un mot pour qu'immédiatement Paris fût bombardé » par tous les points de son périmètre. »
Et il était notoire qu'à ce moment les Allemands n*étaient point encore parvenus à mettre en position une seule de leurs pièces de siège.
Ces assertions mensongères furent reproduites bien des fois, et à cette occasion j'ai pu constater avec quel magnifique aplomb des officiers supérieurs pris en flagrant délit de mensonge, répétaient , quelques jours après, les mêmes faussetés.
Ce que Ton se proposait surtout, par ces assertions mensongères, c'était de rassurer les soldats et de leur faire prendre patience; aussi tenait-on beaucoup à ce qu'elles fussent répandues et propagées dans les régiments; à cet effet, tout moyen était bon. M. le comte Polliet, Tun des plus féconds reporters de Tétat-major, s'empressait de confier ces communications à ses bonnes amies la blanchisseuse et la laveuse de vaisselle, en leur recommandant le secret. Tout naturellement, ces femmes n'avaient rien de plus pressé que de transmettre les nouvelles à leurs amis et connaissances, en preuve de la confiance dont les honorait M. le comte. . Ceux-ci faisaient écho, et devenaient ainsi, à leur insu, les alliés des ennemis de leur patrie.
Toutes les semaines l'on assignait un jour llxe au commencement du bombardement de Paris et à la capitulation de la ville.
Antérieurement à la bataille de Coulmiers, l'armée de la Loire a été cinq ou six fois dispersée , détruite, anéantie par Tétat major de Plessis-Lalande, aussi ne puis-je me rappeler sans émotion et sans orgueil la
piteuse figure que firent MM. les hobereaux^ lorsqu'il ne leur fut plus possible de dissimuler la victoire du général d^Aurelle de Paladines !
Voiîà les hommes qui se permettaient de traiter d'infâmes menteurs les Jules Favreet les Gambetta !
Celte impudence finit par révolter quelques consciences honnêtes, même en Allemagne. On lit dans le Volksiaat de Leipzig, n^ du 21 décembre 1870 :
« L'armée de la Loire, douze fois dispersée^ détruite^ » dissoute^ est toujours sur la Loire, et fait sentir sa » présence aux Allemands, pendant que dans le sud yy s'organisent de nouveaux corps — Vintrouvable » armée de l'Ouest est visible à l'œil nu. — Garibaldi » et l'armée des Vosges, malgré leur fuite précipitée et » leur déroute^ sont toujours dans les Vosges. — Les » 7'uines de l'armée du Nord s'avancent menaçantes, )) vers Paris. — Paris, enfin, qui devait être irrévoca^ » blement bombardé le 24 octobre, puis le 29 , puis le i) 1", le 14, le 20 et le 24 novembre , puis le 1*% le 10, » le i 0 et le 1 9 décembre, Paris n'est pas encore bom- » bardé aujourd'hui! »
La condamnation est-elle asstz complète, assez péremploire? Et les juges qui prononcent cet arrêt sans appel sont des Allemands !
Jalousis, EiNviE. — (c Que la France est belle! Que la France est riche I » — Tel est le cri qu'ont poussé les Allemands à chacun des pas qu'ils ont faits sur notre territoire. Mais n'allez pas croire que ce cri soit exclusivement un tribut d'admiration payé à la douceur de notre climat, à la grâce de nos paysages, à la splendeur de nos sites, à la richesse de nos vignobles, à la beauté de nos monuments publics, au bon goût qui
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caractérise toutes les productions de nos industries ; à rintelligence qui préside aux installations de notre vie de famille ; au luxe, néfaste mais splendide, qui a été l'un des principaux instruments de notre abaissement et de notre ruine!
Non; ce cri est aussi, et surtout, l'expression d'un sentiment de jalousie, d'envie, de haine^ et c'est avec une sorte de fureur sauvage qu'il est proféré par nos ennemis !
a Que la France est riche ! » Combien de fois ces mots n'ont-ils pas retenti à nos oreilles! et combien de fois dans des circonstances qui ne le justifiaient ni ne l'expliquaient i C'est avec un profond étonnement que je voyais des barons, des comtes, des princes s'extasier devant certaines maisonnettes du parc de Plessis- Trévise appartenant à de modestes négociants du faubourg Saint-Antoine ! Pour les Allemands, toute habitation d'un aspect gracieux est un château; des hommes ayant cent mille francs de rente admiraient une petite serre tempérée de quinze mètres de longueur, et la considéraient comme un témoignage du besoin effréné de confort et de luœe qa^ éprouvent les Français I Une statue en béton aggloméré de cent francs, une volière, un jet d'eau avec ses vasques en bronze, un arbre d'agrément d'une valeur de 40 à 60 francs excitaient leur admiration et leur convoitise. Nouveaux Huns ou Visigoths, ces barons , ces comtes, ces princes auraient voulu pouvoir tout emporter sur le pommeau de leurs selles !
Je ne crains pas de l'affirmer : ces sentiments de jaiousie, d'envie, d'orgueil blessé par la comp u^aison de notre pays avec le leur, ont été l'un des plus puissants stimulants de la haine que ces hommes ont vouée
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à la France, et de la fureur sauvage avec laquelle ils ont saccagé et ruiné notre malheureux pays, a La France est si riche ! )>
Oui, la France est riche ! mais elle Test surtout en grandeur d'âme et en générosité, et c'est avec un légitime orgueil et un grand bonheur que nous avons entendu l'illustre Liebig opposer aux passions honteuses de ses compatriotes le souvenir de la grande, noble et généreuse hospitalité que nos plus illustres savants ont toujours prodiguée aux jeunes Allemands venus à Paris pour se rapprocher du grand foyer intellectuel qui éclaire le monde, hospitalité dont le grand chimiste se proclame le reconnaissant tributaire.
Les splendeurs de l'Exposition universelle de 1867, les millions gaspillés par M. Haussmann pour l'embellissement de Paris^ le faste insolent déployé par l'homme de Sedan aux Tuileries, à Saint-Cloud, à Compiègne^ à Fontainebleau, pour la réception des souverains de TEurope^ ont 'singulièrement contribué à surexciter la fureur jalouse de nos ennemis. Aussi est-ce avec une sorte d'ostentation qu'ils ont opposé à nos mœurs de bas-empire la simplicité et Faustérité des habitudes de celui qui, après nous avoir fait rudement expier les vaines satisfactiois de notre vanité, est venu ceindre dans les pompeux salons de Versailles la couronne d'Empereur d'Allemagne !
Amour DU vol et du pillage. — Gomme les sauvages, comme tous les peuples chez lesquels la corruption a devancé la civilisation, les Allemands sont naturelle-
ment enclins au vol^ et à ce point de vue, comme à beaucoup d'autres, ils sont encore les Germains qu'a décrits Tacite.
En ce qui concerne la conduite tenue par leurs soldais pendant le cours de cette funeste guerre, toute contestation est impossible. Le vol et le pillage ont été exercés sans scrupule, sans frein et sans limites; les plus modestes villages ont été livrés à toutes les horreurs que ne subissent ordinairement que les villes prises d'assaut, le viol excepté. Les faits sont patents ; les témoignages sont irrécusables et aucune dénégation n'a osé se produire. Les détails dans lesquels nous sommes entré à regard du pillage de Plessis-Trévise, ceux que nous aurons bientôt à produire et qui se rattachent au pillage du château de Plessis-Lalande lui-même, suffiraient à eux seuls pour justifier une accusation que personne d'ailleurs, je le répète, n'a osé relever.
Que si le moindre cloute pouvait encore subsister, il devrait disparaître en présence du fait suivant.
Après les batailles du 30 novembre et du 2 décembre, des fusils, des sacs militaires et des bottes furent entassés, en nombre énorme, sur la terrasse du château de Plessis-Lalande. Au bout de quelques jours, des chariots furent envoyés pour enlever le tout, mais avant de procéder à Tenlèvement des sacs, deux hommes furent chargés de les vider et d'en jeter le contenu au vent. Voici l'étrange spectacle qui s'offrit alors à nos regards.
Ces sacs étaient remplis de divers objets appartenant pour la plupart à la toilette féminine : manchons, jupons brodés> cols et manchettes, bonnets, mouchoirs de
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poche, dentelles, ombrelles, etc., etc. Dans un rayon de plusieurs mètres autour des tas de sacs, ces objets jonchèrent le sol, s'accrochèrent aux haies et aux charmilles, et ils y restèrent jusqu'à ce que les maraudeurs indigènes, en tête desquels figurait l'amie du comte PoUiet, — hélas 1 bien déchue de ses grandeurs — les eussent pris pièce par pièce.
Done, Ton passe condamnation en ce qui concerne les soldats ; mais des accusations de vol et de pillage ont été dirigées contre les officiers eux-mêmes, et ici de violentes réclamations se sont produites dans la presse allemande. — a Non, a dit le Moniteur prussien de )) Versailles^ nous n'admettons pas que des officiers al- » lemands aient pu souiller leurs épaulettes par des » actions aussi honteuses et aussi contraires à l'honneur » militaire. De semblables allégations ne doivent être » énoncées qu'avec preuves à l'appui, et tant que ces » preuves n'auront pas été fournies, nous proclamerons » ces allégations infâmes et calomnieuses. »
Cette susceptibilité est honorable, et cette exigence est légitime. Nous allons essayer de donner satisfaction au Moniteur prussien.
Commençons par quelques questions, auxquelles nous espérons qu'il sera, de part et d'autre, péremptoirement répondu.
Est-il vrai que le prince Frédéric-Charles ait fait enlever du château deFrescati, appartenant à M. Dasnière, le guéridon sur lequel a été signée la capitulation de Metz, et qu'il ait fait remettre au gardien du château la somme de 40 francs, comme représenta,i:it la va-
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leur d'un meuble historique estimé cinq ou six mille francs.
Est-il vrai qu3 le prince Frédéric ait réquisitionné un magnifique /mz7-r^5.5or/s appartenant à madame Pescatore, qu'il s'en soit servi pendant son séjour à Versailles, et que cette voiture, au lieu d'être réintégrée dans les remises de la Gelle-Saint-Cloud, ait été dirigée vers Berlin ?
Est-il vrai que des tableaux et des objets d'art d'un grand prix aient été enlevés au château de Grosbois pour orner les palais de Tempereur-roi ?
Et maintenant^ voici des affirmations que nous plaçons sous la garantie de notre honneur.
Au mois d'octobre 1870^ je pénétrai un soir dans la maison de mon ami M. Boffinet, pour constater si elle avait subi de nouvelles déprédations. J'y trouvai deux soldats allemands occupés à charger sur les épaules de l'un deux une table à ouvrage en laque, appartenant à madame Boffinet.
— Que faites-vous là, leur dis-je en allemand; de quel droit enlevez-vous ce meuble ? Savez-vous quel est le nom de Taction que vous commettez ? C'est un vol. Êtes-vous des soldats ou des voleurs ?
Cette apostrophe véhémente déconcerta ces deux hommes,
— « illais^ monsieur^ me dirent-ils en balbutiant, » nous prenons ce meuble sur V ordre d'un offider^ auquel » nws devons Rapporter, »
— D'un officier ! quel est son nom ?
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— (( Nous ne le savons pas. »
— Où est-il cantonné ?
— c( Au château de Lalande, »
— Au château de Lalande ! mais c'est chezmoi . Eh bien , laissez cette table, et allez dire à votre officier que fous avez trouvé ici le docteur Fleury, lequel vous a défendu d'emporter le meuble, en vous disant que c'est à lui qu'il faut s'adresser. Les soldats obéirent.
Une demi-heure après, rentrant au château, je rencontrai M. d'Ellrichshausen.
— Commandant, lui dis-je, il vient de se passer un fait auquel j'attache une certaine importance; je voudrais vous en entretenir ; veuillez entrer chez moi.
— « Ah ! je sais ! Vous voulez me parler de V affaire de » la table, »
— Comment, vous la savez déjà !
— (kNe suis-je pas le commandant de la gendarmerie? y^
— C'est juste; je n'y pensais plus. Eh bien, commandant, Tassertion de vos soldats est-elle exacte?
— c( Parfaitement, »
. — Ainsi c'est bien un officier qui leur avait donné l'ordre de réquisitionner cette table.
• — (c Oui; que voulez^-vousl II faut bien s'installer pour » V hiver, »
— Mais, mon cher commandant, cette table n'est pas une couverture de lit; elle n'est même pas, à proprement parler, une table; c'est un petit meuble à l'usage exclusif d'une femme. Et vous connaissez le nom de cet officier ?
— (( Certainement, »
— Commandant, je n'ai plus qu'un mot à vous dire : que cet officier me donne son nom, et la table que voici sera mise à sa disposition.
92 GARÂCTfiRES GÉNKRAliK DK L'OCCUPATION
Aucun nom ne me fat donné, la table resta chez moi, et je serai heureux de la remettre aux mains de sa légitime propriétaire.
Le lendemain du jour de l'occupation de Plessis- Lalande, c'est-à-dire le 20 septembre 1870, M. le colonel von Loos et M. le comte Dona me demandèrent si j'avais des fusils de chasse.
— J'en ai deux.
— (( Voudriez 'VOUS avoir la bonté de nous les prêterai »
— Je ne demande pas mieux, messieurs, mais expliquons-nous. Vous voyez que j'en agis avec vous en toute franchise et en toute loyauté. Rien ne m'eût été plus facile que de cacher mes fusils et de vous dire : Je rien ai pas. Je ne l'ai pas fait. Vous me demandez maintenant de vous prip^ér mes fusils, soit; mais dès lors il demeure bien entendu que vous me les rendrez.
Sans hésiter, ces messieurs s'engagèrent tous deux sur leur honneur à me rendre mes fusils au moment de leur départ.
Comme je l'ai dit, M. le comte Dona fut bientôt rappelé à Berlin. En me faisant ses adieux il me dit :
— (( Mon cher docteur y je ne vous rends pas votre fusil » pa7'ce qu'il m'a été demandé par l'un de mes camarades; » je le lui ai donné en lui faisant connaître l'engagement » d'honneur que j* ai contracté envers vous ; il Ta accepté » pour son propre compte^ et il vous rendra votre arme^ » non moins scrupuleusement que je l'aurais fait moi^ » même, »
Le 18 novembre, à huit heures du matin, l'ordonnance du colonel von Loos me rapporta dans un parfait état de conservation et d'entretien le fusil que j'avais prêté à son maître, dont il me transmit les remercie-
menls. Une demi-heure après le colonel vint lui-même chez moi me demander si le fusil avait été rapporté, et me renouvela l'expression de sa gratitude.
— Colonel, lui dis-je, vous agissez en gentilhomme et cela ne m'étonne pas ; mais pourriez-vous me donner des nouvelles du fusil prêté au comte Dona?
— « // ne vous a pas encore été rendu ! Je vais m'en » occuper immédiatement, »
Un quart d^heure après je vis apparaître une nouvelle ordonnance, mais celle-ci avait les mains vides.
— c< Monsieur le docteur, me dit cet homme, je suis » chargé de vous dire que mon maître désire garder votre » fusil et qu'il vous en offre cent francs; mais f ai l'ordre » d'ajouter que si vous refusez de le lui vendre^ il le