PRENDRA
— Quel est le nom de votre maître ?
— c( M. le capitaine comte Dillen. »
— Dites à votre maître que je vais aller lui parler; — et bientôt la conservation suivante s'engagea entre moi et le détenteur de mon arme.
— Monsieur le comte, ce n'est point parce que mon fusil vaut 600 fr., que je refuse les 1 00 fr. que vous m'en offrez, mais pour des raisons particulières je tiens beaucoup à cette arme et je désire la conserver.
— c( Mais y monsieur le docteur, moi je désire en faire » cadeau à mon fils. »
Il s'agissait d'un fusil court et de calibre 28, système Lefaucheux, pour la chasse au bois.
— Je comprends parfaitement ce désir tout paternel ; mais il vous sera facile de le réaliser en vous adressant au premier armurier venu ; quant à moi je n'en persiste pas moins dans le désir, plus naturel encore, de rester possesseur d'une arme qui m'appartient.
— (( Monsieur, le droit de la guerre in' autorise à garder )) ce fusil, »
— Vous faites erreur, monsieur. Ce fusil n'a pas été saisi^ confisqué; il a été — et vous le savez bien, — volontairement prêté par moi à M. le comte Dona, qui vous l'a transmis en vous faisant connaîlre rengagement d'honneur qu'il avait contracté envers moi. Cet engagement, vous l'avez accepté pour votre propre com pte et par conséquent l'honnsur mus obligea me rendre mon arme,
— (( Mais si je n'ai pas le droit de garder votre fusil ^ » fai tout au moins le droit de le briser, y>
— Pas davantage, monsieur ; le colonel von Loos auquel j'ai prêté un fusil sous les mêmes conditions vient de me le rendre avec toute la délicatesse d'un homme d'honneur.
— (( Le colonel est bien bon ! y>
— Vous vous trompez encore, monsieur. En cette circonstance le colonel n'est qiïhonnêle.
— « En fin, monsieur y voulez-vous, oui ou non, accepter » les cent francs que je vous offre ?
— Enfin^ monsieur, voulez-vous, oui ou non, tenir rengagement d'honneur souscrit par le comte Dona et endossé par vous ?
M. le capitaine comte Dillen ne me rendit pas mon fusil, il ne le brisa pas, et il est probable qu'il en a fait cadeau à monsieur son fils, en souvenir de la guerre qui honore son père. Quant à monsieur le comte Dona, je doute qu'il se montre très-satisfait de la manièr-ij dont son engagement d'honneur a été respecté et tenu par son camarade.
Le 21 novembre, je reçus du sieur Dillen h lettre suivante :
DE PLESSIS-LÀLANDE. 9o
« Monsieur le docteur
» Mon domestique a emporté par mégarde une couv£r' » ture en laine. Je la garde parce quil fait bien froid, )) mais je vous adresse ci- joint un bon avec lequel vous » pourrez la faire réclamer en temps et lieu, »
Monsieur le comte suit, comme on le voit^ les traditions du grand Frédéric.
Il respecte un moulin, il vole une province. A la vérité le moulin, dans cette circonstance, a subi le même sort que la province, car si la couverture a élé réclamée, pas n'est besoin de dire qu'elle n'a pas été rendue.
Le 18 novembre, en emportant le vin et les provisions qu'il avait déposés dans le bureau de la directrice de Plessis-Lalande, M. le comte Polliet jugea que le droit de la guerre l'autorisait à emporter également deux belles photographies et un portrait déjeune fille, peint par Court.
Le 15 novembre, M. le commandant de gendarmerie d'EUrichshausen m'aborda gravement et officiellement.
— « Mon cher docteur^ me A\\A\^je viens au nom du » général d'Obernitz vous adresser une prière : cclh de » vouloir bien y après notre départ, vous charger de faire y> restituer à leurs légitimes propriétaires ce trains objets » qui ont été réquisitionnés et que nous laisserons ici . »
— Mon cher commandant, j'accepte avec plaisir la mission que vous m'offrez, mais à une condition : c'est que nous allons dresser, contradictoiremeni et en double, un inventaire détaillé des objets en question.
— « Je vais transmettre votre réponse au général. »
Le lendemain le commandant me parut être moins ardent à la restitution.
— « Mon cher docteur^ me dit-il, nous nous occupe^ » rons de la question dont je vous ai entretenu hier y mais » en attendant je vous signale cette voiture-panier qui » appartient à l'un de vos voisins auquel le général tient » à ce quelle soit restituée . x)
Il ne fut plus question ni d'inventaire ni de restitution, mais le 20 novembre M. le comte PoUiet vint à Plessis-Lalande chercher quelques bouteilles de vin oubliées, et il les emporta dans la voiture-panier de mon voisin, dont le nom ne m'a pas été révélé.
M. le comte PoUiet a peut-être voulu s'accorder à soi-même le plaisir de la restitution. Qui sait? L'on a bien vu des rois épouser des bergères.... et un beau lieutenant recevoir des bouquets d'une sale laveuse de vaisselle !
Après mon départ, des officiers enjoignirent à M. Bolliet de leur livrer les clefs de ma bibliothèque, et, sans se soucier des ouvrages de science, ils y volèrent les œuvres de Balzac, les œuvres de Walter Scott, Vllistowe de France de Henri Martin, V Histoire de la révolution et V Histoire du consulat et de V empire de Thiers, VHistoh^e de la restauration de Vauiabelle, l'Histoire des Girondins de Lamartine, les Scènes de la vie privée et publique des animaux ^ les deux Jérôme Paturot^ etc., etc., etc.
Ce n'est pas là l'une de ces dévastations pour ainsi dire inévitables en temps de guerre; ce n'est point l'exercice du droit de la guerre, même au point de vue de M. de Bismarck. C'est un vol prémédité, commis à
froid, dans des circonstances qui en décuplent Tinfamie (1) !
Et qu'on ne dise pas qu^en commettant ces réquisitions messieurs les officiers allemands croyaient naïvement user du droit légitime de la gucrrCy et ne pensaient pas se rendre coupables d'une action honteuse, d'un véritable vol !
La preuve qu'il n'en était pas ainsi, c'est que la plupart d'entre eux s'efTorçaient, par de singuliers compromis de conscience, de donner à leurs réquisitions une apparence d'achat. C'est ainsi que les uns offraient 40 fr. pour un guéridon de 5,000 fr., les
(1) On lit dans une Correspondance de Berlin insérée dans le journal Le Siècle k la date du 24 juin 1871 : Si un Parisien était appelé par hasard à se trouver dans une villa où de hauts dignitaires de Tarmée vont chercher le repos et la fraîcheur, il pourrait en maint endroit se croire à Saint- Cloud ou à Nogent-sur-Marne; peut-être même reconnaîtrait-il le sofa sur lequel il est assis, et la glace de la cheminée ne lui paraîtrait pas étrangère. Les dépouilles opimes des maisons de campagne parisiennes ornent les habitations des 2:énéraux allemands.
Ne croyez pas qu^il s^agit là d'une calomnie â la légère; je n'ai, pour mon compte, ajouté qu'une foi très-modérée à toutes les histoires de fourgons expédiés en Allemagne, aux déménagements de pendules et de fauteuils. Je mettais ces récits sur le compte d'imaginations trop ardentes, parce que je ne pouvais me décider à croire qu'une nation fît la guerre en marchand de bric-à-brac. Eh bien! il a fallu venir à Berlin pour perdre mes dernières illusions ; on se raconte tout haut que tel ou tel général a amené cinq fourgons remplis de meubles et de rideaux, que tel autre a monté sa maison avec des objets u sauvés ». Le terme de « sauvés » est un cu[lirn:ii?me pour désigner cp genre de vol; car le raison-
autres 20 fr., pour une pendule de 500 fr., les autres enfin 100 fr., pour un fusil de 600 francs.
Ceux dont le prix d'achat était accepté, de gré ou de forée, avaient probablement la conscience parfaitement tranquille.
Que si ce prix était repoussé, les uns passaient outre résolument, comme le sieur Dillen, et, probablement, trouvaient encore le moyen de rassurer leur conscience ; les autres, en très-petit nombre, reculaient, par un reste de délicatesse dont il faut leur savoir gré.
Quelque temps après mon départ, M. de Langenbeck se présente au cbâteau de Plessis-Lalande accompagné de plusieurs hommes et d'un chariot.
nement des « sauveteurs », pour excuser leur conduite, est à peu près celui-ci : « Ces meubles auraient pu être détruits, disent-ils, par les soldais ou totalement abîmés. En les mettant de côté^ nous les avons sauvés^ et puisque nous les avons sauvés^ ils sont à nous. » Cette logique, vous le voyez, ressemble à celle de l'immortel Bilboquet.
Vous n'ignorez pas que, parmi les objets ainsi mis en sûreté, se trouve une des plus merveilleuses tapisseries du Petit- Trianon. J'ai eu la satisfaction d'apercevoir chez un tapissier d'ici une partie de cette précieuse œuvre d'art. Elle est devenue à présent la propriété d'un général de K..., qui en ornera sans doute les murs de son salon.
Maintenant il est juste d'ajouter que l'opinion publique blâme ici aussi éncrgiquement ces rapines qu'on a blâmé à Paris le pillage du palais d'Été au profit de M. de Palikao, et qu'on ne ménage pas les épithètes aux « sauveurs » d'un nouveau genre. Mais le fait n'en subsistti pas moins, et il est pour l'armée allemaDde une flétrissure que rien ne pourra effacer. Cependant la protestation générale que soulèvent ces actes est bonne à constater au nom de la moralité publique.
— a Je viens^ dit-ii, enlevé?^ la grande glace de Venise^ » et les tapisseries des Gobelins qui garnissent le vesti- )) bule. )>
— Monsieur, la glace avait été déposée ici par M. X, qui Ta reprise après le départ de M. Fleury,
— a M. X^l qui demeure ici près ? Cest bien, » M. de Langenbeck va trouver M. X.
— ce Monsieur, est -il vrai que vous soyez le proprié- » taire de la glace de Venise qui était au château^ et que » vous rayez reprise ? »
— C'est parfaitement vrai, monsieur.
— c( Voulez-vous me la vendrel »
— Je n'ai jamais pensé à la vendre ; cependant les temps sont durs, et si vous voulez m'en donner le prix qu'elle m'a coûté, je vous la céderai.
— « Le prix qu'elle vous a coûté! Vous plaisantez! y) mais dans les circonstances actuelles elle n'a plus de » valeur / » .
— Je connais beaucoup M. votre père, et il ne me convient pas de marchander avec vous. Donnez-moi 300 fr. comptant, pareille somme à une époque que je vous laisse maître de fixer, et prenez la glace.
Le marché est accepté, et il demeure convenu qu'on viendra chercher la glace le lendemain.
M. de Langenbeck n'est pas revenu, et la glace est encore chez son propriétaire.
Quant aux tapisseries des Gobelins, il n'était pas facile de les déposer; les réquisitionneurs de M. de Langenbeck renoncèrent à l'opération, et elles sont encore à leur place.
Un officier se présente dans une maison du parc de
Plessis-Trévise, et déclare qu'il la veut visiter. Le jardinier lui en ouvre toutes les portes.
— (( Tip.ns^ voici une jolie pendule ; elle me plaît ; » voulez vous me la vendre ? »
— Mais, monsieur l'officier, je n'en ai pas le droit ; cette pendule appartient à mon maître et je ne puis en disposer.
— (c En temps ordinaire, mais en temps de guerre ! » D'oUleursfai le droit de la prendre. »
— Prenez la si tel est votre bon plaisir, monsieur l'officier, je n'ai pas les moyens de m'y opposer, mais encore une fois je ne puis vous la vendre.
— « Prenez- lai Vous croyez donc que je suis un vo • » leur ! »
— Je ne le crois pas, monsieur Tofficier, mais je serais un voleur, moi, si je vous la vendais.
— « Allons, pas tant de paroles; tenez, voici vingt » francs, et j^ emporte la pendule, »
— Je n^accepte pas votre argent, s'écria le brave homme en rejetant les mains derrière son dos.
— (c Vous voulez rfoncm'mi?i^ter(5zc), s'écria l'officier en fureur. Prenez garde, vous pourriez vous en repentir, »
— Je suis en votre puissance, monsieur l'officier, faites de moi ce que vous voudrez, mais vous n'en ferez jamais un voleur.
' — c( Eh bien, vous aurez de mes nouvelles, )) Le lendemain, l'ordonnance de l'officier vint réquisitionner la pendule.
Le surlendemain, l'officier reparut.
— « Eh bien, brave homme, vous voyez qu'avec nous » la résistance ne sert à rien ; la pendule est chez moi. )) Voici néanmoins vos vingt francs, »
— Monsieur l'officier, je vous Tai déjà dit et je vous le répète encore : je ne puis les accepter.
Les insistances les plus vives, les menaces les plus terribles {sic) restèrent inefficaces^ et l'officier en fut pour ses frais d'éloquence alternativement persuasive et comminatoire.
Le lendemain la pendule fut restituée !
Tels ont été les caractères moraux généraux de l'occupation wurtembergeoise que j'ai observée. Je les livre à l'appi 'ciation des honnêtes gens de tous les pays, qu'ils soient civils ou militaires ; et si, comme je le crois, ces caractères sont ceux qui ont été constatés sur tous les points de la France occupés par nos ennemis, riiistoire jugera. Elle dira si Tinvasion de la France en 4870-1871, a été seulement la conséquence militaire inévitable d'une guerre entre peuples civilisés^ ou si elle a été Firruption d^une horde de barbares avides de vol, de pillage et de sang.
Un dernier trait, qui marque d'une forte.... odeur la délicatesse, Félégance et la suavité des mœurs allemandes.
Par compensation, sans doute, aux objets qu'ils emportaient, les soldats allemands, ont rempli de leurs produits les maisons qu'ils dévalisaient, et c'est surtout dans le choix des places où ils les déposaient, qu'ils ont révélé la fertilité de leur brillante et gracieuse imagination.
Les chapeaux d'homme, et surtout ceux de femme, les cuvettes, les soupières, les plats ont tout d'abord obtenu leurs préférences; puis est venu le tour des