OCCLPATION DE PLESSIS.LAL^^DE
tiroirs de commode, de toilette, de secrétaire, etc. A Bellevne, ces braves guerriers ont fait preuve de goûts véritablement artistiques ; ils ont couvert de fresques les murs, les lambris, les portes et jusqu'aux plafonds. Le Gaulois à rapporté que, décrochant les portraits, ils ont pratiqué à la place occupée par la bouche des ouvertures suffisamment larges pour.... Je m'arrêle, vaincu par le dégoût. Non, les sauvages de l'Afrique centrale n'auraient pas accompli de semblables turpitudes.
Le 28 novembre 1870, voici quelle était la situation de Plessis-Lalande.
Le château n'était plus occupé que par le comte Norman^ le major Rœier, le lieutenant Einziel , le médecin de régiment Eyppert, et un médecin vétérinaire. Trente cavaliers étaient établis dans les communs et dans les bâtiments hydrothérapiques.
L'immeuble n^avait éprouvé que d'insignifiants dommages. Les grilles du parc avaient été démontées, des arbres avaient été abattus çà et là, mais en définitive la propriété n'avait que peu souffert.
Les pertes de rétablissement hydrothérapique étaient beaucoup plus considérables : les allées étaient défoncées, les pelouses et les massifs de fleurs piétines par les chevaux, le gymnase était une écurie, le promenoir couvert un abattoir et une boucherie; le bûcher, la remise étaient alternativement des écuries^ des étables, des bergeries suivant les besoins du service et le produit l]q^ réquisitions opérées dans les fermes du voisinage.
Le mobilier — meubles, tapis, rideaux, literie, etc., étaitffrappé d'une énorme dépréciation en raison de la
négligence, de la saleté et de la brutalité avec lesquelles ils avaient été traités par les brosseurs, domestiques et ordonnances de MM. les officiers. La plus grande partie du linge de table, de lit et de toilette, de la vaiS' selle, de la verrerie, des services de table, de la batterie de cuisine avait été déchirée ou cassée, perdue ou volée. Les caves et les garde-manger étaient vides ; les approvisionnements de bois et de charbon de terre avaient été consumés, la basse-cour était veuve de ses nombreux habitants.
Comme nous l'avons dit, M. BoUiet, dans sa requête d'indemnité, avait évalué le dommage à une somme de 16,000 francs, mais ce chiffre représentait à peine la moitié de la perte réelle et totale subie par Plessis- Lalande. Quoiqu'il en fut, nous nous estimions encore relativement fort heureux; sans la présence du général d'Obernitz, la dévastation eût été complète.
Ainsi que je Tai dit également, depuis l'arrivée du comte Norman, c'est-à-dire depuis le 20 novembre, nous avions joui comparativement; à Plessis-Lalande, d'un grand calme et d'un grand bien-être. Le siège suivait son cours, et rien n'autorisait à penser que des incidents nouveaux et imprévus dussent, d'ici à quelque temps encore, modifier cette situation.
Pendant les premières semaines de l'occupation, l'état-major s'était beaucoup occupé de la question de savoir si les forts de Rosny, de Nogent et de la Faisanderie pourraient envoyer des obus jusqu'au château de Plessis-Lalande. Les avis furent d'abord partagés, et des paris furent même ouverts; mais l'on finit par admettre généralement que Plessis-Lalande était hors de la portée des pièces du plus fort calibre , et l'on n'y pensa plusà
Le 29 novembre, à sept heures du matin, une explosion formidable ébranla le château et en fit tressaillir les habitants. Tout le monde se précipita sur la terrasse, s'interrogeant les uns les autres, et cherchant à déterminer la nature et la cause de cet événement inattendu. L'incertitude ne fut pas de longue durée ; nos regards furent immédiatement attirés par un vaste gouffre béant, creusé dans le sol à cinquante mètres de notre chalet, du côté de Villiers. Un obus venait de tomber en ce point et d'y éclater. Je franchis la grille d'entrée et je me dirige vers le lieu de l'explosion; à peine suis-je arrivé au bord de Ténorme excavation, qu'un nouvel obus, passant au-dessus de ma tête, va tomber à gauche du châtc^i, entre l'aile droite du bâtiment hydrothéra pique et le promenoir couvert, dans lequel se trouvaient une vingtaine d'hommes, dont aucun ne fut atteint parles éclats du projectile. Les vitres volent en morceaux, des soldats s'élancent etîarés hors du promenoir, des chevaux attelés à des chariots vides prennent le mors aux dents et s'enfuient au galop. Il y eut un moment de désordre et de confusion.
Je me dirigeai vers notre chalet, pour aviser aux mesures que pourraient ultérieurement exiger les circonstances. Je franchissais le seuil de la porte d'entrée lorsqu'une explosion terrible me fit me retourner brusquement ; un troisième obus venait d'éclater à quatre mètres en arrière de moi. Le fracas et la commotion furent tels, que la domestique qui, dans la cuisine, tenait une casserole à la main, la jeta en l'air, et se précipita tête baissée dans le jardin, sans savoir ni ce qu'elle faisait ni ce qu'elle disait.
Entrant chez moi, je trouvai madame Fleury calme et résolue, mais préoccupée des dangers qui menaçaient
nos employés, et surtout madame Vinant et ses enfants. Nous discutions les mesures qui pourraient être prises, lorsqu'une explosioi], plus formidable encore que les précédentes, me coupa brusquement la parole. Un quatrième obus venait de tomber dans la douve qui, à 3 ou 4 mètres de distance, contourne Tangle gauche du château.
Je redescendis sur la terrasse, où je fus abordé par le comte Norman :
— ce Mon cher docteur , me dit-il avec une certaine « émotion, il faut vous en aller, »
— M*en aller, colonel; et où voulez-vous que j'aille?
— c< Dans lune des maisons les plus reculées du parc de Trévise. »
— Mais, colonel, toutes les maisons du parc sont dévastées, inhabitables. D'ailleurs vous restez bien ici, vous.
— « Je suis soldat et j'obéis à mon devoir, mais je » vous donne ma parole d'honneur que si j'étais à votre » place je ne resterais pas ici dix minutes de plus. Je ne n) comprends pas encore le but de ce bombardement im- » prévuy mais par la manière dont il commence Von peut » prévoir qu'il va devenir très-sérieux, et la direction » des obus qui viennent de nous assaillir démontre que » votre maison occupe le point le plus exposé de PlessiS" » Lalande, »
— Je crois, colonel, que vous avez raison, mais un déplacement serait pour moi environné de tant d'embarras, de tant de difficultés^ de tant de désagréments que je préfère courir la chance des obus.
— c( Mais, en admettant que vous puissiez disposer de » votre vie à votre gré, vous n'avez pas le droit d'exposer
c( celle de madame Flevry à un danger co'tain et inutile.
— Madame Fleiiry partage ma résolution.
— « Mon cher docteur, c^est sur moi que pèsera la res- )) ponsabilité des événements qui vont sp passer ici. Je ne h puis permettre que vous restiez exposés à des dangers » que rien ne vous oblige à braver : ni votre devoir^ ni vos » intérêts^ ni aucun autre motif raisonnable» »
Le major Rœder survint ; il joignit ses instances à celles du colonel, et celui-ci finit par me faire comprendre que si je persistais dans ma résistance, ses conseils pourraient bien se transformer en ordres. — Il fallut aviser.
Je choisis pour asile rhabitation de notre ami M. Boffmet, située à 3 ou 400 mètres en arrière de notre chalet, et abritée de tous côtés par des bois; comme toutes les maisons du parc de Trévise, elle avait subi une dévastation complète. Les vitres avaient été brisées^ les portes et les fenêtres restées ouvertes avaient permis à la pluie de pénétrer de toutes parts; des monceaux d'ordures couvraient les planchers. Le froid était trèsvif; je fis remplacer les vitres cassées par des morceaux de papier^ enlever les ordures et balayer; je fis apporter du chalet quelques matelas, des couvertures, une table, quelques chaises; j'installai tout mon monde provisoirement dans une des pièces du rez-de-chaussée, et je retournai au château.
Lo bombardement continuait avec fureur; deux nouveaux obus étaient tombés en avant. du chalet, à quelques mètres du premier; d'autres, passant par-dessus le belvédère, avaient labouré la grande pelouse située devant la façade prenant vue sur le parc de Trévise; les projectiles pleuvaient sur le parc de Gœuilly et quelques-uns s'égaraient jusque dans les bois Saint- M.Arlin.
d08 LA BATAILLE DE VILLIERS.
Le colonel et ses officiers, qui occupaient des chambres du premier et du second étages, avaient fait descendre leurs matelas au rez-de-cliaussée, dans la salle à manger et dans le billard. Ils redoutaient un efTondrement ou un incendie, et se tenaient prêts à tout événement.
Aucun feu ne répondait à celui des forts qui nous bombardaient ainsi ; pas un seul coup de fasil ne se faisait entendre. « Quelle est la signification de ce tir » acharné, se demandait-on avec étonnement; quel )) en est le but? Plessis-Lalande et Cœuilly ne renfer- » ment qu'un nombre insignifiant de soldats. Ne sait- » on pas à Paris que déjà depuis onze jours le général » d'Obernitz et son étaî-inajor ont quitté Plessis-Lalande? » Est-ce à eux que Ton en a ? A-t-on un intérêt quel- » conque à déloger le quartier-général wurtembergeois ? » Est-ce un fea de diversion, destiné à détourner Tatten- » tion d'un grand mouvement opéré par un point quel- » conque de Tenceinte ? Mais ce mouvement se trahi- » rait par une canonnade plus ou moins éloignée, et, )) d'ailleurs nous en serions déjà oflicicUement instruits D par des estafettes et par notre télégraphe.»
Le comte Norman attendait avec impatience un avis, un ordre, une indication militaire précise, mais rien ne venait, rien ne se décidait, et il en était réduit à se promener avec moi sur la terrasse, courbant la lêle sous le sifflement incessant des obus.
Le feu cessa vers sept heures du soir. A dix heures, après une attente aussi vaine que fiévreuse^ chacun se décida à manger un morceau sur le pouce et à se coucher. Nous nous jetâmes sur les matelas étendus dans les cinq chambres formant le premier étage de la maison Boffinet, et je fis coucher au rez-de-chaussée un ouvrier du parc, du nom de Finnin Dnbp.r.
Après quelques heures d'un sommeil agité et cent fois interrompu^ le tonnerre subit d'une violente cannonnade nous fil lever vers cinq heures du matin et nous précipiter aux fenêtres ; bientôt éclata le crépitement de la fusillade ; les feux se faisaient entendre dans la direction de Champigny.
Il était évidentqu'une grande bataille allait s'engager sous nos yeux. Au jour, nous courûmes au château, Mme Fleury et moi. Le colonel et ses officiers n'y étaient déjà plus.
De nouveaux feux de canon et de mousqueterie se firent bientôt entendre sur la droite, et Ton vint nous dire que trois colonnes d'attaque étaient sorties de l'enceinte des forts. La première devait se diriger, par Petit-Bry et le haut Villiers, vers les bois Saint-Martin ; la deuxième, par Champigny et le bas Villiers, vers le parc de Cœuilly; la troisième devait opérer un mouvement tournant par le plateau de la ferme des Bordes, et se réunir aux deux autres sur le plateau même de Plessis-Lalande. La bataille était donc engagée sur tout l'espace compris entre Petit-Bry, Champigny et Chennevières.
Le crépitement de la fusillade était continu et analogue au bruit que fait la grosse grêle en tombant sur un toit de zinc^ à intervalles de plus en plus rapprochés, il était interrompu par les détonations de battories volantes de canons de campagne, et par Taffreiix bruit des mitrailleuses. L'on entendait, en mêmetemps, les tonnerres lointains des canons de Montrouge, de Bicêtre, des Hautes-Bruyères, de Villejuif , auxquels les Allemands semblaient ne pas répondre.
Un chapitre spécial devant être consacré au service sanitaire, je me contenterai de dire que depuis dix
ilO LA BATAILLE DE VILLIERS.
heures et pendant toute la journée, des centaines de blessés se traînèrent ou furent apportés dans notre direction. Les soldats étaient conduits à la ferme Saint- Martin et au château de Cœuilly ; Plessis-Lalande recevait de préférence les officiers ; mais le chiffre des hommes atteints allant croissant dans une effrayante proportion^ un nombre considérable de ces malheureux fut dirigé directement et immédiatement sur Gombault, sur Pontault et même sur Lagny. Dès ce moment je me consacrai tout entier au service de l'ambulance établie enfin à Plessis-Lalande par la force des choses, ambulance qui toutefois reçut un caractère exclusivement allemand, car Vordre fut donné de ri y introduire aucun blesse français.
Sous une pluie d'obus qui sillonnaient notre ciel dans toutes les directions, j'allais chercher ou recevoir les blessés, mais dès qu'apparaissait un pantalon garance des soldats se précipitaient à la rencontre des Français et les dirigeaient soit vers Cœuilly, soit vers la ferme Saint-Martin. Dans ce dernier cas, il fallait passer devant la grille des communs de Plessis-Lalande, et là, si quelqu'un s'efforçait d'apercevoir nos malheureux compatriotes et de leur tendre un verre de vin ou un verre d'eau, les Allemands l'empêchaient d'approcher en le repoussant brutalement. Et tandis que ces misérables en agissaient avec cette barbarie, Mme Fleury, toujours humaine et charitable, toujours attendrie à la vue d'un jeune soldat lui rappelant son fils, dont nous étions séparés et sans nouvelles depuis le 16 septembre, enrôlé qu'il était, à Paris, dans un bataillon de marche, Mme Fleury recueillait, reconfortait et pansait des enfants de 19 à 20 ans qui, épuisés par la fatigue, par rinanilion et par la perle de saug, tombaient
sur les routes eu plja.u it et c:i i ivjqaiiit leur mère !
Cependant les détonations delà fusillade, des canons et des mitrailleuses se rapprochaient de plus en plus, et déjà nous distinguions parfaitement le feu et la fumée des batteries placées en avant du chemin de fer et du parc de Cœuilly. Des officiers ayant fait la guerre de 1866 me dirent, le lendemain, n'avoir jamais entendu un feu plus nourri et plus terrible !
A partir de deux heures, et pendant tout le reste de la journée, un spectacle étrange, dont nous ne comprîmes pas tout d'abord le caractère et la signification, s'offrit à nos regards.
A travers champs, et par les trois grandes avenues qui du pont du chemin de fer se dirigent vers Plessis- Lalande au centre, vers Saint-Martin à gauche, et vers Plessis-Trévise à droite, des hommes en nombre de plus en plus considérable, s'avançaient en titubant. Nous les primes même pour des blessés, mais la plupart d'entre eux étaient encore armés de leurs fusils qu'ils portaient ceux-ci sur l'épaule, ceux-là sous, le le brasj d'autres en bandoulière.
Ces hommes étaient des fuyards qui, pâles, exténués, couverts d'une sueur froide, effarés, dcscspcrcs, affoles de terreur, désertaient le champ de bataille. Cette foule compacte, formée surtout par des Wuitembergeois, contenait aussi des Saxons et des Prussiens. L'on y voyait des soldats de toutes armes: fantassins, cavaliers démontés, artilleurs. Les uns couraient droit devant eux, jetant leurs fusils, leurs sabres, leurs casques dans les fossés des routes, dans les bois, pardessus les murs dans les jardins ; jonchant le sol de
leurs car:ouchss. D.is armes et des casques furent trouvés le lendemain dans le parc de Plessis-Lalande, et la terrasse du château fut littéralement couverte de cartouches. Les autres pénétraient dans les cabarets et dans les maisons abandonnées , y déposaient leurs armes et se cachaient dans les caves, dans les greniers; on en voyait offrir de Tor pour obtenir un mauvais pantalon de toile, une blouse et une casquette.
Une vingtaine d'hommes se précipitèrent ensemble dans nos communs, et supplièrent à genoux le jardinier de les cacher. Ces malheureux furent découverts le lendemain par des gendarmes wurtembergeois, qui les emmenèrent après leur avoir lié les mains derrière le dos.
C'était donc une fuite, une déroute, une débandade, un affreux sauve-qui-peut, et ce mouvement désordonné se prolongea pendant toute la nuit.
Les Allemands étaient donc battus, complètement battus I et Ton comprend les espérances qui nous vinrent au cœur. Les espérances devinrent pour ainsi dire une certitude lorsque, vers trois heures, Mme Fleury qui, les yeux fixés sur le champ de bataille, était restée toute la journée accrochée à la haie la plus extérieure de la terrasse du château et que Ton avait en vain tenté d'arracher à cette dangereuse position, vint médire que Ton se battait dans le bas Villierset qu'au milieu de la mêlée elle distinguait parfaitement des uniformes français ! L'on se battait avec une égaie fureur dans le haut Villiers, dans le parc de Cœuilly, sur le plateau de Ghennevières et dans la plaine des Bordes. Nous étions au centre de la bataille ; les feux éclataient sous nos yeux et pour ainsi dire dans nos oreilles. Une ligne de tirailleurs allemands se déploya à 200 mètres du château ; le nombre des blessés et des
fuyards allait croissant, la victoire ne pouvait plus nous échapper !
Hélas! qui saura jamais avec quel étonnement, quelle stupéfaction, quelle douleur, quel désespoir nous constatâmes, à partir de cinq heures, que les feux se ralentissaient et s'éloignaient de plus en plus! Bientôt Ton n'entendit plus que quelques rares coups de canon, et enfin l'ombre et le silence de la nuit régnèrent sur la vaste étendue si retentissante et si enflammée quelques heures auparavant.
Que s'était-il donc passé, et la fortune des armes nous trahissait-elle encore une fois?
Le comte Norman et ses officiers rentrèrent au château vers dix heures ; j'appris alors que la lutte avait été acharnée, principalement à Champigny, dans le haut et dans le bas Vil'iers; que ce village avait été pris et repris trois fois ; que des renforts saxons et prussiens étaient arrivés fort à propos pour sauver les Wurtembergeois d'une destruction complète, mais qu'enfin les Français avaient été délogés de leurs position en avant de la Marne, ce qui était faux.
« Le co^ibat, disaient les Allemands, recommencera
» CERTAIJNEMENT DEMAIN AVANT l'aUBE. »
Tristes et découragés, brisés par la fatigue et par les émotions, nous regagnâmes la maison Boffinet, pour y prendre quelques instants de repos.
Versonze heures, de furieux coups de sonnette, accompagnés de coups de crosse, de cris, de vociférations, de hurlements sauvages, retentirent tout à coup à la porte d'entrée du jardin. J'entends Dubut se lever, ouvrir la porte de la maison et se diriger vers celle du jardin. A peine a-t-il fait quelques pas, que la détonation d'un
lu LA BATxMLLE DE YILLIERS.
fusil se fait entendre. Je crus le malheureux tué. Je sors de ma chambre et je me heurte à Mme Fleury, également accourue au bruit. Elle se suspend à mes vêtements, se traîne à mes pieds, et veut m'empêcher de descendre et de courir à une mort qu'elle considérait comme certaine.,. Il est plus facile à Tesprit de se retracer qu^à la plume de décrire une semblable scène I
Cependant j'entends les soldats envahir le périslyle; je me dégage violemment, et je me précipite sur les escaliers. Je trouve Dubut vivant, mais maltraité et repoussé par les hommes auxquels il refuse l'entrée de la maison. Quarante soldats armés et furieux sont en face de moi. Je leur adresse la parole en allemand, et je leur demande si parmi eux se trouve un sousofficier. Un jeune homme s'avance; je me nomme à lui, je lui montre mon brassard et mes saufs-conduits; je lui déclare que je suis le propriétaire de Plessis- Lalande, et que c'est par ordre du colonel Norman que je me suis réfugié dans cette habitation abandonnée, pour me soustraire aux obus; j'ajoute que la maison est déjà occupée par huit personnes, parmi lesquelles trois femmes et deux enfants qu'il ne pourrait expulser sans assumer une grave responsabilité; enfin je lui offre de le faire conduire, lui et son escouade, dans une maison voisi ne, vide et beaucoup plus vaste ; je parvins à le convaincre, et tous sortent sous la direction de Dubut, chargé de leur désigner un autre gîte.
Mme Fleury ignorait ce qui se passait en bas ; je la retrouve en proie à toutes les angoisses de la terreur et de Tincerlitude; je la calme, je rengage à se recoucher, et lui donne l'espérance qixe son repos ne sçra plus troublé,
La bataille DE MILLIERS. 115
Une demi -heure après, la même scène se reproduit, moins le coup de fusil. Cette fois tous les efforts de mon éloquence échouent; je rencontre une résistance invincible, mais cette résistance est calme, polie et plutôt suppliante qu'impérieuse. La neige commençait à tomber, le froid était vif... Je me laissai attendrir par le récit des fatigues, des privations, des souffrances que ces malheureux enduraient depuis quarante-huit heures, et je leur abandonnai le rez-de-chaussée de la maison; ils me remercièrent avec effusion, et se couchèrent sur les planchers !
La maison était pleine; elle était occupée en partie par des soldats allemands, — donc nous n'avions plus rien à craindre. Mais, qui comptait sans les Allemands, comptait trois fois!
A peine le calme s*était-il fait, que nous fûmes envahis de nouveau.
— c( Monsieur^ me dit un colonel, que suivaient les » débris de son régiment, fai besoin de cette maison » pou7' faire coucher un certain nombre de mes hommes. »
Je fis valoir les arguments que déjà j'avais produits à deux reprises, et d'ailleurs, ajoutai-je,le rez-de-chaussée est déjà occupé par des soldats.
— « Quels soldatsl »
— Des Wurtembergeois.
— a A quel régiment appartiennent-ilsl »
— Colonel, vous m'en demandez trop; je Tignore absolument.
Un lieutenant fut appelé et chargé de vérifier le fait. Il pénétra dans la maison et en ressortit bientôt, donnant au colonel Tindication demandée.
— (( Lieutenant, ces hommes n'ont pas le droit de rester ï) ici y puisque ce côté du parc de T ré vise m'a été assigné ;
0 faites en sorte qu'ils nous cèdent immédiatement la place, yy Le lieutenant rentra dans la maison et la fit évacuer, mais pendant que les uns en sortaient, d'autres s^y précipitaient en désordre, et, armés de leurs fusils, pénétraient de vive force jusque dans la chambre où madame Fleury se retirait à la hâte. La confusion était extrême; le colonel m'interpellait, je voyais par la fenêtre Tenvahissement de la chambre de madame Fleury; je courus au plus pressé^ et ce ne fut qu'en usant d'une sorte de violence que je parvins à en expulser les hôtes peu rassurants.
Je redescendis au jardin, et m'adressant au chef : — Colonel, dis-je, j'ai ici trois femmes et deux enfants; vos soldats sont très-excilés; veuillez, je vous prie, pour éviter des malheurs probables, donner Tordre à votre lieutenant de passer la nuit ici^ et de nous protéger par sa présence et par son autorité. ^ Le colonel fit immédiatement droit à ma demande.
L'on avait constaté que la maison ne pouvait contenir que quarante hommes ; le lieutenant fit un appel, le peloton désigné pénétra dans la maison, et le colonel s'éloigna suivi de ses hommes.
Le premier soin des soldats fut d'allumer dans les cheminées et dans la cuisine des feux allemands, qui remplirent la maison d'une épaisse fumée; les uns se mirent en devoir de faire le café ; d'autres étendaient sur les planchers des bottes de paille, qu'ils avaient fini par découvrir je ne sais où; ils se couchèrent enfin, et ne tardèrent pas à ronfler en hommes qui ont un pressant besoin de repos et de sommeil.
Le lieutenant Kayser, grand jeune homme blond,
fluet, âgé de !25 à 26 ans, se montra homme du monde bien élevé et discret. Un lit desangle, couvert d'un mince matelas, avait été disposé pour lui ; il demanda un second matelas. Je vais, lui dis-je, vous faire donner celui de la femme de chambre. — « Mais, » si elle n'en a qu'un, elle ne peut s'en passer. — Il le » faudra bien cependant. — Non ; je m'y oppose ab- » solument; je me contenterai de celui-ci. »
Ce jeune homme me parut être tellement fatigué, tellement épuisé, que je priai madame Fleury de lui préparer une tasse de thé et une tranche de jambon. 11 accepta avec reconnaissance cette modeste léfection, nous disant qu'il n^avait rien pris depuis trente-six heures. Il but et mangea en silence, puis se redressant, brusquement :
— c( Madame, dit-il, en s'adressant à madame Fleury, » je vous demande pardon de me montrer si peu ai- /) mable, mais je suis encore sous le coup d'une grande y> émotion. Mon frère a été tué à côté de moi et j'ai )) perdu tous mes amis, tous mes camarades. » — Et il nous raconta qu'il s'était battu pendant toute la journée vers le haut Villiers, sur les crêtes qui dominent, d'une part Petit-Bry, et, d'autre part, la vallée de la Marne et le plateau du Tremblay.
a La lutte a été terrible sous le parc de Villiers (1), » nous dit-il ; le général Reitzenslein a eu deux che- » vaux tués sous lui. Je commandais deux cents hommes;
,'\) Oq lit dans Paris assiégé (^ Paris, 4871), à la page 468;
tf.... Quand, vers quatre heures et demie, nos bataillons « .irrivèrent sous les murs du parc de Villiers (parc qui ap- » partient, je crois, au chanteur Roger et dont les Prussiens
» il m'en reste trente. Sur vingt et un officiers de mon » régiment y il en reste six! Nos troupes {wurtember» y) geoises) ont perdu près de la moitié de leur effectif. »
Vers une heure du matin, le lieutenant prit congé de nous, et alla s'étendre sur son grabat.
Pendant que ces événements se passaient autour de nous, douze cents hommes faisaient irruption dans Plessis-Lalande. Respectant le château, occupé par des officiers et des bîessés, et notre chalet, que protégeait encore une affiche signée du comte d'Obernilz, ils envahirent de vive force les commune, les corridors vestimentaires, les salles hydrothérapiques jusqu'alors préservées, et trente chambres de malades situées dans le même corps de logis, et alors fut accomplie^ en quelques heures, la plus complète et la plus horrible des dévastations.
Les chaises, les tables, les commodes, les portes furent brisées et brûlées; les gros meubles jetés par les fenêtres; les rideaux, les tapis arrachés et déchirés.
A trois heures du matin, tous ces hommes quittèrent
» avaient fait une redoute), lorsque les mobiles et la troupe » attaquèrent la première maison blanche de Cœuilly.... »
Il y a ici une erreur évidente. C'est le parc de Plessis- Lalande qui appartient à M. Roger. Le parc de Villiers, formant rextrémité haiite du village de ce nom^ et dans lequel Tennemi avait, en effet, élevé une redoute, appartient à M""® Gérard. Est-ce de lui que veut parler M. Glaretie, ou bien est-ce du parc de Cœuilly, qui touche au village de cei.om, qui appartient à M""* de Bully, et dans lequel l'ennemi s'était également fortifié? Cette dernière hypothèse nous pT^nît f'tre la plus [ïrobab'c.
notre refuge et Piessis-Lalande, pour aller occuper les positions qui leur avaient été désignées.
Je dois dire, à cette occasion, que Timmeuble et le mobilier appartenant à M. Roger, ont toujours été jusqu'à la fin, relativement très-respectés ; d'abord parce que le château a constamment été occupé par des officiers, ensuite parce que MM. nos ennemis ont une très-vive sympathie pour l'artiste éminent qui leur a chanté, en allemand^ leurs opéras et les nôtres, et qui a été reçu avec une si grande faveur par la Cour de Berlin. Ils ont toujours protégé la propriété de M. Roger au détriment de celle du « français », du ce Rédacteur cf?/ 5'26'c/(?», noms par lesquels ils me faisaient Thonneur de me désigner (I ).
(I) Les lignes suivantes, insérées dans le Siècle du 15 août 1870, m'ont été reprochées bien des fois par le général d'Obernilz, et m'avaient valu, de la part de son état-major, une véritable haine !
» Sommes-»nous donc fatalement condamnés à subir
» la loi du vainqueur, et une nouvelle épéc de Brennus va-t- » elle peser de tout son poids dans la balance des destinées de » la France ?
)) Non; car il est un moyen de nous sauver, mais un seuil
» A défaut d'une armée suffisante, il faut que nous oppo- » sions aux Prussiens un peuple; un peuple tout entier, le » "peuple français !
» Debout donc, citoyens de France, debout tous, que les
)) enfants et les vieillards deviennent des soldats ; que les ser-
'» ruriers se transforment en armuriers, qu'à défaut de fusils
» Ton s'arme d'une faux, d'une hache, de Id première barre
» de fer venue !
» Décrétons la guerre populaire, la guerre de partisans, la
Pendant toute la nuit, nous entendîmes des fantassins marcher au pas accéléré, de la cavalerie au grand trot^ des canons, des caissons et des fourgons remplis de munitions, rouler avec fracas sur les routes.
A huit heures, je fis léintégrer tout mon bagage dans notre chalet, et nous nous y réinstallâmes, déclarant au colonel Norman que nous aimions mieux périr par les éclats d'un obus que de subir encore une nuit semblable à celle qui venait de s'écouler.
Pendant toute la journée du 1®"* décembre, de grands mouvements furent effectués par les troupes allemandes, mais aucune détonation ne se fit entendre. L'on ne se battit sur aucun point rapproché de Yilliers.
De nombreux blessés furent encore apportés à Plessis- Lalande; les moins gravement atteints furent immédiatement dirigés sur Lagny. Les fuyards continuèrent d'affluer dans le parc de Plessis-Trévise, mais la gendarmerie veillait, et beaucoup de ces malheureux furent saisis et emmenés.
» guerre de guérillas, et nous décréterons la victoire, car » nous ne resterons, lias au-dessous des Espagnols et des Mexi- » cairis.
» Debout! ci jurons sur les mânes de nos pères de 92! de » verser jusqu'à la dernièie goutte de notre sang pour la dé- » fense de la France. »
Ce cri patriotique tendait, en effet, à 'prolonger la guerre ! et s'il avait tté entendu, si les héroïques efforts de Gambetla étaient parvenus à galvaniser le pays, énervé par vingt années de corruption, l'issue de la guerre aurait-elle été la même ? ■
Les AllcruaGds savaient bien que non 1
Le lendemain, 2 décembre, lugubre et néfaste anniversaire^ le combat recommença vers cinq heures du matin, dans la direction de Champigny. Vers dix heures, les feux devinrent très-vifs et se firent également entendre dans la direction de Petit-Bry; la bataille du 30 novembre se reproduisait sur le même terrain, et dans les mêmes conditions; mais elle se restreignit dans un espace beaucoup moins étendu; Ton ne se battit ni à Villiers, ni à Cœuilly, ni dans les plaines des Bordes; vers deux heures, les feux, au lieu de se rapprocher^ s'éloignèrent et s'affaiblirent sensiblement ; vers trois heures, ils s'éteignirent détinitivement, et les troupes allemandes regagnèrent leurs cantonnements.
Le nombre des blessés fut encore très-considérable. Beaucoup d'entre eux nous furent apportés d'un four à chaux, placé entre Champigny, Villiers et Cœuilly, dans lequel avaient été entassés des morts et desblessés
allemands et français.
Le second acte du drame de Villiers était terminé; la bataille était perdue pour nous, et les torrents de sanj^ répandus pendant deux jours devaient rester stériles !
Cependant la bataille de Villiers produisit un résultat qui me paraît ne pas avoir été suffisamment connu et convenablement apprécié à Paris.
Un grand mouvement de recul fut opéré dans le segment de la circonférence de l'investissement formé par les Wurtembergeois^ et dans ce point le cercle de fer qui étreignait Paris fut considérablement affaibli. Le comte Norman abandonna définitivement Plessis-Lalande pour se rendre à la Queue, le comte d'Obernitz quitta le Piple pour reculer jusqu'à Malnoue, où il occupa la
in LA BATAILLE DE YILLIERS.
maison de M. Anquetil ; le général Reitzenstein se retira dans Tune des dernières maisons du parc de Plessis- Trévise, celle de M. Serrière; enfm les Saxons ne se montrèrent pas àPlessis-Lalande, et tout l'espace compris entre Petit-Bry et Ghampigny resta, pour ainsi dire, relativement dégarni de troupes.
Les soldats étaient plus démoralisés que jamais ; les états-majors étaient inquiets, effarés, toujours sur le qai-vive ;ils ne manifestaient plus la même assurance ni la même outrecuidante certitude de vaincre.
Arrêtons-nous iciun instant. En raison de la situation qui nous a permis de tout voir et de tout apprécier sur le théâtre même des événements , et malgré notre incompétence, il nous est permis, il est même de notre devoir, d'exprimer les réflexions qu'ont fait nailredans notre esprit la bataille de Villiers et ses conséquences.
La canonnade du 29 novembre fut pour les Allemands une véritable surprise. Rien ne Tavait annoncée, rien n'avait pu la faire prévoir.
Pourquoi cette canonnade dans le vide, n'a-t-elle été accompagnée d'aucun engagement ?
Pourquoi la surprise a-t-elle pu^ dès lors, se transformer en un avertissement, très-précieux pour les Allemands et très-regrettable pour nous?
Ce fait, qui a été l'objet de tant de commentaires, trouve-t-ilune explication suffisante, une justification, dans les renseignements suivants fournis par notre confrère, M. le docteur deRanse? (Gazette médicale de Paris^ n° du 10 décembre 1870.)
u Le mardi 29 novembre, toutes les ambulances avaient ï* rendez-vous à six heures du matin sur le quai d'Orsay
») et le Cliamp-de-Mat's, pi es da pont dléna. De rares » becs de gaz éclairaient les lieux, et Ton avait de la » peine à trouver les chefs que Ton cherchait, les es- » couades dont on devait faire partie. Le jour se lève » et permet de voir un spectacle qui ne manquait pas » d'un certain côté pittoresque. Plus de trois cents voi- » tures d'ambulance^ munies du drapeau blanc à croix » rouge, stationnaient à la file les imes des autres sur )> les deux quais et sur le Champ-de-Mars. Les médecins » de ces ambulances, avec leurs uniformes distinctifs, » le personnel des infirmiers, extrêmement nombreux, )) formaient divers groupes ; sur la Seine , vingt-sept » bateaux-mouches, requis pour le transport des bles- » ses et portant aussi le drapeau de la convention de )) Genève, étaient rangés sur plusieurs lignes et con- » stituaient une petite flottille. Une foule nombreuse » assistait du haut du Trocadéro à ces préparatifs de y> départ. Sans la canonnade qui grondait du côté de » Bicêtre, de Montrouge et de Vanves^ sans les tristes » pensées qui préoccupaient tous les esprits, oiî se se- » rait cru à une fête.
» On attendait pour partir un ordre de Tintendant » général ; on a attendu longtemps ; une crue de la » Marne empêchait nos troupes de passer cette rivière, » et vers quatre heures seulement un contre-ordre est » arrivé avec indication d'un rendez-vous au même » endroit pour le lendemain à sept heures du matin. »
Ainsi donc, c^est une crue de la Marne qui empêcha nos soldats de passer le fleuve, et d'engager une action dont il était permis d'espérer un résultat décisif ! (I).
(4) P. S. Le fait a été confirmé depuis par le généial Trochu lui-même.
iU LA BATAILLE DE VILLIEUS.
Mais la a^ue de la Marne n'a pas été tellement imprévue, tellement subite que ses conséquences n'eussent pu être entrevues et dominées ?
« Oui, sans doute, dit-on. Mais l'on avait oublié » d'emporter des équipages de pont suffisants. »
Ainsi donc, dans ces moments suprêmes, c'est encore aux distractions, aux oublis, aux négligences ou aux fautes de l'administration qu'il faudrait imputer nos revers !
Autres questions plus graves encore.
Pourquoi la bataille du 30 novembre nVt-elle pas été continuée pendant la nuit et pendant la journée du 1*^^ décembre ?
Paurquoi les VVuriembergeois, décimés, exténués, mis en pleine déroute, n'ont-ils pas été poursuivis sans relâche, sans trêve ni merci, l'épée dans les reins?
Pourquoi leur a-t-on accordé 36 heures pour se réorganiser; pour appeler à eux de nombreux renforts saxons, bavarois et prussiens ; pour établir des batteries et se protéger par des retranchements ?
L'on répond :
« Parce que le 30 novembre au soir nos soldais étaient » épuisés par la fatigue, et qu'ils n'avaient plus m vivrls