NI MUNITIONS
Ni vivres ni munitions ! Cette exécrable réponse aura donc retenti à nos oreilles depuis le premier jusqu'au dernier jour de la guerre !
Eh quoi ! Paris possédait une armée de 500,000 hommes pleins d'ardeur et brûlant du désir de combattre ; il regorgeait de vivres militaires et de munitions ! les communications étaient ouvertes, faciles, promptes; les moyens de transport étaient nombreux, et Paris n'a point pu renforcer, remplacer les troupes fatiguées par
des troupes fraîches, qui ne demandaient qu'à marcher ! Et Paris n'a point pu, à quelques lieues de son enceinte, pourvoir d'une quantité suffisante de vivres et de munitions une armée de 50,000 hommes 1 Et Paris n'a point compris qu'il fallait, à ce moment décisif, engager son dernier homme, brûler sa dernière cartouche, consommer sa dernière ration !
Notre conviction intime est que ai les Français, après avoir occupé les hauteurs de Villiers, deCœuilly et de Chennevières, s'y étaient maintenus et avaient poursuivi LEUR VICTOIRE, ils Seraient arrivés facilement jusqu'à Lagny. Là, après s'être emparés des immenses magasins établis par nos ennemis et avoir coupé le chemin de ter qui, seul^ permettait aux Allemands de se ravitailler en hommes, en vivres et en munitions, ils obligeaient le roi de Prusse à lever le siège de Paris (l ) !
Si nous nous trompons, qu'on nous le démontre.
L'on n'attendait, de ce côté, aucune armée extérieure de secours. Si donc Lagny n'était pas l'objectif de la sortie, que se proposait-on ?
Uniquement d'occupsr les hauteurs de Villiers, de Cœuilly et de Chennevières ?
C'était vouloir payer d'un prix bien élevé un mince avantage. Soit cependant, mais alors il fallait au moins s'emparer de ces hauteurs et s'y établir solidement.
En présence de semblables événements, l'esprit se reporte involontairement vers ces grands combats de l'armée de Metz, dans lesquels pour des motifs incompris de tous les officiers et restés enfouis dans la con-
(I) P. S. Cette appréciation est conforme à celle qui a été développée par le reporter du Times. (Voyez La Campagne de 4870, traduit du Times par Roger AUou, pages 224-:230.)
science du maréchal Bazaine, le signal de la retraite a été constamment donné au moment précis où la victoire semblait se décider en notre faveur !
Depuis bien des années déjà nous honorons, nous estimons^ nous respectons^ nous admirons M. le général Trochu ; mais cependant nous n'hésitons pas à le dire :
Il importe à la renommée et à l'honneur de ce général que le fameux plan conçu à prioji par lui, nous soit enfin dévoilé dans tous ses détails; il importe qu'on nous expose nettement les circonstances qui se sont opposées à la réalisation de ce plan, aussi bien qu'à celle de tout autre plan improvisé sous Tempire des diverses péripéties du siège de Paris et des indications du moment (1).
(1 ) P . S . Après plusieurs mois d'un stoïque et patriotique si- Icnce, M. le général Trochu, dans les séances des 13 et 4 4 juin 4871 , a donné à l'Assemblée nationale les éclaircissements que réclamait de lui l'opinion publique, ci nous sommes heureux de pouvoir rendre ici un éclatant et public hommage aux sentiments d'honnêteté, de loyauté, d'humanité, d'abnégation personnelle qui ont inspiré et la conduite et le discours de l'honorable général. Mais ces sentiments ne sont pas toute la cause, et nous avons le droit et le devoir de discuter la valeur logique et militaire do la thèse qui a été exposée et développée pour l'édification de Id France et du monde tout entier.
M. le général Trochu commence par établir «non pas comme » un principe, mais comme un axiome militaire absolu, qu'une » ville de guerre, quelle qu'elle soit, gui n'est pas soutenue » opportunément par une armée préexistante ^ tombe entre les » mains de V ennemi. »
Quelques lignes plus bas, le général déclare que s'il avait
LA BATAILLE DE YILLlE:iS. d27
eu, dans Paris, Irenle ou quarante régimenls semblables aa 30® et au 42® d'infanterie^ il aurait peut-être pu, même en l'absence d'une armée de secours, résoudre le grand problème militaire dont la solution lui incombait.
Eh bien, accordons Taxiomc, mais la question n'est pas là.
Il s'agit de savoir si. avec les forces dont ildisfosait^ le général Trochu n'aurait pas pu, peut-être^ donner au grand problème militaire la solution heureuse qu'il aurait considérée comme possible s'il avait eu 30 ou 40 bons régiments sous la main.
Aucun effort général, résolu^ désespéré, héroïque n'ayant été tenté, il est impossible de s'entendre sur ce point, puisque la question reste soumise exclusivement à des appréciations personnelles, théorique?, hypothétiques, dont aucune n'a la valeur d'un axiome.
« Je bénis le ciel, s'est écrié le général, d'avoir permis que » j'eusse la fermeté de résister aux violentes contraintes que » j'ai eu à subir^ pour mener les masses de troupes improvi- » sées que j'avais derrière moi, au-delà de la première ligne » et jusqu'à la troisième, car elles auraient péri entre la pre- )) mière et la deuxi^me^ elles n'auraient jamais vu la troi- » sièrae, et je vous assure, quoique j'aie fait sur la première 7> ligne de terribles efforts , que si, prochainement renln^ dans » mes foyers, j'y rencontre la paix qui vient de la conscience, » c'est que j'aurai empêché le sacrifice inutile de plusieurs S) milliers d'hommes et épargné à plusieurs milliers de fa- » milles le deuil et la désolation. »
Une conviction personnelle fondée sur une longue expérience militaire et de louables sentiments d'humanité, voilà quelle est, et quelle peut être, la jws^2^ca/m du général Trochu, et il n'appartient à personne de la combattre.
Le général Trochu déclare que « les lignes de défense » élevées par les Prussiens sont les plus redoutables qu'on » ait jamais vues. » Nous le savons; mais a-t-on fait tout ce que Von pouvait faire ^^out inquiéter, pour troubler l'en* pemi dans la conslructiop de ces lignes ?
Le général déclare encore que pour être en sécurité dans Paris, il aurait fallu occuper les hauteurs de Villejuif, de CbàlilloD, deMeudon, de Bellevue, deSaint-Ouen, deMontretout, crOrmesson, de Pinson et d'Avron, et que pour les occuper il aurait fallu 400,000 hommes de troupes régulières et plus de six mois de travaux.
Soit encore ; mais a-t-on fait tout ce qu'on aurait pu faire pour occuper, sinon toutes les hauteurs, du moins les plus importantes d'entre elles? Pourquoi avoir dirigé tant d'efforts sanglants et inutiles contre des hauteurs inaccessibles ? Si le plateau d'Avron avait été reconnu intenable, pourquoi Toccuper?
En ce qui concerne la bataille de Villiers, le général ne s'explique pas. Il dit bien que le 29 novembre nos troupes ont été arrêtées par une crue de la Marne ; il dit bien qu'en fin de compte, c'est-à-dire le 2 décembre, nous avions perdu 6,000 hommes et un grand nombre de généraux; mais il avoue que la perte de l'ennemi fut de 4 2,000 hommes^ et il ne dit mot de la journée du 30 novembre. Tout ce que nous avons écrit à ce sujet, reste sans réponse et sans solution.
Nous savons, aujourd'hui, que l'objectif de la sortie de Villiers était de donner la main à l'armée de la Loire dans la forêt de Fontainebleau, soit; mais cet objectif ne pouvant pas être atteint, pourquoi ne pas, comme nous l'avons dit, pousser jusqu'à Lagny?
Est-il vrai que le général d'Exea n ail pas pu (?) exécuter Tordre qu'il avait reçu de franchir la Marne à onze heures du matin et de marcher sur Noisy-le-Grand, pour contenir les forces ennemies qui, de ce point, débouchaient dans les plaines de Villiers et y écrasaient les colonnes du général Ducrot?
L'histoire de Varmée de Faris n'aura-t-elle point son Faidherbe, son Chanzy, son de Freycinet ou son de Wimpfen ?
Nous connaissons enfin le plan qu'avait conçu le général Ducrot et qu'avait adopté le général Trochu,
Ce plan nous paraît avoir été bien combiné, mais nous n'aurons pas roulrecuidance de le discuter.
Nous nous bornerons à dire ceci :
Si le général Trochu était coiivaiîicu de l'excellence absolue et relative de ce plan, son devoir était de ne s'en laisser détourner par aucune considération, par aucune pression.
Si le général Trochu était convaincu que la victoire de Coulmiers n'aurait pas les heureux résultats qu'on lui attribuait, son dexwir était de résister au vertige des Parisiens et de donner sa démission plutôt que d'abandonner son plan et de transporter de l'ouest à l'est tous les efforts accumulés dans la plaine de Gennevilliers !