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la crainte, à une émotion trop vive de ma part. Il n'en est rien, je vous l'affirme; mais votre bienveillance pour moi, votre constante sollicitude pour les graves intérêts dont vous m'avez chargé, m'encouragent à m'adresser à vous-même lorsque je vois se produire un danger de complication. En ce moment surtout, je suis plus attentif que jamais, ne voulant laisser aux officiers de l'armée d'occupation (qui ne cherchent que cela pour la plupart) aucun prétexte de refuser à la dernière heure nos baraquements et de se loger chez l'habitant. J'ai donc cru devoir vous transmettre par le télégraphe le billet assez inquiétant que m'adressait le général en chef, espérant qu'une réponse de vous viendrait calmer des appréhensions sincères ou simulées, mais fâcheuses assurément, à l'heure où s'accomplissent les formalités d'examen et d'acceptation des baraques. Tel est, Monsieur le Président, le motif pour lequel j'ai tenu à vous avertir immédiatement.
Quant à l'émotion de M. de Manteiiffel, il ne serait pas juste de l'attribuer à son impressionnabilité ; elle a pour véritable cause l'esprit vraiment affligeant d'hostilité contre la France et contre lui-même, en raison de ses sympathies françaises, qui règne dans l'armée d'occupation. Chaque jour, j'apprends à ce sujet des faits qui attestent un sentiment d'envie et de haine dont la vivacité, loin de s'atténuer, s'accroît visiblement. La plupart des officiers de l'armée allemande sont surtout excités par leurs femmes qu'ils ont fait venir auprès d'eux dans ces derniers mois et qui, froissées sans doute de l'attitude digne ot froide de la population à
leur égard, jalouses de Télégance et de la distinction des Françaises, tiennent un langage d'une violence à peine croyable. Les propos de ces furies, qui ne parlent que de guerre et d'extermination, ne ménagent pas le général en chef. Dans certaines coteries allemandes, on ne rappelle que : la vieille feni me, la vieille Française, le complaisant de Thiers, le jouet de Saint-Vallier. Ces sentiments sont partagés par un grand nombre d'ofRciers subalternes et même par quelques généraux; tout ce monde, qui me fait des politesses pour complaire au général en chef, professe contre moi une haine singulière, motivée par l'influence qu'il m'attribue sur l'esprit de M. de Manteuffel.
Veuillez me pardonner d'entrer dans ces détails, mais il est bon que vous sachiez les dispositions réelles de l'armée et la situation difficile dans laquelle se trouve le général, parfois empêché de nous témoigner, comme il le voudrait, ses sentiments de sympathie et de modération. Les rancunes des officiers ne sont pas limitées à M. de Manteuffel; elles existent contre tous ceux qui se montrent conciliants et impartiaux à notre égard : ainsi, le général de Tresckow, populaire dans l'armée jusqu'au moment où il a exercé par intérim le commandement en chef, est aujourd'hui l'objet de vives attaques; le chef d'État-Major général, M. de Burg, qui a fait la campagne du Mexique dans notre armée, est surnommé le colonel français; l'intendant général, M. Engelhard, partage cette disgrâce; le commissaire civil, comte Radolinski, qui a habité Paris et ne cache pas ses sympathies pour la France, est tenu
en quarantaine et n'a pas de relations avec la société allemande.
Pour en revenir à Tincident qui m'a conduit ;i vous renseigner sur cette situation, je dois observer que le billet de M. de Mauteuffel, du 3 de ce mois, avait eu pour cause un télégramme du comte de Moltke ainsi conçu :
« Les journaux de Paris annoncent que le Gouvernement français va envoyer au camp de Châlons une division entière. Cette mesure, contraire au traité, serait dangereuse pour la sécurité de notre armée, d'autres troupes françaises devant renforcer les garnisons de Langres et de Besançon, ce qui nous enferme dans un demi-cercle. Informez-vous, et si le fait est vrai, prenez des précautions en concentrant vos troupes au moment de l'évacuation. »
L'ordre est donc venu de Berlin, et M. d'Arnim était mal informé ou peu sincère, quand il paraissait attribuer ces susceptibilités exagérées à M. de Manteuffel. Quoi qu'il en soit, les explications que j'ai données, les renseignements que j'ai fournis à l'aide de votre lettre semblent avoir calmé les appréhensions : je ne pense donc pas qu'il y ait lieu de redouter des dilTicultés pour le moment même de l'évacuation, ce que je tenais avant tout à éviter et ce qui m'avait déterminé à vous avertir sans retard.
Le mouvement des troupes est toujours convenu pour le 15, et, sauf sur deux ou trois points peu importants, les baraques pourront être occupées immédiatement; j'attends ici demain ^L le colonel d'état-major Lesieur,