Voir ccxvi
efFrontément mensongères, étant contraires à tous ses sentiments, à toutes ses opinions.
Il a tenu à m'affîrmer sur son honneur, à cette occasion, que, durant son séjour à Berlin, son langage aux trois Empereurs d'Autriche, de Russie et d'Allemagne, à M. de Bismarck, au prince Gortchakow, au comte Andrâssy ne s'était jamais écarté de l'affirmation nette et catégorique de la sympathie que mérite votre Gouvernement, de la nécessité pour les Cours étrangères de le soutenir, lui seul pouvant aujourd'hui donner à la France le calme et l'ordre intérieur. Depuis dix-huit mois, il n'a jamais cessé de parler dans ce sens, de représenter fortement à sa Cour, comme aux hommes politiques étrangers auxquels il est uni par des liens d'amitié, que votre personne, vos talents, vos efforts sont le palladium de la France contre le désordre, la garantie de l'Europe contre les effets de la propagande révolutionnaire. Loin de rien modifier à son langage lors des entrevues de Berlin, il y a insisté avec plus de force encore, en faisant remarquer combien l'œuvre immense que vous aviez déjà accomplie pour tirer la France de la fange révolutionnaire, pour lui rendre le calme, le repos, la sécurité, devait rassurer l'Europe sur l'avenir de ce grand pays, tant qu'il serait placé dans vos mains habiles et patientes. « C'est la restauration, a-t-il dit, mais la restauration avec de bien plus redoutables difficultés! M. Thiers a donné à l'Europe des gages de confiance et de sécurité auxquels il faut répondre en évitant de le décourager; que l'on n'oublie pas surtout (c'est ma plus ferme conviction) qu'il peut
seul calmer et relever la France, seul la tirer en ce moment du double danger qui la menace : la honte des aventures bonapartistes, Thorreur des excès de la Révolution; TEurope y est trop intéressée pour ne pas tenir compte de cette situation. »
Tel est. Monsieur le Président, le langage de M. de Manteuffel ou du moins son résumé fidèle; il a été exprimé avec une netteté qui me fait un devoir de vous le rapporter.
J'ajouterai qu'il est venu, hier, me féliciter chaudement des paroles sévères dont vous vous êtes servi devant la Commission de permanence pour caractériser les agissements de M. Gambetta.
Veuillez agréer, etc.
S''-Vallier.
GGXYI
M. LE GÉNÉRAL DE MANTEUFFEL A M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER
Nancy, le 12 octobre 1872.
Excellence,
J'ai riionneur de vous envoyer la lettre pour le général Schmeling, en priant M. le major Hartmann de
bien vouloir s'en diarger et de la renietlre au général. Le capitaine Collas me dit en ce moment qu'il y a, dans un des journaux d'ici, un article dans lequel on dit que j'avais eu un entretien avec l'Empereur François-Joseph sur l'état de la France, et que j'avais dit qu'autant que l'armée d'occupation resterait, tout serait tranquille et en ordre; celle-ci partie, il n'y aurait que des troubles, etc., etc.
Vous savez que c'est un mensonge, et je serais reconnaissant à ^'olre Excellence si elle voulait prendre des informations, et si elle voulait, dans le cas où l'article en question existe, le faire démentir.
E. Manteuffel.
CGXVII
M. THIERS A M. LE COMTE DE SAINÏ-VALLIER
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Paris, le 12 octobre 1872.
Ne vous tourmentez pas autant que vous le faites et subissez des retards inévitables. Il faut que les départements qui ont l'avantage d'être évacués les premiers, sachent patienter quelques jours de plus pour
que leurs voisins, moins favorisés, soient dispensés de loger les soldats étrangers dans leur famille.
Pour cela, il faut que les baraques soient terminées. Ne précipitez donc pas Tévacuation, et attendez que les baraques soient finies et déclarées logeables par les ofénéraux allemands.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, et je regrette la maladresse que vous me signalez. Faites mes compliments les plus afiectueux au général de Manteuffel. Je vous écrirai une lettre qui, je l'espère, dissipera le déplaisir qu'on lui a causé.
Adieu, et croyez à toute mon amitié.
A. Thiers.
M. LE COMTE DE SAIAT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le li octobie 1872.
Monsieur le Président,
Je crois devoir porter à votre connaissance les nouvelles informations que j'ai pu me procurer sur les dispositions de l'Etat-Major allemand, en ce qui touche l'effectif des troupes que nous enverrons dans les départements évacués. Les observations que j'ai présentées
sur le danger de laisser sans garnison la ville d'Epernay, et sur rimpossibilité pour nous de lui en attribuer une avec l'envoi d'une seule brigade, ont atteint leur but, et l'envoi d'un bataillon complémentaire dans cette ville ne donnera lieu à aucune difficulté.
Voici au surplus ce que j'ai pu savoir, par les indiscrétions de l'Etat-Major sur les motifs réels de l'attitude du Quartier général dans cette question : les susceptibilités allemandes, à Berlin comme à Nancy, se seraient éveillées en présence du langage des journaux de Paris, les officieux surtout, relatant les projets du Gouvernement d'envoyer dans la Marne une division active, entièrement formée avec son Etat-Major et ses services, ces indiscrétions de la presse n'ayant été précédées d'aucune communication diplomatique à ce sujet, soit près du Cabinet allemand, soit près du Quartier général de l'armée d'occupation. On se serait formalisé sérieusement de cet oubli, regardé comme un manque de procédé, et l'on aurait modifié les bonnes dispositions dont on était animé dans le principe. On n'avait nullement l'intention au début de présenter des observations sur l'envoi d'une division, ce que l'on ne trouvait pas excessif; mais l'amour-propre froissé s'en était mêlé, et un incident fâcheux est venu réveiller les défiances assoupies et changer du tout au tout les vues favorables : je veux parler du voyage de M. Gambetta et de son discours de Grenoble. Le parti militaire à Berlin s'en est vivement ému, et ses impressions ont immédiatement réagi sur l'esprit de l'armée d'occupation. Les généraux de division se sont efforcés d'amener le général en chef
à nous adresser des observations sur nos projets d'envoi de troupes dans la Marne; M. de ManteufFel a hésité quelques jours; puis le télégramme dont je vous ai transmis le texte par ma lettre du 7, télégramme par lequel M. le comte de Moltke l'invitait à prendre des précautions, est venu lever ses derniers scrupules et l'a déterminé à m'adresser le billet confidentiel dont je vous avais envoyé copie, dans ma dépèche télégraphique du 3.
Depuis lors, la vivacité des mauvaises impressions, un instant devenues plus fâcheuses encore par suite du langage imprudent du préfet, s'est atténuée sensiblement. Votre langage devant la Commission de permanence, votre désaveu catégorique des actes et des paroles des gambettistes ont produit un excellent effet, quoique, je ne vous le cache pas, on eût désiré plus encore; on ne se fait pas faute de me le répéter. En résumé, on paraît disposé à tenir compte aujourd'hui de nos désirs dans la mesure suivante :
La brigade et le régiment de cavalerie que vous vous seriez contenté d'envoyer en cas de résistance, ne soulèvent bien entendu aucune objection, et la répartition que vous m'avez chargé d'indiquer rencontre l'entier assentiment. Ce sera donc :
Un régiment d'infanterie, à Reims.
Un autre régiment et un bataillon de chasseurs à j)ie(l, au camp de Châlons,
Un régiment de cavalerie, à Châlons.
Un dépôt de remonte, à ^'itry-lc-Français.
80 OCGUPAÏFOX KT LIBERATION
Nous pourrions y joindre immédiatement un bataillon d'infanterie, à Épernay.
Deux bataillons, dans la Haute-Marne (à Chaumont, Saint-Dizier, Joinville, etc.).
Quant au dernier régiment de la division Vergé, on nous prierait de le laisser pour le moment dans l'Aisne, mais avec promesse de l'admettre volontiers sous peu dans la Marne, le court délai que Ton nous demanderait étant motivé par le désir de laisser se calmer les défiances de Berlin. Enfin l'envoi immédiat d'un général de division à Châlons, avec son Etat-Major et ses services, ne présenterait, comme je vous l'ai déjà mandé, aucun inconvénient.
Telles sont, Monsieur le Président, les bases sur lesquelles j'ai lieu de croire l'entente réalisable pour le moment; je n'attends que votre décision pour traiter dans ce sens, et je vous serais reconnaissant de me faire savoir, aussitôt que vous le pourrez, s'il y a lieu d'amener cet arrangement.
J'ai chargé M. le colonel Lesieur de porter ces propositions à la connaissance de M. le général de Cissey, le temps me manquant pour le faire ce matin, et mon désir étant de vous renseigner sans retard afin de connaître vos intentions.
M. Barthélemy-Saint-Hilaire a dû vous dire un mot d'une lettre que je lui ai écrite, hier, au sujet d'un article du journal le Soir, qui a produit une profonde et regrettable émotion parmi les officiers de l'armée d'occupation. Cet article al'imprudence de proposer comme modèle l'attitude des hal)i'ants de Nancy, en disant qu'ils
se détournent des Allemands, quand ils les renconlrenl, tomme d'un amas de boue.
Je crains bien que la ville de Nancy n'ait sujet de regretter d'avoir été ainsi citée, car j'ai rarement vu les esprits plus montés.
Le maire de Nancy, étant allé hier réclamer au général de Tresckow une faveur qui lui avait été promise, a été fort mal accueilli : « Les amas de boue, a dit le général, n'ont rien à accorder a ceux qui les qualifient de la sorte. » M. Bernard, ayant eu alors recours à M. de Manteuflel, a été éconduit pour le même motif. Les journalistes de Paris devraient comprendre qu'il y a peu lie mérite à faire du patriotisme de mauvais goût, quand il a pour résultat d'empirer la situation des départements occupés.
De son côté, le Petit Moniteur, i'oit répandu et acheté dans les rues par les officiers allemands, contient sur l'occupation une série de lettres dont l'effet est bien fâcheux.
N'y aurait-il donc pas moyen d'amener, par des conseils, notre triste presse à être plus réservée?
Je viens d'avoir occasion de m'entretenir longuement, à plusieurs reprises, avec M. le comte de Redern, grand chambellan de l'Empereur Guillaume et premier personnage de la Cour de Prusse, puisqu'il a même le pas sur le prince de Bismarck. L'amitié personnelle et constante du souverain donne une certaine importance politique à M. de Redern, qui vit avec son maître sur un pied de grande intimité. Je me suis donc attaché à lui témoigner des égards particuliers pendant les quel([ues
jours qu'il a passés ici, où il était venu voir un de ses cousins, le général de Redern, qui commande une brigade de l'armée d'occupation et dont les dispositions sont loin d'être amicales à notre égard.
J'ai pu m'assurer que cette influence ne s'était pas exercée d'une manière défavorable, comme je le craignais, sur l'esprit du grand chambellan, et j'ai recueilli de sa bouche des déclarations hautement satisfaisantes sur les sympathies de l'Empereur Guillaume et de sa Cour pour votre personne, sur la confiance que l'on est disposé à vous y témoigner.
Le point noir, là comme ailleurs, est toujours M. Gambetta ; son nom inspire une répulsion qui s'affirme avec une nouvelle force, chaque fois que cet agitateur fait à l'attention publique un des bruyants appels qui lui sont familiers. Le comte de Redern est notamment revenu plusieurs fois sur une observation que je crois devoir vous rapporter: comme j'insistais sur l'intérêt de l'Allemagne à contribuer à l'aff'ermissement de votre Gouvernement, en se montrant large et facile dans l'exécution des traités et en abrégeant la durée de l'occupation, cause permanente de malaise en France et de rapports difficiles entre les deux pays, M. de Redern répliqua : « Nous avons toute confiance dans M. Thiers; sa parole suffirait à nous dispenser de toute mesure de précaution; mais nous redouions toujours qu'une circonstance quelconque ne l'amène à résigner le pouvoir suprême, et nous avons, à tort ou à raison, la désolante conviction que M. Gambetta lui succéderait; or l'arrivée au pouvoir de cet homme équivaut à nos yeux à l'avènement de la