RAPPORT DE M. LE PREFET DE LA MARNE A M. LE COMTE DE SALNT-VALLIER
Ghàlons, le 25 octobre 1872.
Monsieur le Comte,
Je viens vous rendre compte d'un fait déplorable qui s'est passé à Ghâlons. Hier soir, à dix heures, est arrivé en gare de Ghâlons un détachement de quatre-vingts infirmiers français, armés de leurs sabres et conduits par un vieux sergent. Ils étaient à destination du Camp, et, à leur point de départ, on ne leur avait donné de réquisitions de transport que pour Ghâlons, au lieu de les envoyer de suite à Mourmelon. L'Intendance française n'était pas prévenue de l'heure à laquelle devait arriver ce détachement.
Il resta donc dans la gare de Ghâlons. Quelques hommes franchirent l'enceinte de la gare et allèrent dans les cabarets qui l'avoisinent. Trois furent désarmés par les Allemands, et leurs sabres furent portés à la commandanture.
Ge matin, un autre soldat a craché, paraît-il, sur une sentinelle; il a été arrêté et emprisonné par les Prussiens qui le feront probablement passer en Gonseil de guerre.
Pendant ce temps, une grande partie du détachement sortit de la gare et arriva jusque dans la rue de la Marne, en s'éparpillant dans tous les cabarets de la gare et du faubourg. Ils furent suivis par les gendarmes allemands qui les désarmèrent sans avoir à lutter d'ailleurs. Toutes ces armes ont été portées au commandant d'étapes, qui les a restituées au chef de détachement, au moment où les infirmiers sont partis pour Mourmelon. Sept hommes n'ont pas encore rejoint.
A Mourmelon, l'Intendance française qui avait été prévenue par l'intendant de Ghâlons, attendait ces hommes et les a fait désarmer.
Y aura-t-il des rixes à Mourmelon avec les Allemands? C'est à craindre.
J'ai cru devoir vous prévenir de cette scène : d'abord parce qu'elle a fait une impression déplorable et sur la population et sur les Allemands, et ensuite parce qu'un de nos soldats est exposé à passer devant un Conseil de guerre.
J'aurai soin de vous tenir au courant des suites qui seront données à l'affaire de ce soldat.
Agréez, etc.
Pour le Préfet de la Marne,
Le Secrétaire général :
Varenxe.
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Nancy, le 26 octobre 1872.
Tout est enfin fixé et les jours définitifs d'évacuation sont arrêtés. Ce qui m'a longtemps retardé, c'est que je ne voulais à aucun prix provoquer le mouvement sans avoir par contre l'engagement écrit que partout, sauf sur les points que je désignerais moi-même, les troupes entreraient dans leurs baraques; cela a été difficile à obtenir, par suite d'exigences continuelles
des chefs de corps qui regrettent le logement chez l'habitant. Je n'y serais pas encore parvenu sans le bon vouloir du général Manteuffel.
S^-Vallier.
M. LE COMTE DE SALXT-YALLIER A M. THIERS
>i'ancy, le 26 octobre 1872.
Monsieur le Président,
Après bien des peines et des tracas, nous voilà parvenus à notre but, la fixation du jour de l'évacuation avec l'engagement de l'occupation générale des nouvelles baraques. J'ai pu vous Tannoncer, ce matin, par le télégraphe. Tous mes efforts ont échoué pour obtenir une date plus rapprochée, sans qu'il y eût danger de logement militaire chez l'habitant; j'ai donc dû me résigner à ce dernier terme du 4 novembre, puisque, seul, il me permettait d'avoir la garantie nécessaire que les hommes entreraient, en arrivant, dans les baraques.
Vos excellentes instructions, si nettes, si claires, me laissaient cette latitude, et j'en ai profité après m'être bien assuré que l'évacuation serait ainsi terminée en-
tièrement le jour de la réunion de la Chambre, ce qui vous permettrait de l'annoncer comme un fait accompli dans votre Message ou dans votre discours.
Reste à surveiller le détail de Fexécution; vous pouvez être assuré que je n'y manquerai pas un seul instant.
J'ai l'honneur de vous envoyer le détail des arrangements, le récit de la négociation, l'exposé des motifs qui m'ont déterminé. Le manque de personnel ne m'a pas permis d'en faire plusieurs copies en temps utile; j'en ai donc fait une dépêche politique que je me permets de vous adresser avec ses annexes, en vous priant d'avoir la bonté de la faire plus tard remettre à M. de Rémusat, si vous le jugez convenable.
Je ne puis assez vous remercier de votre excellent télégramme chiffré d'hier; j'y ai trouvé un nouveau et précieux témoignage de votre approbation et de votre constante bonté pour moi.
Veuillez agréer, etc.
S'"-Vallier.
DU TERRITOIRE t 19
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 29 octobre 1872.
Monsieur le Président,
Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer par le télégraphe, 'SI. d'Arnim, arrivé avant-hier soir à Nancy, y apassé la journée d'hier et est reparti le soir pour Paris après un grand dîner chez M. le général de Manteuffel. Venu ici par ordre pour faire au général une visite qu'il évitait de lui faire depuis plus d'une année, M. d'Arnim paraissait animé d'un sentiment de mauvaise humeur qu'il avait peine à dominer et que M"" d'Arnim semblait éprouver plus vivement encore que son mari, ce dont elle n'a pas hésité à faire confidence à plusieurs personnes. J'aime à croire, du reste, que ce mécontentement du comte et de la comtesse d'Arnim influait sur leurs dispositions générales et sur leur langage ; car l'un et l'autre ont parlé avec une singulière amertume de leur position à Paris et de leur répugnance à y retourner.
J'avoue que je garderais une fâcheuse impression de l'attitude et des paroles de l'ambassadeur allemand, si je ne savais à quel point sa visite à Nancy a coûté à son amour-propre et dans quelles conditions elle lui fut imposée. C'est à la suite du dernier voyage à Berlin de M. de Manteuffel, que l'Empereur Guillaume, confi-
dent des plaintes du général en chef sur le manque d'égards de l'ambassadeur, a enjoint à ce dernier de se rendre à Nancy et d'y faire acte de courtoisie envers M. de ManteufFel. On a même exigé que M"* d'Arnim accompagnât son mari, ce dont elle se plaignait vivement hier à une de ses amies en disant : « N'est-il pas dur que, même moi, je n'aie pu me dispenser de la corvée ! »
Je pense donc, Monsieur le Président, que la mauvaise humeur causée au comte et à la comtesse d'Arnim par une démarche pénible à leur orgueil, et imposée formellement par le souverain, doit expliquer le langage acerbe, les observations malveillantes, les prévisions pessimistes dont ils se sont montrés prodigues à notre égard,
En ce qui me concerne, M. d'Arnim et sa femme se sont montrés remplis d'empressement et de courtoisie, et l'ambassadeur est venu me faire une visite qui s'est prolongée plus de deux heures; j'ai cherché de mon côté à leur être agréable, et j'y suis parvenu en leur faisant donner par la Compagnie du chemin de fer de l'Est un wagon-lit, qui leur avait été refusé à leur grand mécontentement.
A son arrivée chez moi, M. d'Arnim y a trouvé M. Pouyer-Quertier, venu dans ce pays-ci pour y visiter les propriétés de son gendre M. de Lambertye. La conversation est demeurée indifférente jusqu'au départ de M. Pouyer-Quertier; mais, aussitôt après, l'ambassadeur a abordé le terrain des affaires et s'est surtout étendu dans de longues et diffuses considérations sur
notre situation intérieure, laquelle, suivant lui, serait de nature à inspirer de sérieuses alarmes, non pour le présent, il en veut bien convenir, mais pour l'avenir, et, dit-il, y avenir assuré.
La France, à ses yeux, marche au radicalisme, à la révolution, à la Commune. Vous êtes, vous, Monsieur le Président, une digue puissante, et par vos efforts, votre courage, votre immense talent, vous avez réussi à enrayer le mouvement; mais il n'y voit qu'un temps d'arrêt, après lequel les gambettistes et les internationaux, domptés un moment par vous, parviendront à dominer une majorité conservatrice qui existe bien dans le pays, mais qui est sans force et sans action, paralysée par des divisions qui se perpétueront et par une coupable indifférence à laquelle on ne trouvera pas de remède.
Je crois avoir résumé dans ces quelques mots les longues dissertations de M. d'Arnim; il a écouté poliment mes objections et mes assertions négatives, se bornant à me répondre qu'il respectait mes convictions, mais qu'il les croyait trop optimistes, ayant formé peu à peu son jugement d'après de nombreuses observations qu'il regardait comme fondées.
Pour vous, personnellement, il manifeste beaucoup de respect et d'admiration, mais il soutient et répète souvent que vous voyez les choses eu beau. Il s'empresse ensuite de protester de ses sentiments pour vous, de sa confiance dans votre Gouvernement tant que vos mains habiles et puissantes dirigeront les affaires du pays.
Ensuite, craignant sans doute d'être allé un peu loin, il m'a prié à deux reprises de considérer son langage comme de simples confidences d'un observateur attentif, qui ne voudrait pas que l'on sût ses impressions dans les sphères officielles, puisque, en ce qui concerne son Gouvernement, il ne peut que rendre un éclatant hommage à la constante loyauté avec laquelle vous exécutez nos rigoureux traités, à travers tous les obstacles et toutes les difficultés.
J'ai pris texte de cette dernière phrase pour lui dire combien il importerait à l'Allemagne comme à la France que l'on répondît par de la confiance, par des ménagements, par certains allégements à vos efforts infatigables; il en est convenu et m'a dit que l'on était bien disposé à Berlin, et qu'on le serait mieux encore sans les articles de nos journaux qui froissaient et irritaient; je l'ai arrêté sur ce point, en lui rappelant que nous avons en France la liberté de la presse qui rend bien difficile l'action du Gouvernement; je kii ai fait observer que les attaques dont il se plaignait provenaient de feuilles d'opposition qui ne nous les ménageaient pas à nousmêmes; je lui ai affirmé que, tout récemment encore, vous aviez usé de tous les moyens en votre pouvoir pour mettre un terme à une campagne hostile contre l'armée d'occupation, et j'ai ajouté que les gazettes allemandes ne montraient pas plus de réserve à notre égard, quoique le Gouvernement fût bien plus en mesure que nous, en France, de leur imposer silence; je me suis enfin plaint à ce sujet d'un récent article de la Gazette de la Croix contre votre personne.
DUTERRITOIRE 123
M. d'Arnim a répliqué vivement qu'il déplorait autant que je pouvais le faire ces attaques de la Gazette de la Croix^ que son Gouvernement en était très peiné, mais qu'il n'avait plus aucune action sur cette feuille devenue un organe d'opposition et inspiré par un parti imbu d'idées féodales et réactionnaires, qui a la terreur des idées démocratiques et républicaines, et qui vous attaque avec d'autant plus de violence qu'il croit davantage à la possibilité de voir s'établir, par vous, la forme républicaine dans un pays voisin, la trouvant plus redoutable encore si elle est entourée d'institutions conservatrices et dégagée de l'appareil révolutionnaire qui en fait jusqu'ici un salutaire épouvantail!
J'ai cru devoir, Monsieur le Président, vous rapporter ces quelques extraits du langage de M. d'Arnim; il m'a paru utile de vous renseigner sur ses dispositions avant qu'il n'eût l'honneur de vous voir; je vous demanderai seulement de regarder comme confidentielles mes informations en raison du désir qu'il m'a exprimé.
J'ajouterai que l'attitude et les observations de l'ambassadeur ont été caractérisées ainsi, devant moi, par l'un des hommes les plus importants de l'armée allemande : « Il n'est nullement l'homme qu'il nous faudrait à Paris; il ne saura jamais s'y faire une bonne position; c'est un ambitieux malade et hypocondre; il a persécuté son cousin Bismarck pour obtenir de lui le poste de Paris; il le poursuit aujourd'hui pour en avoir un autre; il est mécontent; il l'a été toute sa vie; il le sera toujours et désirera toujours autre chose que ce qu'il a. » Cette réflexion faite par M. de Burg, chef d'état-major
et ami du prince royal, m'a été répétée presque dans les mêmes termes par M. le général de Tresckow.
Pour moi, ce qui m'a le plus frappé dans les entretiens que je viens d'avoir avec M. d'Arnim, c'est que le ton chagrin et aigre de ses réflexions, le caractère pessimiste et alarmant de ses prévisions se sont exactement maintenus tels qu'ils étaient au printemps dernier, lorsque, d'après vos instructions, j'ai eu à le voir et à discuter avec lui quelques questions. Le seul changement appréciable et sérieux, c'est qu'il manifeste aujourd'hui dans l'entière exécution du traité une confiance dont il se montrait fort éloigné, il y a six mois; il y a un progrès sur ce point, mais sur ce point seulement.
Quant à une réduction ultérieure de l'effectif des troupes d'occupation, c'est une question dont il a paru vouloir éviter de s'entretenir avec moi; j'ai cru d'ailleurs ne pas devoir le pousser à sortir de sa réserve.
S'^-V ALLIER
P. -S. — M. d'Arnim m'a dit qu'il n'avait pas vu, pendant son séjour en Allemagne, le prince de Bismarck, enfermé à Varzin et n'y recevant personne.
CGXXXII
M. THIERS A M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Paris, le 29 octobre 1872, 8 h. 30' s.
Je ne vois aucun inconvénient à laisser Épernay sans garnison pendant quelques jours, et j'en verrais de très grands à exposer les troupes françaises ou allemandes à la fièvre typhoïde. Ceux qui l'auront, quels qu'ils soient, la donneraient au pays. Faites donc évacuer Epernay comme c'était convenu.
Avertissez-moi de la suite donnée à tout cela.
A. Thiers.