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M. LE COMTE DE SAINT -VALUER A M. THIERS
Laon, le 27 août 1872.
Monsieur le Président,
Le voyage du prince Frédéric-Charles dans nos départements occupés, sans m'inquiéter sérieusement, ne laisse pas de me préoccuper dans une certaine mesure. M. le général de Tresckow s'est attaché, tant dans une lettre qu'il m'a écrite à ce sujet que dans ses conversations avec M. le vicomte de Pontoi, mon premier secrétaire, à ne donner aucune portée à ce voyage et à ce séjour; il déclare en effet que le prince a tenu à venir voir d'anciens camarades, à inspecter lui-même des régiments qu'il a commandés autrefois, qu'il entend garder le plus strict incognito, et que les troupes ont l'ordre de ne pas lui faire un accueil plus solennel qu'à un simple général de division.
Le prince a dû arriver hier, à quatre heures du soir, à Gommercy, où se trouve un régiment de hussards qu'il a commandé autrefois et dont le colonel est un de ses amis. Son projet de voyage comprend aussi un séjour à Sedan. 11 doit passer cinq jours en France, trois à Gommercy, deux à Sedan. J ai invité les deux sous-préfets à se tenir sur une grande réserve, à s'abstenir de toute visite à moins qu'ils n'y soient formelle-
ment conviés, auquel cas ils devront éviter tout ce qui serait susceptible d'être regardé comme un manque de courtoisie. Je leur ai prescrit en même temps de me tenir exactement informé des faits et gestes du prince. J'ai de plus donné ordre à M. de Pontoi de porter brièvement à votre connaissance, par des télégrammes chiflPrés, les informations qu'il recevra à mesure qu'elles lui parviendront. Il doit aussi me télégraphier à la moindre alerte pour que je regagne immédiatement Nancy.
J'y serai d'ailleurs de toute façon dimanche ou lundi, la session de mon Conseil général ne devant pas se prolonger au delà de samedi. Cette session a d'ailleurs été excellente au point de vue de l'union de tous les partis sur le terrain de la République conservatrice, et de l'appui sans réserves donné au Gouvernement; les extrêmes de droite et de gauche ont fait trêve et se sont ralliés à nous en présence de la majorité compacte que nous sommes parvenus à fonder, et je m'estime très heureux d'avoir réussi, pour ma part, à cimenter cette union raisonnable à laquelle je travaillais depuis longtemps.
Nos constructions de baraquements avancent rapidement : le commandant du génie Hartmann, attaché à ma mission, que j'ai envoyé faire une tournée d'inspection dans les Ardennes et la Meuse, vient de m'adresser un rapport très satisfaisant. Tout sera terminé dans ces deux départements avant la fin de septembre.
Les choses sont plus avancées encore à Belfort, où j'avais envoyé M. Hartmann avant de quitter Nancy; je
lui donne maintenant Tordre de se rendre dans les A'osges; il finira sa tournée par la Meurthe.
J'aurai d'ailleurs l'honneur de vous écrire dès que je serai en possession de tous les renseignements pour l'ensemble des quatre départements.
Permettez-moi de ne pas terminer sans vous dire combien je suis heureux, comme Français d'abord, puis comme votre agent, des bonnes nouvelles de votre santé que renferment les journaux.
Veuillez agréer, etc.
S'^-\'allieh.
M. THIERS A M. LE COMTE DE SAIXT-VALLIE R
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Trouville, le 4 septembre 1872.
Je viens d écrire au ministre de la Marine qui a beaucoup d'ouvriers charpentiers, pour qu'il en envoie cent à Gommercy, trente à Verdun. On croit que des ouvriers militaires présenteraient des inconvénients à cause des Prussiens, Les ouVriers des ports, qui sont désinscrits, en présenteront moins.
Mille amitiés.
A. Thiers.
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 5 septembre 1872.
Monsieur le Président,
J'aurais vivement désiré qu'il me fût possible de solliciter l'honneur d'aller vous voira Trouville après mon Conseil général et avant de regagner Nancy; malheureusement, les circonstances ne me le permettent pas; car ma présence est indispensable ici, en ce moment, pour donner une impulsion énergique et constante aux travaux de construction des baraquements que je veux voir achevés pour le 1" octobre; mais il faut de grands efforts pour y parvenir, et toute l'activité que déploient le Génie et l'Intendance n'y suffiraient pas, si je ne stimulais, ne pressais et n'encourageais pas chaque jour nos agents.
Si nous réussissons, comme je l'espère, à terminer les constructions à la date indiquée, nous aurons accompli une œuvre vraiment difficile en assurant dans un espace de deux mois le casernement de vingt mille hommes, malgré les exigences multiples des Allemands qui doublent les embarras et le travail par une infinité de détails accessoires qu'il serait trop long d'énumérer.
Je suis heureux de rendre témoignage au zèle cons-
ciencieux et dévoué de Tlntendance et du dénie; ils se sentent pressés et soutenus par moi; ils savent que je n'hésiterais pas à vous signaler le manque de concours, le défaut d'activité que je pourrais rencontrer chez eux. Je ne laisse pas passer un jour sans leur envoyer des instructions, des directions, des encouragements; j'envoie continuellement les attachés militaires de ma mission s'assurer partout de l'état des travaux; en outre je me fais adresser, chaque semaine, un rapport détaillé sur les progrès accomplis pendant la semaine écoulée. Tous ces rapports complets et minutieux, qui me sont envoyés de chacune des localités où nous avons un chantier, sont résumés par moi dans un extrait aussi court que possible dont je transmets, chaque semaine, un exemplaire à M. le ministre de la Guerre; je me permets de vous en adresser également un exemplaire^ et je continuerai à le faire jusqu'à l'entier achèvement de notre tâche, tenant essentiellement à vous instruire exactement de l'état des choses.
Les constructions achevées le 1" octobre, restera l'aménagement intérieur, l'installation des appareils de chauffage, de la literie, de l'ameublement; je ne pense pas que tout cela demande plus de huit jours, les commandes étant faites, et M. le ministre de la Guerre donnant une impulsion énergique aux envois de matériel. Viendra alors l'inspection, la reconnaissance des lieux, en quelque sorte la prise de possession par l'autorité allemande; des officiers de l'Etat-Major général, désignés à l'avance, seront chargés de ce soin et quatre ou cinq jours suffiront; je veux d'ailleurs que cette
inspection ait un caractère mixte et que les membres militaires de ma mission y prennent part; je sais qu'en leur présence on sera beaucoup plus modéré dans les demandes de la dernière heure. Tout cela place la date de l'évacuation, sauf complications imprévues, au 15 octobre; elle ne pourrait, d'ailleurs, s'effectuer plus tôt, le général de Tresckow tenant essentiellement à ce qu'il y ait un intervalle de dix jours entre l'achèvement des travaux de construction et l'installation des troupes, la santé des hommes exigeant, suivant lui, cette précaution. D'autre part, les grandes manœuvres d'automne de l'armée allemande, qui se font au camp de Châlons en majeure partie, ont été un peu retardées sur le désir que j'ai exprimé d'après les instructions de M. le ministre de l'Intérieur que préoccupait l'état des récoltes; elles ne se termineront que le 10 octobre. Tout concorde donc à me faire regarder la date du 15 comme la plus convenable pour l'évacuation.
En vous renouvelant les remerciements que j'ai eu l'honneur de vous adresser, hier, par le télégraphe pour l'appui si constant et si bienveillant que vous me prêtez à toute occasion, appui sans lequel je ne pourrais réussir dans ma lourde tâche, je désire vous exprimer aussi ma reconnaissance pour la bonté avec laquelle vous avez bien voulu, pendant ma dernière absence, envoyer des directions et des encouragements à mon excellent secrétaire de légation, M. de Pontoi, qui a été profondément touché du billet affectueux dont vous l'avez honoré. J'ai à ce sujet, Monsieur le Président,
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une faveur toute particulière à vous demander, et je le fais avec d'autant plus de confiance que la bonne marche des affaires y est intéressée; je comptais vous en entretenir de vive voix quand j'aurais l'honneur de vous voir; mais ne pouvant plus avoir cet espoir de quelque temps, je vous demande la permission de le faire par écrit.
Vous savez combien les Allemands sont susceptibles, combien ils tiennent aux formes; dans mes rapports avec eux, j'ai besoin de beaucoup de réserve et de circonspection, et je suis forcé d'en demander autant de la part du personnel de ma mission. Les secrétaires ou attachés que j'ai eus depuis que je traite avec le Quartier général n'ont pas toujours montré la prudence nécessaire ; ils ont blessé les Allemands, et j'ai dû successivement, sur la demande de M. de Manteuffel, demander l'éloignement de plusieurs personnes : MM. Blondeau, d'Irrison. Les bons rapports de mon personnel avec l'Etat-Major me sont si nécessaires que, pour vous citer un exemple, j'ai vu avec étonnement pendant une semaine les difficultés s'accroître dans mes négociations, et que cela a cessé brusquement après le départ de M. d'Irrison contre lequel M. de Tresckow était très monté, en raison de propos de salon assez fâcheux. Vous jugez combien dans cette position je suis heureux d'avoir auprès de moi un homme sur, dans le tact et le dévouement de qui je puis avoir confiance, soit pour me seconder, soit pour me remplacer quand je dois faire une absence. Or M. de Pontoi remplit toutes ces conditions ; il est plein d'intelligence et de mesure ;
il a un jugement et une maturité bien rares à son âge (trente ans). Il est aimé et apprécié d'une manière toute particulière par M. de Manteuffel; il a d'anciennes et cordiales relations avec M. de Tresckow qu'il a connu à Berlin où il est resté longtemps ; il est très lié d'autrefois avec le colonel de Burg, chef d'Etat-Major général. Il m'est donc précieux et nécessaire à tous les titres, et je ne verrais pas son départ sans un profond regret, J'en suis cependant menacé si vous ne me venez en aide ; il est en effet secrétaire de troisième classe à la Légation de Bruxelles, et la vie de Nancy, telle que nous la menons, est si dure, qu'il désire tout naturellement occuper l'agréable poste qui lui appartient, s'il ne trouve pas, en demeurant ici, une juste compensation à des labeurs exagérés et à une situation pénible.
Malheureusement, il est peu ancien dans son grade et ne peut être nommé immédiatement de seconde classe sans que cela cause du mécontentement dans les bureaux des Affaires étrangères. Mais il comprend cette situation et ne demande pas, pour rester ici d'une manière définitive, un avancement immédiat : il voudrait seulement une assurance formelle qu'il lui sera tenu compte de son sacrifice, et qu'il recevra sa nomination à la fin de l'occupation, au moment où se terminera la mission. Depuis six mois, je demande cette assurance à M. de Rémusat sans pouvoir l'obtenir, la bonne volonté du ministre étant paralysée par l'opposition des bureaux, lesquels, ne pouvant juger nos travaux (puisque ma correspondance avec les Affaires étrangères n'est qu'une insignifiante partie de ma tâche), apprécient
assez mal les services de la mission de Nancy. Je ne crois pas me tromper pourtant en disant que nos fatigues et nos tracas sont tellement plus grands que dans les ambassades à l'Étranger, qu'il ne serait pas téméraire de ma part de demander un avancement prochain et exceptionnel pour un secrétaire dont le concours m'est si utile; mais je ne veux rien solliciter d'excessif et ce que je demande en faveur de M. de Pontoi n'a rien d'anormal. Ni M. de Rémusat, ni M. de Pontécoulant ne voulant le comprendre, et prétendant traiter les membres de la mission de Nancy sur un pied d'égalité avec le personnel de légations où le plaisir a plus de part que le travail, je dois m'adresser à vous, faire appel à votre bienveillante appréciation de nos peines que vous seul pouvez juger, et, si vous voulez bien tenir compte de l'intérêt que présente le maintien à Nancy d'un secrétaire aussi bien vu par les Allemands, me donner, par un mot de vous, l'espérance que M. de Pontoi recevra, à la fin de la mission, l'avancement auquel il a su acquérir des titres si sérieux. Je vous aurai une grande reconnaissance de ce que vous voudrez bien faire dans cette circonstance en faveur de la mission.
Veuillez agréer, etc.
S^-Vallier.
GXCVI
M. THIERS A M. LE COMTE DE SAINT- VALLIER
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Trouville, le 7 septembre 1872.
Mon CHER Monsieur de Saint-Vallier,
J'ai reçu et lu votre pli^, et j'y ai vu avec grande satisfaction tout ce que vous faisiez pour la prompte exécution du baraquement, qui permettra l'évacuation des départements de la Marne et de la Haute-Marne.
J'ai apprécié les services de M. Pontoi-Pontcarré, et j'étais résolu à lui témoigner la satisfaction du Gouvernement, ou par un avancement, ou par une distinction.
Je tâcherai de faire prévaloir, entre les deux récompenses, la plus avantageuse pour lui.
Recevez mes amitiés.
A. Thiers.