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DUTERHITOIRE 27
M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
Berlin, le 11 septembre 1872.
Monsieur le Président,
Je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire de lettre particulière. Je crois que ma dépèche du 6, et plus encore celle que j'expédie aujourd'hui et qui a un caractère assez intime, vous mettront au courant de toute la situation, tout autant que si je vous avais écrit. Il n'y aura plus personne à Berlin dans deux jours; d'ici là, je glanerai encore de tous côtés; demain, j'ai mon entrevue avec le prince Gortchakow; enfin, avant de partir, je résumerai mon opinion sur ce que j'ai vu et compris. Nous pouvons être rassurés, je le crois. Vous auriez été satisfait certainement du langage de l'Empereur de Russie : évidemment, il était concerté avec le prince Gortchakow; tout ce que j'ai recueilli depuis tend à le confirmer. J'avais été rassuré déjà par un entretien avec l'ambassadeur d'Autriche. Bismarck est positivement mécontent, agacé, et il attend avec impatience le départ des Empereurs, qui aura lieu ce soir ou domain matin, pour retourner à Varzin.
Hier soir, au concert de la Cour, je demandai à Russell s'il savait quelque chose, et je lui racontai ce qui m'avait été dit le matin sur l'invitation amicale, faite à
rAllemagne par la Russie et l'Autiiche, crentretenir désormais avec la France des rapports faciles et conciliants ; j'ajoutai que je n'étais pas éloigné de croire en résumé que l'Allemagne retirait de l'entrevue quelque déboire. « Je le crois d'autant plus volontiers, me répondit Russell, qu'hier, à cette même place, après le dîner de la Cour, Bismarck, l'œil un peu brillant, s'est approché de moi, et presque sans s'arrêter il m'a dit : « J'ai voulu réunir ici les trois Empereurs et les faire « poser comme des statues de marbre, les trois Grâces! « et les montrer ainsi ! Andrassy est charmant et plein « d'intelligence! Quant à Gortchakow, il me prend sur « les nerfs avec sa cravate blanche et ses prétentions « à l'esprit! 11 a apporté ici du papier bien blanc et de « l'encre bien noire, s'est fait accompagner de scribes, « et il voulait écrire! mais je n'ai pas entendu de cette « oreille-là! » Puis il a disparu. Ses expressions sont crues, vous en conviendrez, et la mauvaise humeur flagrante. » J'en ai ri avec Russell, mais la communication était si confidentielle que je n'ai pas voulu l'écrire dans une dépêche. Au reste, je doute fort qu'il soit sincère au sujet des intentions d* écrire quelque chose qu'il prête au chancelier de Russie; c'est absolument contraire aux assertions de Kârolyi et du prince Gortchakow lui-même.
Les Russes m'ont fait bon accueil : les deux Empereurs ont été aimables pour moi et m'ont toujours parlé de la France en termes excellents. Impossible d'être plus sympathique que l'Empereur d'Autriche; son visage est doux et triste : on voit tout ce qu'il a
souffert, ou presseut tout ce qu'il souffrira encore. Il a eu du reste beaucoup de succès ici; on lui a su gré, je crois, de son sacrifice qui ne pouvait être douteux. Le comte Andrassy a fait aussi la conquête des deux chanceliers. Le prince Orloff ne le juge pas aussi favorablement qu'eux : je n'ai pas assez causé avec lui pour avoir une opinion; mois s'il doit être un grand premier ministre, il est d'une étoffe nouvelle. 11 ne m'a pas recherché, et comme je ne suis pas ambassadeur à Vienne, je n'ai pas cru devoir forcer sa confiance : ne le \oyant pas répondre à une ou deux invites que je lui ai faites, Je suis resté sur la réserve. D'ailleurs j'ignorais les termes de sa conversation avec notre chargé d'affaires, M. de Ring, conversation qui n'avait satisfait ni vous ni M. de Rémusat. Le prince de Bismarck m'a dit à peine bonjour et une boutade sur la cohue des Princes. De M. de Thile rien; j'irai le voir demain.
J'ai été très content du prince Orloff : il veut absolument vous aller trouver et vous donner toutes ses impressions sur l'entrevue; les miennes s'en rapprochent beaucoup, et il en sait bien plus long que moi. Je n'ai donc pas de scrupule à retourner dans le Midi, ainsi que vous m'y avez autorisé, si toutefois M. de Rémusat à qui j'écris aujourd'hui n'y met pas d'opposition. Je ne serai pas fâché d'aller prendre un peu de repos dans mes montagnes.
Adieu, Monsieur le Président, vous connaissez mon bien respectueux et bien affectueux attachement.
V" DE GoNTAUT-BlROK.
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 12 septembre 1872.
Monsieur le Président,
Pour faire suite à mes précédentes communications, j'ai l'honneur de vous envoyer le tableau complet de l'état des travaux de baraquements au 9 septembre. J'y joins une copie de ma lettre explicative à M. le ministre de la Guerre. Permettez-moi de vous renouveler en même temps mes remerciements pour l'envoi si prompt des ouvriers de la Marine; leur concours nous permettra de surmonter quelques-unes des difficultés contre lesquelles j'ai à lutter, grèves subites d'ouvriers, mauvaise foi d'entrepreneurs, etc. Nous arriverons pourtant, je l'espère, à peu près dans les délais voulus, mais ce ne sera pas sans peine, ni sans inquiétude.
Veuillez agréer, etc.
S^-V ALLIER
DUTERRITOIRE 31
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 15 septembre 1872.
Monsieur le Président,
Vous savez qu'une des questions dont je me suis le plus constamment préoccupé au cours de ma mission est celle de nos places fortes, actuellement occupées par les Allemands. C'est un point que j'ai toujours surveillé avec sollicitude, ayant soin de faire examiner de temps à autre l'état des choses par des hommes compétents. Depuis que M. le ministre de la Guerre a attaché à ma mission M. le commandant du génie Hartmann, j'ai tenu à donner plus de régularité à cette sorte d'inspection et à envoyer périodiquement cet officier aussi modeste que distingué s'assurer par lui-même de l'état des choses, en consignant ensuite ses observations dans des rapports qu'il me remet à son retour.
Votre Excellence n'a peut-être pas oublié qu'au mois de juillet dernier, j'avais profité d'une occasion favorable pour provoquer de la part de M. le général de ManteufTel des explications précises sur le but et la portée des travaux exécutés d'après ses ordres dans nos forteresses de Belfort, Toul, Verdun et Mézières; j'ai eu soin de vous transmettre dans une lettre particulière du 14 juillet ces explications très développées du gé-
néral en chef; j'ai tenu en outre à faire contrôler et vérifier sur place les assurances qu'il m'avait données, et aux termes desquelles tout se réduisait à un travail de réparation et de mise en état de défense sans aucune construction d'ouvrage nouveau. J'ai dû me rassurer en constatant que le génie allemand ne dépassait nulle part les limites définies par M. de Manteuffel.
Je n'ai pas voulu néanmoins me relâcher de ma surveillance, et j'ai chargé, ces jours derniers, M. le commandant Hartmann de procéder à une nouvelle reconnaissance; il vient de m'adresser son rapport^, et je crois devoir vous le transmettre immédiatement. Je vous serai reconnaissant de le lire, car il est important : vous verrez qu'à Verdun et à Mézières les travaux n'ont rien qui doive nous préoccuper; je sais qu'il en est de même à Toul; mais, à Belfort, la situation antérieure s'est un peu modifiée, pas assez pour nous alarmer et suffisamment pourtant pour éveiller notre plus sérieuse attention. Ce n'est pas au corps même de la place, ni à l'ensemble des ouvrages que des modifications ont été apportées, mais à un ouvrage détaché : le fort des Perches. Le commandant Hartmann décrit soigneusement l'étendue et la portée des travaux en cours d'exécution; sa description permet d'en apprécier les proportions. Est-ce une dérogation réelle aux engagements contractés par le traité du 29 juin? Cette dérogation est-elle assez forte pour motiver des représentations? Les observations, s'il y a lieu d'en faire, doivent-elles