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et une fois franchi il ne se reproduira pas aussi grave, s'il vient à se reproduire. Quant à moi, j'ai fait une concession qui ne m'a pas coûté, parce que j'ai fait des choix qui étaient depuis longtemps dans ma pensée; mais j'ai cédé dans une certaine mesure, pour que les graves suites d'une rupture ne soient pas à mon compte, mais au compte des brouillons ambitieux qui ne se font aucun souci de troubler le pays, et de le jeter dans de nouvelles aventures. Etre déchargé du fardeau que je porte me serait un grand soulagement; mais voir mon pays, qui s'avançait dans la voie de l'évacuation, qui reprenait sa considération en se montrant capable de tenue et de conduite, le voir replongé dans l'incertitude, dans l'anxiété, dans cette déconsidération suite de l'instabilité, m'est bien douloureux, et je ne me raidis contre les difficultés que pour écarter ces nouveaux malheurs. Du reste, en ce moment, l'apaisement se produit de toutes parts ; les vacances de la fin de Tannée, écartant les gens agités, contribueront à maintenir le calme et donneront à tout le monde le temps de réfléchir. J'espère donc que la transition de l'année qui finit à l'année qui commence, sera paisible et nous conduira à un temps meilleur. Je ne vois aucun obstacle à votre voyage ici, si vous n'y voyez aucun inconvénient en ce qui concerne Nancy; choisissez donc le moment qui vous conviendra, et ne quittez pas Nancy sans porter à M. de Manteuffel l'assurance de mes sentiments dévoués.
Recevez mes sincères amitiés,
A. Thiers.
P. -S. — Je ne doute pas que vous ferez tout ce que vous pourrez pour que les derniers incendies ne condamnent pas les habitants au logement des troupes.
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 21 décembre 1872.
Monsieur le Président,
La situation inquiétante au point de vue du maintien des troupes allemandes dans certains baraquements s'est notablement améliorée depuis la lettre, en date du 17, par laquelle je l'ai exposée à M. le ministre de la Guerre. Cette lettre vous avait ému à juste titre et, comme toujours, votre active sollicitude, votre vigilante intervention sont venues m'apporter un secours puissant pour sortir des embarras du moment; c'est vous dire, Monsieur le Président, que l'envoi immédiat de M. le colonel du génie Waidmann, attestant votre désir de remédier au mal signalé, a produit le meilleur effet.
J'ai eu l'honneur de vous transmettre, avant-hier et hier, les télégrammes rassurants que m'a adressés de Beltort mon actif et excellent sous-intendant, M. Ilil-
schler; lui et le commandant Hartmann viennent de revenir, et les détails qu'ils me donnent sont très satisfaisants ; tout danger me semble écarté de ce côté, et mes deux envoyés ont pris de judicieuses mesures pour en prévenir le retour. J'aurai l'honneur d'envoyer demain à M. le ministre de la Guerre un rapport détaillé, avec la copie du long procès-verbal dressé par la Commission mixte, renfermant les engagements réciproques et revêtu de la signature des deux représentants du Quartier général et de mes deux délégués.
Le nuage de Belfort dissipé, le général en chef convaincu plus que jamais de notre bon vouloir, la situation, je le répète, se trouve donc bien détendue; il reste pourtant certaines difficultés que je vais vous faire connaître, mais dont la présence du colonel Waidmann m'aidera à obtenir la solution.
Avant tout, il est de mon devoir de vous dire que le général de Manteuffel n'a pas cessé un moment de s'employer à calmer les mécontentements, les plaintes acerbes, parfois fondées, généralement injustes de ses subordonnés; il s'est même exposé à certaines attaques qui ont paru ces jours passés dans le Journal de Francfort où l'on ne craint pas de l'accuser de sacrifier le bien-être de ses troupes à son désir de plaire aux Français. Je suis désigné dans le même article comme exerçant sur l'esprit du général en chef une influence dominante fatale aux intérêts allemands.
Quoi qu'il en soit, M. de Manteuffel ne modifie nullement ses bonnes dispositions; sur les fonds dont il dispose, il vient d'allouer aux troupes baraquées une
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somme de quarante mille thalers (cent cinquante mille francs) destinée à des gratifications au moment de Noël, dans le but de les satisfaire et de faire taire leurs réclamations ; il vient également de donner Tordre de distribuer à ces mêmes troupes baraquées, tant que dureront les pluies, des rations supplémentaires de cognac, également sur les fonds du Quartier général. Hier, je lui ai conduit le colonel Waidmann; il l'a reçu à merveille, lui a donné les meilleures assurances, a exprimé sa reconnaissance envers vous, envers M. le général de Gissey, envers moi, dans les termes les plus chaleureux, et s'est employé à chercher, d'accord avec moi, tous les moyens de faire disparaître le mécontentement de quelques-uns de ses subordonnés et d'en prévenir les fâcheux effets.
Nous avons reconnu que la Meuse seule présentait encore aujourd'hui de sérieux motifs de préoccupation, auxquels il importe de mettre un terme; ils proviennent surtout de la mauvaise humeur qui a succédé chez le général Schwerin aux bonnes dispositions qu'il avait toujours montrées dans la Marne. En voici les causes principales : le général était fort satisfait à Reims, lui et ses officiers étaient très bien logés dans la Marne, ses soldats y étaient largement installés; tous, à commencer par lui-même, ont dû se resserrer, se contenter d'appartements plus modestes, de mobiliers fort défectueux. Les soldats sont entrés dans les baraquements à peme achevés, et les pluies ont retardé les travaux complémentaires indispensables d'aménagement.
D'autre part, le général Schwerin avait à Châlons
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près de lui un intendant militaire d'une grande activité, M. de la Grandville, avec lequel il entretenait les plus cordiales relations; il s'est trouvé, dans la Meuse, en présence de simples sous-intendants qui devaient toujours en référer à l'intendant de IS'ancy, lequel, de son coté, se préoccupant un peu trop de ses devoirs comme comptable et pas assez des conséquences politiques d'un refus ou même d'un retard, m'en référait à son tour avant de répondre; de là, des délais qui l'ont mécontenté. J'ai pris des mesures pour modifier cette marche et le satisfaire sur ce point.
Enfin, une imprudence commise dans la Marne, huit jours après l'évacuation, est le principal motif d'irritation de la division ; on a solennellement inauguré à Passavant près de Sainte-Menehould, avec participation officielle du préfet, du sous-préfet, de l'évêque, du général de brigade, de toutes nos autorités qui ont prononcé des discours plus ou moins mesurés, un monument à la mémoire de quarante-neuf mobiles de Vitry-le-François, faits prisonniers par les Prussiens et tués dans une tentative d'évasion le 25 août 1870. La cérémonie en elle-même n'aurait soulevé aucune observation sans l'épitaphe qui est ainsi conçue : Ici^ les Prussiens ont massacré quarante-neuf soldats français désarmés et sans défense, prisonniers de guei-re, le 25 août 1810.
Le hasard fait que le régiment qui convoyait nos malheureux prisonniers fait partie de l'armée d'occupation, dépend de la division Schwerin et se trouve aujourd'hui en garnison dans la Meuse. Le corps d'of-
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ficiers, colonel en tète, s'est considéré comme atteint dans son honneur par l'épitaphe en question, qui représente comme un massacre de prisonniers sans armes un fait de guerre malheureux; il a demandé une enquête, la convocation d'un conseil de guerre, et les protestations ont été adressées à la fois au général de Schwerin qui a ressenti comme sienne l'injure faite à ses officiers, au général de Manteuflfel qui est venu m'en parler avec douleur, et au ministre de la Guerre de Prusse, le comte de Roon. L'enquête se poursuit en ce moment; elle cause une extrême émotion dans l'armée, et elle y réveille bien des haines contre nous, sans que le général en chef puisse empêcher qu'elle suive son cours.
M. de Manteuff'el m'avait d'abord demandé de faire enlever comme mensongère et calomniatrice l'épitaphe en question; mais je lui ai fait comf»rendre que cette malencontreuse cérémonie ayant eu dans la presse entière un grand retentissement, nous soulèverions un bruyant scandale si nous voulions revenir sur l'aff^aire et surtout modifier l'épitaphe trop connue déjà. Je lui ai observé que l'on crierait à la pression de la force, qu'il y aurait des réclamations de parents ou d'amis des victimes qu'exploiteraient les journaux, que nous verrions surgir un nouveau débordement d'injures contre la Prusse, et que nous attiserions ainsi les rancunes au lieu de les apaiser. 11 s'est rendu à mes représentations et a renoncé à protester, se réservant toutefois de le faire plus tard, s'il s'y trouvait forcé par les résultats de l'enquête et par des ordres de Berlin.
Quoi qu'il en soit, cet incident a été très fâcheux, et M. le préfet de la Marne, à qui j'ai fait connaître le tort qu'il avait eu de ne pas me consulter au préalable, a entièrement oublié, dans cette circonstance, sa prudence habituelle.
Telles sont, Monsieur le Président, les causes principales de la mauvaise disposition actuelle du général Schwerin qu'il est essentiel de ramener à ses bons sentiments ordinaires. Nous nous sommes donc entendus, M. de Manteuffel et moi, pour y parvenir. Le général en chef lui a écrit hier une lettre particulière, lui disant qu'il avait chaque jour des preuves de notre bonne volonté et de notre désir de conciliation, que la mission du colonel Waidmann, envoyé directement de Versailles par Votre Excellence, en était un nouveau témoignage, et que le colonel, accompagné du commandant Hartmann, allait se rendre à Bar-le-Duc, entendre ses griefs et y donner satisfaction avec toute la célérité désirable.
Il se trouvera ainsi préparé, et, demain, MM. Waidmann et Hartmann, munis de lettres de M. de Manteuffel et de moi, partiront pour la ]\Ieuse, verront le général, recueilleront ses plaintes, visiteront les localités qu'il indiquera, prescriront les travaux nécessaires; puis le colonel Waidmann retournera à Versailles pour vous rendre compte de ce qu'il aura vu et fait, tandis que M. le commandant Hartmann surveillera l'exécution des travaux. Je pense que les points où ils devront aller seront Sampigny, Neufchâteau et Clermont en Argonne.
Pour Sampigny, d'après de nouveaux rapports reçus ce matin, j'espère qu'on arrivera à caser les hommes, en attendant la reconstruction du bâtiment incendié, sans devoir recourir au moyen, indiqué par la Municipalité, d'une allocation rémunératrice de soixante-dix centimes, au lieu de quarante centimes réglementaires, aux habitants logeurs. J'en ai fait mention, comme dernière ressource en cas de besoin absolu, dans mon télégramme d'avant-hier à Votre Excellence et à M. le ministre de la Guerre, mais sans me dissimuler les inconvénients de créer, même à titre exceptionnel, un précédent fâcheux qui pourrait nous exposer dans d'autres localités à des demandes analogues. Je pense que M. le général de Gissey partage cette crainte, car il n'a fait aucune réponse à mon télégramme.
En résumé, Monsieur le Président, toutes les questions étant en voie de solution satisfaisante, je pense que le colonel Waidmann pourra vous rendre compte, mercredi ou jeudi, de sa mission; et j'espère à mon tour, pouvoir vous présenter mes hommages samedi ou dimanche, le 28 ou le 29. Je n'ai pas eu l'honneur de vous voir depuis six mois révolus, les baraquements et l'évacuation m'ayant empêché de m'éloigner de Nancy, même pour un jour; la crise parlementaire m'a ensuite forcé de retarder le congé que vous m'aviez accordé, et je tiens à le prendre pendant les vacances de la Chambre, moment où je puis espérer que je vous gênerai moins, en vous entretenant de questions que j'ai le devoir de vous soumettre au sujet de l'occupation et des affaires allemandes.
Ma santé très surmenée m'impose aussi un repos de quelques jours.
Je termine encore par une prière; je serais bien heureux de recevoir de vous ou de M. le ministre de la Guerre, avant de m'éloigner de Nancy, un mot qui me donne espoir pour mes demandes de récompense en faveur de mes plus dévoués collaborateurs.
Veuillez agréer, etc.
S'^-V ALLIER
M. LE GÉNÉRAL DE MANTEUFFEL A M. THIERS
Nancy, le 26 décembre 1872.
Monsieur le Président,
J'ai une très belle lettre en bon français à côté de moi, écrite par les plumes françaises qu'on a attachées à mon Quartier général; mais copier une lettre, cela ne me va pas. Je compte sur l'indulgence de Votre Excellence, et j'ose lui écrire dans mon français à moi. Le comte de Saint-Vallier part pour Paris, et je ne voudrais pas le laisser partir sans profiter de cette occasion pour exprimer de nouveau à Votre Excellence mes sincères remerciements d'avoir bien voulu le choisir pour l'emploi qu'il occupe à Nancy. L'histoire nous apprend : et
qui le saurait mieux que le grand citoyen qui ne se contente pas de Texemple de Salluste, mais qui, après avoir fait de l'histoire et après l'avoir écrite, en fait de nouveau! Eh bien! l'histoire nous apprend que les difficultés augmentent avec la durée d'une occupation, que toutes les relations deviennent plus tendues. Le vaincu oublie avec le temps sa défaite et en trouve des excuses, le vainqueur au contraire garde toutes ses prétentions et demande la reconnaissance de son triomphe. Grâce aux sages instructions qu'a données Votre Excellence, grâce à sa haute politique qui a pour but l'apaisement des esprits et le maintien de la paix, mes relations dans le terrain occupé ne s'empirent pas. Je le dis avec conviction, que la part du lion en appartient au comte de Saint-Vallier. Le zèle infatigable, la consciencieuse activité, les efforts dévoués, la prudence et le tact sûr du comte de Saint-Vallier, le patriotisme dont il fait preuve dans sa position difficile et souvent pénible, toutes ces qualités lui ont fait gagner mon estime et ma confiance. Le comte a rendu et rend journellement de grands services à la France et à l'Allemagne, car l'intérêt que nous passons par cette période si difficile de l'occupation militaire, sans secousses ni graves agitations, est le même pour les deux pays. Je tiens à cœur d'exprimer tout cela à Votre Excellence et de recommander de nouveau le comte de Saint-Vallier à son illustre chef.
Votre Excellence a eu la bonté de me faire exprimer ses vœux de bonne année par le comte de Saint-Vallier, et je l'ai prié d'être l'interprète de mes remerciements respectueux, mais je ne rends pas encore aujourd'hui
ces vœux; je suis superstitieux, je tiens à les exprimer à Votre Excellence le jour même de Tannée ; et je le ferai malgré toute la presse européenne, car jamais je ne cacherai la haute considération que je porte à Votre Excellence et l'admiration que j'ai pour Elle.
Je prie Votre Excellence d'agréer les assurances de ma très haute considération et de mon profond respect.
E. Manteuffel.
GGXLllI
M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
Paris, le 30 décembre 1872.
Mon cher Monsieur de Gontaut,
Je ne vous tiens pas rigueur, mais j'ai comme toujours beaucoup plus d'affaires que je n'en puis expédier; et, par exemple, me voilà depuis huit jours à Paris, et tandis que j'espérais y trouver un peu de repos, je n'ai pas eu encore le temps de respirer. Aussi, je puis vous assurer que je ne reste ici que par devoir, car je me résigne avec peine à une vie où je ne puis ni voir un ami, ni ouvrir un livre, ni prendre un moment de repos, tout cela pour me jeter entre des partis absurdes, furieux, prêts à s'égorger les uns les autres, si je cessais de
m'interposer entre eux. Heureusement, je trouve un dédommagement dans le sentiment d'un réel et grand service rendu au dehors, où je paie les dettes de la France, où je prépare la libération du sol, où je donne l'idée d'un gouvernement raisonnable qui relève les ruines de notre chère France aux yeux du monde. Si je ne parviens pas à pacifier les partis au dedans, je me dis qu'au dehors j'aurai refait la situation de la France, qui sera refaite quoi qu'il arrive au dedans, à moins qu'il n'arrive au gouvernement des fous qui bouleversent toutes choses, ce que je ne crois pas du tout. On s'exagère en Europe la puissance et les chances de M. Gambetta. 11 n'a que des chances très lointaines, s'il en a, et il ne les devrait, croyez-le bien, qu'aux fautes du parti monarchique. Il faut donc vous rassurer, et rassurer tout le monde autour de vous. 11 importe avant tout, pour être rassurant, d'être rassuré. Je sais que vous montrez à Berlin une dignité douce, ce qui est la meilleure manière de représenter des vaincus devant des vainqueurs, vrais parvenus de la victoire et qui jouissent de leur bonne fortune avec peu de ménagement. Je ne me plains donc pas de vous, et je suis content de vous avoir choisi; mais je vous dirai avec la même franchise, et du reste sans étonnement ni mécontentement, que vous avez vu les choses avec les yeux de votre parti, ce qui, du reste, était fort naturel.
Votre parti sait bien que la monarchie est impossible aujourd'hui (l'avenir restant sauf pour tout le monde), et il affirme qu'il ne s'occupe pas de la rétablir; mais, après avoir dit cela, il ne sait s'y résigner, et il me crée
toutes les difficultés imaginables, sans se soucier du mal qu'il fait à nos affaires. Il a conduit les choses à ce point, que la joie règne dans lepays quandlaChambre s'éloigne, et que l'inquiétude entre dans les esprits dès qu'elle revient. Et cela n'est pas ma faute, mais la faute de ceux qui ne veulent pas se résignera la situation que je n'ai pas faite, que je subis par devoir, car si je me retirais, j'aurais pour successeur non pas M. Gambetta, mais le chaos. Aussi, quand on me dit : « Vivez bien avec la Chambre », ce n'est pas à moi qu'il faudrait le dire, mais aux tracassiers implacables qui ne se font pas scrupule de troubler un pays dont ils ne gèrent pas les affaires.
Je vous dis cela pour que vous ne jugiez pas mes dispositions autres qu'elles ne sont envers vous et envers les partis. Je suis un ancien monarchiste qui, forcé par la situation, appelé à sauver le pays d'un affreux naufrage, a su prendre son parti; et, comme il faut être ou tout l'un ou tout l'autre quand on gouverne, a pris la République au sérieux et gouverne franchement avec elle. Je ne suis pas étonné que M. de Bismarck comprenne ma situation mieux que d'autres, car elle a bien des analogies avec la sienne; mais il a des avantages que je n'ai pas (ce qui fait une grande différence); il succède à la victoire et moi à la défaite, et tout est pour moi cent fois plus difficile que pour lui. Or, comme je songe beaucoup à la postérité qui, à mon âge, est mon seul avenir, j'espère qu'elle me tiendra compte des difficultés et appréciera mieux que les contemporains le bien que je fais.
Au reste, soyez rassuré et rassurant; nos affaires
vont mieux. La Chambre a senti la faute qu'on voulait lui faire commettre, et elle appuiera tout ce qu'on fera dans le sens de la conciliation. De mon côté, je me prêterai à tout ce qui ne sera pas de nature à compromettre le service public. 11 y aura bien encore quelques tiraillements d'ici ou de là, mais on s'entendra. Quant à ce qui regarde la Prusse, rassurez-la sur ce qui la concerne. Elle a touché un milliard, elle en aura touché un second d'ici au mois d'avril; le troisième ne se fera pas attendre, et elle aura ce que j'ai promis, jusqu'au dernier sou ; après cela la paix ! Que peut-elle demander de plus, et qui aurait exécuté sans perturbation financière et monétaire des opérations aussi colossales?
Je tâche, en outre, d'apprivoiser M. etM""® d'Arnim, de leur rendre Paris supportable; mais ils ne m'v aident pas. Pour moi je n'ai pas à me plaindre d'eux, quant à ce qui me concerne; mais ils ont été mal reçus dans le monde, ils en sont blessés, et ils peignent la France en noir, en écrivant à Berlin. Tâchez d'obtenir, sans vous plaindre toutefois, qu'on tienne compte de cette disposition morose, et qu'on fasse subir à leurs rapports un tarif de réduction. Mais veillez bien à ne pas paraître vous plaindre d'eux. Prenez la forme de quelqu'un qui regretterait qu'à Paris les choses ne se soient pas mieux passées pour eux. Au surplus, elles vont un peu mieux depuis que j'y suis, et je m'interpose, autant que je puis, entre la Légation allemande et les sots qui font du patriotisme au rebours du bon sens et de la vraie politesse.
Voilà, mon cher Monsieur de Gontaut, l'état vrai
des choses. Du mieux, beaucoup de mieux, voilà mon bulletin.
Recevez la nouvelle assurance de ma haute amitié.
A. Thiers.
CGXLIV
M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
Berlin, le 15 janvier 1873.
Monsieur le Président,
Je viens vous rendre compte d'un entretien très confidentiel que j'ai eu aujourd'hui avec M. Bleischrôder : c'est à sa demande expresse que je le fais. Ne me l'eûtil pas demandé, il est vrai, que je vous eusse écrit de même.
En premier lieu, il ressort d'une conversation récente avec son patron, que le moment n'est pas venu de s'entendre avec le Gouvernement allemand au sujet des garanties financières à donner pour le paiement du dernier milliard. Il y aurait encore en haut lieu certaines préoccupations qui vont en s'afFaiblissant, il est vrai, mais qui sont jusqu'à présent un obstacle à des arrangements.
En second lieu, le dit patron ne serait pas beaucoup plus content de la manière de voir et de l'attitude de son fondé de pouvoirs à Paris, que vous ne l'êtes vousmême de ses dispositions : aussi, ne serait-il pas éloigné de le changer s'il avait sous la main un remplaçant, et ce n'est pas chose facile. Il ne saurait être question des deux personnes qu'on a mises en avant, il y a quelque temps, et que j'ai nommées à M. de Rémusat.
J'ai cru voir que dans l'entourage intime du chancelier, on ne partage pas le sentiment du comte d'Arnim sur la situation en France et sur la direction donnée aux affaires, et on désire que vous le sachiez.
J'ai accueilli ces confidences, mais je me suis tenu sur la réserve à l'égard des appréciations que vous m'avez communiquées au sujet de l'ambassadeur. J'ai donc parlé de lui d'une manière très désintéressée, c'est-à-dire en exprimant quelques regrets sur l'attitude d'une partie de la société française à son égard. On a été plus loin, mais j'ai suivi mon interlocuteur sans m'engager ni vous engager : je ne l'ai pas contredit d'ailleurs. Au surplus, les appréciations de M. Bleischrôder ne sont pas sans avoir une connexité très grande avec la crise ministérielle.
11 est évident qu'il y a une partie qui se joue entre le chancelier d'une part, le comte Eulenbourg et le Roi lui-même très probablement d'autre part.
Le comte d'Arnim serait soupçonné par le chancelier de lui être hostile. Il croit (et c'est pour la seconde fois que ce bruit parvient jusqu'à moi) que le comte d'Arnim vise à le supplanter!... Vraiment cela ne me
semble pas très sérieux : néanmoins il y a dans le ministère des tiraillements qu'on n'avait point vus encore, et il ne manque pas de gens soutenant que, si le Roi se décidait à se séparer de M. de Bismarck, celui-ci serait oublié dans trois mois ! C'est difficile à admettre pour la Prusse, mais certainement l'Allemagne n'en ferait pas autant. Certain article inséré dans les journaux de Vienne (que je ne connais pas du reste) et qui contient une critique de la conduite ou des desseins du prince de Bismarck, aurait été envoyé par le comte d'Arnim. Bref le chancelier se méfie de lui : il ne veut pas l'envoyer en Italie et il ne désire pas le laisser à Paris. Le motif avoué tout bas serait son attitude vis-àvis de la France et de vous : celui qu'on ne prononce même pas serait le désir de se débarrasser d'un adversaire présent ou éventuel.
Comme de raison, tout en remerciant de la confiance qu'on me témoignait, tout en promettant de vous faire connaître l'objet de cet entretien, ainsi qu'on m'en exprimait le désir formel, j'ai évité de me prononcer et d'émettre, d'accentuer au moins une opinion personnelle. 11 est très intéressant pour nous de connaître les pensées du Gouvernement allemand sur tel ou tel point, mais il ne nous convient pas d'avoir l'air de prendre couleur dans ses embarras intérieurs, intimes. C'est du moins mon sentiment, et je crois surtout. Monsieur le Président, que c'est le vôtre.
Vous seriez bien bon de me renouveler vos directions à ce sujet. Inutile d'ajouter que je m'applique de plus en plus à observer et à écouter tout. J'ai saisi cette
occasion de prouver à M. Bleischroder les progrès que l'ordre faisait chaque jour en France, et par conséquent l'inanité des inquiétudes qui peuvent subsister encore chez quelques personnes à notre sujet : il m'en a paru aussi persuadé que moi.
M. Bleischroder me dit qu'une personne appartenant à la maison Rothschild part ce soir et emporterait mes lettres si j'en avais. On m'assure d'un autre côté que cette personne est très digne de confiance. Je me décide donc, non sans quelque hésitation, à lui donner ma lettre pour vous; auriez-vous la bonté de m'en accuser réception par le télégraphe aussitôt son arrivée?
Voulez-vous bien, Monsieur le Président, agréer, etc.
V'^'^ DE Go>"TAUT-BlRO>".
M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
Versailles, le 20 janvier 1873.
Mo>' CHER MO'SIEUR DE GoNT.\UT,
J'ai reçu votre excellente lettre^, et je me suis hâté de vous rassurer sur son sort par une dépèche télégra-