‹ Occupation et libération du territoire, 1871-1875. CorrespondancesChapitre 36 sur 103 · Voir ccxLV · texte numérisé non relu

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DUTERRITOIRE 163

bonté de dire que je saisis assez bien vos pensées et celles de M. de Rémiisat. J'attacherais un grand prix à justifier votre confiance, et je m'estimerais heureux d'y réussir; je puis dire au moins que je m'efforce d'y parvenir. Je m'attache particulièrement, en ce moment, à recueillir tout ce qui peut éclaircir ce point si important, qui fait l'objet principal de vos préoccupations et qui se résume dans ces deux questions posées par vous-même : l» M. d'Arnim serait-il impatient de voir finir l'occupation qui sera la fin de sa présence à Paris ? 2° Le Gouvernement allemand aurait-il des raisons nouvelles d'évacuer plus lentement ?

Je ne puis aujourd'hui vous envoyer que quelques informations, mais point de réponse nette. Je me suis adressé aux personnes qui s'ouvrent d'ordinaire plus volontiers avec moi, à M. Bleischrôder entre autres; mais, cette fois, je n'ai obtenu que des réponses vagues ou incomplètes. C'est une enquête à continuer, avec toute la prudence que vous me recommandez si justement.

Voici ce que dit Bleischrôder. « Pourquoi vous hâter autant de payer ? Prenez-y garde ? Tant que vos paiements se font au moyen d'opérations commerciales, c'est bien; mais lorsqu'ils s'opèrent par des opérations de banque, il y a là de véritables dangers. Or il est probable que ce dernier mode de paiement tient une grande place dans les versements que vous avez faits cette fois et les précédentes, et la conséquence pourrait être de provoquer d'assez notables embarras sur le marché financier. D'ailleurs, vos recettes d'impôts pour 1872 présentent des déficits considérables ; vous auriez là un emploi très

utile de votre argent. » Et il ajoute : « Le prince de Bismarck a décidé, ces jours-ci, qu'il n'y avait pas à s'occuper encore des garanties financières. »

Ainsi donc le prince de Bismarck et M. Bleischrôder seraient opposés à un prompt acquittement de notre dette.

Pour Bleischrôder, il est peut-être influencé par des intérêts privés. Il en a de considérables en France où il est très lié avec la maison de Rothschild, et il craindrait de les voir compromis par la crise que pourraient provoquer des opérations de banque trop multipliées, trop vite renouvelées par suite de nos paiements précipités.

Quant au chancelier, il est plus difficile encore de pénétrer ses motifs. Partagerait-il maintenant les vues du parti militaire qui tient beaucoup à prolonger l'occupation, particulièrement celle de Belfort? Serait-il inquiet de la situation intérieure de la France ? On pourrait le supposer d'après Bleischrôder, qui prétend que le prince de Bismarck désire beaucoup l'union entre vous et la droite, mais qui ne la considérerait pas comme entièrement formée. Ainsi, toujours suivant Bleischrôder, on regarderait comme très important et comme de'cis if que vous arriviez à mater Lyon, le dernier rempart, du moins le rempart le plus ferme du radicalisme.

Certains éléments des paiements seraient encore une source d'embarras pour l'Allemagne ; ainsi les pièces de cinq francs en argent sont d'une négociation très difïicile.

On pourrait donc supposer que le prince de Bismarck

a trois motifs pour ne pas s'occuper encore de régler la question des garanties financières, peut-être même pour la mettre tout à fait de côté : désir de prolonger l'occupation ; soucis de la situation intérieure de la France; embarras provoqués par des paiements trop rapprochés. Il est vrai que l'acceptation des garanties financières, en permettant d'éloigner les versements du dernier milliard, enlèverait à ce dernier motif sa valeur : mais on serait obligé en même temps d'évacuer le territoire, et c'est là ce qu'on semble vouloir retarder autant que possible.

La vraie question est donc de savoir si, effectivement, les Allemands veulent prolonger l'occupation, que l'acquittement intégral et prochain de l'indemnité les mettrait en demeure, suivant le traité, de terminer plus tôt qu'ils n'y avaient compté : cela est possible; mais les termes du traité sont formels. L'Allemagne peut, il est vrai, retarder cette époque en refusant les garanties financières pour le dernier milliard. Mais si le Gouvernement français paie comptant et prochainement le cinquième milliard, il n'y a plus moyen pour eux de ne pas quitter le territoire. Un membre du Corps diplomatique me disait, hier même, que si l'Allemagne retenait quelque point du territoire français, Belfort par exemple, après l'acquittement intégral de l'indemnité, elle soulèverait contre elle l'Europe tout entière, et l'Europe ne serait peut-être pas d'aussi facile composition aujourd'hui qu'en 1870. Comme je vous le disais au commencement de ma lettre, je continuerai mon enquête.

Quant au comte d'Arnim les désaccords entre lui et le prince de Bismarck ne seraient plus un mystère ici. Lord Odo Russell m'en a parlé le premier, hier. Suivant lui les défiances du prince de Bismarck remonteraient à une époque éloignée. A Versailles, lord Odo Russell ayant demandé au chancelier son opinion sur Arnim, il lui répondit : « C'est un homme fort capable, mais très ambitieux. » Je vous ai rapporté les bruits qui couraient dès l'année dernière sur la prétention du comte d'Arnim, d'arriver au ministère : ces bruits sont fondés. Lorsque l'ambassadeur d'Allemagne prit un congé en 1872, il commença par aller voir l'Empereur à Bade ou à Ems. L'ombrageux chancelier s'en serait formalisé; il eut voulu que la première visite du comte d'Arnim, revenant de Paris, fût pour lui. Mais lord Odo Russell croit que la nomination récente de M. Lindau, en qualité d'agent commercial, adjoint à l'Ambassade de Paris, accentuera fortement le désaccord, car l'ambassadeur n'est pas beaucoup moins ombrageux que son ministre.

M. Lindau a séjourné de longues années à Paris; et il s'y est lié avec beaucoup de littérateurs et d'hommes de sciences : M. Barthélemy-Saint-Hilaire, entre autres, dit-on. 11 est revenu à Berlin lors ,de la guerre. Mais ses habitudes parisiennes Font emporté sur ses sentiments nationaux, et il s'est décidé à revenir à Paris et à y rester bien ou mal accueilli. Le prince de Bismarck avait entendu parler de lui, et il l'a fait venir et lui a annoncé qu'il l'attachait à l'ambassade de Paris en le chargeant d'étudier les questions financières et com-

merciales. M. Lindau est assez étranger à ces matières, mais il est fort intelligent et il sera vite au courant de ses nouvelles fonctions. Bismarck a été très bref dans Tentretien qu'il a eu avec lui. Il lui a dit : « Je vous donne ma confiance, mais sachez que je ne la donne qu'une fois » ; et M. Lindau est parti enchanté de s'établir de nouveau à Paris. Il paraît que ses sympathies pour la France sont certaines et très prononcées. Russell, qui le connaît bien, me l'a répété deux fois. Ce sera donc une bonne acquisition, et vous serez disposé probablement à lui faire bonne mine. Mais Arnim ne la lui fera pas aussi bonne. Il verra dans M. Lindau un émule ou un surveillant^ et l'un ne lui plaira pas plus que l'autre.

Tout ceci rapproché des confidences de M. Bleischrôder ne laisse plus de doutes sur le désaccord entre le prince de Bismarck et M. d' Arnim. Je ne suis donc pas très surpris que le comte d'Arnim vous ait tenu un langage différent de celui qu'on lui dicte ici, particulièrement au sujet des garanties financières. Cependant l'Empereur, dont le comte d'Arnim paraît être plus rapproché que de Bismarck, n'est pas pressé, je crois, de traiter cette question. En prenant sur lui de pousser à la roue, M. d'Arnim serait donc hardi ou léger. Je crois bien, comme vous le dites, qu'il veut quitter la France, mais qu'il veut auparavant avoir terminé tout ce qui se rapporte à l'indemnité; et voilà pourquoi il serait si pressant. Est-ce là une explication suffisante de son attitude? Non : mais, jusqu'à présent, je n'en vois pas d'autre.

Bleischrôder a vu, ce matin, M. de Montgascon. On

s'est beaucoup demandé ici quel pouvait être le but du voyage du comte Henckel, s'il avait été envoyé au prince de Bismarck ou à M. Delbrùck par M. Léon Say. Bleischrôder en paraissait assez perplexe. Enfin il s'est assuré que le comte Henckel avait été envoyé par M. d'Arnim afin de décider le Gouvernement allemand à traiter d'ores et déjà des garanties financières. Il aurait échoué dans la mission et il est reparti vendredi pour Paris.

Vraisemblablement, vous pourrez contrôler l'exactitude de ce renseignement,

Bleischrôder paraît fort monté contre le comte d Arnim qu'il accuse, de concert avec le comte Henckel, de tripotage d'argent. Ce serait fort vilain assurément pour un fonctionnaire aussi élevé. Peut-être est-ce par jalousie de métier que Bleischrôder parle ainsi ; mais cela demanderait confirmation.

Que voulez-vous que je fasse? En présence de ce dissentiment entre le comte d'Arnim et le chancelier, croyez-vous utile que je voie celui-ci, que je m'entretienne avec lui, que je donne à entendre que nous pouvons nous passer de garanties financières ? Je pourrai à cet égard tâter Bleischrôder. Veuillez y penser et m'envoyer de nouveau vos directions.

Nous nous sommes entretenus, l'ambassadeur d'Angleterre et moi, de la mission du comte Schouwaloff. Je l'ai sondé sur son objet et sur ses résultats. Je lui ai fait remarquer la vivacité des journaux anglais depuis quelques jours ; mais il a été beaucoup moins expansif que d'habitude, et, en résumé, il ne m'a rien appris. 11

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ne m'a rien dit, d'un autre côté, qui fût opposé à la version que vous me donnez pour la véritable, et je l'avais mis sur la voie de me contredire s'il y avait lieu. Il m'a fait du reste une observation juste : c'est que la Russie agirait contre ses intérêts en faisant la guerre à l'Angleterre, car elle se fermerait ainsi le marché financier où elle puise tous ses emprunts. C'est une considération qui n'a pas échappé probablement au prince Gortchakow.

Odo Russell m'a dit encore que celui-ci et l'Empereur de Russie avaient différé d'avis sur la manière de traiter la question asiatique entre les deux pays. Le chancelier préférait la voie des communications écrites ; mais l'Empereur a tenu à envoyer à Londres un agent spécial. C'est le comte Schouwaloff, investi de toute sa confiance, qui a été chargé de cette mission.

Je ne pense pas que la Russie veuille la guerre; mais ne croyez-vous pas que l'Angleterre soit assez disposée à sortir de ce rôle un peu négatif qu'elle a pris depuis l'avènement du ministère Gladstone, surtout dans les affaires du monde ? L'entrevue de Berlin lui a donné à réfléchir; elle a vu qu'on y parlait de l'Orient sans elle, et. elle s'en est inquiétée. Voici la Russie qui semble avoir envie d'étendre son influence dans l'Asie centrale; il s'agit là d'un point délicat pour l'Angleterre, d'un point sur lequel elle est très susceptible. Si elle continuait à se tenir sur la réserve, elle voit bien que son influence en subirait une rude atteinte.

Mais voilà une lettre que vous trouverez bien longue, sans vous apprendre tout ce que vous désirez savoir!

Je m'arrête, et je vous prie, Monsieur le Président, de vouloir bien agréer, etc.

Y"^^ DE GoNTAUT-BiRON.

CGXLVII

M. ILE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS

DEPECHE TELEGRAPHIQUE

Berlin, le 29 janvier 1873.

Monsieur le Président,

Je viens d'avoir tout à l'heure un entretien avec une personne qui tient de près à l'Empereur Guillaume. Je me réserve de vous écrire avec détails sur cet entretien par le prochain courrier, mais je veux vous en dire tout de suite l'essentiel.

L'Empereur Guillaume aurait exprimé le ferme espoir que l'accord entre la commission des Trente et vous serait bientôt un fait consommé. On m'a assuré spontanément que, cet accord intervenu, il n'y aurait plus d'objections pour entrer en arrangements avec nous sur les questions relatives à l'évacuation. J'ai évité d'entrer

dans aucun détail sur les questions qui donneront matière à négociations et au sujet desquelles je ne peux rien énoncer de précis avant d'avoir vos instructions ; cependant, incidemment, j'ai eu l'occasion de rappeler à mon interlocuteur la conversation que j'avais eue à Schlangenbad avec l'Empereur, au sujet de la réduction des troupes d'occupation, alors qu'il ne restera plus que deux départements occupés.

Veuillez agréer, etc.

V^"^ DE Go>"TAUT-BlRON.

CCXLVllï

M. LE COMTE DE SAINT-YALLIER A M. THIERS

Nancy, le 30 janvier 1873.

Monsieur le Président,

Une communication qui m'a été faite, hier, à titre confidentiel, par M. de Manteufifel avec autorisation de vous en faire part, me conduit à venir vous demander quelques instants. Le général en chef a reçu, hier matin, une lettre particulière du prince de Bismarck, importante pour nos affaires, et il s'est empressé de m'en donner lecture afin de nous tenir bien renseisrnés.

Voici le résumé fidèle de cette lettre, que je me suis

attaché à reproduire aussi textuellement que possible : « Les derniers paiements effectués par le Gouvernement français, dit le chancelier, ce que nous savons de ses intentions et de ses ressources actuelles, tout en un mot nous donne lieu de croire que le quatrième milliard sera payé dans le courant de mai prochain, et qu'à ce moment se produira la question de mettre à exécution la dernière stipulation du traité du 29 juin dernier, en évacuant encore les départements des Ardennes et des Vosges et en concentrant l'armée d'occupation jusqu'à l'entier achèvement des paiements dans les départements de la Meurthe et de la Meuse et dans l'arrondissement de Belfort.

« Or le Gouvernement français devant nous prévenir quinze jours à l'avance de chaque paiement, et le traité nous donnant un mois après le paiement pour effectuer l'évacuation, vous auriez six semaines devant vous pour vos mouvements de troupes, ce qui serait assurément plus que suffisant. Mais le souvenir de ce qui a eu lieu lors de l'évacuation de la Champagne, nous conduit à penser que le Gouvernement français, qui a dû à ce moment-là nous demander plus d'un mois de délai, aura, cette fois encore, besoin d'un certain temps pour prendre des dispositions de nature à lui permettre de placer les cinquante mille hommes de notre armée dans deux départements seulement.

« Tenant à éviter tout retard et toute surprise, j'ai invité notre Ambassade, à Paris, à appeler sur ce point l'attention du Gouvernement français en lui demandant de faire connaître ses vues à ce sujet.

« Toutefois et en raison des observations que vous m'avez faites, Tan dernier, sur la difficulté d'exécuter sans secousse ni conflits cette dernière phase du traité, j'ai tenu à venir vous demander particulièrement , et sans que notre Ambassade à Paris le doive savoir, quel est votre sentiment réel et sans réserves sur la possibilité de resserrer l'armée que vous commandez dans deux départements. Je désire connaître votre appréciation sur cette concentration, à un doul)le point de vue : la possibilité de la réaliser, d'abord au point de vue militaire et stratégique, ensuite au point de vue politique et hygiénique. »

Telle est, Monsieur le Président, la lettre, datée du 27, de M. de Bismarck; elle prouve qu'il serait disposé à entamer des pourparlers, mais elle n'ouvre nullement la voie à des espérances, soit sur une évacuation totale contre la remise de garanties, après le paiement du quatrième milliard, soit sur une réduction de l'effectif de l'armée occupante; elle ne fait aucune mention de combinaisons ou de prévisions de cette nature. Pour moi, cela me semble fort inquiétant; mais le général n'envisage pas les choses de même, et croit que le chancelier attend vos ouvertures pour se prononcer sur les propositions que vous lui ferez.

Le général en chef a répondu immédiatement par un télégramme chiffré, comme on le lui demandait, à la double question du prince de Bismarck. 11 m'a fait voir sa réponse; la voici :

« Au point de vue militaire, rien ne m'est plus facile que de concentrer mon armée dans les deux derniers

départements occupés; au point de vue stratégique, je n'y trouverais que des avantages, l'ayant mieux dans ma main. Mais, au point de vue politique, je regarde cette combinaison comme irréalisable, et je ne puis croire que le Gouvernement français y songe sérieusement, car elle exciterait dans le pays occupé un tel mécontentement, que de grands malheurs seraient à prévoir; le renchérissement de la vie y serait tel, que la classe pauvre devrait en partie émigrer; pour nousmêmes, il en résulterait de graves embarras : l'exaspération des populations amènerait des conflits fréquents, et nos troupes seraient tellement rapprochées, que le service des approvisionnements présenterait de grandes difficultés; enfin l'Intendance française se trouverait dans l'impossibilité de nous fournir tout ce que nous sommes en droit d'exiger d'après les traités : champs de tir, de manœuvres, places d'exercices, manèges, gymnases, magasins, etc.; quant au logement chez l'habitant, il va sans dire qu'il ne pourrait être évité. »

Après m'avoir donné lecture de cette réponse, M. de ManteufFel m'a dit : « Je suis bien inquiet de tout cela; conjurez M. le Président d'agir sans retard pour trouver une solution qui nous épargne une pareille extrémité. Il veut bien me témoigner de la confiance, et j'en profite pour lui donner confidentiellement ce conseil; s'il ne réussit pas dans les négociations qu'il va entamer, soit à faire accepter des garanties pour le cinquième milliard contre une évacuation totale et immédiate, soit à obtenir une réduction de l'effectif, soit encore à obtenir qu'une partie de l'armée d'occupation

soit placée, quoique toujours aux frais du Gouvernement français, de l'autre côté de la frontière, alors qu'il renonce à faire évacuer les Vosges et les Ardennes et qu'il maintienne le statu quo jusqu'à complet paiement et entière évacuation. »

Je ne puis malheureusement, vous le savez, Monsieur le Président, que partager le sentiment exprimé par M, de Manteuffel. Comme lui, plus que lui-même, je sais l'impossibilité matérielle et absolue de placer les cinquante mille hommes de l'armée d'occupation dans deux départements. Enfin M. de Manteuffel vous prie, en raison du désir exprimé dans sa lettre par le prince de Bismarck, de ne pas faire mention de cette lettre dans vos entretiens avec M. d'Arnim : il suppose que cet ambassadeur, d'après les instructions qu'il a reçues, ne tardera pas à vous parler de la question qui nous occupe; cela vaudrait mieux assurément, et il serait préférable de le voir venir; mais, s'il devait trop tarder, l'avis de M. de Manteuffel est qu'il y aurait lieu d'aborder avec lui ce terrain en le chargeant de proposer à Berlin une combinaison.

Le voyage de la comtesse d'Arnim à Xancv, accompli à l'occasion d'un grand bal donné par le général, m'a permis de causer assez longuement avec elle; elle est flattée et fort reconnaissante de vos soins et de vos attentions pour elle, mais toujours piquée de l'attitude dédaigneuse de la société de Paris à son égard. M. de Bulow, attaché militaire de l'Ambassade, venu avec la comtesse d'Arnim, s'exprime dans le même sens.

Enfin le neveu de M. de Manteuffel, le prince de

Lynar, conseiller de l'Ambassade, qui est ici depuis une semaine avec sa jeune femme, dit que la position est bien difficile pour tout le personnel. Le prince de Lynar, avec qui je suis lié depuis près de vingt ans, est un bon esprit, fort calme et modéré; il a passé dix années à l'Ambassade de Paris, il y était fort aimé et même gâté dans le monde, et son goût pour Paris était tel qu'il a refusé jusqu'à la guerre tous les avancements qui lui étaient offerts afin de ne pas quitter Paris ; il s'y est marié à une Américaine dont la famille s'y trouve fixée; pendant la guerre, il s'est efforcé de rendre beaucoup de services à nos compatriotes, de faire respecter les propriétés de ses anciennes connaissances, etc.; mais aujourd'hui, ceux mêmes avec lesquels il était le plus intime et qui lui juraient une éternelle reconnaissance lorsqu'il intervenait en leur faveur, lui tournent le dos et ne lui rendent pas son salut. Ce sont là des choses fâcheuses, mais auxquelles nous ne pouvons rien, hélas, et M. de Lynar le comprend mieux que le comte d'Arnim; il est en somme bien disposé, a des sympathies réelles pour nous, et je crois bon de vous en avertir, car cela peut être utile à un moment donné. La question des engagements, dans notre armée, de jeunes mineurs de l'Alsace-Lorraine déserteurs du service prussien m'avait préoccupé un moment, par suite de l'imprudente maladresse de nos bureaux de recrutement qui admettaient, dans les villes occupées et sous les yeux des Allemands, les enrôlements de ces hommes, dont quelques-uns encore revêtus de l'uniforme prussien; cette question a cessé de m'inquiéter. Les dis-

positions que j'ai prises pour faire diriger ces jeunes gens, aussitôt leur arrivée, sur des villes éloignées du rayon occupé, sont régulièrement exécutées et préviennent tout danger pour le moment.

S'^-Vallier.

CGXLIX

M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON

Versailles, le 31 janvier 1873.

Mon cher Vicomte de Go>taut,

Je prends un moment sur mes incessantes et dévorantes occupations pour répondre à votre dernière et bien bonne lettre ^ Je suis à peii près d'accord avec vous sur vos conjectures, et je vais vous dire ce que j'entrevois dans tout cet imbroglio Arnim-Bismarck- Henckel-Bleischrôder.

M. d'Arnim est mal avec le prince de Bismarck, cela est évident. M. d'Arnim a son beaupré dirigé vers la droite et M. de Bismarck le sien légèrement dirigé vers la gauche. L'analogie de ma situation avec celle deM.de

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