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Bismarck le dispose assez bien pour nous, et il est assez porté à l'évacuation complète, sauf certains délais. M. d'Arnim m'a souvent dit, lorsqu'il s'agissait du traité d'évacuation, que c'était pour le Roi un sacrifice de nous rendre du territoire, non qu'il voulût le garder par un acte de violence, mais parce qu'il croyait perdre des garanties contre nous à chaque pas rétrograde qu'il faisait. Je crois donc que M. de Bismarck veut ménager le Roi, et pour ce motif, certain qu'il est de notre ponctualité, il ne serait pas trop pressé d'être payé intégralement. En même temps, M. Bleischrôder ne serait pas (pour ce qui le concerne) très satisfait de nous voir forcer les ressorts financiers pour payer trop vite. On dit, dans la finance européenne, que M. Bleischrôder a pris beaucoup de poids sur ses épaules, et qu'il désire du temps pour se décharger. 11 est, de plus, intime avec les Rothschild, et tous ces messieurs voulant à la fois faire les affaires de l'univers (Emprunts Russe, Turc, Américain) seraient charmés d'avoir du temps pour finir le nôtre qui ne peut pas leur manquer. Tout cela explique parfaitement Iç langage Bleischrôder-Bismarck. Mais je vous dirai que vous nous admireriez si vous saviez comment sont menées nos affaires financières. Je passe plusieurs heures par jour à veiller sur elles. Je pourrais payer bien plus vite que je ne le fais, mais je m'arrête, je retiens nos chevaux pour ne pas les surmener. Les immenses paiements que nous faisons s'exécutent sans l'apparence, la simple apparence d'un embarras ni financier ni surtout monétaire. Comme nous payons avec le papier de commerce du monde entier.
DU TERRITOI RE 179
et que ce papier vient à échéance dans toutes les places de l'Europe, à Londres surtout, je n'exige pas le versement immédiat pour le convertir en thalers dès que je crains d'embarrasser ceux qui nous doivent. J'ai eu jusqu'à deux cents millions échus et payés en Angleterre, cet automne, et je n'ai pas exigé la conversion en thalers pendant des mois, parce que l'embarras de l'Angleterre serait bientôt devenu le nôtre. Voilà comment nous marchons, et M, Bleischrôder peut vivre en repos.
Je pourrais payer aux premiers jours d'avril le second milliard (quatrième du tout), et je ne le ferai qu'en mai pour ne rien précipiter. Quant au dernier, je n'aurai aucun recours aux garanties financières, et je paierai en valeurs réalisées, partie sonnante si l'on veut, de manière que rien ne sera forcé, et, le traité à la main, il sera impossible qu'on nous refuse d'évacuer. Ainsi, politiquement aussi bien que financièrement, nous marcherons d'un pas continu, mais non précipité.
Il faut donc ne rien demander à l'avance, car ce serait faire croire que nous doutons, tandis qu'en réalité nous avons confiance dans la parole royale prussienne; mais il faut se tenir au courant des moindres détails, saisir au passage les moindres symptômes, pour tout ce qui touche un intérêt aussi grave que celui qui nous occupe : l'évacuation.
Tenez-vous donc en bien bons termes avec M. Bleischrôder, qui est amical, qui veut l'être et qui est l'homme du chancelier. Ces jours derniers, il lui a plu d'envoyer à M™* Thiers, chez laquelle il avait souvent dîné, des frian-
(lises de table qu'on apprécie beaucoup en Allemagne, qui ont un goût assez sauvage, et un peu au-dessus de la force des estomacs civilisés. M™* Thiers le remercie, et je vous prie de vous charger de la lettre ci-jointe, ne sachant pas très exactement l'adresse de ce grand personnage financier.
Je passe à M. le comte d Arnim. Il veut se retirer de Paris, où il est mieux accueilli qu'à son arrivée, mais où il se trouve mal, beaucoup par sa faute, et où il est malveillant comme le sont tous ceux qui ne réussissent pas. Avant de s'en aller, il voudrait avoir l'honneur d'achever la liquidation entre la France et l'Allemagne. Il m'a donc souvent abordé sur le cinquième milliard, non pour rendre le paiement plus certain ou plus prompt, mais, disait-il, pour que nous n'ayons ni lui, ni nous, des embarras lorsqu'il faudrait faire passer les troupes en retraite à travers les deux derniers départements occupés. Par exemple, disait-il, si toute l'évacuation se faisait d'un seul coup, vous n'auriez plus des ennuis et des frais pour le logement des troupes, qui passeraient des troisième et quatrième départements évacués dans les cinquième et sixième. Mais il paraîtrait qu'il a chargé M. Henckel d'une ouverture à Berlin, et que cette ouverture a été repoussée parce qu'elle venait de ce côté. Vous en savez assez à Berlin pour comprendre pourquoi cette voie n'a pu conduire au résultat désiré par ceux qui la prenaient. Nous n'étions pour rien dans cette tentative; nous l'ignorions même absolument, et cependant elle a donné lieu à d'odieux propos de journaux, lesquels ont voulu faire croire que le Gouvernement
avait essayé de négocier révacuation définitive, et y avait échoué. Je connais les misérables auteurs de cette nouvelle, qui prouve que les partis sont capables de toutes les infamies quand il s'agit de satisfaire leurs passions. J'ai fait démentir péremptoirement ces faux bruits, et on n'a pas osé les renouveler; et, chose singulière, il nous arrive en ce moment une insinuation très précise pour nous engager à entamer la négociation, ce qui prouve, ou qu'on a changé d'avis, ou que c'était le côté Arnim-Henckel qui déplaisait. C'est du reste un cas assez embarrassant, car nous craignons tout à la fois d'aller trop vite, et si nous négligeons l'insinuation, de laisser voir ou supposer de la mauvaise volonté ! Nous vous dirons le parti que nous aurons pris, mais jusque-là gardez un profond secret sur cette insinuation.
Pour passer à un autre sujet, je vous dirai que les explications ont été assez vives entre la Russie et l'Angleterre à l'occasion de l'Asie centrale. Les Anglais ont avoué que les concessions faites à l'occasion du traité de Paris les avaient placés dans la nécessité de se montrer fiers en cette occasion, sous peine de se mettre en péril devant le Parlement. L'Empereur de Russie, tout pacifique qu'il est, a mal pris la chose; mais sa grande sagesse l'a emporté, et la paix ne sera pas troublée. Cependant il y a des ressentiments, des ombrages même à l'égard des anciennes alliances, et pour le moment il semble que la Russie cherche à savoir jusqu'à quel point elle peut compter sur la Prusse. J'ai de cela des preuves certaines, mais il faut paraître l'ignorer, et je ne vous le
dis que pour éveiller votre attention, sous la condition d'avoir les yeux ouverts et la bouche close.
Si on vous parle de mon modus vivendi avec la droite, rassurez les curieux, bienveillants et malveillants, sur ce sujet. Il y aura encore quelques tiraillements avec les Trente, mais cela finira bien, et on peut regarder la situation comme stable.
Adieu, mon cher Monsieur de Gontaut, à vous de
tout cœur.
A, Thiers.
M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
Berlin, le 1er février 1873.
Monsieur le Président,
J'ai eu l'honneur de vous expédier en substance par un télégramme % le 29, le compte rendu d'un entretien que je venais d'avoir avec un ami du Roi; cet ami est le comte de Redern, grand chambellan, qui est déjà venu me trouver deux ou trois fois dans des circonstances comme celle-ci et s'est ouvert à moi avec une sincérité