‹ Occupation et libération du territoire, 1871-1875. CorrespondancesChapitre 38 sur 103 · Voir ccxLvii · texte numérisé non relu

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et une confiance qui exigent, en retour, de notre part la plus grande discrétion. Peu de moments après son entrée chez moi, il a abordé la question de la situation intérieure de la France. A ses yeux (c'est dire aux yeux du Roi) la prolongation de l'occupation serait utile pour empêcher les agitations révolutionnaires. Celles-ci se produiront très vraisemblablement aussitôt après le départ des troupes allemandes.

Je saisissais là le motif de l'opposition de l'Empereur Guillaume à la négociation des garanties financières. J'y retrouvais aussi l'opinion que m'avait manifestée le comte d'Arnim, il y a huit ou dix mois. Je l'avais combattue alors, tout en ne lui refusant pas, à part moi, une certaine valeur : à plus forte raison l'ai-je combattue quand je ne la trouve plus fondée.' J'ai dit au comte de Redern que je le croyais mal informé; que la paix intérieure avait fait des progrès très sensibles dans les derniers mois ; que tout en France en donnait la preuve ; que la ponctualité, bien plus, l'anticipation des paiements de l'indemnité attestait irréfragablement que l'ordre et le calme se consolidaient : car, s'il en était autrement, il n'y aurait ni travail ni transactions d'aucune sorte, point d'argent par conséquent; qu'à Berlin, chaque fois que j'avais eu des entretiens au sujet de l'occupation de notre territoire par les troupes allemandes, on était tombé d'accord avec moi sur les dangers que finirait par amener la présence prolongée de ces troupes en France; que pour moi donc et pour tous ceux qui désiraient sincèrement la paix, le retrait prochain du corps d'occupation en serait la garantie la plus certaine. J'ai

rappelé, en outre, au comte de Redern que, suivant les termes mêmes du traité de paix, roccupation avait été demandée par l'Allemagne et consacrée par l'acceptation de la France, très spécialement celle des six derniers départements et de Belfort, pour servir de gage au paiement de l'indemnité, et qu'elle n'avait pas un autre but.

Le comte de Redern n'a pas contredit mes appréciations, loin de là. Mais il est revenu sur les immenses périls que ferait courir à toute l'Europe le triomphe de la gauche en France et de Gambetta, et il m'a exprimé avec chaleur l'espérance que l'accord se ferait entre vous et la droite. Il a été jusqu'à me dire : « C'est le vif désir du Roi, et croyez bien que, si l'arrangement se fait, il n'y aura pas de difficultés de la part du Roi sur le retrait de ses troupes. » Je lui ai répondu que l'espérance sur ce point était très fondée. En politique il ne faut pas se servir légèrement du mot certitude. Mais les tendances vers la conciliation sont trop marquées depuis quelques semaines, elles s'accentuent trop tous les jours, elles sont trop dictées par la raison et par la nécessité, pour qu'il ne soit pas conforme à la logique de dire : l'entente se fera. « Tant mieux, a repris le comte de Redern. Je vous le dis avec assurance : tout dépend de M. Thiers. L'entente de l'Allemagne avec la France est entre ses mains! » J'avais sur mon bureau vos deux dernières lettres; je n'hésitai pas, pour encourager ses espérances, pour lui prouver qu'il devait se fier à vous, à proposer de les lui lire. 11 accepta avec reconnaissance, en me rappelant que, l'année dernière.

je lui en avais déjà lu une très intéressante qu'il avait fait connaître au Roi. Je lui lus donc ce que vous m'avez écrit touchant votre ferme volonté d'accomplir loyalement, strictement tous les engagements contractés par la France « de payer tout jusqu'au dernier sou, ensuite d'assurer la paix », vos désirs de conciliation si nettement exprimés, votre conviction « que l'entente s'établirait et que vous aboutiriez à un accord avec la commission des Trente ». Je lui donnai encore lecture des assurances que vous me donniez de l'existence absolue de l'ordre matériel et du rétablissement de l'ordre moral, fondé sur le besoin éprouvé par le pays, de repos, de calme, de travail; de la décroissance incontestable de chances de Gambetta, etc., etc.; enfin, voulant lui donner de vous une connaissance exacte et approfondie, je lui lus ces mots, les derniers de votre lettre du 20 janvier : « Je serai bien heureux de retrouver le repos après l'honneur d'avoir libéré notre sol et rétabli l'équilibre financier. Du reste, je ferai mon devoir jusqu'au bout, et de tous les conservateurs, je serai toujours le plus solide et le plus dévoué. »

M. de Redern a été très impressionné par votre langage; reconnaissant de mon témoignage de confiance et convaincu, avec raison, que des lettres confidentielles et privées lui révélaient exactement, véritablement, toutes vos pensées, il me dit : « Avant deux jours, le Roi aura connaissance de ce que vous m'avez lu! »

Le comte de Redern a tenu sa promesse. Il y avait, hier soir, dans la salle de l'Opéra, un grand bal auquel assiste et se mêle toute la famille impériale. Une loge

est réservée pour les ambassadeurs. Le Roi vint nous y faire une visite; au moment de sortir, il s'approcha de moi et me dit avec beaucoup de bonne grâce et un air de satisfaction visible :

« Redern m'a parlé de deux lettres de M. Thiers que vous avez bien voulu lui communiquer et m'a rapporté ce qui s'y trouvait. C'est excellent, j'en suis charmé.

— Oui, Sire, ai-je répondu, M. le comte de Redern était venu me voir; et la conversation ayant tombé sur nos relations mutuelles, afin de lui prouver quels étaient les vrais sentiments de M. Thiers, quelles étaient ses intentions, le fond même de sa pensée, j'ai cru ne pouvoir faire rien de plus simple et de plus net à la fois que de lui lire deux lettres du Président, que j'avais là, qui étaient écrites pour moi seul et nullement destinées à être montrées.

« Il a dû être convaincu que je ne me trompais pas en soutenant que notre Gouvernement ne visait qu'à deux choses, le rétablissement de l'ordre et la paix, en répondant si cela pouvait être nécessaire, des sentiments conservateurs de M. Thiers, en affirmant par conséquent qu'on devait avoir toute confiance en lui.

— Certainement, reprit le Roi. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je rends justice à M. Thiers, à ses grands talents, aux efforts qu'il a faits pour venir à bout du désordre, à la direction qu'il a su donner aux affaires en général ! »

Je répétai au Roi à peu près ce que j'avais dit au comte de Redern, l'assurant qu'il n'y avait pas de crainte sérieuse en France pour l'ordre matériel, que l'accord

était près de se faire entre la commission des Trente et vous, et que j'avais confiance, non seulement pour le présent mais encore pour Tavenir; qu'à la vérité, nous pourrions avoir encore quelques embarras, mais qu'il n'y avait pas de pays (le Roi le savait aussi bien que moi) qui n'eût ses difïïcultés intérieures, ce dont il convint en souriant.

« Aujourd'hui même, ai-je ajouté, j'ai annoncé à votre Gouvernement, Sire, un nouveau paiement de cent cinquante millions pour le commencement de mars.

— C'est merveilleux, s'écria le Roi.

— Au commencement de mai, je pense, quatre milliards seront intégralement payés. Alors nous pourrons entamer le cinquième milliard ou bien nous entendre avec le Gouvernement de Votre Majesté sur les garanties financières que, d'ailleurs, il dépend de lui d'accepter.

— Nous verrons alors, dit le Roi, toujours sur un ton de grande cordialité; ilfaut régler chaque chose en son temps ! »

Cette dernière parole m'avertissait que l'Empereur n'était pas disposé à aborder aujourd'hui cette question. L'inopportunité du moment, le manque d'instructions précises de votre part, enfin la volonté de ne pas avoir l'air d'y attacher une trop grande importance, tout me décida à ne point insister.

En résumé, l'Empereur m'en avait dit assez pour me faire voir que j'avais été bien renseigné, quand on me disait que les objections au règlement prochain de la question des garanties financières venaient de lui; mais

je le laissais favorablement impressionné sur l'état des choses en France et sur une prochaine entente entre tous les conservateurs, enfin confiant envers vous. Tout cela est important et de bon augure pour l'avenir.

Ce matin, j'ai revu le Roi à une vente de charité, et je l'ai trouvé très cordial. En le quittant (c'est un vrai journal que je vous écris), j'ai rencontré de nouveau M. le comte de Redern qui m'a répété au nom du Roi tout ce qu'il m'avait déjà dit et ce que Sa Majesté m'avait dit elle-même. Le grand chambellan, très frappé de vos lettres, a fait valoir auprès du Roi les services éminents que vous avez rendus au rétablissement de l'ordre et de notre prospérité intérieure ; tous les deux ont été parfaitement d'accord. Le Roi comprend très bien aussi les efforts que vous faites pour réorganiser des forces militaires imposantes : il dit que vous en avez besoin pour maintenir l'ordre en France.

J'ai cru devoir relever en passant cette assertion, qui semble une préoccupation fixe chez le Roi. J'ai répété que sans doute nous devions avoir de certaines forces pour parer aux éventualités de l'intérieur, mais que les périls de ce côté devenaient chaque jour moins menaçants; que notre situation de grande puissance nous commandait d'avoir une armée non point pour prendre l'offensive (ce qui était à cent lieues de notre pensée), du moins pour être sur un pied de défensive respectable, chose d'autant plus naturelle que toutes les puissances de l'Europe étaient occupées à créer des armées immenses.

« Je vous comprends bien, m'a répondu le comte de

Redern, U faut en convenir; c'est une calamité que ces armements si considérables faits de tous les côtés. On en a parlé ici dans Tentrevue; mais personne ne s'est soucié de désarmer et de se trouver peut-être en infériorité vis-à-vis de ses voisins ; chacun a déclaré qu'il entendait balayer lui-même le devant de sa maison! »

J'ai raconté au comte de Redern ma conversation avec le Roi, et je lui ai dit ma satisfaction des dispositions dans lesquelles j'avais trouvé Sa Majesté.

« Puisque nous nous ouvrons si franchement l'un à l'autre, ai-je continué, il y a eu dans le langage de l'Empereur Guillaume un mot qui n'a pas très bien sonné à mes oreilles : « 11 faut régler chaque chose en « son temps, » m'a-t-il dit quand j'ai mentionné, très légèrement il est vrai, la question des garanties. Ce mot accuse chez le Roi un reste de défiance qui vraiment n'est pas justifié : je m'en rapporte à vous pour la combattre. Il faut faire tout au monde, départ et d'autre, pour détruire la défiance. Xe savez-vous pas que dans notre pays nous avons aussi à la combattre ? Que de gens m'écrivent de France que vous nous attaquerez de nouveau quand nous vous aurons payé le solde de l'indemnité de guerre. »

M. de Redern se récria : « Vous attaquer! mais pourquoi ? à quelles fins ? où serait notre intérêt à le faire ? Non, non, n'en croyez rien !

— Je suis persuadé également, repris-je, que ce sont de fausses et mauvaises inspirations qui dictent ces propos : le Gouvernement n'en croit rien. Mais je veux vous prouver par là que, de part et d'autre, il existe encore

des défiances, que nous devons nous appliquer également, par de bons procédés, à faire disparaître. C'est notre travail de chaque jour; ce sera le vôtre aussi, j'en ai la confiance. »

Il abonda tout à fait dans le même sens.

En nous séparant, M. de Redern me dit : « Quand vous aurez quelque chose à faire arriver jusqu'à l'Empereur servez-vous de moi, n'hésitez pas à le faire. » Et il saisit cette occasion pour me rapporter des choses, flatteuses que son maître lui avait dites sur mon compte, et que je vous répéterais d'autant moins qu'il convient toujours, en pareille matière, de faire une large part aux politesses et aux banalités que les gens bien élevés échangent entre eux, si elles ne devaient, je crois, vous indiquer dans une certaine mesure que la situation qui m'est faite par la bienveillance du Roi peut amener entre lui et moi des rapprochements utiles au but que nous poursuivons en commun, par conséquent au bien de notre pays. L'Empereur lui aurait dit, entre autres choses, que d'avoir accepté l'ambassade après les événements de la guerre et lorsque le système qui existait en France n'était pas celui qu'indiquaient mes opinions, lui inspirait une double confiance en moi, qu'il avait foi dans ce que je lui disais, etc., etc. L'Empereur a raison, si je ne m'abuse, de me croire un homme d'honneur; mais je ne me dissimule pas que sa bonne opinion accroît les délicatesses de ma situation auprès de lui.

Il y a huit jours, Bleischrôder m'entretenant des défiances du Roi au sujet de notre avenir, me demandait

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si je n'avais pas abordé ces choses avec lui, et il m'engageait, quand je le rencontrerais, à lui en parler et à le rassurer. Je crois bien qu'il n'aurait pas pris sur lui de me donner ce conseil sans y avoir été, pour le moins, autorisé par son patron. Mais celui-ci est très ombrageux, et sans renoncer à suivre dans l'occasion l'indication donnée, il me parut prudent de lui répondre que, dans un pays aussi constitutionnel que la Prusse l'était ou le devenait, c'était avec le ministre des Affaires étrangères que l'on s'entretenait d'ordinaire des choses de la politique; que j'avais donc cru et que je croyais encore plus convenable de m'en tenir à cet usage, ce qui ne m'empêcherait pas assurément de suivre Sa Majesté sur le terrain où elle voudrait bien m'appeler, et de profiter des occasions qu'elle m'offrirait elle-même. J'ai donc remercié le comte de Redern de sa proposition; j'ai pris acte de cette offre obligeante et à coup sur fort utile; mais je ferai bien, je crois, d'en user avec sobriété. N'est-ce pas votre avis ?

Je vous prie de m'envoyer vos instructions. Peut-être devrai-je saisir une occasion un peu plus tard, de parler au Roi, quand je saurai ce que vous désirez. Mais n'aurais-je pas besoin, en même temps, de connaître vos pensées sur l'avenir de l'Assemblée actuelle, sur l'époque de sa dissolution, etc., etc.? En un mot, il me semble nécessaire pour la bonne conduite des négociations que je pourrais être appelé à entreprendre, pour ma propre direction, que vous vouliez bien me parler à cœur ouvert.

Voilà une bien longue lettre ! Il est plus de trois

heures du matin, et je veux faire partir notre courrier par le premier train de dimanche. Je ne vous dirai donc rien sur la dureté que je ressens d'avoir à traiter si souvent de toutes les expiations de cette malheureuse guerre, à rassurer sur notre situation intérieure, à donner des espérances d'ordre et de calme à des ennemis peu généreux, mais puissants et ombrageux ! Je n'en dirai rien, parce que personne ne ressent plus que vous toutes ces douleurs ! Votre courage est un bon stimulant pour moi ! Adieu, cher Monsieur le Président; j'espère, en vous écrivant, que toutes vos prévisions de conciliation et de paix sont réalisées.

L'amendement Delacour me paraît très satisfaisant quant au fond : j'espère, si vous y attachez du prix surtout, qu'il aura été la base de l'entente. Je n'écris pas à M. de Rémusat, le temps me manquant absolument. Mais vous lui donnerez probablement communication de cette lettre.

Veuillez, Monsieur le Président, agréer, etc.

V^^ DE GONTAUT-BIRON

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CGLI

M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON

Versailles, le l^r février 1873.

Mon cher Monsieur de Gontaut,

Je vous ai écrit, ce matin, une lettre ^ assez longue et dans laquelle je vous ai donné les directions que vous désiriez. Je reçois à l'instant même votre dépêche chiffrée, et je me hâte de vous adresser quelques mots en réponse. Il est évident qu'en fermant la porte Arnim- Henckel, on voudrait en ouvrir une autre qui, je crois, donnerait sur une autre voie. Nous sommes tout prêts, quelque route qu'on veuille prendre. Ce matin même, j'ai eu un long entretien avec les agents du Trésor, lesquels approuvent et promettent d'exécuter mon plan. Dans les premiers jours de mai, le quatrième milliard (ou le second, si on compte à partir du second traité) sera complètement acquitté.

Le cinquième pourra être prêt en juin, parles moyens qu'il serait trop long de vous détailler, mais qui consisteraient en valeurs réelles et actuelles, pour les quatre cinquièmes au moins, et en signatures, les premières de l'Europe, égales au métal lui-même, pour deux cents millions tout au plus. Il ne s'agirait donc plus de ga-

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