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divisions, de ces discussions minutieuses qui existent entre M. Thiers et la commission; elles font un effet déplorable ici, ce dont je ne suis pas étonné. L'Assemblée ne comprend-elle donc pas les mille inconvénients de ces dissidences prolongées et étalées au grand jour? Vous voulez bien me dire que le Président ne veut pas avoir Tair de s'apercevoir des hostilités secrètes, et qu'il se conservera modéré et conciliant. Tant mieux! je voudrais qu'il y eût à cet égard émulation des deux côtés!
Je suis très heureux de savoir que le prince de Bismarck ait rendu ses bonnes grâces au général de ManteufFel, et qu'il se montre désireux de hâter l'évacuation totale de notre territoire. J'ai lu avec plaisir dans les journaux d'hier des extraits des feuilles de Belfort annonçant les signes du départ! Il me semble qu'écrivant au milieu des Prussiens, elles n'oseraient pas donner cette nouvelle si elle n'était pas fondée. Certainement j'aimerais à causer avec le prince de Bismarck et à vider mon sac franchement et amicalement avec lui : je crois que nous nous en trouverions bien. Je ne m'aventurerai pas cependant dans un pareil entretien sans tâter auparavant le terrain. Le chancelier est invisible : il ne serait pas impossible cependant que je le rencontrasse, ce soir, à un grand bal donné par M. Bleischroder. Vous savez qu'il est fort contrarié des révélations scandaleuses qui ont été faites récemment à la Chambre, par M. Lasker, au sujet des tripotages dans lesquels son ami et confident Wagener a profondément trempé. Les nationaux-libéraux veulent qu'il se sépare de cet homme; si Tenquête
déjà commencée démontre la culpabilité de M. Wagener, le chancelier l'abandonnera certainement; mais ce sera un sacrifice fort sensible pour lui. Depuis huit jours on ne parle pas d'autre chose à Berlin : la révolution espagnole elle-même n'a pu réussir à le faire oublier. En général les journaux allemands sont fort penauds de cette vilaine affaire : ils perdent un de leurs grands arguments contre la France : le sens moral, qui avait émigré de notre pays pour passer en Allemagne, ne s'y est pas acclimaté, il paraît!
J'ai vu le ministre d'Espagne deux ou trois fois depuis ces derniers événements. 11 est tout disposé à servir la République conservatrice, et il a déjà commencé à découvrir les torts de Victor-Amédée. 11 prétend que les Gortès ont été et devaient être blessées du Message dans lequel le Roi notifiait son abdication, en se fondant sur l'impossibilité d'accorder les partis entre eux, mais que celles-ci ont eu le bon goût de n'en rien laisser paraître. Seulement, elles ont accepté, sans réclamer, sans hésiter, l'abdication du Roi. Le fait est que ce spectacle d'un Roi, honnête homme d'ailleurs, mais dégoûté au bout de trois ans du trône qu'il a recherché, se fatiguant si tôt des difficultés, tirant son chapeau à ses sujets et s'en allant, sans avoir l'air même de s'apercevoir qu'en attendant quelques jours il n'eût pas compromis la santé de sa femme à peine accouchée, ce spectacle-là est singulier, caractéristique des tendances actuelles et il manquait au répertoire espagnol, déjà si varié pourtant! Mais que va-t-il arriver? On ne se fait pas pareille question sans inquiétude.
Un membre du Corps diplomatique m'a dit aujourd'hui que, suivant des informations venues de bonne source, la proclamation de la République à Madrid aurait été vue avec inquiétude à Versailles : et il ajoute que l'on comprenait à Berlin l'importance de ne rien faire qui pût ébranler la position de M. Thiers, afin de le mettre tout à fait en mesure de s'opposer aux agitations que les radicaux seraient tentés de soulever, en s'appuyant sur le concours des révolutionnaires espagnols. Ce renseignement, donné par un homme digne de confiance, m'a paru de bon augure pour le succès de nos négociations, et je tenais à vous le mander. Au reste, cette même personne ne semble pas douter de l'intégralité de l'évacuation et croit qu'elle ne se fera pas attendre longtemps après le paiement du quatrième milliard.
Laissez-moi, Monsieur le Ministre, vous remercier encore de la bienveillance avec laquelle vous me traitez, et vous exprimer toute la reconnaissance que j'en ressens. Je désire vivement la justifier! Voulez-vous bien agréer, etc.
V'^'^ DE GONTAUT-BIRON
CGLXIII
M. LE COMTE DE SALM-YALLIER A M. THIERS
Nancy, le 20 février 1873.
Monsieur le Président,
Ainsi que je viens d'avoir l'honneur de vous l'annoncer à l'instant par le télégraphe, M. le général de Manteuffel m'a autorisé à prendre copie d'une lettre de la main du prince de Bismarck qu'il a reçue ce matin. Quoique cette lettre soit personnelle et toute confidentielle, le général m'a permis de vous en envoyer la traduction sous la promesse formelle donnée par moi, en votre nom, que vous ne laisseriez pas soupçonner au comte d'Arnim cet échange de communications; d'après lui, si l'ambassadeur en avait connaissance, le prince de Bismarck serait très irrité, lui ManteufFel serait disgracié et tout son désir de nous rendre service annihilé pour le présent et l'avenir. Il sait en effet que le prince de Bismarck, fort mécontent de la lenteur, de l'esprit vague et diffus de l'ambassadeur à Paris, compte prochainement demander son déplacement au Roi, lequel ne fera pas d'objection, tandis que, dans les idées formalistes et hiérarchiques du souverain, le comte d'Arnim deviendrait inattaquable s'il avait à invoquer le grief d'affaires traitées en dehors de lui par des voies extraofficielles.
Pour en venir à la lettre du chancelier, elle est loin de me satisfaire à première vue, et vous seul pouvez apprécier si elle fournit un élément utile ou fâcheux dans l'état actuel des pourparlers; quant à M. de ManteufFel, il l'estime bonne en ce qu'elle atteste pour lui le désir du prince de ne plus se confiner dans son silence habituel et de mener les négociations en vue d'une prompte solution.
Il me paraît, d'après les termes si clairs, si nets et si précis de votre lettre du 10, que M. d'Arnim n'a pas exactement saisi ou pas fidèlement reproduit vos premières ouvertures ; c'est ce qu'il importe, d'après le général, de pouvoir faire connaître sans retard au prince de Bismarck. Il vous prie donc bien instamment de me mettre, le plus tôt possible, en mesure de lui fournir des éclaircissements à transmettre au chancelier.
Mais, outre cela, il regarderait comme nécessaire de vous placer à l'abri des infidélités possibles de M. d'Arnim en prenant un moyen qu'il a vu usité par la diplomatie russe lors de ses missions à Pétersbourg : chaque fois que le souverain ou que le ministre des Affaires étrangères a un entretien important avec un ambassadeur étranger, un résumé de cet entretien est envoyé au représentant de la Russie accrédité près la cour à laquelle appartient cet ambassadeur, pour que le compte rendu de ce dernier puisse être rectifié en cas de besoin. Dans le cas actuel, le général regarderait comme essentiel que chacun de vos entretiens avec M. d'Arnim fût reproduit dans une dépêche que M. de Rémusat écrirait à M. de Gontaut, avec ordre de la lire confidentiellement à
M. de Bismarck quand il le pourrait, à M. de Balan quand il ne verrait pas le chancelier. De plus, il serait bon d'envoyer cette dépêche aussitôt après chaque entretien, pour qu'elle puisse être communiquée avant l'arrivée du rapport du comte d'Arnim, chose facile vu la lenteur habituelle de l'ambassadeur d'Allemagne; la première et bonne impression serait ainsi donnée, et les inexactitudes de l'agent allemand démontrées.
Je n'ai pas à vous parler, en terminant, des bonnes dispositions constantes du général de ManteufFel; elles sont parfaites en ce moment, et il est heureux de travailler, dans la mesure de ce qui lui est permis, à hâter l'évacuation.
Quant aux mauvaises nouvelles qu'il m'avait données, il y a quelques jours, sur une impression fâcheuse pour nous causée à Berlin par la nouvelle de la dernière révolution espagnole, il m'a dit aujourd'hui que ce sentiment, dicté par la crainte de voir s'étendre le nombre des nations gouvernées par la forme républicaine, ne paraissait pas avoir duré ni avoir excité des défiances conire nous.
U m'a chargé de ses sentiments les plus vifs et les plus sincères pour vous, en ajoutant en riant : Dites à M. le Président que je lui en veux un peu de nous avoir pris le ménage Leguay, qui m'avait donné bien des ennuis en commençant, mais que vous aviez fini par si bien dresser que j'en étais enchanté. »
Veuillez agréer, etc.
S^-Vali.ier.
Traduction jointe à la précédente lettre.
Berlin, le 18 février 1873.
Votre Excellence,
Je m'empresse de vous remercier de votre lettre particulière du 11 de ce mois, renfermant une communication confidentielle d'un entretien que vous aviez eu, le même jour, avec le comte de Saint- Vallier, au sujet d'une lettre particulière de M. le Président de la République, écrite le 10 au représentant du Cabinet français près de Votre Excellence. Je tiens à vous faire part de ma reconnaissance pour les informations si nettes et si précises que nous avons par vous, et qui nous faciliteront la solution des questions pendantes, à l'avantage des deux pays.
Le résumé que vous me donnez, d'après la lecture que vous a faite M. de Saint- Vallier de la lettre de M. Thiers, offre un point important de divergence avec le rapport que nous a adressé M. d'Arnim à l'issue de la conférence qu'il a eu l'honneur d'avoir, le 4 de ce mois, avec le chef du Gouvernement français.
En effet, d'après votre communication, M. le Président de la République écrivait à M. de Saint- Vallier que, dans cette conférence du ^, il avait proposé à notre ambassadeur, à titre d'avantprojet, la combinaison suivante : « Le quatrième milliard payé en mai probablement, la France ne nous obligerait pas à évacuer immédiatement, dans les délais fixés par le dernier traité, les deux départements des Vosges et des Ardennes que nous lui devrions; mais, en retour, nous devancerions l'évacuation du reste du territoire occupé, d'un temps égal à celui dont nous aurions prolongé l'occupation des Vosges et des Ardennes, c'est-à-dire le temps nécessaire pour fixer de concert les termes des paiements à faire sur le cinquième milliard. »
Par contre, d'après le rapport du comte d'Arnim, M. Thiers lui aurait déclaré que lui, personnellement, ne verrait pas d'in-
convénients à une prolongation du séjour, dans les Ardennes et les Vosges, des vingt-cinq mille hommes qui s'y trouvent, jusqu'à l'entier achèvement des paiements, mais qu'il ne pouvait se dissimuler que l'Assemblée nationale le considérerait comme un traître à son pays s'il proposait ou acceptait une telle solution. Ensuite M. Thiers se serait borné à la proposition suivante: entière évacuation du sol français dans le courant de juin, si de son côté le Gouvernement allemand n'accordait pas une réduction de l'armée occupante, ce qu'il regardait comme le moyen le plus simple pour le règlement des choses.
Votre Excellence sait qu'il n'entre pas dans les vues du Roi de réduire l'efTectif de l'armée d'occupation; mais, comme entre les ouvertures peu acceptables transmises par le comte d'Arnim et les idées reproduites dans votre lettre, il y a un point de divergence essentielle, je prie Votre Excellence de se mettre en communication avec le comte de Saint- Vallier et de le prier de se mettre en mesure de nous fixer sur la différence de vues.
Je demande à Votre Excellence de vouloir bien exprimer en même temps au comte de Saint-Vallier toute ma reconnaissance pour son attitude modérée et conciliante, si avantageuse aux deux pays, conduite par laquelle il rend possible un échange d'idées sincères et confidentielles sur les grandes affaires pendantes.
Je suis de Votre Excellence, etc.
Bismarck.
GCLXIV
Versailles, le 20 février 1873.
Mon cher Monsieur de Gontaut,
Je me hâte de répondre à votre dernière et excellente lettre^. Nos affaires vont très bien. Hier, nous sommes enfin tombés d'accord avec les Trente, et le rapport sera déposé demain. La discussion sera peu de chose, sauf quelque grosse saillie de droite, consistante proposer purement et simplement la monarchie sous l'autorité du comte de Ghambord.
Si la chose n'a que le caractère d'acte de foi, fait simplement et honnêtement, on l'écoutera avec les égards dus à la fidélité; s'il est fait par les chevau-légers, le sabre au poing, la gauche se ruera dessus, et tout finira par une galopade, à laquelle Gouvernement et majorité assisteront avec le sang-froid d'un corps de bataille qui ne veut pas laisser une escarmouche se changer en bataille rangée. Il n'y a donc plus à s'occuper des Trente. Le Gouvernement leur est substitué pour la confection des lois organiques, ce qui est un grand bien. Les Trente avaient peur de la responsabilité de la loi électorale, et comme je n'en ai pas peur, je les ai soulagés