Voir ccxci
parvenues par le général de ManteufFel. S'il les eût connues, il aurait modifié sa manière de voir. D'après ce qu'il me mande, je crois qu'il n'est pas bien difficile de nous entendre sur la rédaction.
— Le général de ManteufFel me télégraphie la même chose, répondit le chancelier; ainsi ce serait hier seulement, 11 mars, que M. Thiers aurait connu mes propositions, et en les lisant, m'écrit-on, il se serait trouvé rapproché de nos vues. 11 y a dans ces retards quelque chose que je ne m'explique pas. »
Je repris : « Je suis chargé de vous annoncer que nous acceptons la substitution de Verdun à Belfort. Nous vous demandons que l'évacuation de l'arrondissement de Belfort et des quatre départements moins Verdun soit ordonnée par l'Empereur, au 1" juillet. Nous voudrions que l'évacuation ne durât que quinze jours, trois semaines au plus; mais enfin nous ne contesteronsnin'épiloguerons. Si vous nous déclarez formellement que ce sont là des délais insuffisants, nous cédons et nous consentons aux quatre semaines que vous demandez. »
Le prince m'assura alors que quatre semaines seraient un délai à peine suffisant, et avec la précision de son esprit, il entra dans toute sorte de détails techniques sur le chargement des voitures et l'organisation des convois pour le transport des munitions de guerre. J'en ai surtout retenu ceci, c'est que pour ce seul objet il faudrait de huit cents à neuf cents wagons.
Avant de me répondre sur Verdun, il se leva et se dirigea vers une carte qu'il examina attentivement. « Verdun est un peu loin sur votre territoire, me dit-il; enfin
personnellement je Taccepte tout à fait. 11 me faut en parler à M. de Moltke qui, je pense, est favorable à cette substitution. Il faut aussi que je voie l'Empereur, et j'espère ne pas trouver d'opposition de ce côté. »
Il fit venir alors un conseiller du ^Ministère, et en ma présence il écrivit une demande d'audience. « C'est assez difficile, me dit-il, parce qu'aujourd'hui même la famille royale est réunie pour le retour du prince royal de Wiesbaden : enfin je crois qu'il me recevra. »
Il me demanda alors si je connaissais les propositions de l'Allemagne. Je lui dis qu'il ne me les avait pas remises et s'était borné à me les traduire la veille sur le texte allemand. Il me confia alors le texte lui-même en me disant : « Faites-en faire la traduction et dites-moi vos observations ; nous avons assez avancé les choses dans nos entretiens pour que quelques indications à cet effet doivent me suffire, et puisque M. Thiers est d'avis que nous pouvons nous entendre en prenant pour base ce texte-là, il ne nous faudra pas bien du temps pour arrêter ensemble le libellé définitif. »
Il fut alors convenu que j'emporterais son texte, et que je le lui renverrais au bout de deux heures en mettant en regard les modifications que nous demandions à y introduire.
« Je vous presse beaucoup, dit M. de Bismarck, mais il faut que je voie l'Empereur ce soir même, et demain nous serons prêts à nous entendre.
— D'accord, dis-je; M. Thiers m'invite à combiner cette rédaction avec vous, et je vais m'occuper de revoir les deux textes, le vôtre et celui de M. Thiers. »
Je ne dois pas oublier de vous dire qu'à la fin de l'entretien, d'ailleurs très court, que j'ai eu avec le chancelier, je n'ai pas manqué de lui exprimer ma satisfaction des paroles du discours du trône. «Je crois, en effet, dit le prince de Bismarck, qu'elles rendent exactement la situation. »
Ainsi, les observations que nous avons échangées dans nos dernières entrevues ont porté leurs fruits, car il n'est pas douteux que l'expression du discours du trône dépasse la pensée primitive de l'Empereur, telle que me l'avait rapportée M. de Bismarck, telle qu'elle m'est rapportée également de divers côtés à la fois.
J'ai encore eu l'occasion de constater par moi-même le travail herculéen auquel se livre le chancelier pour supporter le poids de toutes les responsabilités qu'il a acceptées. Pour ne vous en donner que deux exemples, il a pris la parole, hier, à la Chambre des Seigneurs, quelques instants après notre entretien, et j'ai vu sur sa table le volumineux dossier de notre négociation avec quantité de dépèches écrites de sa main.
A mon avis l'empressement qu'il met à traiter avec nous a pour cause : les difficultés auxquelles il doit s'attendre, d'abord dans les affaires religieuses prussiennes, qui prennent une tournure de plus en plus grave depuis que les poursuites sont commencées contre l'archevêque de Posen; ensuite et surtout l'importance des questions à traiter devant le Parlement allemand, dont la session doit être extrêmement chargée.
Il va de soi que je n'ai pas pris congé du prince sans
lui avoir lu le passage de votre télégramme où vous le félicitez de son rare bon sens. Il s'est montré très sensible au compliment adressé par vous et sous cette forme.
J'étais revenu à quatre heures, à l'hôtel de l'Ambassade, armé du texte allemand du projet de traité. Je fis faire aussitôt la traduction du traité, que vous trouverez ci-jointe avec mes observations en marge. Mon télégramme de ce soir 12, à huit heures, vous aura dit les points sur lesquels j'ai éprouvé quelques embarras.
Une demi-heure avant l'heure que m'avait fixée le chancelier pour lui rendre le texte et mes observations, il envoyait un attaché de son ministère avec invitation pressante de lui rapporter le tout.
Je fus prêt en effet au bout de quelques instants, non sans avoir eu à souffrir un peu de cette précipitation pour préparer la rédaction, et je lui fis porter par l'un de mes secrétaires la lettre suivante qui a dû lui être remise comme il allait entrer en conférence avec l'Empereur :
« Prince, j'ai l'honneur de vous envoyer la traduction du texte de vos propositions avec mes observations en marge. J'ai dû achever mon travail avec quelque hâte, afin de ne pas vous faire attendre. Quant à l'article vu du projet, je n'en comprends pas, je l'avoue, très bien l'utilité dans la convention générale. C'est une question de chiffres en dehors de ma compétence.
« Nous ne contestons pas la dette d'intérêt inscrite au traité, mais il me semble que le règlement et le dé-
320 OCCUPATION ET LIBÉRATIOIV
compte en appartiennent naturellement aux délégués chargés de recevoir les paiements. »
Veut-on nous élever une difliculté sur le paiement des cent cinquante millions échus le 2 mars 1872 pour les intérêts de la première année? Vous seul pouvez me fixer sur ce point secondaire; mais j'appréhende une contestation en germe pour les deux cent cinquante-sept mille francs qui forment la différence entre le chiffre de cent quarante-neuf millions sept cent quarante-trois mille et le chiffre cent cinquante millions prévu au traité pour le montant des intérêts dus sur les trois derniers milliards.
Au moment de fermer cette lettre, je reçois votre télégramme du 12, 9 h. 55' du soir. Je vous en remercie, j'attends un rendez-vous du prince de Bismarck. Nous nous entendrons promptement sur les points principaux, et les points secondaires, je l'espère, ne soulèveront pas de grandes difficultés. J'éprouve une vive reconnaissance pour la mission que vous voulez bien me donner. Ce sera le plus grand honneur de ma vie d'apposer mon nom au bas d'un traité qui achèvera la libération de la France. C'est aussi une rare bonne fortune que d'avoir reçu, dans l'accomplissement de cette tâche, des directions telles que les vôtres et celles de M. de Rémusat.
Pardonnez-moi, Monsieur le Président, d'avoir employé trois mains différentes pour écrire cette lettre ! J'ai dû la dicter, et faire bien d'autres choses presque en même temps, pour ainsi dire!... Je suis d'ailleurs />«/*faitemeiit certain de la discrétion de mon personnel.
Je VOUS tiendrai très exactement au courant, par le télégraphe, de chaque phase de la négociation. Veuillez agréer, etc.
V^ DE Go>'TAUT-BlRON.
CCXCVIll
M. ÏHIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Versailles, le 13 mars 1873.
Les paiements aux 5 juillet, 5 août, 5 septembre seront plus faciles, pour des raisons de métier, mais ce ne doit pas être un motif de refus. Vous pouvez accepter les deux cent cinquante millions au lieu de deux cents pour le 5 mai. Soyez accommodant pour la garnison de Verdun ainsi que pour la qualification territoriale à ajouter au mot place forte de Verdun.
Vos pouvoirs sont partis cette nuit, et sans les attendre, dès que vous serez d'accord, je vous autorise à signer. On donnera ensuite la forme authentique à l'engagement pris.
Tout à vous de cœur.
A. Tiiit;us.
CGXGIX
M. LE COMTE D'ARNIM A M. THIERS
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Paris, le 13 mars 1873, 11 h. 35' m.
Monsieur le Président,
J'aurai l'honneur de venir à Versailles à une heure. Agréez l'expression de mes sentiments respectueux.
Arnim.
CGC
Versailles, le 13 mars 1873.
Je viens de recevoir la visite de M. d'Arnim, avec le texte que vous discutiez et les conditions que je vous
DU TEKRITOI RE 323
avais autorisé à consentir, y compris la substitution de Verdun à Beifort. M. le comte d'Arnim avait ordre de signer, et, voulant profiter de cette disposition, j'ai appelé M. de Rémusat et fait ordonner la préparation de l'instrument pour demain. Bien que cet incident vous prive de la signature, je vous destine un témoignage qui prouvera la part que vous avez eue à cette négociation libératrice.
Tout à vous.
A. Thiers.
ceci
M. LE COMTE DE SAIiN'T-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 13 mars 1873.
Monsieur le Président,
Je viens d'avoir Thonneur de vous transmettre, par le chiffre des Affaires étrangères, la copie du télégramme adressé cette nuit par M. de Bismarck à M. de Manteuffel; je vous en adresse ci-joint une autre copie, pour le cas où il y aurait eu des erreurs dans la transmission par télégraphe. Le général est heureux que nous ayons pu déjouer à Nancy les mauvaises arrière-pensées du comte d'Arnim et ses calculs malveillants; il se féli-
cite d'être parvenu à faire introduire dans le discours royal d'ouverture du Reichstag les phrases satisfaisantes pour vous et pour le Gouvernement, qui s'y trouvent. Il est heureux d'avoir pu vous donner, par son action dans tout ce qui vient de se passer, un témoignage de ses sentiments, et il considère avec joie les résultats de la négociation confidentielle que nous venons de suivre, comme devant rendre plus faciles les relations entre les deux pays par la réalisation d'une entente avantageuse pour les uns et les autres, qui n'aurait pu se produire sans des tiraillements et des froissements sérieux, si les pourparlers intimes et confiants de Nancy n'avaient placé les choses sur un terrain amical. 11 me prie de vous dire sa vive satisfaction d'avoir réussi, en même temps que sa reconnaissance des témoignages affectueux que vous lui avez envoyés par votre télégramme de ce matin, dont je lui ai donné lecture.
La proposition nouvelle du prince de Bismarck, contenue dans le télégramme ci-joint, de substituer l'occupation de Verdun à celle de Belfort comme dernière garantie, est la meilleure preuve qu'il pouvait nous donner de l'absence de toute arrière-pensée sur Belfort; à ce titre, elle est très satisfaisante.
C'est d'ailleurs le résultat des efforts du général en chef, ému depuis quelques jours des observations que je lui faisais entendre sur l'inquiétude que pourrait causer, en France, le maintien de l'occupation de Belfort, après la fin de celle des quatre départements, en raison des bruits qui avaient couru sur les velléités de l'Allemagne de ne pas se dessaisir de cette place. Maintenant
que la proposition est faite et qu'elle atteste le désintéressement de l'Allemagne de tout projet à l'égard de Belfort, devons-nous en profiter et l'accepter? C'est là une question grave que, seul, vous pouvez apprécier et décider.
Peut-être cela aurait-il l'inconvénient de paraître conserver de la défiance ; puis, à un autre point de vue, l'occupation de Verdun, placé plus au centre de notre territoire, serait gênante à un plus haut degré, en tenant compte des deux étapes où se trouveraient environ quinze cents hommes. Mais, par contre, il y aurait bien des considérations avantageuses à faire valoir. Voire sagesse, votre profonde connaissance des sentiments de nos populations, votre discernement si éclairé de nos véritables intérêts me sont de surs garants que le parti auquel vous vous résoudrez sera celui qui saura le mieux sauvegarder notre pays.
Je tiens à vous remercier des ordres que vous avez bien voulu faire donner par le ministre de l'Intérieur, aux préfets et sous-préfets, pour les visites à faire le 22 à l'occasion de la fête de l'Empereur d'Allemagne. Le général de Manteuffel en est très reconnaissant. De mon côté, j'ai obtenu de lui la suppression des illuminations^ des feux d'artifice, des réjouissances extérieures, de tout ce qui pourrait blesser le sentiment national de nos compatriotes. M. le ministre de la Guerre a invité les intendants et sous-intendants, qui sont nos délégués et qui ont des rapports constants avec les commandants allemands, à faire aussi une visite pour la fête du souverain; enfin je vais indiquer par une circulaire, aux
préfets et aux intendants, l'heure convenable et le caractère de cette démarche sans apparat. J'espère prévenir ainsi tout malentendu.
Le prince Frédéric-Charles est toujours à Commercy ; il fait chaque jour des excursions pour inspecter, avec le général Schwerin, les troupes des garnisons de la Meuse; son séjour n'a été marqué jusqu'ici par aucun incident. Il retourne, dimanche, en Allemagne en s'arrêtant trois heures à Nancy, pour déjeuner chez M. de Manteuffel à qui il a écrit qu'il désirait conserver l'incognito et ne voir personne; cependant il ajoutait qu'il me recevrait par exception, si je tenais à le voir ei si j'en exprimais le désir.
Le général m'engage à m'abstenir et croit que le prince m'en saura gré ; j'agirai donc suivant son conseil, à moins d'un ordre contraire de vous.
Je veux vous dire, en terminant, qu'à l'occasion du voyage du prince Frédéric-Charles, j'ai obtenu pour notre drapeau une satisfaction publique, dont la population de Commercy m'a fait exprimer sa joie et sa gratitude. La veille de l'arrivée du prince, le commandant de place, sans chercher même à voir à ce sujet notre souspréfet, avait fait enlever par ses soldats une girouette monumentale peinte à nos couleurs nationales, qui surmonte l'ancien château des ducs de Lorraine converti en caserne, et y avait substitué un drapeau prussien.
Informé télégraphiquement de cet acte inconvenant qui avait justement ému la population, je ne perdis pas un moment pour me rendre chez M. de Manteuffel, lui faire connaître l'offense faite à nos sentiments pa-
triotiques et réclamer le rétablissement immédiat de notre drapeau.
Le général en chef se montra aussi indigné que je pouvais le souhaiter de l'acte du commandant de place auquel il infligea une sévère punition, et, le lendemain dans la matinée, le drapeau prussien avait disparu, et le nôtre était replacé aux acclamations de tous les habitants de Gommercy.
Veuillez agréer, etc.
S'^-Vallier.
M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
(Extrêmement urgent)
Berlin, le 14 mars 1873, 12 h. 15' s. Reçue à Versailles, le 14, à 5 h. 1/2 s,
La question de Verdun fait une difficulté, l'autorité militaire alléguant que, de la distance d'avec Metz, il lui faut une étape sur une des routes. M. de Bismarck m'a proposé de signer, séance tenante, si je m'en tenais à Belfort. Si au contraire nous préférions la substitution de Verdun, il faudrait, dit-il, s'entendre avec l'autorité
militaire pour déterminer cette étape, et, à cause du temps que demanderaient les pourparlers, nous ne pourrions signer probablement avant cinq ou six jours; l'étape d'ailleurs ne comprendrait qu'un poste de quelques hommes.
Il ne veut pas revoir l'Empereur, dont le consentement est toujours difficile à obtenir, avant d'avoir réglé cette question d'étape.
Le prince de Bismarck m'a pressé de ne pas faire de difficulté pour Belfort, disant que jusqu'à hier M. Thiers ne parlait que de Belfort et pas de Verdun.
Le chancelier s'est évidemment emparé de l'acceptation des conditions que M. de Rémusat avait fait connaître, le 11, à M. de Saint-Vallier, avant que vous ne fussiez saisi de l'offre de Verdun. Il m'a accusé en riant d'être plus royaliste que le Roi. Je lui ai communiqué vos dernières instructions, et je lui ai rappelé la raison pour laquelle nous préférions Verdun et les impressions de l'opinion publique. Il a été convenu que je vous en référerais sur le champ, et que je lui ferais connaître votre réponse dans la matinée de demain.
Si c'était Belfort, nous signerions immédiatement. La chose est demeurée ainsi convenue entre nous. Le prince de Bismarck a insisté sur l'avantage qu'il y aurait à signer ici. Sur la question des délais d'évacuation, après chacun des paiements, pas de difficulté. Acceptezvous l'article vu? Dans ce cas, il a été convenu qu'il ferait l'objet d'un protocole de clôture séparé.
Je reçois votre télégramme en sortant de chez le chancelier; je ne comprends pas que le comte d'Ar-
nim se dise autorisé à signer dès demain avec la substitution de Verdun.
J'attends vos instructions.
V^^ DE GoNTAUT-BiRON.
CGGIII
M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Versailles, le 14 mars 1873, 5 h. s.
Je tiens absolument à la substitution de Verdun à Belfort, et elle a été expressément consentie par M. d'Arnim. J'ai la certitude d'ailleurs, par une communication que je vous ferai connaître, qu'il y était formellement autorisé. La difficulté des étapes n'en est pas une. J'y ai consenti, et elle pourra être d'un bataillon par étape. Quant à l'article vu, il sera signé séparément, et j'ai consenti aux délais d'évacuation. Vous voyez qu'il n'y a plus de raison de diff'érer, et M. d'Arnim a pris heure pour aujourd'hui.
Le Conseil, sur ma proposition, vous a conféré le grand cordon de la Légion d'honneur pour bien con-
sacrer la part que vous avez eue à la négociation qui affranchit le territoire. Le Journal officiel en fera une mention convenable.
Je viens de faire supprimer, par mon ordre, en vertu des pouvoirs que me donne l'état de siège, le journal l'Assemblée Nationale qui s'applique depuis quelques jours à injurier le prince de Bismarck.
Tout à vous.
A. Thiers.
M, LE COMTE D'ARNIM A M. THIERS
Paris, le 14 mars 1873.
Monsieur le Président,
J'ai reçu, ce matin, un télégramme du prince de Bismarck, qui me dit qu'il s'est arrangé avec M. de Gontaut-Biron pour signer la convention aujourd'hui, ou très prochainement si quelques détails militaires relativement à Verdun restent à régler. Il développe d'une manière convaincante les raisons qui lui font désirer, dans l'intérêt d'une solution prompte de l'affaire, que la convention soit signée à Berlin.
Gomme les instructions du prince, à cet égard, sont plus positives que les explications du malentendu qui a
fait transporter les négociations à Berlin, je ne saurais signer, ce qui probablement sera signé aujourd'hui à Berlin, et il me semble qu'une nouvelle modification des formalités fixées entre le chancelier et M. l'ambassadeur de France pourrait retarder un acte qui sera utile, soit qu'on le signe à Berlin, soit ailleurs.
Par conséquent. Monsieur le Président, je craindrais d'empiéter d'une façon indiscrète sur votre temps, si je voulais me rendre à Versailles, où je n'ai aucune affaire à traiter.
Veuillez recevoir, etc.
Arnim.
CGCV
M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Versailles, le 14 mars 1873, 12 h. 45' s.
Je reçois de M. d'Arnim la nouvelle que M. de Bismarck veut signera Berlin. Nous n'avons pas d'objection à cela. Mais il y a une erreur indispensable à rectifier avant de signer, car le texte tel quel serait insuffisant quant à l'énumération des territoires à évacuer. M. de
Rémusat va vous envoyer le texte arrêté avec M. d'Arnim, lequel du reste ne change sous aucun rapport les conditions convenues.
Vous l'aurez sans aucun retard.
A. Thiers.
GGGVI
M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
Berlin, le 14 mars 1873, 1 h. 25' s.
Je ne crois pas inutile de vous mander après coup un détail de mon entretien d'hier soir avec M. de Bismarck. Il m'a laissé entendre que les officiers et sous-officiers allemands, touchant une double paye tant qu'ils sont en France, grâce à l'indemnité allouée à l'armée d'occupation, ils désirent traîner les arrangements de toutes sortes en longueur.
En tout cas, Belfort, comme dernier point d'occupation, plairait plus aux militaires, parce que la garnison y est plus nombreuse. Sur mon observation que cette question de solde était très accessoire, il a appuyé sur la nécessité détenir compte de l'avis des militaires dans toute la négociation.
C'était un argument pour me faire abandonner la substitution de Verdun. Ce qu'il me disait de la lenteur de la négociation avait peut-être le même but.
Il était très pressé de signer pour Belfort, contrarié que je ne pusse pas lui donner une réponse positive, et parlait avec mécontentement des obscurités et des lenteurs du comte d'Arnim. Je vous donne ces détails à titre de très confidentiels.
V^^ DE GoNTAUT-BlRON.
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 14 mars 1873, 2 h. 50' s.
Le général commandant en chef me prie de vous transmettre le télégramme suivant :
Le prince de Bismarck au baron de Manteuffel.
Berlin, le 14 mars, 1 h. m.
Après avoir pris les ordres du Roi, je viens de télégraphier au comte Arnira qui me demandait les pleins pouvoirs pour signer, que je me suis entendu avec M. de Gontaut et que nous signerons
à Berlin la convention. Elle aurait été signée aujourd'hui, si l'ambassadeur de France n'était pas retenu par l'ignorance où il est de la décision de M. Thiers sur Verdun ou sur Belfort 1.
Si M. Thiers se décidaitpour Verdun, ce serait plus long, parce qu'il faudra régler la question des étapes d'accord avec Votre Excellence; mais M. de Gontaut pense que M. Thiers se décidera pour Belfort et que nous pourrons signer demain à Berlin. Je vous tiendrai au courant, et je vous prie de donner ces informations au comte de Saint-Vallier.
Bismarck.
Veuillez agréer, etc.
S^-Vallier.
1. Le 11 mars 1873, M. de Bismarck oflfre à M. le vicomte de Gontaut-Biron de substituer Verdun à Belfort, comme dernier gage territorial (voir cclxxxix).
Le 12, M. Thiers est informé de cette offre et l'accepte; le même jour, son acceptation est notifiée à M. de Bismarck (voir ccxci et ccxciii).
Le 13, dans la soirée, M. de Bismarck dit à M. de Gontaut-Biron que, si M. Thiers voulait s'en tenir à Belfort, la convention pourrait être signée séance tenante, tandis que s'il persistait dans son option pour Verdun, la signature serait retardée de quelques jours (voir cccii et cccvi).
Le 14, M. Thiers est informé de cet entretien par un télégramme de M. de Gontaut-Biron, parti de Berlin à midi et quart et arrivé à Versailles à cinq heures et demie (voir cccii). Il répond aussitôt qu'il persiste dans son option pour Verdun (voir cccix) ; mais sa dépêche est nécessairement postérieure à cinq heures et demie, ce qui explique les deux télégrammes de M. de Bismarck du 14, à une heure du matin et à quatre heures du soir, cités dans les lettres cccvii etcccxii. En effet quand il écrivait ces télégrammes, M. de Bismarck connaissait bien l'option de M. Thiers pour Verdun (il en avait été informé le 12 mars); mais il ne connaissait pas encore et ne pouvait pas connaître la réponse de M. Thiers à cette nouvelle question : Persistez-vous dans votre option pour Verdun malgré les retards qu'elle apportera à la signature de la convention ?
Toutefois la réponse aflBrmative de M. Thiers put être portée à la connaissance du chancelier dans la soirée du 14 (voir cccxiii).
CCGVIII
M. LE COMTE DE SAIN T-VALLIER A M. THIERS
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Nancv, le 14 mars 1873. 3 h. 50' s.
Je m'empresse de vous remercier, au nom de M. de Manteuffel, de votre télégramme de ce matin. Le général commandant en chef a immédiatement fait connaître au prince de Bismarck la mesure que vous avez prise contre le journal qui l'avait insulté.
11 ne doute pas que le prince ne se montre très touché de ce procédé.
M. de Manteuffel serait très heureux de connaître aussitôt que possible votre décision au sujet de Verdun et de Belfort.
S^-V ALLIER
M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Versailles, le 14 mars 1873, 6 h. s.
Réponse à votre entretien d'hier soir. Vous avez dû recevoir, à l'heure qu'il est, le texte définitif du traité, avec autorisation de le signer. Mais je tiens absolument à substituer Verdun à Belfort. On s'y est engagé hier avec moi; on me l'a fait écrire à Nancy; on vous l'a dit à Berlin ; on ne peut pas revenir sur un tel engagement. Quant aux deux étapes, j'y consens. Quant au chiffre de la garnison, je veux bien l'augmenter comme le porte le texte qui vous a été envoyé tout à l'heure. Relativement à la solde, je me prêterai à toutes les exigences. Mais pour Verdun, j'y persiste, et vous y persisterez pour vous-même, car en faisant transporter la négociation de Paris à Berlin, vous nous auriez exposé à perdre un point acquis de la plus grande importance. Je vous écris cela parce qu'une dépêche que je reçois d'ailleurs que de Paris, m'autorise à penser que vous avez laissé du doute sur l'importance que j'attache à la substitution de Verdun à Belfort. Tenez bon et vous l'emporterez. Un protocole militaire pourra régler toutes les conditions de l'occupation de Verdun.
A. Thiers.
GGCX
M. ÏHIERS A M. LE COMTE DE SAINT- VALLIER
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Versailles, le 14 mars 1873, 6 h. s.
Mon cher Monsieur de Saint-V allier,
Courez vite chez M. de Manteuffel et dites-lui que je ne comprends rien aux obscurités qu'on me prête sans cesse, quand je suis clair comme le jour. Je tiens absolumentà ce que Verdun soit substitué à Belfort. Sans cette substitution, la convention perdrait tous ses avantages. Je consens aux deux étapes, à tout ce qu'on voudra, pourvu que Verdun et son rayon restent seuls en gage. On peut signer sur le champ, en stipulant qu'un règlement déterminera ultérieurement les communications de l'armée allemande avec la place occupée. Je m'engage d'avance au règlement que le général de Manteuffel croira convenable à cet égard. Priez M. de Manteuffel de nous aider de toute son influence à ce sujet.
A. Thiers.
CGGXI
M. LE COMTE DE SAINT- VALLIER A M. THIERS
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Nancy, le 14 mars 1873, 8 h. 30' s.
Je reçois votre télégramme de six heures. Je vais voir immédiatement M. de ManteufFel, je suis certain qu'il s'empressera de télégraphier à Berlin; mais ni lui, ni moi n'étions instruits, jusqu'ici, de votre résolution d'accepter la substitution de Verdun à Belfort.
S^-Vallier,
GCGXII
M. LE COMTE DE SAINT- VALLIER A M. THIERS
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Nancy, le 14 mars 1873, 11 h. 30' s.
Au moment où j'allais entretenir M. de ManteufFel de votre télégramme, il en recevait un du prince de Bismarck, portant que « tout est prêt pour la signature de
la Convention, mais (\u aujourd'hui, à quatre heures du soir, M. de Gontaut a déclaré ne pas connaître encore votre décision sur Verdun ou Belfort^ ».
Le prince ajoutait ce qui suit : « Si M. Thiers choisit Verdun, il en résultera deux ou trois jours de retard, parce qu'il faudra prendre les ordres du Roi, et l'avis du ministre de la Guerre. »
M. de Manteuffel a répondu ce soir au prince, en lui faisant connaître votre décision pour Verdun, et en le pressant, comme vous le désirez, de ne pas retarder la signature.
Il fait tout ce qu'il peut, mais il regrette que M. de Gontaut ait été si tardivement informé.
S'^-Vallier.
CGCXIII
M, LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Berlin, le 14 mars 1873, 11 h. 22' s.
Tout est arrangé. J'ai rendez-vous demain à deux heures avec le chancelier pour signer. J'ai demandé ce