‹ Occupation et libération du territoire, 1871-1875. CorrespondancesChapitre 79 sur 103 · CCCXXXII · texte numérisé non relu

CCCXXXII

M. LE COMTE DE SALN'T-VALLIER A M. THIERS

Nancy, le 24 mars 1873.

Monsieur le Préside>'t,

Conformément aux instructions que vous m'avez données, j'ai l'honneur de vous informer que la célébration deja fête de l'Empereur d'Allemagne par l'armée d'oc-

cupation, le 22 de ce mois, n'a donné lieu à aucun incident fâcheux. Sur ma demande, le général en chef avait supprimé les illuminations et les feux d'artifice; il avait également consenti, comme je l'en avais prié, à faire rentrer de bonne heure les soldats dans les casernes en les y retenant après leur repas au moyen de réjouissances, représentations théâtrales, jeux, loteries, etc. ; l'essentiel, pour moi, était d'empêcher la présence des soldats dans les rues ou dans les cabarets, le soir d'un jour où ils avaient reçu leur paye et des gratifications; j'ai été heureux d'atteindre mon but et d'éviter ainsi tout danger de rixes et de conflits.

Nos préfets, sous-préfets et sous-intendants ont accompli près des commandants allemands, dans toutes les villes occupées, la démarche de courtoisie qui leur était prescrite; j'ai attendu, pour vous écrire, que tous leurs rapports me fussent parvenus; ils sont unanimes à se louer de l'accueil prévenant qu'ils ont trouvé, des assurances reconnaissantes et amicales qu'ils ont recueillies; partout, la visite leur a été rendue avec le plus grand empressement.

Veuillez agréer, etc.

S'^-^'ALLIER

CCGXXXIII

M. LE COMTE DE SAINT- VALLIER A M. THIERS

Nancy, le 29 mars 1873.

Monsieur le Président,

J'ai eu Thonneur de vous remercier, par le télégraphe, de votre affectueuse et bienveillante dépêche du 25 de ce mois, etje n'attendais qu'une occasion de vous écrire pour vous exprimer ma reconnaissance, en y joignant les témoignages de la gratitude de M. le général de Manteufifel. Je profite, pour le faire, d'une communication dont le général en chef me demande d'être l'interprète auprès de vous, et à laquelle il attache beaucoup de prix; il tient en effet essentiellement à ce que certains articles mensongers de feuilles allemandes, reproduits aujourd'hui par les journaux français et accompagnés, dans quelques-uns, de commentaires malveillants, ne fassent naître dans votre esprit aucun doute sur son langage et sur son attitude.

D'après les deux feuilles allemandes dont je viens de parler, la Gazette de Voss et la Gazette d'Elberfeld (journaux qui reçoivent fréquemment des communications officieuses du Cabinet intime du chancelier), une des causes qui auraient déterminé le Cabinet de Berlin à conclure le dernier traité, aurait été une lettre du général de Manteuffel à l'Empereur Guillaume, lettre ex-

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posant au souverain que, dans Tétat précaire de l'ordre en France et avec les possibilités de changement prochain de Gouvernement, il fallait ne rien négliger pour toucher au plus vite la part la plus forte possible de l'indemnité de guerre, tandis que la France pouvait encore la payer, etc., etc. Le général est très irrité qu'on lui prête un langage absolument contraire à celui qu'il n'a jamais cessé de tenir depuis qu'il exerce son commandement dans notre pays. Il va faire une enquête sur le point de départ de ces assertions fausses, et il espère découvrir la manœuvre perfide tentée contre lui; mais il me prie de ne pas attendre pour vous transmettre de sa part la déclaration suivante :

« Pendant toute la durée des négociations suivies pour le dernier traité, il a correspondu uniquement avec M. de Bismarck et n'a pas adressé une seule lettre ni un seul télégramme, soit à l'Empereur Guillaume, soit à des personnes de son entourage. »

Quant à ses correspondances avec M. de Bismarck, elles ne cessent d'attester sa confiance dans votre parole, dans votre loyauté, dans votre scrupuleux respect à tenir vos engagements.

M. de Manteuffel a voulu, en outre, me donner la preuve que son langage confiant, amical, sympathique à votre personne et à votre Gouvernement ne date pas de ces derniers temps, mais qu'il n'a jamais varié depuis le séjour qu'il a fait auprès de vous à Versailles, en juin 1871. Il m'a donc fait voir un volume renfermant les copies de ses lettres confidentielles, adressées, tant de Compiègne que de Nancy, au Roi, au prince de

Bismarck, au maréchal de Moltke, etc. Toutes sont unanimes à déclarer qu'il faut avoir confiance dans votre promesse, qu'il faut vous en faciliter l'exécution en évitant de vous montrer une défiance blessante, mais au contraire en empêchant la presse allemande de vous attaquer, et en témoignant que l'on ne veut pas créer d'embarras à votre Gouvernement. 11 ressort de cette curieuse correspondance, que l'impression exercée sur l'esprit du général par ses entretiens avec vous, à cette époque, ne s'est jamais affaiblie, et qu'elle a inspiré tous ses conseils à son Gouvernement, au moment des négociations de M. Pouyer-Quertier en août et en novembre 1871, au moment de la négociation du traité d'évacuation de la Champagne en juin 1872, enfin lors des pourparlers préparatoires du dernier traité.

Quelques lettres m'ont particulièrement frappé, celles notamment où M. de Manteuffel s'attache à combattre la conviction arrêtée chez le Roi, chez le chancelier, chez tous les ministres, à la cour, dans l'armée, que nous nous hâterions de payer les deux premiers milliards pour dégager Paris et retrouver notre liberté d'action, mais que nous n'exécuterions pas les autres engagements du traité et que nous tenterions le sort des armes plutôt que de payer les trois derniers milliards. D'autres lettres intéressantes sont celles, de date récente, dans lesquelles le Roi et le chancelier félicitent le général d'avoir vu si juste sur l'état de la France, sur les fermes dispositions de son Gouvernement, contrairement à l'opinion de tous les agents envoyés à Paris depuis le rétablissement ae la paix.

Les confidences que je viens de vous rapporter sont d'une nature trop intime et trop secrète, pour que je doive hésiter à vous faire également part des causes auxquelles M. de ManteufFel attribue la campagne perfide entamée contre lui, dans quelques feuilles allemandes. La connaissance qu'il a du caractère de M. de Bismarck lui donne lieu de supposer que le chancelier, malgré les lettres amicales et flatteuses qu'il lui écrit en ce moment, n'y est pas étranger, et que son but est de refroidir les bons rapports qu'il ne voit pas sans une certaine jalousie établis entre vous et le général en chef. Le prince de Bismarck, qui craint toutes les personnalités qui ne sont pas ses créatures ou ses instruments, ménage beaucoup M. de Manteuffel, lui témoigne les plus grands égards, l'enguirlande de compliments ; mais il supporterait impatiemment l'idée que le général va rentrer dans quelques mois en Allemagne, avec le prestige d'avoir conduit sans secousses et sans conflits graves toute cette occupation de deux années d'où tant de malheurs auraient pu résulter, d'avoir puissamment contribué à rétablir l'harmonie et une certaine confiance dans les relations des deux pays, d'avoir mérité par son attitude vos sympathies et celles de tous les Français des départements occupés; il aurait donc tenté de modifier l'opinion du Gouvernement français au moyen de certaines manœuvres.

Telle est du moins la pensée du général, qui ne s'explique pas autrement que M. de Bismarck, après s'être servi de lui comme il l'a fait pendant tout le cours de la négociation du dernier traité, après avoir suivi ses

conseils, Tavoir tenu heure par heure au courant de tout, lui ait adressé, le 14 au soir, quelques heures à peine avant de signer le traité, un télégramme portant que « deux instruments sont prêts et peuvent être signés tout de suite si le Gouvernement français nous donne Belfort comme gage; mais, s'il préfère Verdun, il faudra régler la question de la garnison, celle du rayon, celle des étapes; il sera nécessaire de prendre les ordres du Roi, l'avis du ministre de la Guerre ; il en résultera donc quelques jours de retard forcé avant la signature. Informez-en M. de Saint- Vallier. » Le télégramme que je viens de reproduire textuellement est daté de la nuit du 14 au 15, et à 5 heures du soir le traité était signé, sans que M. de Bismarck ait notifié son changement de résolution à M. de Manteuffel. Ce dernier se croit donc fondé à penser que le chancelier désirait que le général fît une ouverture qui eût un caractère rigoureux et peu amical, au moment même où il ferait preuve à Berlin de sentiments de conciliation. En même temps, M. de Bismarck faisait publier par ses journaux qu'il avait signé le traité avec Verdun au lieu de Belfort, sans tenir compte de l'opposition du parti militaire. Ceci n'empêchait pas le chancelier d'écrire le lendemain au général une lettre flatteuse de remerciement pour la part considérable qu'il avait eue dans l'heureuse conclusion d'un arrangement qui n'aurait pu être mené à bien aussi promptement sans son efïicace intervention.

Cette lettre a été suivie de plusieurs autres extrêmement amicales ; mais les soupçons du général, éveillés par le télégramme du 14, ont persisté et viennent de

trouver un nouvel aliment dans les articles de journaux dont j'ai parlé plus haut.

Telles sont, Monsieur le Président, les informations toutes particulières et confidentielles que M. de Manteuffel m'a instamment prié de porter à votre connaissance, afin qu'il ne puisse jamais s'élever aucun doute dans votre esprit sur la loyauté de sa conduite, la netteté de son langage, et la fermeté de ses dispositions amicales et sympathiques envers nous.

Je ne puis terminer cette lettre sans vous dire que le général en chef, fidèle à ses déclarations, a profité du traité pour faire un pressant appel à ses généraux, à tous les officiers, à tous les soldats de son armée, les adjurant de faire en sorte que la fin de l'occupation ne soit marquée par aucun incident fâcheux, leur recommandant d'user de plus de prudence et de réserve encore que par le passé, et leur déclarant que l'honneur de l'armée allemande exige de leur part des dispositions de nature à permettre qu'il ne s'élève pas contre les troupes une seule réclamation sérieuse au moment de l'évacuation.

Les efforts du général en chef, je suis heureux d'en témoigner, ont eu les meilleurs résultats; nous venons de traverser, sans avoir à déplorer aucun conflit, une des périodes critiques de l'occupation, celle du tirage au sort de nos jeunes conscrits. Les opérations ne sont pas terminées partout, mais elles sont achevées dans les grands centres de population sur lesquels se portaient surtout mes inquiétudes; les préfets m'écrivent ce matin que, jusqu'ici, ils n'ont même pas une querelle

à me signaler. Du reste les commandants allemands ont eu le soin, comme les y invitait le Quartier général, de consigner dans les casernes leurs soldats pendant le tirage; la précaution n'a pas été inutile à Nancy où nos jeunes gens n'ont pas su garder une aussi bonne tenue que les années précédentes; quelques bandes sont même allées crier la revanche et chanter des refrains patriotiques devant les corps de garde allemands, où l'on n'a pas paru s'en apercevoir.

Le général de ManteufFel me prie enfin de vous dire qu'afin d'occuper beaucoup ses soldats dans les derniers jours précédant leur départ, il a fixé à ce moment les exercices de régiments et de brigades qui se font au printemps de chaque année; il les tiendra ainsi en dehors des villes et ne leur laissera pas assez de temps pour qu'ils puissent s'enivrer et aller dans les cabarets. Je crois cette mesure bonne, d'autant mieux qu'elle ne nous impose pas de sacrifices pécuniaires nouveaux, ces exercices de détail devant s'effectuer sur les champs de manœuvre que nous avons dû donner aux Allemands d'une manière permanente.

En outre, j'ai eu la satisfaction d'amener le général en chef à abandonner un projet dont l'exécution nous aurait causé une grosse dépense. Il s'agissait de faire à la fin de mai, en même temps qu'elles s'accomplissent en Allemagne, sous la direction de l'Empereur luimême, de grandes manœuvres de cavalerie.

A cette époque de l'année où les récoltes sont toutes sur pied, nous aurions eu d'effrayantes indemnités à payer, et les populations agricoles de l'Est auraient

éprouvé une véritable exaspération. Je suis donc heureux que ce danger soit écarté.

Veuillez agréer, etc.

S'^-V.VLLIER.

P. -S. — Permettez-moi de vous dire combien j'ai à me louer de mes excellentes et intimes relations avec le nouveau préfet, M. Doniol. Je tiens à témoigner de Tesprit de prudence, du tact et de la mesure qu'il apporte dans ses relations avec les Allemands; M. de Manteuffel lui témoigne de l'estime et de la sympathie, et les rapports sont des plus courtois.

GGGXXXIV

M. THIERS A M. LE COMTE DE SAIM-VALLIER

Versailles, le 30 mars 1873.

Mon cher Monsieur de S.unt-Vallier,

Je viens de recevoir votre lettre^ du 29, et je me hâte d'y répondre, quoique fort occupé comme toujours.

Dites au général de Manteuffel que je ne crois jamais au récit des journaux, pas plus allemands que français ou anglais. Ces récits sont faits de calomnies, d'ignorance, de puérilité, et je ne m'en affecte jamais. L'âme serait une mer sans cesse agitée, cédant à tout vent, si

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